Autels privilégiés

Robert, comte de Montesquiou-Fézensac · Chapitre 4 sur 28

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Autels privilégiés

Les Cloches et les Larmes

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

L’orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l’enfant dans son berceau;

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l’église, Et cette pleureuse assise, Qu’a-t-elle à pleurer?… L’amour.

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Priant les anges cachés D’assoupir ses nuits funestes, Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Et le ciel a répondu: «Terre, ô terre, attendez l’heure! J’ai dit à tout ce qui pleure Que tout lui sera rendu.»

Sonnez, cloches ruisselantes! Ruisselez, larmes brûlantes! Cloches qui pleurez le jour: Beaux yeux qui pleurez l’amour!

Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»

Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.

L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.

Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.

La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée sans buccin.

Gloire, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et si parfaite?—C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent… et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.

Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.

Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination et de leur visée.

Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut s’acquérir par le travail… négligence… cahot… trouble… parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités.

Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, merveilleux virtuose. Guère de malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.

Désenchaîner leurs nuits, désenchanter leurs jours.

… … … … … … … … … . .

 

Quand celui qui me fuit ne songeait qu’à me suivre.

… … … … … … … … … . .

 

C’est l’amour qui fermente au fond d’un cœur fermé.

… … … … … … … … … . .

 

Madeleine insultée et comme elle indulgente.

… … … … … … … … … . .

 

Après avoir souri, se penche pour mourir.

… … … … … … … … … . .

 

Point de lait, point de lit… il fallait donc mourir

… … … … … … … … … . .

 

Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.

Qu’est-ce en effet que ceci:

De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières.

… … … … … … … … … …

On les croirait[12] poussés par un ange qui vole Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole.

[12] Des enfants.

Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive consécration, le discrédit du passé de mode; mais j’y démêle de ces caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne plus être de l’avenir.

Exemple:

Et montrent l’autre vie au fond du souvenir.

N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre:

Voilà le souvenir au pénétrant silence.

Que langage eût été moins beau!

J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre strophe:

Source délicieuse en misères féconde,

cette invocation:

Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l’adversité Où l’âme anéantie en sa chute profonde Rêve à peine à l’éternité, Soulève le poids qui m’opprime, Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, Laisse-moi donc la force d’espérer.

Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois inventer les pensées sans les connaître et répéter les formules sans les avoir ouïes, parce que sa vision—disons sa voyance—allait cueillir les formes dans le lieu même des idées éternelles,

Ces fruits protégés de mystère.

que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.

De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:

Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.

Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure. Soit le Soleil lointain qui, par places, m’apporte comme un fraternel écho de A Villequier:

O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, O songe aveugle et beau! Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre Que ta route au tombeau.

… … … … … … … … …

Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes Et vous pourrez voler[13].

me reporte aussi vers la Claire du même Maître, que me rappelle ailleurs lointainement

C’est beau la jeune fille Qui laisse aller son cœur Dans son regard qui brille Et se lève au bonheur[14].

et plus proche

Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15].

avec enfin

Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16].

[13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.

V. H.—Claire.

[14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.

V. H.—Claire.

[15] Ailleurs:

La fange des ruisseaux qui consterne mes pas Et la foule déserte où tu ne descends pas.

Desbordes-Valmore.

[16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.

V. H.—Claire.

Mais la Mise en liberté de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_:

Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!

Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des pièces de la tournure de Croyance, Prison et Printemps, l’Enfant et la Foi, Au Revoir, aux Nouveau-Nés heureux, Ame et Jeunesse, Jeune fille.

Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient

n’est qu’une variation probablement anticipée du

Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.

que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:

Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!

Son:

Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

qui n’est autre que l’antique

Centum sunt causæ cur ego semper amem.

s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:

Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!

Et mieux:

Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?

Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: «Je l’aime!»

Comme celle qui croit oublier quelque chose.

et

On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne

sont de véritables vers d’Hugo. Combien Le Pauvre a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!—Je rapproche encore:

Où deux êtres unis marchaient, Les voilà séparés… mystère!

de

Autrefois inséparables, Et maintenant séparés![17]

[17] Victor Hugo.

Ensuite

… son enfant, seule vie où l’on s’aime Qui passe devant nous comme on fut une fois.

de

A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18].

[18] Victor Hugo.

Enfin

Buvez en étreignant cette femme penchée Sur son fruit.

de

La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19].

… … … … … … … … . .

 

[19] Victor Hugo.

O Éva[20]

… à l’heure où tout est sombre Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver appuyée aux branches incertaines Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé!

[20] Vigny.

voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:

Vous sentiriez alors le besoin de rêver, De livrer au hasard votre marche incertaine, De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.

… … … … … … … …

 

Un Arc de Triomphe avec ses

Mille doux cris à têtes noires

n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET CAMÉES?

Qu’est-ce que

Une voix seule éteinte en changeait le concert

sinon

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21].

[21] Lamartine.

ou réciproquement?

Ne parle pas, je ne veux pas entendre

n’irait-il pas jusqu’à évoquer Celle qui est trop gaie elle-même? Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre

Il est de longs soupirs qui traversent les âges

son plus nerveux et verveux

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.

Et, de nos jours

Dis aux petits que les étés sont courts

tinte bien le chant des oiseaux des courts étés, de Sully-Prudhomme.

Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du Dernier rendez-vous.

Je viendrai, car tu dois mourir Sans être las de me chérir. Et comme deux ramiers fidèles Séparés par de sombres jours Pour monter où l’on vit toujours Nous entrelacerons nos ailes, Là les heures sont éternelles[22].

[22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.

WAGNER.

Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les perpétuelles trouvailles de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,

Jusqu’au chaume enlierré que j’appelais maison

… … … … … … … …

Pour un marin qui trace l’onde

… … … … … … … …

 

Il voit rire un jardin sur l’étroit cimetière Où la lune souvent me prenait à genoux. L’ironie embaumée a remplacé la pierre Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, Relire ma croyance au dernier rendez-vous.

Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; de ces hirondelles qui sont

Mille doux cris à têtes noires;

non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:

Douce horloge du soir au saule suspendue;

de ce bal qui tourne

Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;

de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur écrit

Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;

de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un vocabulaire de mobilier vieillot:

Les ruisseaux des prairies Font des psychés Où, libres et fleuries, Les fronts penchés, Dans l’eau qui se balance Sans se lasser Nous allons en silence Nous voir passer.

Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans son subtil roman La Vocation.—Un sujet dont un équivalent plus spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le Huitième Glaive.

SOIR D’ÉTÉ

Un danger circule à l’ombre Au chant de l’oiseau Qui descend dès qu’il fait sombre Se plaindre au roseau. Alors tout ce qui respire Se prend à rêver, Et le ruisseau qui soupire Semble l’éprouver.

Partout les nids et les ailes Tremblent doucement Dénonçant des tourterelles L’entretien charmant. L’été brûle avec mystère Dans les lits en fleurs, Des seuls amants de la terre Sans blâme et sans pleurs.

Été, si trop jeune encore Pour fuir un danger, L’enfant rêveur que j’adore S’attarde au verger, Laisse dans l’errante nue Ton charme cruel, Et sauve l’âme ingénue Du plaisir mortel!

Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot Madame[23]:

Madame,[24] le plus beau des temples C’est le cœur du peuple, entrez-y: Le Roi des Rois l’a bien choisi.

… … … … … … … .

 

Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère Écrira de plus doux, Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, Je lui parlais de vous.

… … … … … … … … .

 

Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes Pour n’être pas certain; Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme Vers le soleil lointain.

… … … … … … … … .

 

Distraite de souffrir pour saluer votre âme, Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.

[23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.

[24] La Reine Marie-Amélie.

Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux qui les en prient.

[25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai.

Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.

Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.

Ma collection, c’est un herbier—immarcescible. Je l’ai fait sans presque y songer, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.

J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!

C’est ma cueillette. Le massif, qui est une forêt mouillée, de combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.

Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le rorate de larmes. Pleurs et Fleurs dont l’inconscient virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition ne varietur. A cette double source, le reproche encouru de monotonie n’est-il pas vain? Le chacun son métier, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.

Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.

Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter Parce que sa voix la faisait pleurer, ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants des accents tracés?…

Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;

Quasi cursores vitæ lampada tradunt

que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:

Ou va-t-on vers ce qu’on espère?

Et:

Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!

j’élirais entre beaucoup

Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme.

… … … … … … … … .

Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu.

… … … … … … … … .

Comme un fil noir à l’or enlacé tristement.

Exegi. Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe… naquit à…» et sauves, j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils décorent le sujet—au lieu de s’en couronner.

Et je signe… cette critique? Dieu m’en garde?—Ce cantique?…—Je le voudrais!

 

… … … … … … … … … … …

 

Une dernière réflexion pour finir:

D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse.

Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de quelque vengeur enfer de vertus:

Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.

et

Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.

voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du moins.

Qu’un pareil ange, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en paradis.

Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.

Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:

Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; En passant par tes yeux mon âme a tout prévu. Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!

La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence, doivent être retrouvées, ainsi qu’une Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer:

Entrer sous ton aile enflammée Où l’on entre par le tombeau

dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi et le dogme dans sa magnifique Croyance:

Son souffle lissera mes ailes sans poussière Pour les ouvrir à Dieu. Et nous l’attendrirons de la même prière, Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, On n’y dit plus adieu!

J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de Shelley: Clef d’argent de la fontaine des larmes.

[26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.

Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement de leur timbre?

[27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume.

«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment variée sur le leitmotiv plus ou moins lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son parfait tombé d’espoir. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»—«_Je ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume douloureuse._»—«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.

Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; Tout tressaille averti de la prochaine ondée.

Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les siens, pour les autres,—ah! que si rarement et discrètement pour soi! Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une nature fière avec modestie, humble avec noblesse.

Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et affectivement aux endolorissements d’autrui.

De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.

Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:

Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma figure.

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Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la mort.

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Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était… affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les nerfs.

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Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces.

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Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim.

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Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, beau pour toujours, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule condition du pour toujours que mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui donnais.

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Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes romances.

Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de recommandation.

Madame,

Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche qui n’a d’appui que votre extrême bonté.

Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être connue de vous je me sente assez de courage pour recommander quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.

Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder prochainement leur nouvel hôtel.

Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante.

Mme DESBORDES-VALMORE. 89, rue de Richelieu.

Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le tour fémininement fraternel.

Lyon, le 29 mai 1835.

Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter vos fleurs, vos Christine, vos âmes de femmes qui doivent vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.

Soyez heureux!

MARCELINE D.-VALMORE.

 

Paris, 16 août 1837.

Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni pour les autres.

Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou de joie et de surprise. Mais les demi-dieux mangent, et depuis son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour prix de ses jolies petites jambes.—Vous le prendriez donc par la main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la route de Lyon à Paris.

Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.

MARCELINE VALMORE.

Enfin cet étonnant compliment de noces:

A Monsieur Alexandre Wattemart,

Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la bénédiction nuptiale.

Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.

Mme VALMORE.

22 février 43.

 

DEUXIÈME PARTIE

LA FÊTE DU 13 JUILLET

 

«Car, enfin, vous avez déchaîné Mme Desbordes-Valmore!»—Cet élogieux reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique, lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait récemment,—ainsi que la bouteille à la mer, vers l’estuaire d’une de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que

L’irrémissible fin des choses maternelles

pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents:

Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu!

Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore. Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en matière de mondanité féminine, qui consiste à déserter son jour! notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous avez institué le mercredi de Marceline.»

Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait, allègre, et—quoi qu’on en ait pu dire—bien sincèrement sympathique. Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le pauvre Lélian, et contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains généreuses.

La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves, la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M. Rivière.

Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais brumeuse.

L’auteur de Bruges-la-Morte, qui voudrait nommer un curateur aux morts pour éviter des déformations et des discrédits posthumes, se prononce pour la négative.—L’auteur de Thaïs se réjouit, au contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions, et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie.

De même qu’il y a un corps matériel, de même il y a un corps spirituel, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes de la vie à jour de l’auteur des Élégies. Sa noble effigie ne peut que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse.

Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates.

Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien, statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette.

Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique représentation de la Muse des Pleurs et des Fleurs, au profil éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28].

[28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume.

La consécration, par deux expositions successives, des donations généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers révélateurs inscrits sur le socle de notre statue:

Ma pauvre lyre, c’est mon âme, Je n’ai su qu’aimer et souffrir!

«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente créature.»

Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine, fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait présider que de l’au-delà.