Au pays malgache

Émile Blavet · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/4

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Au pays malgache

Livre de Bord

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

 

À L’AMIE

 

En vue de la Corse.

Mardi, 11 février 1896. – Voilà quinze heures, amie, quinze heures, déjà ! que je vous ai quittée, et la dernière vision encore présente à mes yeux est celle du petit chiffon blanc que votre main fine agitait, en signe d’adieu, du quai fuyant de la Juliette, et que j’ai distingué longtemps, si longtemps – lui, non un autre – dans l’envolement attendri de tant d’autres chiffons ano-nymes !

 

C’est en vue de la Corse, dès le patron-minette – car on est lève-tôt à la mer – que je commence à tenir ma promesse de noter, au hasard du loisir et de la plume, et de vous dédier mes impressions de Parisien en route vers le Pays Noir. Ces pre-mières heures du jour sont exquises sous un joli ciel bleu-tendre, où les brumes nocturnes se fondent, s’estompent, se vo-latilisent à la fraîche haleine du matin. Il y a sur le visage de tous les passagers comme une intense joie de vivre.

 

Le Djemmah, qui m’emporte à deux mille cinq cents lieues du boulevard, n’appartient pas à la flotte « chic » des Message-ries Maritimes. Le mouvement est moins sélect, comme dit notre Arthur, vers Madagascar que vers les Indes, l’Indo-Chine et l’Australie. On ne coudoie à bord que fonctionnaires, officiers, commis de résidence, prospecteurs de mines, vagues négo-ciants, naturels de Maurice et de la Réunion, tous braves gens,

 

– 11 – de facile commerce, mais de mince prestige. Peu de femmes, et du genre plutôt sérieux. Pas ombre de flirt en perspective ; pas une de ces fugitives communions d’âmes, de ces fortuites asso-ciations d’esprits, de ces passionnettes sans lendemain, qui sont un si puissant réactif contre la monotonie des heures toujours pareilles, des passe-temps quotidiens jamais variés. Le piano, oui, le piano qui, dans ce milieu de fade mélancolie, trouverait grâce aux yeux de Reyer lui-même, est muet désespérément. Seul, un jeune officier de marsouins, un brin mélomane, a timi-dement esquissé – hier, entre chien et loup – cette ineffable prière d’Elsa, qui, soupirée par vous, me plongeait en des ex-tases infinies ; mais il n’a pu lutter contre la séduction supé-rieure de la manille et du whist, et je doute qu’il récidive.

 

Il y a, malgré tout, un tel charme dans ce néant, au sortir de la cohue boulevardière, il répond si bien à cette ardente soif de solitude dont je suis dévoré, qu’au lieu de m’en plaindre, je suis presque tenté de m’en réjouir. Seul, réduit à moi-même, moins cruelle m’est la nostalgie de ceux que j’ai laissés derrière moi ; et j’ai cette illusion de les avoir là, tout près, à portée de mon cœur et de mes yeux, alors qu’ils sont si loin et que chaque tour d’hélice m’en éloigne davantage.

 

Et puis, comme l’âme d’un violoncelle éveille, dans une salle vide, des échos plus sonores, il semble que l’âme humaine, dans l’isolement, vibre avec plus d’intensité. Sa puissance admi-rative s’aiguise à ne point subir le contact des admirations am-biantes. Pour moi, je ne goûte bien toute la beauté d’un paysage qu’en égoïste, et mon dilettantisme s’effarouche des phrases toutes faites, des enthousiasmes factices, des extases clichées où se complaisent les clients de la Cook’s Agency. Rien ne me gâte, par exemple, un coucher de soleil, comme les réminiscences dont il fournit le prétexte aux touristes trop érudits, comme les faciles rappels de palettes illustres. J’ai souffert cette déconve-nue, hier soir, tandis que, penché sur le bastingage, je regardais

 

– 12 – là-bas, tout là-bas, l’énorme globe de feu, pain à cacheter gigan-tesque, s’amincir en de lentes échancrures, et, finalement, s’abîmer dans une gloire apocalyptique de nuages gris de fer, tout liserés d’or, autour desquels montaient comme des vapeurs d’encens. C’est toujours, à vrai dire, la même pièce, mais jouée, chaque fois, dans un décor autre, avec des détails de mise en scène inédits ; et bien que, de longue date, elle me soit familière, je n’y assiste jamais sans être remué jusqu’aux entrailles. Et cela par un phénomène de suggestion à distance, sous l’hypnotisme de cette pensée qu’à la même minute d’autres, qui me sont chers, regardent, eux aussi, le même globe de feu disparaître derrière les mêmes nuages, et que cette simultanéité de sensa-tions les relie à moi par je ne sais quel fil invisible… Vous rappe-lez-vous l’épisode de l’étoile dans Amants ? Je crois bien que nous en avons ri. Aujourd’hui, je n’ai même pas le cœur d’en sourire. Il est fait de ces petites puérilités sentimentales le bon-heur de ceux dont l’ironique destin a fait, pour un temps, des ombres errantes, des sans-famille, presque des exilés !

 

– Monsieur est artiste ? me glissa sournoisement dans l’oreille un petit homme, gros et court, au bedon chargé de son-nailles, dont un hasard fâcheux avait fait mon voisin de cabine et qui s’autorisait de ce hasard pour m’assassiner de ses bonnes grâces.

– Non, monsieur ! répondis-je sèchement, d’un ton à dé-courager les entreprises familières de ce gêneur.

– J’aurais cru !… On juge volontiers les gensss d’après soi-même.

– Ah ! monsieur est…

– Artiste ?… Je m’en flatte… Photographe, pour vous ser-vir… Ci-devant, rue Canebière : Au divin Phœbus !… Dans un mois, à Tananarive : À la statue de Memnon !… Très couleur locale, hé ! Memnon !… Et puis, Memnon… le soleil… Vous comprenez l’apologue ?

 

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– Il est limpide.

– C’est un plaisir de causer avec vous… Pas besoin de mettre les points sur les i !… Et vous ne seriez pas artiste !… Vous badinez !… Il n’y a qu’un artiste pour se pâmer ainsi de-vant un coucher de soleil !… Un crâne spectacle tout de même, et comme on n’en voit pas souvent sur vos boulevards, mon-sieur le Parisien !… Du blanc, du noir, du bleu, du rouge, du rose, du vert, du jaune, du violet !… Toute la lyre !… Et quelle palette !… Je n’en connais que deux capables de piger avec, celle de Véronèse et celle de Rubens… Quant à vos barbouilleurs mo-dernes, ah ! les pôvres !… C’est-il votre Puvis, avec son pinceau chlorotique, qui serait f…ichu de vous brosser un ciel comme celui-là !… Je t’en souhaite !

 

Il disait vos boulevards, vos barbouilleurs, votre Puvis, avec ce goût d’ail qui donne à chaque syllabe une violente sa-veur de terroir, et Monsieur le Parisien avec cette nuance de mépris protecteur où se reconnaît le Phocéen irréconciliable… Je l’aurais tué !

 

Un coup de roulis, en nous séparant, fit diversion à ces vel-léités homicides. Le navire, illuminé comme par miracle, avec son fourmillement de passagers réunis, par petits groupes, en une infinie variété de tableaux de genre, offrait l’aspect de quelque Musée Grévin flottant entre le ciel et l’eau. Ici, un Bon-vin : des religieuses, destinées au sanatorium de Nossi-Bé, ra-vaudent des bas en marmottant leurs patenôtres ; là, un De-taille : des officiers, parmi lesquels le brave colonel Combes, se livrent à des études comparées sur nos diverses colonies ; ail-leurs, un Pelez : des salutistes, aux yeux caves, au masque éma-cié, vocifèrent des cantiques, s’entraînant dès le bord pour l’apostolat qu’ils vont exercer à Zanzibar ; plus loin, un Fromen-tin : des Arabes accroupis, en des attitudes extasiées, psalmo-dient, à grand renfort d’Allah ! Allah ! l’oraison vespérale ; et là-

 

– 14 – bas, dans le carré des marsouins, un rappel du célèbre tableau de Bellangé : le Loto des zouaves au camp de Châlons… Ah ! l’amusant, le pittoresque microcosme !… Le pont, éclairé d’un bout à l’autre par des lampes électriques qui trouent son double plafond de toile, évoque la perspective fuyante du passage des Panoramas… Et l’illusion est telle que, lorsque sonne le premier coup du dîner, je crois entendre la sonnette du théâtre des Va-riétés carillonnant la fin de l’entr’acte !

 

Du détroit de Bonifacio.

Le Djemmah glisse, avec de molles ondulations de cygne, entre la Corse et la Sardaigne, entre la France, à bâbord, et, à tribord, l’Italie. Ici, la Madalena ; là, Bonifacio. La passe est si étroite que, sur l’une et l’autre côte, on distingue à l’œil nu, non seulement les maisons, mais aussi les silhouettes des indigènes. Dans ce pays du dolce farniente, où dormir est une des plus grandes joies de vivre, la nuit se prolonge très avant dans la ma-tinée. Et j’ai pu, grâce à ma lorgnette marine, surprendre, à la minute psychologique du réveil, des scènes d’intérieur émi-nemment suggestives. Combien ai-je regretté de n’avoir pas un appareil photographique plus puissant ! Il y aurait eu là, pour une « gauloiserie » d’Armand Silvestre, de très précieux motifs d’illustration.

 

Les Grecs appelaient les Furies Euménides. C’est évidem-ment par un de ces euphémismes chers aux peuples d’origine hellénique que le nid de vautour juché tout en haut de cette fa-laise, sinistre comme celle de Penmarc’h, s’appelle Bonifacio. Bonifacio ! Ce nom a la douceur d’une caresse, il éveille des idées de langueur et de béatitude, il fait rêver d’une Salente poé-tique, mollement couchée le long d’une mer berceuse, parmi les orangers, les myrtes et les lauriers-roses. Et la désillusion est grande, on éprouve comme une angoisse de voir, au faîte de ce roc monstrueux – projectile géant vomi par quelque cratère

 

– 15 – sous-marin – se dresser un fantôme de ville, faite de masures caduques et lépreuses, qui simulent, dans la perspective, les tronçons épars d’une bastille démantelée. Jetées là, telle une malédiction du ciel, elles semblent tenir par d’inarrachables ra-cines au bloc granitique, dont l’énorme surface, polie, à sa base, par le séculaire baiser du flot, est ravinée, à son sommet, par les torrents d’immondices que les indigènes, de temps immémorial, déversent directement, comme en un dépotoir naturel, de leurs fenêtres dans le gouffre. Émergeant de ce chaos préhistorique, un reste de tour à créneaux chante les prouesses du banditisme féodal, et la flèche d’un clocher moyenâgeux s’empourpre, sous le soleil qui flambe, d’une rouge lueur d’autodafé. Épandu sur ce paysage dantesque, dont les zigzags aveuglants de la foudre pourraient seuls faire éclater, dans sa plénitude, la sauvage grandeur, ce radieux soleil a l’air d’un ironique anachronisme !

 

Pas un indice de vie dans cette nécropole, n’était la petite flamme tricolore qui, joyeusement, ondule au-dessus d’une lourde bâtisse dont la vive blancheur de mosquée détonne dans la morne grisaille du décor. C’est la caserne. Dans l’encadrement des croisées, converties en séchoirs, d’où pendent des grappes de haillons pittoresques, apparaissent des faces ru-bicondes de tourlourous ; tandis que, plus bas, un officier, dont la haute silhouette se détache en vigueur sur le mur chauffé à blanc, suit avidement, la jumelle braquée sur notre paquebot, ce « coin de France » qui passe, comme s’il voulait s’en emplir les yeux pour les heures nostalgiques. Et je me disais que, pour lui, ces heures-là doivent sonner souvent, et que souvent aussi doit l’étreindre le souvenir des garnisons aimables et joyeuses, sur ce promontoire d’exil, dans cette bourgade perdue, sans amour et sans joie. Je me disais même cela tout haut, si haut que le com-mandant du bord, dont j’étais l’hôte sur la passerelle, m’entendit et, me frappant sur l’épaule :

– Ne le plaignez pas, me dit-il, il n’est pas à plaindre ! S’il est là, c’est qu’il l’a voulu !… Bonifacio, comme tous les postes-

 

– 16 – frontières, sur les Alpes, notamment, et au pied des Vosges, est un poste d’honneur !… On ne le fuit pas, on le recherche… Et il y a, croyez-le bien, plus d’appelés que d’élus !

– Je ne songeais pas, en effet, que c’est ici la frontière…

– Et une frontière aussi périlleuse et peut-être plus traî-tresse que celle de l’Est !… Ceux qui la gardent sont des privilé-giés, mais, en même temps des soldats d’élite !… Et leur vie est si pleine qu’il n’y a de place ni pour l’ennui ni pour le regret !… Comment auraient-ils le loisir de regarder en arrière lorsqu’ils ont tant à faire de regarder devant eux ?… Voyez plutôt…

Et, le doigt tourné vers la Sardaigne, il me montrait, sur la plate-forme d’un fortin, une ligne de monstres vaguement ac-croupis, dont le soleil allumait les énormes prunelles…

C’étaient des canons italiens, tournés, gueules béantes, vers la lourde bâtisse, où, dans l’encadrement des croisées, conver-ties en séchoirs, apparaissaient des faces rubicondes de tourlou-rous !

– Croyez-vous toujours, reprit le commandant, après un si-lence significatif, que Bonifacio soit un Sainte-Hélène ?

– Non, certes, répondis-je… une île d’Elbe, tout au plus !

 

En détournant les yeux vers la côte française, je vis, à l’avant, un moussaillon qui, son béret à la main, faisait un grand signe de croix. Le commandant, à son tour, se découvrit et, gra-vement, esquissa le même geste. Je l’interrogeai d’un regard où perçait une vague inquiétude, comme si nous étions sous la me-nace de quelque danger. Il me dit :

– Nous autres, marins, nous ne franchissons jamais cette passe sans invoquer le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et sans réciter au-dedans de nous une petite prière. C’est là, dans ce chaos de roches aiguës comme des dents de squales, que la Sé-millante périt corps et biens pendant la guerre de

 

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Crimée ; et c’est autour de cette colonne de granit, élevée en commémoration du sinistre, que sont ensevelis les six cents naufragés, ceux du moins dont le gouffre rendit la dépouille !… Prier, c’est affranchir quelqu’une de ces âmes restées en dé-tresse, lui délivrer un passeport pour le paradis !… Hé ! sait-on si nos âmes, à nous, jetées un jour dans ce purgatoire par un caprice de cette mer qui nous berce aujourd’hui pour mieux nous étouffer demain, n’auront pas, elles aussi, besoin de ce passeport ? Voilà pourquoi nous prions, moins peut-être pour leur salut éternel – car il entre un peu d’égoïsme dans notre pié-té pour les morts – que pour notre propre sauvegarde !

Ce diable d’homme m’avait donné froid dans le dos !… Mais bast ! Le ciel est bleu, la mer est belle, le Djemmah s’y meut avec des ondulations de cygne… À Dieu vat !

 

Les îles Lipari.

Mercredi, 12 février. – Ce matin, à peu près vers la même heure où nous avons passé, hier, en vue de la Corse, nous pas-sons en vue du Stromboli…

 

Je ne voudrais pas, amie, avoir l’air de découvrir la Médi-terranée ni de disputer aux géographes, topographes, ethno-graphes et photographes de la maison Bædecker and C° le re-cord de la précision géographique, topographique, ethnogra-phique et photographique. Rien, au surplus, ne ressemble à un archipel comme un autre archipel ; et ce que je vous dirais des Lipari ne différerait pas sensiblement, aux noms près, de ce que je pourrais vous dire des Cyclades, des Baléares ou même des Bissagos. Seriez-vous bien avancée de savoir que l’archipel de Lipari forme un groupe de treize îles, qu’une de ces îles a pour nom Alicudi, une autre Felicudi, et qu’aux temps fabuleux, Sali-ni s’appelait Didyme ? Et puis les verrai-je aujourd’hui des mêmes yeux que je les verrai demain, que d’autres les verront ou les auront vues, et, de ces aperceptions diverses, quelle sera

 

– 18 – la vraie ? Un paysage est, pour moi, vous le savez, un phéno-mène plutôt subjectif qu’objectif, plus en moi qu’en dehors de moi, et le charme essentiel en réside moins dans la vision dont il m’éblouit que dans l’émotion dont il me pénètre. Je le sens plus que je ne le vois. Et j’y apporte le même parti-pris égoïste que devant un tableau, dont les détails me laissent indifférents, si, de l’ensemble, il se dégage une impression qui corresponde à mon actuel « état d’âme ».

 

Il est probable que mon « état d’âme », tandis que nous évoluions à travers le labyrinthe des Lipari, n’était pas celui de l’odieux photographe qui, hier, m’avait gâté mon coucher de soleil, et qu’il voyait sous un autre angle, comme disent les algé-bristes, le quarteron d’îlots – treize à la douzaine – disséminés autour de nous. Je l’apercevais, à quelques pas de moi, pérorant au milieu d’un petit cercle de passagers ahuris par sa faconde tartarinesque, et, avec des gestes à la Gaudissart, leur faisant les honneurs de « son » archipel à grand renfort de boniments où le bric-à-brac de la mythologie fraternisait ingénument avec le bric-à-brac de l’histoire. Et ce qu’il proférait avait, dans sa bouche, je ne sais quoi de péremptoire, de formel et de définitif. Impossible, après l’avoir entendu, de mettre en doute la sus-pecte légende d’Éole seigneur-suzerain des Vulcanies1 et geôlier des Vents qu’il y tenait captifs dans des outres jusqu’à ce qu’il lui plût de les lâcher, meute hurlante, à travers les espaces. C’était arrivé ! « Oui, messieurs, dans des outres ! » articulait-il… « Ils n’avaient qu’à dire : ouf ! les Vents, pour faire éclater leur fragile prison et prendre la poudre d’escampette !… Mais ils n’avaient pas conscience de leur force, et ils restaient docile-ment dans leur peau de bouc !… Sauf un, néanmoinsss, qui ne voulut jamais se plier à ce vasselage… Celui-là, vous le devinez bien, hé ?… C’est le mistral !… Le vent de Marseille, troun de

 

1 Un des noms des îles Lipari.

 

– 19 – l’air !… Le vent de Marseille dans une outre, vous ne le voudriez pas, pécaïre !… Il ne dérageait pas de voir sa suprématie mé-connue, le vieil Éole ! Mais il n’eut garde de faire le malin avec un gaillard qui, d’un souffle, pas même d’un souffle, d’un léger soupir, eût mis en déroute toute la rose des vents. « Il se plaît à Marseille – dit-il après trois sommations demeurées sans résul-tat – qu’il y reste ! Mais qu’il y reste à tout jamais, comme Pro-méthée sur son Caucase… ce sera son châtiment ! » Et c’est de-puis ce jour que le mistral a fait de Marseille et de son territoire son champ d’opérations exclusif, et qu’il y est devenu comme qui dirait le vent national ! De temps à autre, quand l’ennui le prend, il risque bien une pointe vers Arles, vers Avignon, et même vers Valence, histoire de mettre à bas quelques centaines de cheminées et de démolir deux ou trois ponts sur le Rhône !… Mais où finit la Provence, la maraude finit. Et, chaque fois, une force invincible ramène le maraudeur dans le périmètre mar-seillais, où, par la volonté d’Éole, il doit être emprisonné jusqu’à la consommation des siècles ! C’est, sous une autre forme, le supplice de l’outre, auquel il s’était dérobé. »

 

Si agaçant que soit le personnage, il y aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître que sa légende, d’un joli fumet pro-vençal, en vaut bien une autre. Elle vaut, tout au moins, celle dont je m’ingéniais moi-même à poétiser ces îles Lipari, qui, pour la plupart, ont l’aspect peu poétique d’énormes verrues. Mon imagination se complaisait à y voir les vestiges épars de quelque mystérieuse ville d’Ys engloutie dans une tourmente ou de quelque Sodome incestueuse précipitée à l’abîme par le feu du ciel, cités géantes, ornées d’édifices et de monuments aux faîtes si altiers que, la mer n’étant pas assez profonde pour les recouvrir, ils émergeaient à sa surface. Et ce Stromboli, que nous frôlions, m’apparaissait, avec son aigrette de fumée bleuâtre, comme la cheminée d’une forge colossale, dont le foyer, sans cesse éteint par le flot envahisseur, était rallumé sans cesse par des chauffeurs cyclopéens, éternellement voués à ce supplice du feu, comme Ixion à celui de la roue !…

 

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L’admirable tableau, n’est-ce pas ? pour une féerie « artiste » – ce noble rêve de Gustave Flaubert ! Et comme il remplacerait avec avantage cet odieux « Royaume des poissons », cet inamo-vible défilé de sirènes aux appas débordants, dont les maîtres du genre (?) nous affligent les yeux et nous offensent le goût… depuis Martainville !

 

Charybde et Scylla.

Midi. – Le déjeuner touche à sa fin. Un tintement de cloche. Le commandant se lève.

– Mesdames, messieurs, dit-il, nous entrons dans le détroit de Messine… Le spectacle vaut bien que, pour une fois, on lui sacrifie le café !

En un clin d’œil, tout le monde fut sur le pont, à jouer du codack ou de la jumelle. Seul, le photographe ne démarrait pas… Il marmottait, le nez sur sa tasse :

– Un roublard, le commandant ! Il nous la fait au pitto-resque pour gratter sur le sucre et le moka !… Mais prends garde que j’y coupe !

Puis, avec un haussement d’épaules où il entrait autant de mépris des autres que de satisfaction de soi :

– Le détroit de Messine ?… Une jolie foutaise !… Il y a long-temps que j’en ai soupé !

Et le butor me tirait par la jaquette, car le hasard qui me l’avait donné pour voisin de cabine me l’avait aussi donné pour voisin de table… Il essayait de me retenir, disant :

– Hé ! bagasse, qu’ils s’en aillent, si ça les amuse !… Mais vous, restez avé moi !… Il n’y a pas de paysage qui vaille un bon mazagran !… Je lâcherais les sept merveilles pour tailler une bavette avec un qui me botte !… Et vous me bottez, vous, parole de Marseillais !… Non ?… Vous en tenez pour Messine, comme les autres ?… Moi, ça ne me dit rien… C’est vrai que je sais mon

 

– 21 – détroit par cœur, comme la Juliette !… Une idée !… Voulez-vous que je vous le raconte ?… J’ai de la description, et, pour la cou-leur, je ne crains personne !… Quand je vous aurai brossé ma petite marine, ça sera comme si vous aviez vu !… Ça colle, hé ?

Cette invite fut soulignée par un formidable coup de poing qui fit voler en éclats la tasse et la soucoupe du photographe, et tacha d’éclaboussures jaunâtres son plastron immaculé… Il lâ-cha ma jaquette… J’étais libre… Merci, mon Dieu !

 

Ah ! que ne puis-je dire, comme ce Tartarin exaspéré : « J’ai de la description, et pour la couleur, je ne crains per-sonne ! » En ce milieu du jour d’une divine sérénité, noyées dans une atmosphère aux transparences de nacre, où dansent, sous le soleil, d’impalpables molécules d’or, les deux rives du détroit offrent aux yeux extasiés un panorama magique dont la plume d’un Théophile Gautier, unie au pinceau d’un Ziem, pourrait seule fixer les lignes délicates et broyer le coloris somp-tueux. C’est beau comme l’estuaire de la Seine à Quillebeuf, beau comme la Corne d’Or, beau comme les bouches de la Neva, beau comme l’entrée de la grande lagune à la nuit tombante. Posés en sentinelles au seuil du défilé mouvant, Charybde et Scylla se regardent comme chiens de faïence, en des attitudes inoffensives de fauves apprivoisés auxquels on aurait limé les ongles et scié les crocs. Cy finist la légende farouche. Et là-bas, à l’extrême horizon, le colosse Etna, cuirassé de neige de la base au sommet, semble un rideau de rêve tiré sur quelque monde imaginaire, mettant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer une note blanche d’une douceur infinie !

 

Grâces soient rendues aux Messageries maritimes qui, par l’intelligente organisation de leurs transports, nous ont ménagé de telles surprises. J’avais fait la même route en allant inaugu-rer le canal de Suez, et du détroit de Messine, pas plus que du détroit de Bonifacio, entrevus, la nuit, à la clarté falote de

 

– 22 – quelques phares épars, aucune image sensible ne s’était fixée dans la chambre noire de mon souvenir. C’est que, alors, on ap-pareillait au soleil levant et, grâce à ce départ matinal, la terre ferme, oubliée depuis Marseille, n’apparaissait plus aux regards impatients des passagers qu’aux approches d’Alexandrie. Toute la poésie du voyage se noyait dans les ombres nocturnes, telles ces tragédies mal venues où tout ce qu’il y a d’intéressant se passe à la cantonade. En ce temps-là, les photographes bavards et descriptifs avaient beau jeu : ils tenaient l’emploi des Théra-mène, – médiocre compensation. Aujourd’hui, l’appareillage a lieu le soir, et les horaires sont combinés de telle sorte que chaque jour apporte un nouvel aliment à cette soif d’émotions artistiques dont on est altéré, et que la monotonie du parcours s’atténue dans l’incessante variété du paysage. Par cette louable préoccupation de complaire aux touristes épris de pittoresque, les Messageries Maritimes ont acquis les mêmes titres à leur reconnaissance que cet ingénieur de génie dont l’âme « artiste » conçut cet incomparable chef-d’œuvre panoramique : le chemin de fer du Saint-Gothard.

 

Après un rapide tribut payé, par acquit de conscience, à l’admiration, tous les passagers qui, sur l’appel du commandant, ont quitté la table à la minute psychologique du café, sont re-tournés à leur demi-tasse. Moi, je n’y songe guère, tant je suis fasciné par la magie de ce décor fuyant, de cette glissade lente entre deux rives incendiées de soleil, qui fait flamber, à droite, les toits blancs de Messine, et, à gauche, les toits rouges de Reg-gio, dont la physionomie barbaresque évoque la Chioggia de l’archipel vénitien. Et je reste là de longues heures, hypnotisé par l’azur aux fines transparences, où les voiles des bateaux-pêcheurs battent à la brise comme des ailes de goélands, et si limpide que les moindres accidents de la côte, de plus en plus abrupte, s’y reflètent avec un relief intense, et qu’on y peut suivre la fumée grise du paquebot rejoignant, dans son vol oblique, la fumée bleuâtre de l’Etna. Peu à peu, avec le jour tombant, le canal s’élargit. Des horizons plus vastes apparais-

 

– 23 – sent. La pointe de la botte italienne se détache à vue d’œil du cothurne sicilien ; graduellement, elle s’amincit et s’effile comme la pointe d’une bottine de femme qui chausserait du trente-deux. Pareilles à ces gazes qui, dans les féeries, masquent les changements de décor, des brumes montent des gorges de Calabre. Le peu qu’on aperçoit encore de la terre s’estompe dans le crépuscule, puis se dissout dans la nuit. Nous ne la reverrons plus qu’à Port-Saïd… dans trois jours !

 

De je ne sais où.

Vendredi, 14 février, la nuit. – Oui, de je ne sais où !… Entre le ciel et l’eau, si vous voulez !… C’est tout comme.

 

Je commence à sentir l’oppression nostalgique de la mer. Cette charmeuse a cela de décevant qu’elle reste comme un livre fermé pour ceux qui ne vivent pas avec elle en intime et quoti-dien commerce. Les marins seuls, les professionnels, en peuvent reconnaître chaque flot, comme on reconnaît chaque arbre d’une route souvent parcourue. Ces flots qui me portent en ce moment, ils m’ont porté déjà. Ce sont pourtant flots anonymes, comme ceux du Pôle, où ne m’a jamais poussé mon goût d’aventures. Ils gardent par devers moi l’incognito le plus her-métique. Il n’en est pas un seul à la crête duquel je puisse accro-cher un souvenir ! Chateaubriand appelait Paris un vaste désert d’hommes. Qu’eût-il dit de la mer, ce sahara, qui, lorsqu’elle n’éveille pas la radieuse sensation de l’infini, éveille l’angoissante sensation du néant ?

 

Nous sommes depuis hier dans les eaux ioniennes. En y en-trant, je me suis rappelé l’émotion quasi religieuse qui m’envahit, à cette même place, lorsque, tout frais émoulu des études classiques, je m’en allais en pèlerinage vers la source immortelle de toute Beauté ! Ce n’était pas la Grèce de Canaris

 

– 24 – ni de Byron qui m’attirait alors, mais la Grèce d’Homère et d’Hérodote, de Sophocle et d’Aristophane, de Lycurgue et de Platon, de Démosthène et de Périclès, de Miltiade et de Léoni-das, de Zeuxis et de Praxitèle. Que n’aurais-je pas donné pour retrouver en mon âme, après tant de jours vécus, une étincelle de la foi divine de mes vingt ans ? Je n’y ai trouvé que des cendres ! Et j’ai bien senti que je ne monterais plus à deux ge-noux, comme Gérard de Nerval, les marches sacrées du Parthé-non, et que je n’aurais plus, comme lui, de larmes à répandre sur un fût de colonne brisé ! Et puis, la Grèce contemporaine nous a gâté la Grèce antique, et le Roi des Montagnes a dépouil-lé de son prestige le Roi des Rois !

 

Minuit. – Une flamme rouge s’allume à l’horizon septen-trional,

 

Étoile d’or parmi les étoiles d’argent !

 

C’est la Crète…

Demain, nous serons à Port-Saïd.

 

Port-Saïd.

Samedi, 15 février. – Port-Saïd… quatre heures d’arrêt !

Quelle joie, amie, après cinq jours de prison cellulaire flot-tante, de fouler enfin, ne fût-ce que quelques minutes, le plan-cher de la belle Ottero !

Au surplus, pendant cette halte, le bord serait inhabitable. Ce n’est pas uniquement pour des convenances postales qu’on mouille sept fois entre Marseille et Tamatave, mais aussi pour faire du charbon. On n’a pas plus tôt jeté l’ancre que d’énormes chalands, bondés de houille, nous accostent, et, de leurs flancs

 

– 25 – endeuillés, surgit une légion de fantômes noirs, échappés de l’enfer du Dante, qui s’élancent à l’assaut du Djemmah – comme au troisième acte de l’Africaine – et, avec des cris de bêtes et des bondissements de clown, l’envahissent par toutes les issues et par toutes les ouvertures. En un clin d’œil, les gros meubles sont rentrés dans leur étui, les autres descendus à la cale ; on boucle toutes les portes, on ferme tous les sabords. La prison devient cloître. Sur le pont, la subtile poussière noire vous prend à la gorge, vous brûle les yeux ; dans les dessous, on suffoque. En haut, l’ophtalmie ; en bas, l’asphyxie. Il n’y a qu’à fuir. Fuyons.

 

Aux temps lointains où j’ai visité Port-Saïd, ce n’était, à proprement dire, qu’un chantier colossal, une immense cité ou-vrière, un chaos de baraques en planches, disséminées, sans souci de l’alignement, le long d’une plage de sable en perpé-tuelle torréfaction. Aujourd’hui, c’est une grande et belle ville, d’aspect avenant, percée selon les règles les plus modernes de l’haussmanisation, avec de larges rues, pleines de soleil et d’air – ceci tempérant cela – de vastes boulevards bordés de maisons d’ordre composite, qui rappellent, par la fantaisie de leurs archi-tectures et l’incohérence de leurs coloris, celles de nos stations balnéaires à la mode. La population, où manque l’élément abo-rigène, est comme une carte d’échantillons de tous les types africains et asiatiques, depuis le noir de suie jusqu’au jaune d’ambre, marée hétéroclite, que le flot judaïque traverse sans s’y mêler, gardant, comme la Saône à sa jonction avec le Rhône, sa couleur propre et son immuable physionomie. Et ce sont des cris, des glapissements, des nasillements, des onomatopées, des appels, des interpellations échangées dans les idiomes les plus bizarres, en une cacophonie d’accents où s’affirme la suprématie du marseillais. Ce qui domine pourtant parmi ces jargons babé-liques, c’est le français, et – ne le saurait-on pas – on devinerait que cette ville si vivante, si pimpante, si gaie, est une création française. Nous y récoltons au passage les sympathies que Fer-dinand de Lesseps y a semées, et dont les Anglais, seigneurs

 

– 26 – suzerains de l’endroit, pourraient à juste titre concevoir quelque jalousie. Car, à Port-Saïd, les Anglais ne sont rien moins que populaires. D’ailleurs, ils s’exhibent peu, du moins les soldats : la rencontre d’un habit rouge est un événement. Il est vrai que les clergymen abondent : or, le clergyman est plus à craindre que le soldat et la Bible est une arme plus redoutable que l’épée.

 

Deux sirènes vous guettent au bas de l’échelle du steamer : la prostitution, une prostitution haillonneuse à l’usage des ma-telots mis en appétit par un jeûne prolongé – tirons un voile ! – et la roulette.

La première de ces enjôleuses n’a pas fait ses frais avec mes compagnons de traversée. Quelques-uns se sont pris aux beaux yeux de la seconde, et presque tous, – c’était facile à prévoir – y ont laissé de leurs plumes. Dans ce coupe-gorge, tous les chats sont gris, tous les fez sont rouges, et le fez d’un Grec n’a rien qui le distingue de celui d’un Turc inoffensif. Mon photographe s’y est fait étriller dans les grandes largeurs, – les Marseillais ne font rien à demi. Un usage local veut qu’au moment où la bille commence sa course giratoire, on jette un tapis de drap sur le cylindre, comme si l’œil hypnotiseur des pontes pouvait influen-cer le destin ! Après quelques coups malheureux, Marius – c’est le nom de l’homme à l’objectif – exigea qu’on découvrît le cy-lindre ; et comme on arguait du règlement pour se dérober à son injonction, il osa porter sur le tapis suspect – oh ! combien ! – une main sacrilège. Tumulte. Vociférations. En un clin d’œil, toute la tablée est debout. Et tandis qu’une vingtaine de mains se lèvent, menaçantes, vers cet empêcheur de jouer en rond, une vingtaine d’autres, furtivement, ramassent les mises éparpillées, qui ne réintègrent pas toutes le gousset légitime. Le photo-graphe, voyant la sienne émigrer vers une poche étrangère, tombe à bras raccourcis sur le clephte, qui se livre, en sourdine, à ce petit travail de prestidigitation. C’est le signal d’une mêlée générale. Branle-bas de combat. Les horions pleuvent dans un ouragan de jurons cosmopolites. Soudain, sur un geste maçon-

 

– 27 – nique du « manager », quatre solides gaillards barbouillés de cirage – celui du capitaine Fortempeigne – se détachant du mur où ils étaient en faction, cariatides géantes, assaillent le bon Marius, l’empoignent à bras-le-corps, le soulèvent comme une plume, et, malgré ses imprécations et ses ruades, le jettent à la porte, qu’ils verrouillent derrière lui. Et le bon Marius, après s’être vainement escrimé des pieds et des poings contre l’obstacle, se résigne à secouer sur le seuil de cette caverne la poussière de ses godillots, et s’éloigne en proférant d’une voix tonnante :

– Tas de lâches ! Je la ferai fermer, votre sale boîte !… Je vais de ce pas porter plainte à mon consul !

La cloche du Djemmah, qui sonnait le départ, ne lui laissa pas le temps d’exécuter son programme. Mais ça nous promet, pour les soirées du bord, une série de suggestives conférences sur le rôle du Grec moderne dans le fonctionnement des jeux de hasard.

 

N’étant ni coureur de brelans ni coureur de guilledou, j’ai mis ces quelques heures de relâche à profit pour flâner à la pari-sienne dans Port-Saïd, baguenaudant à toutes les boutiques, musant à toutes les devantures des marchands de curiosités et de bibelots. Et, sous la couche de vernis oriental dont ce bric-à-brac soi-disant indigène est astucieusement maquillé, j’ai re-connu l’estampille du Bon-Marché, du Printemps et du Louvre. Oh ! la cruelle, l’odieuse obsession de l’article-Paris ! Et il y a des amateurs ! Et cela s’achète, et cela se vend ! Mais un des commerces locaux les plus florissants, le plus florissant peut-être, c’est le commerce des photographies, et surtout des photo-graphies obscènes. Ils pullulent, comme de la vermine, dans la grande artère centrale, ces Musées secrets, ouverts à tout ve-nant, et qui sont comme le vestibule du Musée Dupuytren, dont ils égalent l’horreur. Sur le pas de leur porte, les conservateurs de ces galeries de basse luxure aguichent le client, telles les ma-trones faisant la retape au seuil des maisons closes. Comment

 

– 28 – le… goret sommeillant en chacun de nous ne s’éveillerait-il pas à ces invites qui flattent nos instincts d’inavouable et malsaine curiosité ? On entre. Le logis est décent, tout parfumé d’innocence. Ce ne sont partout, aux murs, sur les tables, sur les étagères, que reproductions de tableaux de sainteté, de scènes bibliques, édéniques, idylliques : Moïse sauvé des eaux, la fuite en Égypte, vierges à la fontaine, caravanes en marche, vues du canal de Suez, des Pyramides, du Nil, etc., – la joie des enfants, la tranquillité des parents. Mais ce n’est là qu’un trompe-l’œil. Le cornac soulève une portière en tapisserie. Le décor change. Ce ne sont partout, aux murs, sur les tables, sur les étagères, que reproductions de tableaux érotiques, scènes aphrodi-siaques, orgiaques, démoniaques, coins de Sodome, de Go-morrhe et de Lesbos, mâles en rut, femelles en pâmoison, corps à corps voluptueux, chevauchées faunesques, priapées im-mondes, fornications monstrueuses, – la scatologie la plus ré-pugnante greffée sur la pornocratie la plus abjecte !… Et, dans tout cela, pas une note d’art, pas un parti-pris d’élégance, pas un grain de poésie !… – C’est le poème de la chair, me disait un de mes compagnons de voyage égaré, comme moi, dans ce lupanar. – Ça, le poème de la chair ? allons donc !… Tout au plus le car-naval de la viande !

 

Le joyau de la collection est un album – dit Musée des Sou-verains – dont les fermoirs ne s’ouvrent que si l’on acquitte préalablement une taxe supplémentaire. Ce sont les petits béné-fices du padrone della casa. Tous les chefs d’Empire, depuis le pape jusqu’à la reine Victoria, y figurent en des attitudes, des gestes et des mouvements plastiques à faire rougir le Portier des Chartreux. Vous ignorez sans doute comment s’obtiennent ces fac-simile de tableaux égrillards, dont les personnages sont tou-jours apocryphes et mis en scène arbitrairement. Certains pho-tographes ont, comme les peintres, des modèles qui se prêtent à leurs fantaisies les plus sadiques. La photographie obtenue, ils effacent la tête du modèle banal, et y substituent la tête d’un haut et puissant seigneur ou d’une noble et honneste dame

 

– 29 – qu’ils adaptent habilement à ce corps étranger et quelconque… et la farce est jouée !

C’est de l’Allemagne, paraît-il, que nous vient cette lèpre. Il y a de l’autre côté des Vosges une foule de Nurembergs incon-nus où se confectionnent ces joujoux à l’usage des femmes hys-tériques et des hommes affaiblis. Paris est un des principaux marchés où s’écoule cette sale marchandise, qui nargue la douane et la police des mœurs. C’est l’invasion qui continue sous un faux-nez : après le chassepot, la pourriture…. Pouah !

 

En m’évadant de ce cauchemar, j’ai traversé le petit square où s’élève, sur un socle de granit, le buste de Ferdinand de Les-seps. Les gens de Port-Saïd entourent d’un véritable culte la mémoire de l’illustre mort auquel ils doivent leur prospérité toujours grandissante. Pour eux, il n’a jamais cessé, il ne cessera jamais d’être le Grand Français. Cela console.

 

Le canal de Suez.

Dimanche, 15 février. – Méfiez-vous, amie, je vais être ly-rique ! Le paysage veut ça !… Ce n’est pas que ce soit beau, beau, ce fameux canal, dont G… nous avait fait un topo si séduisant… Enthousiasme de gros actionnaire !… De cette glissade lente, si lente, sur une mince nappe liquide étranglée entre deux rives mortes, bossuées de dunes par delà lesquelles on n’aperçoit, d’un côté, qu’un immense désert d’eau, de l’autre, qu’un im-mense désert de sable, sans un arbre, sans une plante, sans un vestige de végétation, avec, de loin en loin, de méchantes ruines, et, pour tout symptôme de mouvement, une rare silhouette d’Arabe traînant après lui quelque chameau mélancolique, – il se dégage un fade, anesthésique et solennel ennui !… Mais la nuit, oh ! la nuit, quand le paquebot s’allume, et aussi, là-haut, toutes les étoiles du bon Dieu, qui, sous ces latitudes, flambent comme d’énormes brûlots, le spectacle se transforme, s’idéalise, s’enveloppe d’une pénétrante poésie ! Pour en jouir dans toute

 

– 30 – sa plénitude, je me suis hissé jusqu’à l’avant, le faubourg Saint-Antoine de notre petite ville flottante, dont l’arrière est le fau-bourg Saint-Germain. Et, de là, quel spectacle ! Éclairé jusqu’à des distances infinies par le fanal de proue, le canal se déroule comme une longue bande de verre laiteux sur laquelle le navire glisse, tel le cygne de Lohengrin, entre les dunes de sable, qui s’illuminent, sous la flamme blanche, d’éblouissants reflets de neige et donnent au paysage un aspect sibérien, évoquant les magiques splendeurs du soleil de minuit !… Les étoiles, si près, si près, qu’il semble qu’on va les prendre avec la main, versent sur tout cela des clartés surnaturelles… On ne se douterait pas qu’on marche, sans les bouées multicolores qui viennent au-devant du paquebot, pareilles à de monstrueux feux-follets, et se noient une à une dans l’ombre qu’il projette autour de lui… Et, tandis que l’œil s’hypnotise à cette féerie, l’oreille se grise à la mélopée vague de la Berceuse bleue que psalmodient, sotto voce, nos petits marsouins couchés, sur l’avant-pont, pêle-mêle !…

 

La Mer Rouge.

Lundi, 16 février. – De même que Port-Saïd sur la Méditer-ranée, Suez est la porte du canal ouverte sur la Mer Rouge. Nous l’avons à peine entrevue, car il faisait nuit encore quand nous y sommes arrivés. D’ailleurs, ce qu’il y a d’intéressant à Suez, ce n’est pas la ville, mais le golfe ; et, comme il ne faut pas moins de dix heures pour le traverser, j’en ai pu savourer à loisir l’intense pittoresque. C’est une sorte de lac immense, comme le lac de Genève, que le Djemmah coupe exactement par le milieu. De la dunette on voit s’arrondir, en deux courbes d’une délica-tesse exquise, à droite, la côte d’Égypte, à gauche, celle d’Arabie ; et, des deux côtés, de larges plages de sable fin font courir, entre le bleu violent des eaux et le bleu tendre des mon-tagnes, comme un ruban d’un beau jaune d’or. Et ce panorama tourne, tourne autour du paquebot, qui semble immobile, dans une atmosphère d’une diaphanéité préraphaélique. Sur ces rives

 

– 31 – mortes, pas une silhouette vivante, pas un symptôme de mou-vement humain ! Il s’en exhale pourtant une vie puissante, mais une vie « autre » et qui vous reporte en esprit par delà des mil-liers et des milliers d’années… Voici la Fontaine de Moïse avec son rideau de palmiers géants… C’est à l’endroit même où nous sommes que les flots s’entr’ouvrirent pour frayer aux Hébreux un chemin vers la Terre promise… Là-bas, c’est le Sinaï… Plus loin, l’Horeb, l’Ararat, tous ces massifs de roches historiques échelonnés jusqu’à l’infini, derrière lesquels fut le berceau du monde et se joua le drame rédempteur !… En évoquant ces fastes lointains, ma sensation présente s’avive de mille sensa-tions anciennes… Et je suis ému doublement par ce que je vois et par ce dont je me souviens ! Cela me réconcilie avec l’instruction obligatoire. Le rappel des premières notions dont, tout petits, on nous a meublé le cerveau, donne plus tard aux jouissances que nous procurent les grands spectacles naturels une inexprimable saveur. Jouir en connaissance de cause, n’est-ce pas jouir deux fois ? Et je ne puis vous dire quel charme je ressens à reconstituer, sur cette magnifique carte en relief étalée devant moi, l’histoire de ce peuple de Dieu que j’ai tant de fois, étant jeune cancre, donné à tous les diables !

 

Mardi, 17 février. – Je rengaine ma palette, amie, pour ne pas vous assommer de fâcheuses redites. Ce voyage se poursuit dans la splendeur immuable de la mer et du ciel. J’attends – oh ! sans impatience ! – qu’un peu de noir dans ce bleu, d’ombre dans cette sérénité, me fournisse prétexte à broyer des couleurs nouvelles.

 

Nous sommes en grande sympathie, le commandant et moi. C’est un brave marin, gros et court, qui, sous la rude écorce du loup de mer, cache une âme de poète. Il a, par surcroît, toutes les vertus du parfait cicérone. Grâce à son complaisant pilotage, je sais mon golfe de Suez et je saurai ma Mer Rouge aussi bien que les cartographes de la maison Justus Perth, de

 

– 32 –

Leipsick. Et il ne se borne pas à l’extériorité des choses, il en dégage la psychologie. Ce matin, comme nous doublions un îlot minuscule, sorte de verrue rougeâtre sur le dos de la Grande Bleue :

– C’est l’île de Sédouan, me dit-il.

– Une île déserte ?

– Pas précisément. Trois hommes l’habitent, trois malheu-reux préposés à l’entretien du phare… Ils vivent là seuls, tou-jours seuls, en face les uns des autres, sans rapports avec la terre ferme, d’où, tous les huit jours, on leur apporte de quoi ne pas mourir de faim… Et, ce qui pis est, sans femmes !… Aussi ces existences misérables, hors nature, aboutissent-elles généra-lement à la folie !

– La folie ! me récriai-je, pour un… veuvage un peu prolon-gé !

– C’est de l’histoire !

Les pauvres gens !… Pour eux, jamais de mardi-gras !… Car, c’était Mardi-Gras aujourd’hui… Hier, Marius, qui n’en rate pas une, avait émis l’idée joyeuse qu’on organisât à bord la tra-ditionnelle ballade du bœuf. Il avait vu dans le parc aux bestiaux un malheureux ruminant, que guettait, stupide et morne, la massue du sacrificateur. On aurait paré la victime de bande-lettes et on l’aurait promenée d’un bout du pont à l’autre, par bâbord et par tribord, avec arrêts successifs : d’abord, à la ca-bine du commandant, comme à l’Élysée, chez M. Félix Faure, à tout seigneur tout honneur ; puis aux cabines de quelques pas-sagers de marque, le procureur général de Madagascar, le colo-nel Combes et le résident de Betafe… Mais le commandant n’a pas entendu de cette oreille-là ; et, pour couper court à toute insistance, il a donné l’ordre d’abattre la pauvre bête dès le petit jour. Quel malfaiteur que ce photographe ! D’ailleurs, le bœuf n’était pas gras, nous nous en sommes aperçus, ce matin, au déjeuner !… Marius n’a pas voulu, tout de même, en avoir le démenti ; et il a pris l’initiative d’un médianoche où des crêpes,

 

– 33 – très succulentes, ma foi ! arrosées de Champagne, nous ont pro-curé l’illusion d’un petit Mardi-Gras de famille !… C’est égal, ça manquait de ce qui donne à cet épisode terminus du carnaval parisien une physionomie si chatoyante… ça manquait de ser-pentins ! Mais je me console en songeant que, dans quelques mois, j’en retrouverai, pendant aux arbres du boulevard, les la-mentables vestiges !

 

Sans date. – J’ai perdu la notion du calendrier… Voilà douze, vingt-quatre ou trente-six heures, je ne sais pas au juste, que nous flottons, le jour dans un incendie, la nuit dans une étuve. Quarante degrés centigrades, une de ces températures équatoriales qui vous mettent le corps et l’âme en moiteur. L’atmosphère est comme angoissée… d’une angoisse conta-gieuse. Ce n’est plus de l’air qu’on respire, c’est du feu… Ah ! je sais maintenant pourquoi nous appelons Mer Rouge ce qui, géographiquement, s’appelle Golfe Arabique, je le sais trop… c’est que le rouge est la couleur des fournaises !

Il faut mettre sur le compte de cette chaleur anesthésiante la lassitude morale dont je suis accablé, ce détachement absolu de toutes choses, cette indifférence morne pour tout ce qui fai-sait, il y a dix ou douze jours à peine, l’essentiel de ma vie. Et ce phénomène ne laisserait pas que d’être inquiétant, si je n’y trouvais un charme subtil, indéfinissable. La journée d’un Pari-sien est une succession d’habitudes aussi tyranniques que pué-riles, mais passées à l’état de besoins naturels, comme le man-ger, le boire et le dormir. Or, la plus tyrannique, sinon la plus puérile, qui vous guette dès le réveil, au premier rayon du jour filtrant à travers les volets, est celle du journal favori, l’obsession de connaître le crime d’hier, le scandale de demain, les potins de cercle, les racontars de théâtre, le livre ou la pièce à sensation, le dernier caprice de la mode. Eh bien ! voilà dix ou douze jours que je suis sevré de cette manne quotidienne, et je n’éprouve pas même la mélancolie du gourmand à qui l’on ferait tort d’une mauviette à son déjeuner. Pas même la petite an-

 

– 34 – goisse qui m’étreignit lorsque, par ordonnance du médecin, je dus renoncer momentanément au cigare. Un coup de roulis me préoccupe et m’intéresse plus qu’un coup de Bourse, et les va-riations du thermomètre que les variations des cours. À ce point que je me demande si ce sommeil de mes anciennes curiosités n’est pas un indice d’anémie intellectuelle… Il y a, depuis Port-Saïd, dans le salon de lecture, une liasse de dépêches, où sont résumées, en langage nègre, les plus récentes nouvelles de Paris. C’est seulement ce matin, dans une crise d’ennui, que la fantai-sie m’est venue de les lire. Et il m’a semblé que je feuilletais un manuscrit hors d’âge, et la mort d’Ambroise Thomas, noyée entre une proclamation du Négus et la perte d’un paquebot al-lemand, m’a paru quelque chose d’aussi lointain que la mort de Palestrina. J’aimais beaucoup l’homme, mais j’en voulais au compositeur d’avoir rapetissé Goethe, Shakespeare et Dante, en réduisant ces colosses à l’échelle de son génie musical, en fai-sant de Mignon une romance, d’Hamlet un prétexte à jetés bat-tus et des Amants de Rimini deux amoureux de pendule. Et peut-être entrait-il un peu de rancune artistique dans la tiédeur de mon émotion. Quant à savoir qui lui succéderait rue Bergère, je m’en souciais comme de l’héritage d’Alexandre… Que ce fût Saint-Saëns, ou Massenet, ou Reyer, ou Théodore Dubois, ou Paladilhe, le troupeau bêlant des petites Cardinal n’en serait ni mieux ni moins bien gardé !

 

En revanche, à mesure que s’émousse en moi cet appétit de « savoir », hier encore surexcité jusqu’à la fringale, jusqu’à la boulimie, une faculté se développe qui s’était comme figée au contact de l’inexorable « chacun pour soi » de la vie parisienne : la faculté de m’attendrir. Je sens se raviver les sources, que je croyais taries, de la sensibilité. Et de nouveau je connais la dou-ceur des larmes !

 

Il n’y a pas que des Marius à bord, grâce à Dieu. Il y a quelques hommes distingués dont les façons courtoises ont fini

 

– 35 – par vaincre mon parti-pris d’isolement et par me faire re-prendre goût à la vie cénobitique. D’autres encore vers qui, sans avoir eu l’occasion de lier commerce avec eux, je me sens attiré par une secrète sympathie. Je suis un friand de mystère, vous le savez, et les allures mystérieuses d’un couple qui, depuis la Jo-liette, vivait, pour ainsi dire, en marge de notre petite colonie, comme s’il eût l’instinctive appréhension de s’y mêler, m’intriguaient, me troublaient comme une énigme. Lui, soixante-dix ou soixante-quinze ans, une manière de don Qui-chotte en paletot, mince, sec, tout en longueur, tout en nerfs, gardant, sous l’habit civil, le linéament militaire, ombre spec-trale de ces vieux guerriers d’Afrique dont le duc d’Aumale est demeuré le type accompli. Elle, – …ante-cinq ans, comme disait mademoiselle Mars interrogée en justice sur son âge, je ne sais quoi d’irrémédiablement las et de doucement résigné sur toute sa personne, avec, dans sa pauvre robe de laine, de coquets res-souvenirs d’élégance, et, dans ses traits amaigris, des vestiges encore d’une lointaine beauté. Parfois, la venue d’un beau gar-çon élégant comme Elle, mince comme Lui, épreuve composite de deux médailles effacées, changeait en un trio jaseur et sou-riant ce duo silencieux et mélancolique. Et c’était alors, dans quelque recoin solitaire, entre ces trois êtres de même chair et de même sang, d’interminables causeries, sotto voce, à la muette, en quelque sorte, comme si ce que d’autres oreilles en auraient pu percevoir fût un vol fait au trésor de leur égoïste intimité !

Continuer : partie 2 sur 4