Autels privilégiés
Foi
La foi, c’est l’haleine des anges, C’est l’amour sans flammes étranges!
C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis—mais avec moins de blancheur;
Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour!
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Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva…
et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
NATURE, c’est l’amour—je dirais volontiers atmosphérique, tant le poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos—de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
C’était un jour de charité divine Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine,
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C’était partout comme un baiser de mère!
Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.
A quelque chère idole en tous temps asservie, Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,
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Il semble que les fleurs alimentent ma vie.
Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers:
Et dans les flots du moins mes larmes se perdront.
et ces autres:
Enfant, l’onde est molle et pure Mais elle a soif de nos pleurs.
que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans ce joli distique:
George Sand a la Gargilesse Comme Horace avait l’Anio.
L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes
Son visage étoilé dans les cercles humides Parsemant leurs clartés de sourires limpides…
L’onde enfin d’où découle son rythme.
Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime
auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême passion[6]:
Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!
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Couvrez-moi de silence…
Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: la mort, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.
[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «_n’écris pas!_»
Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.
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Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.
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On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre De son étroit asyle embrasser le contour.
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Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. Leur tranquille silence éveillait mes pensées, Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
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L’homme revient seul où son cœur le ramène, Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,
….. porte ces mots à sa douleur brûlante: Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: Croyance); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble tige maternelle, enlacée, cette fois à l’éternité, auprès de ses enfants enfuis:
Car vous aurez, un jour, une joie immortelle Et vos petits enfants souriront dans vos bras.
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Non, jamais rien de plus sereinement détaché, de plus véritablement et vénérablement sur le seuil, et déjà presque au-delà, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille liberté d’allures mortelles; nous apprivoiser avec cette «_cueilleuse d’âmes_» qui
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant.
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Tous mes étonnements sont finis sur la terre Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir.
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Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, Réalisant nos rêves éperdus Vient des humains l’infatigable amante Pour démêler les fuseaux confondus. Fidèle mort, si simple, si savante, Si favorable au souffrant qui s’endort, Me cherchez-vous, je suis votre servante: Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets d’inspiration, il nous sera utile—et plus facile de grouper les rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et torrentueuse—pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:
Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, Ce fut le vôtre; eh bien: parlez-en donc à Dieu.
Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle vibration du
Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine
de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
A cette première famille ressortissent La vie et la mort du ramier, Renoncement, La couronne effeuillée, etc., etc.; et de plus longues, Le mal du pays, Tristesse, Départ de Lyon, etc.[7]. J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs empruntée, telle que le Soleil des morts pour la Lune—ne contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner Simple Histoire ni même Merci mon Dieu! La croix de ma mère—qui n’y est point—s’y fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille trouvaille à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu lieu éternel.
[7] Prière pour lui.—Point d’adieu.—Pressentiment.—Le billet. —La vallée.—L’attente.—Amour.—La jalouse.—Je ne crois plus.—Abnégation.—Une fleur.—Les fleurs.—Amour et charité. —A celles qui pleurent.—Dieu pleure avec les innocents. —Dors.—Le mauvais jour.—Veillée.—Un moment.—L’Églantine. —A Madame ***.—Madame Emile de Girardin.—Dans la rue. —L’absence.—Les roses de Saadi.—La jeune fille et le ramier. —La voix d’un ami.—Le secret perdu.—Au livre de Léopardi. —L’esclave et l’oiseau.—Le nid solitaire.—Un ruisseau de la Scarpe.—Inès.—Loin du monde.—Hippolyte.—A une mère qui pleure aussi.—Quand je pense à ma mère, etc.
La Fileuse et Rêve intermittent d’une nuit triste quoique non en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.
La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans Un arc de triomphe, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. C’est Un billet de femme, le Soleil lointain; mais cette forme sert tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9].
[8] Le rossignol et la recluse.—Les amitiés de la jeunesse.—Plus de chants.—Le billet d’une amie.—L’amour.—L’aumône.—Retour dans une église, etc.
[9] Croyance.—Ame et jeunesse.—Prison et printemps.—Jeune fille.—Qui sera roi?—Une lettre de femme.—Cigale.—L’innocence, etc.
Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant toi_, La Fleur d’eau, L’Augure, etc.), et enfin celles où se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un seul dans toute une longue pièce, comme dans La Maison de ma Mère, A mes Sœurs, Au Poète prolétaire, et ce sera (surtout de par ces dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes plus ou moins descriptifs.
[10] La nuit.—L’isolement.—Le message.—Plusieurs élégies et des dialogues.—Le regard.—Les deux peupliers.—Révélation.—Pitié.—Détachement.—La crainte.—L’impossible.—L’éphémère.—Le convoi d’un ange.—Au médecin de ma mère.—L’hiver.—Au revoir.—Les roseaux.—L’augure.—La ronce.—L’Église d’Arond.—A madame A. Tastée.—Amour.—Prière pour mon amie.—A l’auteur de Marie.—Le soleil des morts.—Le Dimanche des rameaux.—L’ami d’enfance.—La jeune comédienne.—Une ruelle de Flandre.—Laissenous pleurer.—Les prisons et les prières.—Au citoyen Raspail.—L’amie, etc.
Et en vers plus brefs: Son image.—Les deux ramiers, etc.
[11] L’arbrisseau.—Les roses.—La journée perdue.—L’adieu du soir.—L’absence.—La fontaine.—L’inquiétude.—Le concert.—Le billet.—L’insomnie.—L’imprudence.—La prière perdue.—A l’amour.—Les lettres.—La nuit d’hiver.—L’inconstance.—A Délie, etc., etc.
Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces entraînants irréguliers employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine: «Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles sont peut-être les plus ad imaginem de cette âme. Quand il est bien frappé un vers de cette lyre, suivant la banale expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits nouveaux—et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!
Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement ad libitum de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir… et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique de complication naturelle et de simplicité si précieuse.
C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées inégalables par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire.
La deuxième famille est toute chantante: ode ou cantique, berceuse ou romance. L’auteur y englobait modestement toute son œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on m’admette au livre de la science?_»
L’_Ode_, c’est Au soleil, Au Christ, Chant des Mères, les Oiseaux, etc. Le Cantique, c’est Prière des orphelins, les Enfants à la communion, etc. Les deux Berceuses sont spécifiées telles par leurs titres: Dormeuse et Pour endormir l’enfant. Et il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion…» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses Dormeuses que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire descendre le sommeil.
Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.
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Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante Pour aider le sommeil à descendre au berceau? Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
Pour les romances qui ne sont point toujours celles que le poète a étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont sans nombre—rarement sans agrément, souvent pleines d’envol.