Annette Laïs

Paul Féval · Chapitre 1 sur 8 · partie 2/3

Pages du PDF

Annette Laïs

New-York Charles Lassalle, Éditeur Bureau du Courrier…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

J’eus un tremblement comme si le froid m’eût saisi tout à coup. Joson se mit à épousseter, parce que le pas lent et lourd de mon père se faisait entendre sous le vestibule. Je ne me rappelais point l’avoir vu levé de si bonne heure.

«As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il de sa belle voix de basse-taille. J’ai pensé à toi cette nuit, poursuivit-il en éloignant du geste notre brave valet. Embrasse-moi. Te voilà beau garçon, ma parole, et la Renotte a raison. Elle pourrait bien t’avantager, sais-tu, bonhomme? Nous n’y verrions point de mal. Les deux autres ont tiré sur nous un petit peu: ça ne peut pas être autrement; les premiers venus ont les bons morceaux. Saperbleure! la loi a beau chanter; j’ai oublié tout mon latin de collége, excepté tarde venientibus ossa. Bon appétit, bonne conscience! Arrive à l’heure si tu veux ta part du potage. Ceci est un conseil, mais tu auras de nous autre chose que des conseils; nous t’aimons autant que les autres. Je regrette maintenant de ne pas t’avoir mis l’habit d’aspirant sur le dos. Tu aurais été capitaine de vaisseau quand Gérard sera général. Le diable, c’est l’argent. Mon gendre le marquis a de belles espérances qui ne sont pas de la monnaie. Quand le choléra-morbus aura passé deux ou trois fois sur le Morbihan, mon gendre le marquis aura peut-être des rentes. Viens çà, chevalier.»

Il me prit la tête à deux mains brusquement et m’embrassa comme il ne l’avait fait de sa vie.

«Si je savais vous causer du chagrin en partant, mon père, dis-je avec une entière bonne foi, je resterais.

—Du chagrin, répéta-t-il, oui et non. Te voilà qui prends des airs de notre Gérard. C’est sûr que tu étais plus à nous que les autres et que nous allons rester seuls. Mais les innocents voient souvent plus juste que ces grands esprits comme l’oncle Bélébon. Renotte a dit vrai; à dix-neuf ans, il faut faire quelque chose…. Mangerais-tu bien un morceau, toi, bonhomme?

—Je n’ai pas faim, mon père, répondis-je.

—Souviens-toi d’une chose. J’ai pris des renseignements. A Paris, ils ne font que deux repas: c’est malsain tout plein. Quand l’estomac travaille à vide, ça le délabre en rien de temps…. Joson! Joson Michais, méchant matelot! Une beurrée et un verre de madère! Comment va ta vieille mère Scholastique? Du bois mort, hein? Prends une bouteille de bordeaux à la cave, une poule où tu voudras, et qu’elle fasse un bouillon rouge….—Oui, oui, mârci, mârci.—On te dit: Une beurrée, limace! Tu devrais être revenu! Et ne lèche pas mon madère.»

J’écoutais les larmes aux yeux. Aujourd’hui ma paupière semblait avoir besoin de larmes. C’était pour mon père comme pour les portraits des ancêtres: il me semblait que mon regard pénétrait pour la première fois dans ce naïf et bon cœur.

Il dévora sa beurrée de pain de seigle. Son appétit même m’attendrissait. En admettant pour vraie cette fameuse maxime: Bon appétit, bonne conscience, quelle conscience il avait, mon père!

«Tu conçois bien, reprit-il la bouche pleine, les gens qui ne marchent pas assez deviennent podagres. Il ne faut pas endormir l’estomac. Dis donc, mon gaillard! tu as entendu chanter par-ci par-là que ton frère Gérard faisait des siennes. C’est bon dans le militaire. Une graine de magistrat doit vivre en Caton…. et, d’ailleurs, ton frère Gérard savait de bonne heure ce que parler veut dire. Toi, tu es un peu simplet pour ton âge. Tu serais capable de t’attacher et ça ne vaut pas le diable. Fais attention à ceci: depuis Guy de Kervigné, chevalier, seigneur de Quesnoy, qui était avec Alain Fergent à la croisade, il n’y a pas eu un seul exemple de mésalliance dans notre maison!»

Ceci fut dit d’un ton grave que mon père ne prenait point d’habitude. Je m’inclinai en souriant.

«Ma parole! ma parole! murmura-t-il. Notre Gérard était ainsi voilà cinq ans. Mais j’y pense, ta mère veut te voir, et je te préviens qu’elle n’est pas de bonne humeur, à cause des cinquante louis. Ces diables d’officiers! Enfin, les petits de son marquis n’ont pas encore manqué, je suppose… Monte, mon bonhomme, et dis à ta maman de ne pas se faire attendre pour le déjeuner.»

Il m’embrassa sur les deux joues, me promettant de me donner plus tard une grande quantité d’autres bons conseils.

Ma mère était couchée encore quand j’entrai dans sa chambre. Elle s’était même rendormie d’un sommeil léger en m’attendant. Il y avait chez ma mère des jouets dans tous les coins, des bonbons sur tous les meubles. C’était le paradis des petits. Le bruit de mon pas l’éveilla. Elle me dit avec un bon sourire:

«Le pauvre Cha’ot a mal digéré son dîner d’hier, et la petite Mimi fait des dents. A-t-il bien les yeux de son père, ce Cha’ot! Et les drôles de petites idées! Avant le dîner, il disait: «Cha’ot manger carafe!» Je voulais te parler, René, pour ton grand voyage, puisque c’est bien décidé. On dit qu’il y a rue Saint-Roch un remède contre les vers. Achète-m’en six paquets avec l’instruction détaillée. Est-ce étonnant que tous les enfants aient des vers! Voyons! assieds-toi, et causons.»

Pour m’asseoir, je fus obligé de déplacer deux polichinelles et trois tambours.

«Cela te fait-il du chagrin de nous quitter, René?» me demanda ma mère dont la main caressante glissa dans mes cheveux.

Mes yeux mouillés lui répondirent.

«Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle. Tu vas bien nous manquer! Je ne sais pas de qui tu tiens cette lenteur d’esprit, cette paresse…. mais tu as un excellent cœur! On ne peut pas être un sot avec des yeux comme les tiens. Prends seulement de l’expérience et fais-toi au travail. La magistrature est une belle carrière. Pendant que j’y pense, achète-moi aussi une douzaine de hochets à la guimauve pour les dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert. Il paraît qu’on fait des corsets mécaniques qui soutiennent la taille des petits garçons. Je ne demande pour Charlot que la taille de son père. Tu es gentil, quand tu veux, René, il faut te faire aimer de la présidente. Il y a des choses qui font bien venir. Dis-lui que nous parlons souvent d’elle. Je comptais lui écrire, mais je n’aurai pas le temps, parce que les petits passeront la journée ici. Ah çà! tu n’es pas une jeune fille, et je veux te parler la bouche ouverte. Paris est un lieu dangereux. Ton frère Gérard y a mené une fort mauvaise conduite. Ah! Il ne faut pas m’en vouloir si je me console avec les enfants de Julie! J’espère que tu suivras une tout autre route, toi. Si tu te comportais comme Gérard….

—Il me semble, l’interrompis-je, car j’avais pour mon frère l’officier une sincère affection, il me semble que Gérard a été beaucoup moins loin que M. le marquis de Tréfontaines.»

Elle sourit avec complaisance.

«Il en a eu, celui-là, une jeunesse!» murmura-t-elle.

Mais c’était purement de l’admiration, sans mélange aucun de censure ou de blâme.

«Ce n’est pas la même chose, reprit-elle. Le marquis a tant de distinction! Je ne peux t’expliquer cela, parce que tu n’es pas à la hauteur, mais c’est bien différent. Gérard m’a vieillie de dix ans, songe à cela, mon René; chaque fois que tu seras pour faire une faute, dis-toi dans ta conscience: «Cela retombera sur le cœur de ma mère.»

Je ne peux exprimer à quel point cette dernière parole me frappa. L’impression fut si forte qu’elle résista à ce qui suivit.

«Je ne te dis pas de vivre comme un moine, reprit en effet ma mère. Dans le monde, il arrive des cas…. Enfin, tu verras bien: on dit qu’à Paris, chacun fait ce qu’il veut et que les dames entreprennent volontiers l’éducation des jeunes gens en tout bien tout honneur. Quand tu te dégourdirais un peu avec des personnes de ta sorte, je n’y verrais pas grand mal….

»Seigneur Jésus!» s’interrompit-elle, je bavarde, et j’allais oublier le principal! Deux chaînes magnéto-sympathiques contre les convulsions du premier âge. C’est annoncé dans notre journal, et notre journal n’est pas comme les autres qui annoncent au hasard. Il ne recommande que les bonnes choses. C’est un journal de confiance.

»Deux chaînes, reprit ma mère vivement, parce qu’un pas se faisait entendre dans l’escalier, deux bonnes, choisis-les, et l’instruction. Ecoute-moi bien: six pots de pommade pour la gourme, pharmacie Bayard; un bourrelet en caoutchouc chez le bandagiste de la cour. Attends: j’ai pourtant réfléchi à cela toute la nuit. Prends des notes. Une poupée qui dit papa et maman, si ce n’est pas trop cher. Deux flacons d’eau à teindre les moustaches: ce n’est pas pour mon gendre, au moins! Un petit costume de Turc, à la taille de Charlot: nous allons prendre la mesure. Nous parlerons aussi à Julie pour la dent qu’elle a de moins. En outre….

—Ah! Bébelle! l’interrompit ma tante Nougat, qui arrivait échevelée, quelle nuit! Je ne mangerai plus jamais de fricandeau! C’est le fricandeau qui m’a fait mal…. René, mon neveu, que cet exemple vous profite, il ne suffit pas d’être sobre, il faut choisir ses mets…. Bébelle, pour déjeuner, je voudrais quelque chose à la tartare, ça me remettrait le cœur.

—Nous recauserons plus tard,» me dit ma mère.

Ma tante Bel-Œil, qui venait d’entrer aussi, passait tout doucement son bras sous le mien et m’entraînait dans une embrasure.

Bel-Œil manquait de charme en négligé du matin. A l’endroit où le profil de la poitrine rebondit d’ordinaire sous le léger fichu, je voyais un objet carré dont les angles piquaient l’étoffe de sa robe de chambre. Pour employer l’expression de ma tante Nougat, ma tante Bel-Œil était plate comme une ardoise.

Cette saillie néanmoins ne m’étonna pas longtemps, car Bel-Œil me la mit discrètement dans la main, sous la forme d’un volume in-8º, orné de quatre lithographies.

«Chevalier, me dit-elle, tu as l’âme sensible. Je ne puis de vive voix t’énumérer les malheurs qui attendent les personnes à qui la divinité fit ce présent sublime, mais funeste. Lis cet ouvrage où sont retracées les infortunes d’un adolescent de Carlsruhe, dont le cœur s’était enflammé pour une princesse de Weimar. Ah! mon ami, puisse ce récit t’instruire en t’arrachant de douces larmes. L’amour, vois-tu, quand ses feux ne s’allument pas sous l’influence d’un astre favorable….»

Elle fut interrompue par le cri d’admiration de ma mère, acclamant mon petit neveu qui avait dit:

«Cha’ot mal au ventre!

—La Bretagne est décidément au-dessous de vous? me demanda ma sœur la marquise avec un peu d’ironie.

—A table!» cria d’en bas mon père, pendant que la cloche sonnait.

L’oncle Bélébon me prit par l’oreille, disant:

«Allons! l’innocent! je n’ai jamais vu la capitale, mais je ne veux pas te laisser partir sans te mettre en garde contre les divers dangers qui y attendent les provinciaux inexpérimentés. Assois-toi près de moi à table, et tu vas voir si les Parisiens pourraient me faire prendre, à moi, des vessies pour des lanternes!»

 

IV.

CONSEILS ET RECOMMANDATIONS.

 

Après le potage, l’oncle Bélébon reprit d’un ton de professeur:

«Il y a à Paris, sur le pont Neuf, diverses curiosités, attirant les badauds, autour de la statue de Henri IV. Tu ne sais pas grand’chose, chevalier, mais tu dois connaître l’histoire de la poule au pot. Elle est célèbre. Je t’engage à ne jamais passer sur le pont Neuf, qui est le rendez-vous des filous de toute sorte. Ils vous escamotent votre bourse en un clin d’œil, et vont jusqu’à couper les pans des redingotes, n’est-pas, marquis?

—Autrefois, murmura mon beau-frère.

—Mon neveu Tréfontaines, les gazettes en savent encore plus long que vous!

—La chose certaine, glissa Julie, qui vengeait toujours son mari, c’est qu’Henri IV est sur le pont Neuf.

—L’eau de la Seine donne des coliques, dit ma tante Kerfily-Nougat; il y a du plâtre dans le sucre et des cervelles de mouton dans le lait.

—C’était au mois d’août, commença Bel-Œil, par une de ces tièdes soirées qui…., enfin il faisait très chaud. Un jeune homme à la physionomie intéressante se promenait sur le boulevard. Il était solitaire au milieu de la foule et perdu dans la poésie de ses rêves….»

Charlot poussa un long hurlement.

«Tu vas en avoir, mon trésor, tu vas en avoir! s’écria ma mère. Cet enfant n’est pas bien; on l’aura contrarié!

—Qu’est-ce qu’il veut? demanda mon père.

—Cha’ot sait pas, répondit mon neveu avec une colère sauvage.

—Tu vas l’avoir, mignon, tu vas l’avoir.

—Cha’ot veut pas l’avoir.

—Voyez s’il est raisonnable!

—Cha’ot veut….

—Tu l’auras.

—Cha’ot veut pas….

—Quel ange!

—Le jeune homme, poursuivit Bel-Œil, avait de longs cheveux incultes….

—Ils font le vin avec du bois de campêche! interrompit Nougat.

—Ah! ah! s’écria l’oncle Bélébon, personne ne nous en remontrera sur Paris. On n’a pas besoin d’aller à Paris pour le percer à jour! Achètes-tu une paire de bottes chez un cordonnier? Tu sors, chaussé comme un prince, mais, au bout de la rue, le talon te quitte, la semelle part, les tiges fondent et tu marches pieds nus dans six pouces de crotte, allez! C’était collé.

—Singulier pays! dit l’abbé Raffroy, bien que toutes ces anecdotes soient un peu exagérées.

—Saperbleure! dit mon père, je ne sais pas ce que sera le dîner, mais je déjeune avec plaisir.

—Il faudra prendre bien garde, mon pauvre René, chanta la voix moqueuse de ma sœur la marquise. Ne traverse jamais la rivière, ne mange pas de sucre, ne bois ni eau ni vin, ni lait, et fais venir tes escarpins de Landevan.

—Cha’ot veut pas! intercala mon neveu.

—Eh! eh! dit ce méchant drôle de Vincent à la tante Renotte: les escarpins de Landevan! C’est drôle! On vous arrange, vous, ici!»

La tante Renotte n’avait pas encore ouvert la bouche. Elle étendait son beurre sur son pain d’un air qui menaçait tempête.

«Le col de sa chemise, poursuivit Bel-Œil, acharnée à son histoire traduite de l’allemand, se rabattait négligemment sur sa cravate, dont le nœud révélait un grand dédain des petites choses….

—Et les bas de soie aussi collés! clama l’oncle Bélébon, et les chapeaux neufs dont le bord s’envole au vent!….

—Vole-au-Vent! applaudit Nougat. Bon, celui-là! Sers-nous du vole-au-vent, monsieur Kervigné!»

La table entière répéta: Vole-au-vent! vole-au-vent! et mon père, soulevant le couvercle en pâtisserie de celui qui fumait devant lui, l’offrit à l’oncle Bélébon en disant:

«Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis! En voilà une sévère!

—Il est joli, approuva l’abbé Raffroy. Vole-au-Vent!

—Vole-au-Vent! dit mon beau-frère. Il est charmant!

—Ce jeune homme, continua Bel-Œil, enflant avec désespoir sa voix sourde, venait des libres champs de la Germanie et s’appelait Ethelred.

—Il m’en échappe comme cela, reprit l’oncle Bélébon qui triomphait avec modestie. Que voulez-vous? On n’est pas Parisien, mais on ne vient pas non plus de Landevan!

—Attrape!» gronda Vincent à l’oreille de la tante Renotte.

La tante Renotte ne dit mot.

«Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat au marquis, qu’on sert les chats à Paris pour des lapins de garenne?

—Tout le monde le dit, chère tante.

—En avez-vous mangé?

—Je le crains.»

Il souriait, le malheureux don Juan. C’est celui-là qui payait cher les orages de sa jeunesse!

Bel-Œil le tira par la manche et lui dit en louchant de la façon la plus extravagante:

«Il y a dans ces noms allemands quelque chose qui fait vibrer l’âme, n’est-ce pas, mon neveu de Tréfontaines?

—Assurément, chère tante.

—Ah! que vous comprenez bien ces choses-là! Ethelred avait vingt ans. Victime d’une sensibilité exaltée, il passait dans la vie comme un pauvre exilé….

—Je croyais que c’était sur le boulevard qu’il passait, dit Nougat.

—Ouvre l’oreille, René! ordonna l’oncle Bélébon. Tu te promènes au Palais-Royal. Un mirliflor se jette dans tes bras et te presse sur son cœur en criant: Ce bon Kergaradec! ou ce bon Kerenflech! ou ce bon Penfunteniou! Tu lui dis: Connais pas. Il s’excuse, c’est une méprise; pas d’affront! Il file…. cherche ta montre!

—Oui, dit Vincent, cherche ta montre!

—Hein! marquis? fit l’oncle Bélébon.

—Ah! dame, répondit mon beau-frère avec candeur, la montre fait comme les bords du chapeau.

—Elle vole au vent.

—On la vole au vent….

—Pire!…. pire que le chapeau!

—Vole-au-vampire!»

Ce fut une vaste acclamation. Mon départ était oublié. Vincent put se verser trois verres pleins de suite sans être vu. Nougat devenait folle de joie. Charlot, effrayé du brouhaha, se mit à pousser des cris de paon.

«Qu’y a-t-il donc? demanda ma mère.

—Vole-au-vampire! lui répondit-on. Ah! vole-au-vampire?

—L’oncle Bélébon est en veine!

—Il faudra empailler celui-là?

—M’écoutez-vous, monsieur de Tréfontaines? s’informa Bel-Œil.

—Certes, ma tante, répondit mon malheureux beau-frère.

—Ethelred avait aimé. Si jeune il connaissait déjà le désespoir. Son rêve remontait les pentes du passé au lieu de s’égarer dans les sentiers de l’avenir. Il se disait en lui-même: sensibilité du cœur! funeste présent! Dieux jaloux! pourquoi ne donnâtes-vous pas à mon âme la dureté du diamant et la froideur du marbre? Emeriska de Ludolphi! ta perfide image restera-t-elle éternellement gravée dans ma mémoire?

—René, mon petit, me cria l’oncle Bélébon, tu pourras répéter celui-là aux Kervigné de Paris. Je t’y autorise: il en vaut la peine. Mais nous ne sommes pas ici pour faire des calembours; on t’apprend ton Paris, tant mieux pour toi si tu profites. Les étourneaux comme toi ont l’habitude de laisser leur clef sur leur porte….

—Saperbleure! chevalier, dit mon père, voilà une chose importante: attention!

—C’est le matin. Tu dors ou tu ne dors pas. Un monsieur entre sans frapper, si tu ne dors pas, il te salue poliment, disant: «Est-ce que je ne suis pas chez M. Kerguifinec! Bien des pardons!» Si tu dors, il te dévalise de fond en comble….

—C’est la forêt de Bondy que ce Paris! dit l’abbé Raffroy.

—Mon histoire le prouve bien, riposta Bel-Œil avec une certaine aigreur, mais vous aimez mieux écouter des coq-à-l’âne. Ethelred allait plongé dans sa rêverie, et ce nom charmant, Emeriska de Ludolphi, tombait de ses lèvres…. Tout à coup, il est accosté par une femme voilée, dont la taille et le port lui rappellent vaguement celle qui fut l’étoile polaire de sa jeune âme. Il s’arrête éperdu; il chancelle, il se refuse à en croire ses yeux. Qui êtes-vous? a-t-il encore la force de balbutier. Je suis, répond l’étrangère d’une voix douce et vague comme le son d’une harpe éolienne, je suis Emeriska de Ludolphi!»

On l’écoutait, cette fois. Il y a toujours un petit coin curieux dans les élucubrations allemandes. Mais ma tante Bel-Œil était comme ces poètes favoris qui n’écrivent pas pour divertir leurs lecteurs. Dès qu’elle vit qu’on l’écoutait elle se mit à loucher avec un terrible emportement, et, tirant de son gosier enrhumé des notes absolument insensées, elle s’écria:

«Maladie des âmes! bonheur et tristesse! amour, puisqu’il faut t’appeler par ton nom, à quoi n’exposes-tu pas les cœurs sensibles! Si le souverain juge qui tient les assises de l’univers permet à l’esprit du mal….

—Vol-au-vent-coulis! bravo! bravo! cria méchamment Nougat, à qui Bélébon parlait tout bas. Note aussi celui-là, chevalier, pour le dire aux Kervigné de Paris.

—Vol-au-vent-coulis? répéta mon père. Comprends pas.

—Tu vas saisir, répliqua l’oncle Bélébon. Un homme qui s’introduit chez toi le matin, par une porte entr’ouverte, ça fait un courant d’air. Je ne prétends pas qu’il vaille le vol-au-vampire, mais il n’est pas mal.»

Mon père eut un demi-sourire.

«Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent….

—Tard!» interrompit l’oncle en clignant de l’œil à la ronde.

Avez-vous vu l’incendie éteint, soudain se rallumer? Il en fut ainsi pour le succès de mon oncle Bélébon, qui avait tout l’esprit de la famille. Nougat cria la première en un spasme admiratif:

«Il y est! Vol-au-vantard!»

Et toute la table, depuis l’infime Vincent jusqu’à l’abbé Raffroy, répéta en chœur:

«Vol-au-vantard!»

Que si quelqu’un demande quel sel latent, quelle malice cachée contenaient ces joyeusetés morbihanaises, je lui répondrai que je sais à Paris, centre et cœur des civilisations, des familles honorables où l’on se livre à des récréations du même genre. Tout le monde connaît la gaieté du régiment, ce pacte par lequel quinze cents braves s’engagent sous la foi des serments à rire de tel ou tel radotage. Pourvu qu’on rie en somme, il importe peu. Tant pis pour ceux qui ne rient pas: ma tante Renotte, par exemple, dont j’entendais la mauvaise humeur grommeler ses aparté à mon oreille, et ma tante Bel-Œil qui s’acharnait à son histoire sentimentale.

Mais comme ma bonne mère s’amusait avec Mimi et Charlot, et qu’elle était loin devant nous dans le sentier du plaisir!

«Sais-tu ce que c’est qu’un fiacre? me demanda brusquement l’oncle Bélébon, que son triomphe enflait. Tu es paresseux de ton corps, tu prendras des fiacres pour un oui ou pour un non, ou bien des omnibus. En omnibus, tu es auprès d’une belle dame; elle met la main à sa poche pour prendre un mouchoir; elle se trompe de poche et c’est ta bourse qu’elle ramène. Tu as une tabatière d’or, je suppose; tu l’ouvres; la belle dame te dit: «Permettez-vous, monsieur?—Trop heureux, madame.» En prenant sa prise, elle insère adroitement un cheveu dans la boîte; que tu refermes. C’est comme une truite piquée par l’hameçon. Elle tire sa ligne tout doucement, tout doucement, ta boîte vient…. Ah! ce Paris!

—Ah! ce Paris! répéta le chœur.

—Seulement, dit l’abbé Raffroy, René ne prend pas de tabac.

—Détail! Il faut qu’il sache tout. J’arrive aux fiacres. Cocher! à l’hôtel du président de Kervigné, telle rue, tel numéro. C’est bien ça, hein, marquis?

—Rue du Regard, 5, répliqua mon beau-frère placidement.

—Notre nigaud ne connaît pas Paris. Le cocher le promène par des rues du diable, et le conduit dans un coupe-gorge où il est assassiné parfaitement. Est-ce vrai?

—J’ai pris beaucoup de fiacres, en ma vie, répondit mon beau-frère.

—Et vous n’avez jamais été assassiné? On ne l’est qu’une fois.

—Et Dieu sait, ajouta Bel-Œil, qui approuvait rarement l’oncle Bélébon, qu’un malheur est vite arrivé. Voyez Ethelred! Quand l’inconnue lui eut dit: Je suis Emeriska de Ludolphi, un trouble étrange s’empara de ses sens. Il contempla cette femme voilée comme on regarde des fantômes. Suivez-moi, Ethelred, comte de Bergenstein, lui dit-elle. Et le jeune homme, entraîné par une force qui dominait sa raison et sa volonté, la suivit. Les douze coups de minuit sonnaient lentement à l’horloge d’une église voisine, dont les vieilles tours étaient habitées par l’orfraie et le hibou. L’inconnue ouvrit la porte d’une maison de sombre apparence et la referma sur Ethelred qui lui demandait avec des larmes dans la voix:

«Emeriska, est-ce bien vous que le ciel rend à mes vœux?….»

Pour la seconde fois, ma tante Bel-Œil captivait une sorte d’attention, lorsque l’oncle Bélébon, qui avait vidé son sac au sujet des inconvénients de Paris, proposa de chanter une chanson. Il prenait déjà son couteau pour s’accompagner sur son verre.

«Hé! là-bas! cria tout à coup ma tante Renotte qui amassait toujours des trésors de colère avant d’éclater, ce n’est pas des sornettes qu’il faut, encore moins des vieilleries de chansons pour établir ce garçon-là à Paris. A-t-on juré de ne parler raison! Vivra-t-il avec les calembours du vieux? Tiens, chevalier, ajouta-t-elle en mettant un rouleau de louis sur mon assiette avec un peu trop d’ostentation, je ne fais pas de calembours, moi; et voilà qui vient de Landevan!»

Ma sœur la marquise regarda le rouleau d’un air triste. Elle en avait tant besoin pour sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-Œil caracola, et Nougat caressa Gérard sur sa tabatière.

«Voilà qui est parlé!» dit le bon abbé Raffroy.

Mon beau-frère aussi me fit un signe de tête amical. Ce don Juan dégommé avait un excellent cœur et sa décadence le rendait compatissant.

«Renotte, prononça dignement mon père, tu fais tes cadeaux comme on fait l’aumône, ma bonne femme. Nous avons des charges, et chacun ici le sait bien, mais, à Paris comme à Vannes, le chevalier de Kervigné aura de quoi soutenir son nom, saperbleure!

—Charlot demande si le poulet est du poisson! s’écria ma mère extasiée. Ah! quel enfant!»

L’oncle Bélébon grommelait:

«Je ne suis pas fortuné, mais en dévoilant à mon neveu les mystères de la capitale, j’ai fait pour lui plus peut-être que si je lui avais prodigué de l’or!»

Mon père tira de son portefeuille une lettre qui passa de main en main jusqu’à moi. C’était un ordre signé Kersosinec, Kerbonel et Cie, de Vannes, qui me constituait un crédit de trois cents francs par mois chez Mallet frères, à Paris. M. Raffroy cria bravo! Nougat fit la grimace, ma sœur la marquise changea de couleur, l’oncle Bélébon haussa les épaules, et Vincent dit franchement:

«Foi de Dieu! pour cent écus on en aurait quatre comme lui au marché!

—Ce n’est pas trop,» déclara le marquis.

La tante Renotte se leva pour aller embrasser mon père. Moi j’avais le cœur gros et je me demandais ce que je pourrais faire jamais de tant d’argent.

C’était un événement. Il y eut un silence autour de la table; car je ne trouvais pas les mots qu’il fallait pour remercier mon père. Au milieu de ce silence, la voix profonde de ma tante Kerfily Bel-Œil gronda:

«Ne jugez pas Ethelred avec sévérité, dit-elle. Son enfance et sa jeunesse s’étaient écoulées dans les vertes forêts de la Thuringe. La nature seule avait présidé à son éducation. Il ignorait la corruption des villes et ne soupçonnait même pas les infâmes mystères de nos sociétés modernes. Ah! plaignez-le plutôt. Plaignez cette âme tendre et vertueuse dont la candeur….

—Charlot s’embête!» déclara mon neveu, qui n’avait point oublié son succès de la veille.

Les toasts furent courts et tous en mon honneur. On se leva de table plus tôt qu’à l’ordinaire, et, malgré tous les efforts de l’oncle Bélébon, l’après-dîner se passa tristement. Chacun vint tour à tour me faire des recommandations. Ma sœur me dit:

«Maintenant que te voilà si riche, ne va pas faire de folies pour tes neveux! Ils n’ont besoin de rien. Ecris-nous un peu les toilettes de la présidente, et fais-toi un sort.

—J’espère que nous n’abandonnerons pas nos devoirs religieux, glissa l’abbé Raffroy à mon oreille en me donnant un baiser paternel. Va voir de ma part le père Kernuault aux Lazaristes. Il t’aimera pour toi, et il est de bon conseil.»

L’oncle Bélébon me prit à part pour me dire très haut:

«N’invente pas la poudre sans nous en prévenir.»

Mais cela ne fit rire que ce rustre de Vincent.

Nougat me mit dans la main ostensiblement un rouleau de grosses pièces de cent sous.

«Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends parler de bonnes liqueurs pour la digestion, fais-moi payer un port de lettre.»

La diligence partait le lendemain à quatre heures, et j’avais un mal de tête à faire pitié. J’annonçai l’intention de me retirer: les adieux et les embrassades commencèrent. En moi, le souvenir de cet instant est à la fois très profond et très vague. Je vois une larme dans les yeux de ma mère, qui, certes, m’aurait fait plus de caresses si Charlot avait voulu le permettre. Bel-Œil me tint longtemps pressé contre sa poitrine pour me dire:

«Tu as un cœur sensible, que l’exemple d’Ethelred te profite. Il était de ton âge. L’inconnue, loin d’être Emeriska de Ludolphi, appartenait à la classe de ces malheureuses dont on ne peut prononcer le nom sans rougir. Il y avait là des assassins qui poignardèrent le malheureux Ethelred, dont le dernier soupir s’exhala avec le nom de sa bien-aimée.»

Ma tante Bel-Œil fondait en larmes, mais c’était pour Ethelred.

«Tu es meilleure que je ne croyais, lui dit Renotte en me prenant par le bras. Toi, marche droit, et tu iras loin!»

Le dernier mot fut de mon père:

«Souviens-toi, chevalier, qu’il n’y a jamais eu de mésalliance dans la maison de Kervigné.»

Ce fut tout. J’aurais tort d’oublier, cependant, que cet odieux Vincent me fit des cornes au moment où je me retirais.

 

V.

L’ARRIVEE.

 

Le lendemain, au petit jour, Joson Michais vint cogner à ma porte au moment où je commençais à m’assoupir après une nuit sans sommeil. Une chose me revenait, je m’en souviens, pendant mon insomnie; tout le monde m’avait dit adieu, excepté le marquis de Tréfontaines, mon beau-frère, qui s’était toujours montré affectueux et bon à mon égard.

«Quoique çâ, monsié el chevâlier, me dit Joson de sa voix qui grasseyait comme un tombereau de cailloux qu’on décharge, vous voilâ pârti tout de même, pour sûr et pour vrai, je ne mens point. C’est mâme Renotte qu’â fait vos bagâges hier ad sâ (au soir), Mâme la mârquise est venue voir comme çâ si c’est qu’on n’y mettait rien ed’trop. Quoique çâ, ils ont resoupé par dessus pour trinquer à vot’ bon voyâge. Et Tonton Bélébon a chanté les noces ed’Thétis et tout son sac ed’gaudriettes. A c’t’heure, y dorment comme une brassée d’bois môrt; je ne mens point, pour sûr et pour vrai.»

Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages n’étaient pas lourds. J’envoyai un baiser à la porte fermée de ma mère, et je fus bientôt dans la rue, suivi par Joson Michais qui ne tarissait pas. Nous remontâmes la ville pour gagner la place du marché, au coin de laquelle stationnait la diligence de Paris à Brest. Derrière la cathédrale, au détour d’une petite rue, je me trouvai face à face avec le marquis de Tréfontaines, mon beau-frère. Il passa son bras sous le mien sans mot dire et, désormais, nous marchâmes silencieusement.

La diligence de Brest n’était pas encore arrivée. Je voulus remercier le marquis, il m’entraîna sous les arbres de la place et me dit avec des inflexions de voix que je ne lui connaissais pas:

«Il y a tantôt vingt ans, René, que je partis aussi un beau matin. Ah! le beau matin, en effet, et les belles cartes qu’on a dans la main en commençant cette partie! Pourquoi perd-on toujours?

—L’avez-vous donc perdue? demandai-je vivement, car je me sentais offensé en songeant à ma sœur.

—René, me répondit-il, Julie aurait été un ange avec les trente mille livres de rente qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts. Toutes les femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il faut songer dès aujourd’hui aux enfants que tu auras. Le grand tort, quand on part de Bretagne ou d’ailleurs, c’est de penser qu’on est ici bas pour se divertir. J’aime ma femme, j’aime mon beau père et ma belle mère, j’aime tout le monde chez nous, excepté ce parfait idiot, l’oncle Bélébon, qui a tout l’esprit de la famille. Tout le monde est bon pour moi, c’est atroce, d’avoir besoin des bontés de tout le monde. Je dépense plus de sang-froid à ne rien faire, plus de résignation, plus de diplomatie qu’il n’en faudrait pour bâtir une splendide fortune. Je suis noyé, je le sens, je ne me plains pas. Je te défie de dire que tu m’as vu bâiller à table ou au salon! René, si tu prenais mes paroles en mauvaise part, c’est que tu n’aurais ni intelligence ni cœur. Je me suis levé de grand matin tout exprès pour te dire: Ne joue jamais, n’aime pas trop vite, apprends à supporter l’ennui comme la sobriété antique ordonnait de souffrir la soif et la faim. Chaque jouissance hâtive fait un anneau de cette chaîne mystérieuse qui plus tard garrotte l’âge mûr; chaque effort, au contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre à ce piédestal où les heureux assoient leur indépendance. Tu ne seras pas riche, car Gérard d’un côté, moi de l’autre, nous te prendrons une grosse part de ton héritage: sois fort. Paris est un gouffre comme toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les faibles tombent asphyxiés. Travaille, c’est-à-dire: regarde autour de toi pour savoir où mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n’ont point d’amour, parle peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais, surtout jamais ne raille. On est jeune à tout âge, figure-toi bien cela, et mieux plus tard que plus tôt. Je me sens mille fois capable d’être jeune encore. Il n’y a qu’une vieillesse, c’est l’éteignoir sous lequel j’étouffe. Tu me comprendras demain. Je te répète que j’aime ta sœur, et que je respecte ta famille.

—Quoique çâ, v’là la diligence!» s’écria Joson Michais.

Et, de l’autre bout de la place, la tante Renotte agitant son parapluie de coton bleu:

«Hé! là-bas! me voici! C’est bien, ce que vous faites là, neveu Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout!

—J’ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma tante. Julie serait venue, sans les petits.

—En voiture!» ordonna le conducteur.

Mon beau-frère m’embrassa; la tante Renotte avait la larme à l’œil.

«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses aux Kervigné de Paris. Bon voyage.

—Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!»

La diligence se mit à cahoter sur l’abominable pavé du faubourg. Je n’avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus emporté comme en un rêve.

A mon réveil, j’étais déjà sur la haute colline d’où l’on découvre pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé d’îles innombrables, mélange inouï de terre et d’eau qui se nomme «la petite mer» (Morbihan). J’occupais la place du milieu, dans le coupé, entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui dormait mieux qu’un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et l’officier de marine de fumer qu’à Ploërmel, où chacun d’eux prit sa part d’un dîner, qu’aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l’officier de marine nous apprit qu’il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il se nomma: c’était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse Bretagne. Je gardai l’incognito, afin qu’il ne m’écrasât point de ses succès.

Brest, d’où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n’a pas l’honneur d’être officier de marine s’attire dans les rues des regards pénibles, comme s’il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans l’absence de l’épaulette une véritable difformité. On n’y connaît que le ministre de la marine; Paris n’y a d’autre raison d’être que les bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l’empereur, ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine!

Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul prince de la famille royale qui eût à Brest quelque notoriété, non parce qu’il était prince, mais parce qu’il était officier de marine. J’appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d’effet à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau de couvreur. J’avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer en tête à tête avec la marine.

Le vieux monsieur ronflait, l’heureux mortel. Toute cette marine passait sur lui sans l’offenser. Aux portes d’Alençon, j’avais une migraine furieuse; à Chartres j’aurais voulu me changer en brûlot pour incendier la flotte française.

A Paris, le vieux monsieur s’éveilla, la marine me dit adieu d’un signe de tête protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des messageries.

«Quoique çâ, dit derrière moi une voix raboteuse et plaintive, c’est peut-être un coup ed’ ma tête que j’ons fait pour sûr et pour vrai.

—Joson Michais m’écriai-je en un premier mouvement de joie.

—C’est il que çâ vous fait du plaisir de me voir, monsié el chevâlier! me demanda le pauvre diable d’un air piteux.

—Que viens-tu faire ici? et où t’es-tu caché tout le long de la route?

—Je ne mens point: dans la diligence. Et j’voulais voir el grand bourg tout de même. Ah! mais dame, oui!

—Et que vas-tu devenir?

—Quoique çâ! Mes chemises sont dans vot’paquet, et j’vas aller d’avec mes chemises.

Joson Michais me fit cette déclaration d’un air modeste, mais résolu. Il était assez coquettement costumé: je m’étonnai de n’avoir point remarqué au départ qu’il avait mis ses braies du dimanche, ses épinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C’était un beau gros Breton, à tout prendre.

«Charge la malle et viens avec moi,» lui dis-je.

Il fit une lourde cabriole et je crois qu’il eut bonne envie d’entonner la chanson des gars de Locminé «qu’ont de la maillette dessous leurs souliers.»

Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouvé notre chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et l’idée ne m’était pas venue de prendre un fiacre, quand un grand laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur d’estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt et me dit avec noblesse:

«La voiture attend monsieur le chevalier.»

Joson ouvrit des yeux énormes et faillit lâcher notre malle. Le fait est que ce grand laquais noir était de toute beauté.

«Vous êtes à mon cousin le président de Kervigné? demandai-je un peu intimidé.

—A madame la vicomtesse!» répliqua le grand laquais d’un ton de preux qui affirme sa dame.

Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda:

«Qu’est-ce que c’est que çà?»

Je n’avais pas la tête trop loin du bonnet; malgré mon apparence paisible.

«Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant.

—Laroche, répondit mon beau drôle, dont la taille sembla diminuer de tout ce qu’avait gagné la mienne.

—Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c’est un gars de Bretagne qui vous cassera les os à la première occasion, si vous oubliez la politesse.

—Je ne mens point! approuva Joson; quoique çâ, tout de même, ah! mais dame, oui!»

Laroche s’inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait dans la cour même des messageries. Certes, ma tante faisait bien les choses. La voiture était moins splendide que le grand laquais; à Vannes, néanmoins, elle eût passé encore pour un beau carrosse. J’entrai seul dans la caisse; Laroche s’assit auprès du cocher et Joson monta derrière avec la malle.

«Voilà comme il faut se conduire à Paris, me disais-je le long de la route, encore tout ému de ma sortie contre Laroche. Du caractère, morbleu! du caractère!»

Mais la réflexion vint et à moitié chemin, l’idée que Laroche allait faire son rapport à ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en matamore qu’il me fallait entrer dans cette maison hospitalière! Ce nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras!

La nuit tombait quand nous arrivâmes rue du Regard, où la voiture s’arrêta devant un hôtel de fort bonne apparence.

«Porte, s’il vous plaît!» cria Laroche, un des plus sonores barytons-laquais du faubourg Saint Germain.

La porte s’ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais triste, entourée de vieux bâtiments qui me rappelèrent un peu notre hôtel de la place des Lices. Les fenêtres du premier étage étaient d’une hauteur démesurée. A l’une de ces croisées, une forme blanche s’appuyait au balcon de fer. C’était en vérité, une entrée traduite de l’allemand: rien ne manquait, ni l’antique manoir, ni la châtelaine.

«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait à la forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chère Bretagne.»

J’ôtai ma casquette en balbutiant:

«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bonté.

—Et qu’allons-nous faire du gars, qui me cassera les os à la prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente voix.

Continuer : partie 3 sur 3