Au pays russe

Jules Legras · Chapitre 18 sur 19

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Au pays russe

Conclusion

 

Un de nos plus pénétrants historiens m'écrivait, il y a quelques années, à propos des Russes : «Je ne sais pas de peuple plus captivant—je n'en sais pas de plus décevant.» Longtemps, j'ai partagé cette opinion ; aujourd'hui, je suis moins sévère. Ces déceptions, je les ai constatées, moi aussi, mais il me semble que la plupart d'entre elles s'expliquent par des influences passagères. Mon indulgence vient peut-être de ce que j'aime davantage ce peuple, depuis que je l'ai vu souffrir.

 

Il faut s'entendre, quand on parle «des Russes». Pour ma part, je n'ai régulièrement fréquenté que la bourgeoisie et le peuple ; mes éléments d'observation sont donc incomplets et je ne songe pas à le dissimuler. Il me manque l'étude de la haute noblesse, et du monde officiel : mais j'avoue d'avance qu'ils m'attirent peu, étant trop dominés, les uns par l'esprit de caste, les autres par l'esprit d'obéissance aveugle ou de dissimulation. La noblesse russe a d'ailleurs beaucoup perdu de son importance : l'émancipation des serfs lui a porté un coup terrible. Depuis ce jour, les tsars ont bien pu tenter de la relever : s'ils peuvent lui fournir une puissance passagère, ils ne sauraient lui rendre l'autorité morale ni la richesse. Le peuple, au contraire, et la société moyenne, sont les forces vives de la nation : ils ont le sang intact encore, le cerveau frais, l'enthousiasme récent ; de plus, l'instruction et la fortune se répandent dans leurs rangs. C'est évidemment parmi eux que se formera la Russie de demain : ils m'intéressent, et je les ai pratiqués avec joie. C'est d'eux seuls que je parle, quand je dis «les Russes». Lorsque je me trouve en présence d'un Allemand ou d'un Anglais, je crois voir, le plus souvent, en quoi sa façon d'envisager les choses diffère de nos habitudes ; en face d'un Russe, je suis rarement fixé sur ce point : au moment où je crois le tenir, il m'échappe.— Richesse de fond et mobilité slave ! disent les uns ;—duplicité ! soutiennent les autres.

Ni ceci, ni cela, je crois. On oublie trop que la Russie ne nous apparaît pas sous son vrai jour : ses deux principaux éléments : le peuple et la société cultivée, l'intelliguensia, comme ils disent, sont momentanément faussés par certaines circonstances de leur histoire. Le peuple porte encore l'empreinte du servage qui l'a déformé durant des siècles ; la société est entravée dans son progrès par une préoccupation constante et obsédante de l'étranger.

L'homme du peuple, en Russie, est fort difficile à comprendre, d'abord, parce qu'il est très rusé et très défiant, puis, parce qu'il n'a peut-être pas toujours le fond qu'on lui suppose. La prolongation du servage ne lui a pas seulement donné un pli funeste : elle a, en outre, poussé la société russe à exalter son caractère et ses vertus, et à s'abuser sur sa nature vraie. La réalité et la prévention se sont ainsi combinées pour obscurcir encore les traits incertains de cette nature fruste. L'âme du moujik est comme une steppe fertile : il y pousse des herbes mauvaises au milieu des floraisons de plantes savoureuses ; mais de loin, dans l'enchevêtrement de la végétation, on ne distingue rien qu'une verte houle. On ne saura bien tout ce que recèle cette terre, que le jour où l'on y portera la faux et la charrue. Jusque-là, toute excursion est vaine dans cette brousse : on n'en rapporte jamais qu'une poignée d'herbes, çà et là mêlées de fleurs.

Quant à la société cultivée, à l'intelliguensia, elle est bien fuyante aussi pour nos yeux. Les encombrants apports de l'étranger y masquent trop souvent l'originalité native, et y provoquent des incohérences que nous interprétons à faux. Depuis près de deux siècles, elle n'a cessé de tourner ses regards vers les civilisations occidentales, pour les imiter ou pour les maudire, tour à tour. De là ce fait, que les sentiments, chez les Russes instruits, sont en général restés russes, c'est-à-dire simples et jeunes, tandis que les idées, éveillées par une éducation purement étrangère, ont pris une teinte exotique. De là leurs contradictions perpétuelles, l'indécis de leur civilisation, leur oscillation constante entre la nature simple et l'abstraction raffinée. Ils sont trop jeunes encore pour être eux-mêmes ; il faut leur donner le temps d'accorder leurs deux tendances et de les fondre dans un fructueux progrès. A l'heure actuelle, il en est bien qui opèrent cette fusion des sentiments natifs et des idées étrangères ; mais ceux-là sont de grands artistes, âmes inquiètes d'ailleurs, et d'un équilibre incertain ; on ne peut les donner comme des représentants normaux de leur nation.

Peut-être les Russes seront-ils retardés dans leur marche en avant par leur malencontreuse fausse honte d'un retard imaginaire. Ils ne peuvent vivre et agir sans se comparer à l'étranger. Ils paraissent souvent moins préoccupés de progresser, que de dépasser leurs voisins : soucis enfantins, émulation puérile ! ils sont jetés par là dans la recherche d'une instruction brillante et encombrante, plutôt que solide : ils emmagasinent, au lieu de construire.

 

Les Anglais, et avec eux la civilisation moderne, disent : time is money ; les Russes, au contraire, ont du temps à revendre. Leur commerce a un proverbe qui peint à merveille ses allures d'araignée guetteuse, à la fois patiente et gloutonne : «Dièlo nié volk, v'lièsse nié oubiéjit : une affaire n'est pas un loup ; elle ne se sauve pas dans la forêt.» Ce proverbe éclaire vivement le caractère du peuple russe : j'y retrouve sa patience, sa ruse et sa résignation.

 

Parmi les sensations que j'ai naïvement laissé agir sur moi en Russie, quelques-unes se sont répétées si souvent, qu'elles m'ont donné une impression persistante. Sont-elles justes de tous points ? je n'ose l'affirmer : elles ont persisté dans ma vision, voilà tout ce que j'en sais.

D'abord, la sensation d'inachevé : je crois bien que c'est la dominante. Je l'ai éprouvée partout, à l'arrivée comme au départ, au village comme dans les cercles les plus raffinés. Le type même des visages semble avoir ce caractère : des traits encore mous, des yeux aux nuances effacées, et qui semblent nager dans du vague. Toute la vie intellectuelle et morale du peuple russe donne cette impression d'une chose qu'on n'a pas fini de travailler. Depuis les institutions, qui souvent semblent appartenir à un autre âge, jusqu'aux croyances, restées à mi-chemin entre l'acceptation et le rejet des dogmes, rien ne paraît terminé : tout se fait, tout devient. Je songe à un insecte à moitié pris encore dans sa coque de chrysalide.

L'enthousiasme russe m'a frappé également, surtout parmi la société éclairée. Tout ce que les Russes font, en dehors de leur métier strict, ils le font d'enthousiasme ; et j'espère avoir montré qu'ils font beaucoup ainsi. Les idées les plus futiles, comme les plus nobles dévouements, provoquent chez eux de ces élans irrésistibles qui nous étonnent : dès qu'ils sortent de la pratique de leur vie quotidienne, ils vont, en tout, jusqu'à l'extrême. Mais l'enthousiasme a un caractère fiévreux : de même qu'il naît brusquement, d'un rien, de même, un rien l'abat : c'est le cas des Russes. Ils ont sur tout une force d'emportement : ils n'ont guère de persévérance. Ils se lassent vite, non par faiblesse, mais par ennui : les choses produisent sur eux une impression plus vive, sans doute, que sur la plupart d'entre nous ; mais, en plein élan, ils se sentent arrêtés, détournés et repris par une vision nouvelle. La Russie cultivée ne marche point, comme l'Allemagne, d'un pas égal vers la lumière : elle s'avance par bonds et par à-coups. De là, dans le domaine moral, ces explosions de sentiments tendres, ces dévouements de tout l'être ; puis, tout à coup, ces oublis, cette indifférence sans cause et sans mesure.

A côté de ces caractères d'inachèvement et d'enthousiasme bondissant, je note encore une insouciance de l'avenir, qui nous frappe d'autant plus, qu'elle est plus opposée à nos habitudes. Le souci du lendemain semble la base même de notre discipline morale : chez les Russes, il n'existe pas. Pour eux l'heure présente est tout : l'avenir n'est rien qu'un rêve, auquel on ne songe pas à sacrifier les réalités. Dans la conduite de la vie matérielle, cette insouciance du lendemain se trouve parfois cruellement punie ; mais dans la vie morale, elle produit souvent des effets que nous admirons. Ce que nous nommons le fatalisme et la résignation du peuple russe n'est pas autre chose, au fond, que cette insouciance du lendemain. A quoi bon s'agiter, pensent-ils ? On ne changera rien au présent : or, qu'importe demain ? L'apathie naturelle d'un peuple que le climat trop rude confine de longs mois dans ses demeures et sous de lourds vêtements, fortifie encore cette paresse de la prévoyance. La pratique du moindre effort leur devient chère : la résignation passive exige moins de force que la révolte—surtout quand cette résignation n'est pas commandée par une loi morale dont l'observation vous impose une violence.

En même temps, l'insouciance de l'avenir est un principe d'activité violente : ceux qui calculent vont peut-être plus loin, mais ils avancent moins vite que les imprévoyants. Lorsqu'on s'élance dans la mêlée de la vie sans caresser l'espoir d'en rapporter des avantages, et sans songer à ses réserves, on frappe des coups plus forts et plus nets : ainsi font les Russes. Voilà pourquoi ils ne se dévouent pas à demi, voilà pourquoi leur bonté, leur charité, quand elles se font jour, sont si profondes—voilà pourquoi, aussi, dans l'abaissement ils vont plus loin.

Peuple inachevé, indécis encore, peuple de sentiments et d'émotions extrêmes, enthousiaste et changeant, impatient et résigné, infatigable dans le dévouement comme, parfois, sans mesure dans l'égoïsme, tous ces traits montrent en lui un peuple jeune. C'est parce qu'ils sont encore tout près de la nature qu'ils nous séduisent tant, quand nous les observons chez eux ; c'est pour cela encore que, si souvent, ils nous déroutent. Ils ont les enthousiasmes, les dévouements, la bonté légère, la simplicité cordiale de la vingtième année, mais ils en ont aussi l'inconstance, le facile découragement et l'imprévoyance. Chez eux, comme chez les jeunes gens, les sentiments ont des échos plus lointains, et les passions vibrent plus profondément ; tout cet acquit de réflexion et de mesure que l'âge apporte avec lui, leur est étranger ; leurs joies sont plus bruyantes, leurs larmes plus amères, leurs désespoirs plus torturés, leurs illusions plus chatoyantes que les nôtres ; ils ont des rudesses que nous n'avons plus, comme aussi des trésors de douceur affectueuse que nous ne savons plus montrer, quand, d'aventure, nous les possédons encore ; ils ont des élans de folle confiance qui nous font un peu sourire, et des abattements que nous ne comprenons pas : ils sont hardis, nous sommes prudents ; ils sont généreux, nous comptons : c'est que leur adolescence vient à peine de se clore, et qu'ils ont, dans leur libre épanouissement de sève, les qualités vigoureuses et immodérées qui s'accordent le moins avec l'âge auquel nous sommes parvenus.

Ce qui peut tromper sur le vrai caractère de la Russie, c'est la vie officielle que l'on y voit, gourmée, hypocrite et corrompue. Mais il faut l'écarter, il faut aller loin de la capitale où elle se montre au grand jour, pour saisir sur le vif tous les traits de la jeune Russie. Nous pouvons sourire çà et là de sa naïveté, nous pouvons nous irriter, quand nous y rencontrons des hommes indignes ; mais, du moins, ceux dont la nature est droite, nous rajeunissent au contact de leur enthousiasme, et nous font mieux apprécier la vie.

 

Depuis un jour et demi, nous roulons vers la frontière allemande dans un brouillard gris : je relis l'admirable nouvelle de Léon Tolstoï : La mort d'Ivan Iliitch, et cette lecture me fait penser. Plus morale, cent fois, que les prédications, cette nouvelle d'une cruauté poignante... Vivre et agir sans bonté, sans charité ; se marier, se reproduire sans amour vrai, sans véritable union des âmes, c'est mener l'existence d'Ivan Iliitch, c'est mériter sa mort... C'est bien l'idée favorite du grand romancier ; c'est bien, aussi, au fond, l'enseignement qui se dégage d'un contact prolongé avec les forces les plus généreuses de ce jeune pays russe. Cet enseignement, je le sens bien, est une rêverie, mais si douce ! Il fait si bon se reposer çà et là de nos réalités occidentales, et puiser à une source qui sort à peine du rocher, un peu de confiance droite et saine dans la vie !...

Vers le soir, le brouillard gris s'est allégé : il traîne maintenant en vapeur diaphane, et enveloppe les flottants contours de la plaine. Les champs gris en friche, sous le ciel gris du crépuscule, s'étendent infiniment et gagnent en pente douce une ligne lumineuse où la vue s'arrête. Au milieu des champs, une route oblique passe, grisâtre et boueuse, et monte, monte doucement, jusqu'à se perdre là-bas, à l'horizon, comme en plein ciel. Sur cette route, près de la voie ferrée, une voiture de paysan est arrêtée ; le petit cheval à longs crins flottants, est immobile, tout échevelé sous un coup de vent. Près du cheval, un moujik, dans de vieux vêtements, et en sandales d'écorce, se tient debout, et regarde vaguement quelque chose au loin dans la brume...