Bulletin du Comité de Madagascar — 2e année, no 2 (février 1896)
Les Fonctionnaires Hovas
Nous apprenons qu’un certain nombre de gouverneurs et de hauts fonctionnaires hovas, connus par leurs vols et leurs concussions, ont été maintenus en leur poste par l’autorité fran-çaise et qu’ils y continuent à pressurer les populations et les gouverneurs de moindre importance.
Le Comité de Madagascar a toujours demandé que la France administrât l’île avec le concours des agents indigènes ; mais il n’a jamais entendu que ces agents fussent des hommes notoirement suspects ou compromis ; il pense que la doctrine du protectorat ne pourra recevoir d’application utile et efficace qu’avec des hommes nouveaux, entièrement soumis à notre in-fluence, et sur lesquels ne puisse peser aucun soupçon de véna-lité.
Il espère que la nouvelle administration française saura sé-vir contre ces agents peu scrupuleux ; s’ils s’imaginent que rien n’est changé à Madagascar, il est des moyens de les rappeler au sentiment de la réalité.
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LE TRAITÉ DE TANANARIVE
ET M. HANOTAUX
M. G. Hanotaux a publié dans la Revue de Paris, du 1er jan-vier, sous forme de lettre au directeur, un très intéressant article sur le traité de Tananarive.
Bien que cet article n’ait plus qu’un intérêt rétrospectif, nous croyons utile d’en reproduire pour nos lecteurs les passa-ges essentiels. Les idées qu’expose M. Hanotaux sont celles que nous avons soutenues nous-mêmes pendant une année ; M. Hanotaux les développe à son tour avec son autorité person-nelle et la connaissance qu’il possède de la politique et de ses secrets. Nous espérons que la nouvelle administration de Mada-gascar tiendra compte des enseignements que lui lègue l’ancien ministre des affaires étrangères ; ces enseignements peuvent se plier aux circonstances que les événements créeront, sans qu’il soit nécessaire de briser les traditions, qui font la force d’une administration et sont l’honneur d’un pays.
M. Hanotaux rappelle tout d’abord dans quelles conditions l’expédition de Madagascar fut résolue :
Dans la séance du 23 novembre 1894, séance où l’expédition fut décidée, une sorte de contrat fut passé entre la Chambre et le gouvernement. Celui-ci demandait au Parlement le vote d’une somme de 65 millions et la disposition d’un corps expéditionnaire de 15.000 hommes, pour obtenir, au cours d’une seule campagne, un résultat qu’il précisait en ces termes : « Nous demandons à la Chambre de voter les crédits nécessai-res pour qu’à Tananarive on respecte enfin ce protectorat dont le principe a été l’idée maîtresse et l’essence de toute notre poli-tique à Madagascar depuis des années. »
On discuta sur le principe de l’expédition et sur les voies et moyens. Mais tout le monde fut d’accord pour reconnaître que
– 52 – l’objet de la campagne était parfaitement expliqué et circonscrit dans les termes qui viennent d’être rappelés.
Le gouvernement pensait, et, la Chambre parut penser avec lui que, puisqu’une expédition était rendue nécessaire, il était sage de limiter d’avance l’effort si considérable qu’on demandait au pays, et personne ne mit en doute que le système du protec-torat fût de nature à nous assurer les garanties nécessaires à l’exercice de notre autorité dans la grande île africaine.
En passant, M. G. Hanotaux s’explique sur le choix du gé-néral Duchesne pour commander l’expédition :
Bientôt, sur la proposition du général Mercier, ministre de la guerre, le général Duchesne était désigné pour commander le corps expéditionnaire. Qu’il me soit permis de le dire ici, en pas-sant : on ne pouvait faire un meilleur choix. Si des erreurs – erreurs peut-être inévitables – ont été commises dans les prépa-ratifs de la campagne, on peut dire qu’elles ont été corrigées, dans la mesure du possible, par la sagesse, le sang-froid, le calme imperturbable et l’indomptable ténacité du général Du-chesne. Quand l’histoire sera dépouillée des passions contem-poraines, elle admirera le succès d’une campagne menée, en quelques mois, à des milliers de lieues de la mère patrie, à cinq cents kilomètres de la base d’opérations, à travers un pays bar-bare, sans routes et sans ressources, dans un climat redoutable, en face d’un ennemi dont l’insaisissable présence était un dé-couragement de plus pour des soldats qui voulaient se battre, et une préoccupation sans trêve pour un général forcé de régler sa marche sur la lenteur de ses approvisionnements. L’histoire dira que cette expédition n’a pas eu peut-être de précédent depuis celles de César à travers les Gaules, et elle s’étonnera du mo-deste et sage mérite de l’homme qui a su l’achever à l’heure dite, et en gardant la mesure exacte de vigueur et de modération, d’élan et de discipline qui avait été prescrite à lui et à ses trou-pes.
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M. Hanotaux explique ensuite dans quelles conditions fut préparé le traité de Tananarive :
À son départ, le général Duchesne reçut des instructions rédigées par le ministre de la guerre. Il en reçut aussi qui éma-naient du ministère des affaires étrangères…
Ces instructions envisageaient naturellement l’issue diplo-matique qu’il y aurait lieu de donner à la campagne. On pré-voyait que les communications ne seraient pas faciles avec un corps expéditionnaire lancé dans un pays nouveau, à cinq cents kilomètres de la côte. On pensait aussi que les négociations ne traîneraient pas en longueur et qu’il y aurait lieu d’imposer un traité ne varietur à un gouvernement abattu. Les instructions contenaient donc un projet de traité qui fut remis au général Duchesne, au moment de son départ.
Ce projet ne fut pas rédigé à la légère. Il fut l’œuvre d’une commission qui réunissait, sous la présidence du ministre des affaires étrangères, des fonctionnaires d’une compétence recon-nue, – la plupart d’entre eux ayant séjourné dans l’île. Les déli-bérations de cette commission furent laborieuses. Les articles du traité, après avoir été mûrement étudiés, furent inscrits dans deux conventions qui, à leur tour, subirent un dernier examen et un dernier remaniement dans le conseil des ministres. Ce sont ces deux projets qui, signés par la reine des Hovas, le 1er octobre, forment le traité de Tananarive.
Le premier objet du traité – à savoir de mettre fin à la guerre – étant rempli, il reste à se demander si l’acte renferme, d’autre part, toutes les clauses nécessaires pour assurer, dans des conditions avantageuses et pratiques, l’exercice de la domi-nation française dans l’île de Madagascar. C’est ici que les avis diffèrent.
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II suffit, dit M. Hanotaux, de lire les articles du traité pour s’apercevoir que, dans la pensée de ceux qui le rédigeaient, cet acte devait être la charte ou, si l’on veut, la constitution de notre nouvelle possession. Il apparaît également que le régime qu’on a voulu créer est celui du protectorat.
Qu’est-ce qu’un protectorat ? Le protectorat n’est, à vrai dire, qu’une restriction, une limitation, une modération que, dans son intérêt, la puissance victorieuse s’impose à elle-même au moment de sa victoire, dans la mesure où il lui convient, alors qu’elle pourrait, en vertu du droit de la guerre, aller jus-qu’au bout de sa conquête. N’en déplaise à nos jurisconsultes de cabinet, le protectorat ne se définit pas, parce qu’il n’y a pas de tribunal pour juger les conflits qui pourraient s’élever entre la nation protectrice et la nation protégée sur la portée des termes de l’arrangement ; et que, d’autre part, la force de la puissance protégée étant brisée et anéantie par une occupation perma-nente et un désarmement complet, tout recours à la guerre, sanction suprême des différends internationaux, est, par là même, rendu impossible.
On a dit que le protectorat, tel qu’il est établi par le traité de Tananarive, ne diffère pas sensiblement de celui qui existait sous le régime du traité de 1885. Je ne discute même pas la question au point de vue des textes : il suffit de les comparer ; mais les formules seraient-elles les mêmes, que la situation n’en serait pas moins changée du tout au tout, puisque le traité de 1885 était une transaction débattue, tandis que celui de 1895 est une capitulation souscrite ; puisque le traité de 1885 ne laissait à la France aucun moyen permanent de faire sentir sa volonté au gouvernement malgache, tandis que le traité de 1895 consa-cre le maintien d’une armée victorieuse dans le pays vaincu. La vérité est, qu’en 1885, il n’y avait pas de protectorat parce qu’il n’y avait pas de domination, et qu’en 1895, le protectorat naît en même temps que la domination s’impose ; et elle s’impose sous la forme du protectorat, parce que c’est cette forme qui a été choisie d’avance par le Gouvernement et le Parlement français, comme la plus avantageuse aux intérêts du pays.
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Les rédacteurs du traité voulaient donc – et voulaient réso-lument – fonder sur les bases du protectorat l’organisation fu-ture de Madagascar. Les raisons qui les ont conduits à adopter ce système ont été souvent répétées. Elles sont devenues pres-que banales. Il faut pourtant les indiquer encore.
Si l’expédition militaire s’est faite de la côte à la capitale et s’est proposé un objectif unique vers lequel se sont dirigés tous nos efforts, c’est apparemment que cet objectif avait une impor-tance décisive. Tananarive, en effet, est non seulement le centre géographique et le point culminant, c’est, en même temps, la capitale du seul gouvernement existant en réalité dans l’île. Que l’on compare, par exemple, la campagne de Madagascar à celles qui se sont succédé au Soudan ; devant nos troupes, des chefs nomades fuient sans cesse ; toujours battus, ils échappent tou-jours. Aucun point où les saisir, où achever la guerre, d’où faire rayonner la paix sur un pays inorganique, que nos armées tra-versent comme un navire court sur l’Océan. À Madagascar, au contraire, tout le monde savait, au départ, qu’à moins que l’expédition elle-même ne portât un coup mortel au gouverne-ment existant et que l’île ne vînt par là, pour notre plus grand malheur, à tomber dans l’anarchie et dans le chaos, l’occupation de Tananarive serait la fin de la campagne, et que l’ordre de pa-cification générale parti de là serait entendu et obéi partout.
Eh bien ! ce qui est vrai de la guerre est vrai de la paix. Un gouvernement existe à Madagascar. Il fonctionne ; il assure, dans des conditions rudimentaires peut-être, mais il assure, en somme, l’ordre et la paix publique. Qui ne voit que se substituer à ce gouvernement, c’est provoquer indirectement le malheur que l’on appréhendait, à savoir mettre le désordre et l’anarchie la plus coûteuse à la place d’un régime qui a, du moins, le mérite de s’être adapté lui-même, rien qu’en vivant, aux nécessités de l’existence dans la contrée ou il s’est développé ?
Or, ce gouvernement a son principal établissement dans une capitale d’où son autorité s’étend jusqu’aux extrémités de l’île, – puisque ses gouverneurs sont établis non seulement dans l’Emyrne et dans les Betsiléos, mais dans tous les ports de la
– 56 – côte Est de Vohémar à Fort-Dauphin et sur la côte Ouest : Amo-rontsangana, Majunga et Tuléar ; dans ce centre, dans cette ca-pitale, vous le tenez à votre discrétion ; il est placé sous le feu de vos canons. Vous pouvez vous servir de lui pour agir, au loin, sur les populations avec lesquelles vous n’avez aucun moyen de communication, aucun rapport direct. Ce sont vos ordres que vont porter, rapides comme le vent, ces « courriers de la reine » qui sont obéis sur un simple mot. On vous obéira ainsi, avec cette admirable docilité qui, jusqu’au bout de la campagne, ne vous a pas permis d’escompter une seule défection. Toute l’autorité publique est ramassée dans quelques mains ; ces mains, vous les tenez ; elle dépend de quelques têtes : ces têtes, vous les désignez à votre gré. Et vous feriez l’insigne folie de bri-ser une telle organisation, pour mettre à la place je ne sais quel autre système qu’il faudra créer de toutes pièces, et qui, avant même de fonctionner, aura tout jeté dans une inextricable confusion !
Deux exemples étaient là, d’ailleurs, frappants, concluants : l’Algérie et la Tunisie. Après soixante ans d’efforts et de luttes nous n’avons pas encore trouvé la formule de notre domination en Algérie. Après quinze ans, au contraire, la Tunisie est pros-père et calme. Pas une révolte, pas une cartouche tirée, pas une goutte de sang versée depuis la conquête, pas un soldat déplacé, depuis lors, dans un intérêt de sécurité publique : voilà le résul-tat des deux systèmes, celui de l’administration directe et celui du protectorat…
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Examinons maintenant les objections.
« On a traité avec le gouvernement hova ! » – Assurément. Mais avec, qui vouliez-vous qu’on traitât ? – Quand le général Duchesne, partant d’Andriba, décidait cette belle marche de la colonne volante qui l’a conduit en quinze jours à Tananarive, il n’avait qu’une appréhension, – ses lettres en font foi, – c’était
– 57 – de ne pas trouver dans la capitale un pouvoir régulier capable de signer la paix. Si le gouvernement indigène eût disparu ou se fût effondré, c’est alors que les difficultés les plus grandes se fus-sent accumulées devant l’armée victorieuse, puisqu’elle se fût trouvée sans vivres, sans communications, à la veille de la sai-son des pluies, dans un pays perdu, livré à l’anarchie et à la des-truction. Or, un gouvernement régulier a souscrit, en quelques heures, le traité qui lui était présenté, et l’on se plaint ! On se réjouissait, hier, de la paix conclue si rapidement, et on laisse-rait protester la signature du capitaine qui l’a imposée !
« Mais on a traité avec la reine de Madagascar. Pourquoi lui reconnaître ainsi une autorité s’étendant sur l’île tout en-tière, alors qu’il est avéré que certains territoires ne sont pas placés sous son autorité ? » – Singulier raisonnement ici encore. Quoi ! l’unification de l’île est assez achevée pour que vous puis-siez, par une seule phrase, vous assurer, sans conteste, la pos-session légitime de tout le pays. Cette unification, elle a été pro-clamée par vous-mêmes dans tous les traités antérieurs. Elle a été reconnue, dans des actes authentiques, par les puissances étrangères. Vous n’aurez plus à traiter désormais avec tel ou tel principicule de la brousse ou de la forêt. Tout vous appartient, d’un consentement unanime ; et vous prendriez à tâche de rele-ver ces barrières, ou plutôt vous vous imposeriez la mission de tracer ces frontières qui n’ont jamais existé, tout cela pour refu-ser à une reine, qui vous est subordonnée, un titre qui, mainte-nant, ne sert plus qu’à vous-mêmes ! Ce gouvernement est le maître incontestable de tout le plateau central et de la périphé-rie de l’île. Vous êtes le maître de ce gouvernement, et c’est ce moment que vous allez choisir pour lui contester des droits que vous lui avez toujours reconnus et que reconnaissent avec vous à votre profit, toutes les puissances étrangères ! Depuis que l’Angleterre s’est acquis les droits de la Birmanie, elle ne songe nullement à les restreindre, mais à les développer sans cesse : si on l’en croyait ils engloberaient l’Asie entière. Et vous n’oseriez pas étendre jusqu’aux rivages de Madagascar l’autorité de votre
– 58 – protégé, quand cette autorité c’est vous qui en êtes les déten-teurs !
Ici, M. Hanotaux examine un à un les articles du traité de Tananarive ; puis il continue :
On a affecté, dans la discussion, de confondre notre situa-tion à Madagascar avec celle que le traité du Bardo nous avait faite à Tunis.
C’est là une équivoque qui ne peut résister à un examen, même superficiel, de la question. À Tunis, en effet, pour des rai-sons politiques sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister ici, on a cru devoir prendre expressément l’engagement de respecter les traités antérieurement conclus par le bey, et l’on s’est mis dans cette situation que la nation protectrice, traitée en quelque sorte comme un pays étranger, n’a pas cru pouvoir réclamer sur le sol du pays protégé les avantages économiques spéciaux auxquels elle devrait pouvoir légitimement prétendre. Cette situation tend d’ailleurs tous les jours à se modifier et nous considérons que l’engagement contracté il y a quinze ans ne peut être éter-nel, et qu’à bref délai il devra prendre fin.
Mais de ce que cette situation a été stipulée en termes ex-près pour la régence de Tunis dans le traité du Bardo, faut-il conclure qu’il en doit être de même à Madagascar, alors que le traité de Tananarive ne contient aucune clause semblable, et qu’au contraire il nous délie de toutes responsabilités en ce qui concerne les engagements antérieurs pris par la reine ? Il n’y a qu’un mot à dire pour répondre à cette objection : c’est qu’elle n’est fondée ni en droit ni en fait. Aussitôt que le traité aura été ratifié, c’est-à-dire aussitôt que le gouvernement de la Républi-que aura assumé la mission qui lui est confiée par les articles 3 et 5, de représenter Madagascar et de prendre les mesures né-cessaires au développement économique de l’île, le résident gé-néral n’a qu’à édicter tel règlement qu’il jugera convenable en ce qui concerne l’importation des produits français ; personne ne peut soulever à ce sujet la moindre réclamation légitime.
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Ainsi on voit, peu à peu, tomber ou se dissiper la plupart des objections qui ont été produites contre le traité de Tanana-rive. Il garde cependant des adversaires irréductibles : ce sont les annexionnistes déclarés.
À ceux-ci, il est impossible d’ouvrir les yeux. Il faut tenir grand compte cependant de leur opposition : car c’est elle qui a soulevé, très habilement, un ordre d’objection, plutôt sentimen-tal, mais qui n’en a pas moins, – ou plutôt qui n’en a que davan-tage – porté sur l’opinion.
On a dit : les sacrifices que le pays s’est imposés sont si lourds qu’un pareil traité ne lui suffit pas. Votre projet était peut-être bon, au point de départ ; il n’était plus suffisant à l’arrivée. Vous n’avez pas frappé assez fort. Il fallait abattre l’orgueil des Hovas. Il fallait leur faire sentir davantage le poids de notre vengeance et la force de notre bras… – Il est certain que la campagne a été longue et douloureuse, que des heures d’incertitude ont tenu en suspens l’anxiété publique, et qu’une juste irritation s’est produite, à un moment donné, contre une résistance qui prolongeait si longtemps notre attente et nos sa-crifices. On sait, d’ailleurs, que le cabinet Ribot, ayant constaté l’état de l’opinion et appréciant le sentiment si naturel auquel celle-ci obéissait, a eu la pensée de lui donner satisfaction. Il voulut faire apparaître aux yeux de ceux-là mêmes qui sont peu familiers avec le style des instruments diplomatiques, que c’était bien notre volonté et notre volonté seule qui désormais règne dans l’île, et que nous ne consentions à laisser subsister la cour d’Emyrne que comme un rouage d’une organisation dont nous étions les maîtres absolus.
C’est pourquoi, le 18 septembre, au moment où le général Duchesne quittait Andriba, un télégramme, à lui adressé, lui recommanda de modifier dans le sens suivant le texte du projet qui lui avait été remis : l’acte ne devait plus être signé que par la reine ; pour faire sentir aux Hovas que c’était bien une capitula-tion qu’on leur imposait, le projet devait prendre le caractère d’un acte unilatéral ne portant d’engagement que d’une seule part, de la part de la reine ; en un mot, la forme du document
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était changée du tout au tout. Mais, bien entendu, le fond restait le même ; le gouvernement se gardait bien de se lancer dans l’aventure d’une annexion. Ce qu’il exigeait des Hovas, seule-ment sur un ton plus impératif, c’était toujours « le protectorat avec toutes ses conséquences ».
Par suite de la difficulté des communications, le télé-gramme dont il s’agit mit près de trois semaines à rejoindre le général Duchesne. Il n’arriva à Tananarive que six jours après la signature du traité et de la convention annexe que le comman-dant en chef avait emportés avec lui. Que devait faire le géné-ral ?
On était encore, si je puis dire, dans le feu de la bataille. N’ayant signé le traité que sous réserve de ratification, il pou-vait, s’appuyant sur les nouvelles instructions qu’il venait de recevoir, exiger les modifications qui lui étaient demandée. Il sentait bien qu’en agissant ainsi, il se conformerait au désir du Gouvernement et aux exigences d’une certaine partie de l’opinion. Cependant, cet homme sage et réfléchi, responsable de la victoire qu’il venait de remporter et de la paix qu’il venait de conclure, ne crut pas devoir modifier, même dans sa forme, l’acte qui avait mis fin à une si rude campagne. Il fit savoir au gouvernement que, le télégramme étant arrivé trop tard, il ne jugeait pas qu’il y eût lieu de revenir sur le fait accompli. Par son ordre, M. Ranchot expliquait, dans un télégramme plus déve-loppé, les raisons qui déterminaient le commandant en chef…
On pouvait penser autrement à Paris, sous le coup d’une émotion légitime, surexcitée par une vive polémique de presse. Mais, là-bas, ces hommes qui, après avoir fait vaillamment leur devoir, jugeaient froidement les choses, étaient d’avis qu’il ne fallait pas mettre en péril les résultats obtenus, par des exigen-ces de forme qui n’ajoutaient rien au succès définitivement ac-quis et consacré.
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Depuis lors, trois mois se sont écoulés, et il semble que les événements ont pris à tâche de justifier cette manière de voir. Le traité de Tananarive n’est pas ratifié ; mais, en fait, il est ap-pliqué à Madagascar. Non seulement l’ordre est rétabli, mais notre domination est reconnue sans conteste. Elle s’installe so-lidement. Le génie construit des forts et des casernes, aménage des routes, et emploie à ces travaux la main-d’œuvre locale. Le premier ministre a été remplacé, et ses successeurs, choisis par nous, ne font rien que par nos ordres. En un mot, le gouverne-ment du protectorat fonctionne, dès maintenant, dans les conditions prévues au traité.
L’acte qui a déjà donné ces premiers résultats sera-t-il mo-difié ? Il peut l’être, assurément, par la simple expression de la volonté du gouvernement de la République. Car nous parlons en maîtres, et la reine n’a qu’à s’incliner. Qu’on prenne garde, seu-lement, de ne pas s’attarder dans la recherche stérile de formu-les nouvelles.
La question, en effet, n’est plus là maintenant. Elle est dans l’application immédiate et pratique d’un système politique et administratif destiné à tirer le meilleur parti possible de notre nouvelle conquête. Et ce système doit répondre aux deux condi-tions suivantes : diminuer les charges de la métropole et les ré-duire aux dépenses militaires ; ouvrir le pays à la colonisation et rapprocher, sans les heurter, l’élément métropolitain et l’élément indigène, appelés à vivre, désormais, côte à côte.
Le problème ainsi posé paraissait avoir trouvé sa solution dans le régime du protectorat. Quelle que soit la forme que l’on choisisse, les faits resteront les mêmes. Cette île, plus vaste que la France, ne se transformera pas sur un coup de baguette ni par la vertu magique des mots. Il faudra des années, un siècle peut-être, pour qu’elle soit pénétrée, du centre aux extrémités, par l’influence bienfaisante de la civilisation. En attendant, il faut tenir compte de la population, des mœurs, des institutions, en un mot de tout ce qui subsiste et qu’il ne peut être question de détruire.
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La campagne de 1895 a eu principalement pour effet de sauvegarder nos droits et de nous assurer la haute direction du gouvernement ; c’est au lent et méthodique travail de l’avenir qu’il appartient d’achever l’œuvre d’assimilation qui commence à peine. Or, il est conforme aux règles d’une sage politique de ne pas compromettre le succès par une ingérence trop prompte ou par des mesures précipitées. Une faute commise au début peut avoir des suites et des développements infinis. Que l’Algérie nous serve d’exemple. Agir avant d’avoir observé, c’est, trop souvent, mal agir. Dans la politique coloniale, comme dans d’autres domaines, la loi du moindre effort a son application.
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L’article de M. Hanotaux a été dans la presse entière l’objet des commentaires les plus flatteurs et les plus justifiés ; nul ne résume mieux notre sentiment que celui de M. Francis Char-mes, publié dans le Journal des Débats du 1er janvier. En voici la conclusion :
S’il y avait un reproche à faire à M. Hanotaux, ce serait d’avoir un moment douté de son œuvre, et d’avoir voulu faire quelques amendements à son traité. Ils sont arrivés trop tard, – heureusement, dirions-nous, si le traité initial avait été mainte-nu par le gouvernement. Le général Duchesne et M. Ranchot, – le premier venait de faire connaissance avec Madagascar, que le second connaissait à fond depuis longtemps, – ont jugé inutile et dangereux d’introduire dans le traité ces corrections de la dernière heure. C’est qu’ils ne connaissaient que Madagascar : ils ignoraient les couloirs du Palais-Bourbon et la fureur colo-niale qui y règne jusqu’au jour où, au moindre accident, cette fureur persiste, tout aussi éclairée, mais devient anticoloniale. On a jugé dans les couloirs que, nouvel Annibal, le général Du-chesne avait su vaincre, mais non pas profiter de sa victoire. Tel n’est pas notre avis. Ceux qui liront le remarquable article de
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M. Hanotaux seront convaincus, avec nous, que le traité de Ta-nanarive nous rendait les maîtres de Madagascar au moins de frais possible, et ils en seront bien plus convaincus encore quand on leur présentera, dans quelques mois, la note des frais qu’un autre traité et une autre politique auront rendus nécessai-res.
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LE NOUVEAU TRAITÉ DE TANANARIVE
Le gouvernement n’a pas encore communiqué le texte offi-ciel du traité qu’il a fait signer par la reine de Madagascar le 18 janvier dernier. On sait pourtant que ce traité, où ne figure plus la signature de la France, établit dans l’île un régime nouveau, qui n’est ni le protectorat, ni l’annexion proprement dite. Nous attendrons d’avoir sous les yeux le texte même de la nouvelle convention, pour l’apprécier comme il convient. S’il est vrai tou-tefois, comme on l’annonce, que nous maintenons la reine dans ses prérogatives et honneurs avec l’intention d’utiliser son in-fluence, et que nous entendons exercer la souveraineté sur l’île vis-à-vis de l’étranger, nous ne saurions qu’approuver cette so-lution, que nous avons nous-mêmes préconisée. Dès le mois de septembre dernier, nous demandions avec M. Leroy-Beaulieu l’annexion diplomatique de Madagascar ; nous entendions que la France fût maîtresse de régler à son gré le système douanier de l’île : le protectorat, nous le disions alors et nous le répétons volontiers, n’est qu’un mode d’administration intérieure et rien de plus. Il est vrai que ce mode nous paraît préférable à tout autre. Tel parait être aussi l’avis du ministère des colonies. Nous attendons maintenant à l’œuvre les agents qu’il a choisis ; en somme, un système ne vaut que par les hommes qui l’appliquent. Nous attendons aussi que les puissances étrangè-res aient donné leur réponse à la notification qui leur a été adressée ; nous souhaitons qu’on n’ait pas alors à regretter de n’avoir tenu aucun compte des annexes qui accompagnaient le premier traité de Tananarive.
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