Au pays malgache
Au Lecteur
Paris, 10 février 1897.
On voyage vite, aujourd’hui.
Parti de Marseille, dans les premiers jours de février 1896, à destination de Madagascar, j’ai revu, dans les derniers jours de juin, la flèche hardie de Notre-Dame de la Garde.
Pendant plus de deux mois, de Tananarive, où j’avais posé ma tente, j’ai rayonné sur tous les points que l’insécurité des chemins ne rendait pas inaccessibles, et j’ai relevé les immenses richesses industrielles, agricoles, forestières et minières de notre nouveau domaine colonial.
Hôte d’un colon de la première heure pour qui la Grande Île n’a pas de secrets, familier de la Résidence dont M. Laroche, avec une courtoisie rare, m’avait ouvert les portes toutes grandes, j’ai pu, me renseignant à ces deux sources, et par une enquête contradictoire, m’édifier sur la nature exacte des rap-ports entre vainqueurs et vaincus et, si j’ose m’exprimer ainsi, sur leur « état d’âme ».
Enfin, en causant, d’une part, avec des propriétaires d’esclaves et, d’autre part, avec des esclaves eux-mêmes, mes porteurs de filanzane notamment, je me suis rendu compte que cette grosse question de l’esclavage, si digne de préoccuper les esprits généreux, serait une des pierres d’achoppement de la
– 7 – conquête, et qu’il faudrait, pour la résoudre à la satisfaction de tous, des années et encore des années.
Et de cette triple enquête, poursuivie en toute indépen-dance, j’ai rapporté cette triple conviction :
Que Madagascar, administré selon la « bonne formule », sera, d’ici vingt ans, la plus belle, la plus florissante et la plus féconde de nos colonies, sans en excepter la Cochinchine ;
Que le principal obstacle à la « francisation » rapide de l’île, – l’ennemi, en un mot, le seul, c’est le Hova ;
Que l’abolition de l’esclavage doit entrer dans notre pro-gramme de réformes, mais qu’il faut s’y hâter avec lenteur, sous peine de léser arbitrairement des intérêts séculaires et de jeter brutalement sur le pavé quelques millions de tire-laine et de crève-la-faim, qui s’en iraient grossir infailliblement l’armée, déjà trop compacte et trop bien organisée, du fahavalisme1.
Ces constatations faites – et elles étaient nécessaires pour réagir contre l’indifférence défiante du Français en général et du Parisien en particulier à l’endroit de nos colonies, – je prie le lecteur de ne chercher dans ce petit livre que ce qu’il m’a plu d’y mettre : des instantanés de route, des coins de paysage, des cro-quis de plein air, des silhouettes découpées dans l’azur, – en un mot, la vision spontanée et directe d’un chroniqueur en rupture
1 Depuis, le Parlement a proclamé l’abolition de l’esclavage. Atten-dons les résultats.
– 8 – de boulevard, tantôt presbyte, tantôt myope, et plus épris de pittoresque que de technicité, d’humour que de métaphysique.
E. B.
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DE MARSEILLE À TAMATAVE
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