Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-Ouest
Chapitre II
DE VICTORIA A FORT PITT.
C’est aujourd’hui le 20 de mai. On se réveille à quatre heures et vers les six heures et demie on part en bateau pour l’est. Ce sont des bateaux plats d’un modèle tout à fait primitif. Ils sont au nombre de quatre. L’un le “Nancy” est occupé par l’état-major du 65e, le général Strange ayant pris le chemin de terre accompagné de l’Infanterie Légère de Winnipeg; un autre le “Bauset” est sous le commandement du capitaine Bauset; le troisième le “Roy du Bord” sous les ordres du capitaine Roy; chaque capitaine a sa compagnie à son bord.
Le plus grand s’appelle “Big Bear.” Il mesure près de soixante pieds de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commandé par le capitaine Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y a à bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie No. 6, deux sergents d’état major, quatre hommes de l’Infanterie Légère de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s’étend de chaque côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l’unique ciel de lit où vont se perdre les rêves de gloire des soldats. Cette première journée de voyage par eau a été belle et la nouveauté du genre de transport amusait beaucoup les soldats.
La rivière Saskatchewan n’est pas bien large; ses rives sont élevées et magnifiquement boisées. Il y a plusieurs baies qui fournissent à l’oeil du voyageur des scènes ravissantes. L’eau est généralement peu profonde et a une apparence bourbeuse.
[Illustration: CAPITAINE ROY]
Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une dizaine de milles, les bateaux arrêtent. Rien de plus simple que le système de navigation à bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n’a qu’à suivre le courant qui est très fort; de temps à autre, un coup de rame habilement donné suffit pour changer la direction du bateau et éviter un banc de sable.
Après le souper, plusieurs montent la côte et assis autour d’un bon feu répètent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du ciel la lune et les étoiles sourient à l’insouciance des chanteurs et paraissent répéter dans leurs sphères sublimes les accents émus de tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rêve inachevé.
[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]
Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ à six heures. Il fait froid. Rien d’extraordinaire à bord. Chacun s’ennuie de la manière qui lui déplaît le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la nuit tombante on arrête à un endroit connu sur la carte sous le nom de St. Paul, où existait autrefois une mission florissante desservie par les Pères Oblats; mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu de prairie. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un coin du désert.
Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l’alerte. Dans l’espace de quelques minutes, les soldats étaient descendus à terre et attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui s’élancèrent à la tête de leurs hommes et gravirent, au pas de course, la berge escarpée.
Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats reçurent ordre de se déployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre à la gauche du premier détachement et donnait à croire que la ligne était engagée. Sur l’ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut envoyée en avant sous le commandement du major Prévost. Ce dernier fit déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une décharge dans la direction où l’ennemi semblait s’être retiré. Quelques minutes plus tard, le major revint et annonça qu’il n’avait rien vu. Jusqu’à deux heures et demie les troupes restèrent sur la côte toutes armées, puis l’on descendit aux bateaux où l’on coucha sous les armes.
Il faisait un temps des plus désagréables, froid et pluvieux, et plusieurs se trouvaient couchés sur la paille humide.
Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée pendant les heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats prouvèrent qu’ils étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et l’alacrité qu’ils mirent dans leur réponse à l’appel de leurs chefs ne sauraient être trop loués. Loin de trembler ou d’hésiter, ils étaient tous gais et trouvèrent moyen de s’amuser de certaines petites scènes dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule. Plusieurs témoignaient hautement leur désappointement d’être revenus sans avoir tué un seul ennemi. Les éclaireurs rapportèrent qu’ils avaient vu les pistes des Sauvages en différents endroits sur le haut de la côte.
[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]
Aujourd’hui l’on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l’on passa la nuit.
Ce soir, instruit par l’événement de la veille et craignant la répétition de l’attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un plateau à cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissée à bord des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu toute la journée et le sol était très-humide. La pluie continua à tomber pendant la nuit.
Le 23 de mai, l’on sonna le réveil à quatre heures. Le camp fut aussitôt levé et les tentes transportées à bord. Les ancres furent levées et la route se continua en bateaux.
Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les côtes sont tantôt très-élevées et coupées à pic, tantôt basses et couvertes de forêts de jeunes arbres. Vers une heure de l’après-midi, on jette l’ancre dans “l’Anse de la Côte du Renne” (Moose Hill Creek) et, une bonne garde ayant été laissée sur les bateaux, on va camper sur le haut de la côte. L’après-midi a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux éclaireurs, Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton et au col. Otter la position de l’aile de Strange. Ils remplirent leur devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent vingts milles.
Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du bateau. On se remet en route vers trois heures et demie a.m. On jette l’ancre dans l’anse du Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du matin, la garde fit sonner l’alarme mais on n’aperçut rien d’insolite aux alentours.
Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de quitter l’endroit, on élève sur une éminence une croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac aux Grenouilles a quelques milles d’ici. Cette croix porte l’inscription suivante:
ÉLEVÉE A LA MÉMOIRE DES VICTIMES DE FROG LAKE Par le 65e Bataillon.
Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l’érection de la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant “O crux Ave, spes unica!” L’endroit où la croix a été élevée a été baptisé Mont-Croix.
Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers une heure de l’après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes avaient-elles été montées qu’on reçoit l’ordre de partir pour le Fort Pitt.
Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu’ils ont trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties. On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes, entr’autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu’on avait pu reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient, non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du presbytère qu’ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres qu’on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie indienne.
On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt installés, on fit l’inspection du Fort. Partout le spectacle de la dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort, il n’en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent seules l’endroit où étaient les autres.
[Illustration: FORT PITT]
CHAPITRE III.
FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS.
Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n’ont rien laissé d’intact; il n’y a pas jusqu’aux chaises qui n’aient été brisées.
En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s’acharnent ainsi sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne laissent jamais un membre intact.
Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort depuis quelques jours à peine. C’est ainsi qu’ils faisaient toujours à l’approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et là un cadavre mutilé.
C’est La guerre, indienne dans tout ce qu’elle a de plus féroce et de plus barbare.
Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l’impatience des soldats de rencontrer enfin l’ennemi. Voici, par exemple, ce qu’on leur avait rapporté concernant madame Delaney. “Après l’avoir cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l’outragèrent, chacun leur tour, jusqu’à ce qu’elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre fut chaud.”
[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]
Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie d’Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger s’approcher d’eux, comptant sur leur amitié passée, s’était rendu à leur camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l’installa cuisinier en chef de sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse, dit esclave. C’est au moment où les esprits des soldats étaient montés par ces différents récits, qu’on trouva dans la prairie une chemise qui portait les initiales d’une des demoiselles McLean. Elle était déchirée aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n’y avait pas l’ombre d’un doute que la jeune fille n’eût souffert les derniers outrages.
Vers deux heures de l’après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l’âme est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur tous ceux qui en sont témoins.
Tous retournèrent aux bateaux l’esprit songeur, interrogeant l’avenir avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu’au bout.
Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de réparer le fort et d’y tenir garnison. En quatorze heures le travail de reconstruction du fort était terminé.
[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]
Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l’on reçoit la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même temps, l’ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part par terre avec l’Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze heures et demie a.m., l’on partit à bord du Big-Bear au nombre de quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n’apporta que ses armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un éclaireur vient annoncer que l’avant-garde est engagée.
Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l’ordre de longer la côte et de débarquer aussitôt qu’on déploiera un drapeau blanc sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous s’agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne l’absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de majesté.
Le tableau, encadré dans l’immensité de la plaine, prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d’airain et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges de mousqueterie. Immédiatement après l’on reçoit l’ordre de bivouaquer. Les chariots contenant les provisions n’étant pas arrivés, l’on se couche sans souper.
Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s’est mise en marche et rencontre l’ennemi dans une position fortement retranchée, sur une éminence rendue presqu’inapprochable par un ravin profond qui la sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en tirailleurs dans ce ravin, pendant que l’on installe le canon sur la côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n’avait atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route. En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles ennemies, qu’une main divine peut seule faire dévier de leur route; derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute l’importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme l’heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet. Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui tombe frappé à la poitrine. En un clin d’oeil il est auprès de lui ainsi que l’ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la voiture d’ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d’oeil, la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu’au premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d’une guérison. L’hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine donné les soins à Lemay, qu’un autre ambulancier, aidé du général Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans le waggon d’ambulance. La plaie n’est pas si dangereuse que celle de Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l’épaule. Le premier coup de feu fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et demie la fusillade avait cessé.
Voyant que l’ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n’a pas été ménagé; en se rendant au combat il était à l’avant-garde et dans la retraite il formait l’arrière-garde. Vers midi le 65e s’arrête sur une hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on s’aperçoit que le bateau n’y est plus. On fut donc obligé de continuer par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l’Infanterie Légère de Winnipeg.
On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements de cette journée. Pas un n’avait dormi de toute la nuit précédente; on était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l’on était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le suivit.
Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la Butte aux Français:
Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré, l’abbé Provost, l’instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset, Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin, caporaux, Browning, L’espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau, Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb. Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt. Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée, Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F. Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot, D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon Descastiau. Comp. No. 5: sergents D’Amour, Bennet. Soldats: Valois, Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T. Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats: L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N. Doucet.
La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de son mieux. Dans l’après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la soumission de Poundmaker, La nuit s’écoule silencieuse.
CHAPITRE IV.
A LA POURSUITE DE GROS-OURS.
30 de mai.—Vers neuf heures et demie du matin, tous les préparatifs étant terminés, le bataillon reçoit ordre de partir immédiatement. Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n’a que deux voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc obligé de marcher. Il était midi et quinze minutes quand on arrêta pour le dîner; on était rendu à un endroit très-près de celui où l’on s’était battu l’avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, après environ huit milles, on monta le camp.
31 de mai.—La nuit fut très-silencieuse. Il plut tout le temps et la pluie continua toute la journée. Dans le cours de l’après-midi le major Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission à Battleford et était revenu jusqu’à Fort Pitt à bord de l’Alberta.
1er de juin.—Réveil à quatre heures; déjeuner une heure plus tard. Ayant appris que Gros-Ours s’était de nouveau mis en route pour le nord, le Général ordonne au 65e de continuer au plus tôt sa poursuite. A une heure et demie a.m., le camp est levé et le bataillon se met en marche. Il fait mauvais.
En route, l’on traversa le camp fortifié des Sauvages.
[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE]
Ils l’avaient laissé en toute hâte, abandonnant en arrière une cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantité énorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin qu’ils avaient pris à Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du soir, des prisonniers qui s’étaient échappés de Gros-Ours, arrivèrent au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnèrent toutes sortes de renseignements au général.
2 de juin.—De bonne heure ce matin une des femmes prisonnières de Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le témoignage des prisonniers recueillis la veille et déclare que les prisonniers ont été comparativement bien traités, et que les prisonnières n’ont pas encore été violées. Vers les dix heures et demie du matin, le général Middleton arrive accompagné de son état-major, de deux cents cavaliers et d’un fort détachement d’infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers Royaux. Il fallait attendre les événements avant de prendre aucun parti, et toute la journée s’est passée à rien faire. Vers le soir le ciel se couvre de nuages menaçants.
3 de juin.—De bonne heure, le major Robert s’éloigne à bord de l’Alberta, dans la direction de Fort Pitt, d’où il doit se rendre jusqu’à l’hôpital de Battleford. Les blessés Lemay et Marcotte sont à bord du même bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du rhumatisme obtint la permission d’accompagner les blessés à Battleford et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience digne, d’éloges. Le caporal Lafrenière qui venait de se blesser à la jambe avec un petit pistolet qu’il portait sur lui, fut aussi expédié à Battleford, où il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son retour à Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l’ordre du départ pour Montréal. Cependant la joie que causa la lecture de cet ordre ne fut pas de longue durée. Dans l’après-midi un contr’ordre fut lu disant aux troupes de se rendre au Lac à l’Oignon. Le départ eut lieu vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha quelques milles à travers des marais où les soldats enfonçaient jusqu’à la ceinture. Il était cinq heures et demie a.m. quand on s’arrêta pour camper. L’endroit choisi à cette fin était très joli. Figurez-vous, une colline quelque peu élevée au pied de laquelle un lac sans nom roule placidement ses eaux.
4 de juin,—Réveil à quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent en rangs d’assez mauvaise humeur, et la marche commence malgré que personne n’ait, pris une bouchée depuis la veille. Il est une heure de l’après-midi quand, après avoir voyagé par des chemins impossibles, l’on arrête pour le repas du midi qui est aujourd’hui le premier de la journée. Dans l’après-midi le voyage se continue à travers les mêmes chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, là une rivière, à travers lesquels la .plaine s’allonge en souveraine. Quand l’on campa, le soir, on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les soldats ont-ils souffert énormément. Plusieurs avaient les pieds tout en sang; cependant personne ne murmura.
5 de juin.—Pendant la nuit, une compagnie d’infanterie légère de Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie à cinq heures du matin, il fait un orage épouvantable; tonnerre, éclairs, rien n’y manque. Vers les sept heures, le départ sonne. Après trois heures et demie de marche à travers des chemins impraticables, la première colonne arrive au Lac aux Grenouilles. A peine arrivés, quelques soldats, mettant de côté la fatigue du matin, se dirigent vers la scène des massacres et y trouvent. quatre cadavres. Le fait ayant été rapporté au général, une escouade de la compagnie No. 3 est chargée de les enterrer. Certains indices portent à croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de même que les autres victimes de la sinistre journée du 3 avril, ils sont à demi carbonisés et n’ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant été rempli, le clairon sonne le départ. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles est magnifique. La marche se continue pendant l’après-midi. Le temps et les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp épuisés de fatigue et ne sont pas lents à se reposer.
6 de juin.—La nuit a été belle. A six heures et demie dû matin, l’on se remet en route. Après quatre heures de marche on fait la halte ordinaire pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures de l’après-midi la marche se reprend et se continue jusqu’à six heures. Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent à chaque soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l’ayant mis dans leurs sacs à pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins sont plus impraticables que jamais. Ce n’est plus qu’une suite de swamps ou marais profonds et interminables, où l’on patauge dans l’eau jusqu’à la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble de désagrément, l’affût du canon se trouve embourbé, et, les chevaux n’y pouvant plus rien, tous mettent la main au câble, quelques-uns l’épaule à la roue et, à force de travail et de misère, on réussit à conserver le canon que les soldats anglais de Winnipeg étaient disposés à sacrifier plutôt que de faire le travail herculéen dont le 65e s’acquitte avec bonne humeur. Le dévouement du 65e en cette circonstance, pour sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de “crocodiles”. Il était onze heures et demie a.m. quand on se coucha autour des feux du bivouac et sans abri.
7 de juin.—La nuit parut longue et triste. Après les fatigues de la veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s’étendit du mieux qu’il pût autour d’un bon feu, au risque de se réveiller les cheveux brûlés et les pieds gelés. Quand l’on se réveilla, presque tous les habits étaient couverts de frimas. Le déjeuner servit bien à ramener la gaieté dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en boîte et d’eau. La marche se continue encore aujourd’hui. Le paysage est loin d’être, beau et, en vérité, il, faudrait qu’il le fût extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances physiques. Triste procession de la Fête-Dieu! On dirait plutôt une troupe de pieux pèlerins, tous se dirigeant à travers un pays inconnu, vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l’on fait la halte et les tentes sont montées. Ou croyait trouver ici quantité de fleur et d’avoine et il n’y a qu’une vingtaine de sacs de farine. On annonça aux soldats que la fin de la campagne n’était pas éloignée, il ne fallait rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs tressaillent d’allégresse à cette seule nouvelle. Le reste de la journée est donné au repos. Le même jour, la garnison du 65e, laissée à Fort Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs frères. Le Lt.-Col. Williams et une partie des Midland l’accompagnent. Ce détachement campe au Lac aux Grenouilles et élève une seconde croix à la mémoire des martyrs, à quelques arpents de la première.
[Illustration: LIEUTENANT ROBERT]
8 de juin.—Le beau temps continue. De bonne heure l’on se remet en route. L’on arrête vers midi à la mission indienne de la Rivière aux Castors, puis on va camper à quelques milles de là, au milieu d’un bois. Cet endroit est parfaitement caché de tous côtés, et s’appelle la “Fuite de l’Ours.” Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c’est l’avant poste de l’armée. Jamais endroit ne fut plus propre à se dérober à la vue de l’ennemi et, cependant, on n’y avait pas été une demi-heure, qu’une bande innombrable d’ennemis inattendus fondit sur les soldats épuisés de fatigue: c’étaient les maringouins! Ils s’étaient rendus par centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relâche. Il n’y a pas d’autre moyen de s’en défendre que de se renfermer sous les tentes et de s’y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s’enveloppe la tête avec de la mousseline et l’on se couvre les mains de gants épais.
9 de juin.—Beau temps. Les maringouins ont cessé les hostilités pendant l’avant-midi, mais reviennent à la charge avec plus d’ardeur que jamais dans l’après-midi. Il fallut s’enfermer de nouveau. Le père Legoff, qui est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans déjà, et qui s’est échappé du camp de Gros-Ours où il était prisonnier depuis deux mois, ayant réussi à persuader ses Sauvages de se séparer de Gros Ours, vient nous voir; il est reçu à bras ouverts surtout par le Père Provost auquel il remet la croix du Père Fafard toute maculée du sang de ce martyr et aussi d’autres reliques. Il se rend auprès du Général pour intercéder pour ses ouailles.
10 de juin.—Farniente. Beau temps chaud. Le général envoie le père Legoff et le père Provost auprès des Montagnais avec l’ultimatum suivant: “Soyez au camp demain à midi ou je brûle tous vos établissements et je vous chasse.” Dans la soirée les maringouins reviennent avec du renfort, on redevient jambons.
11 de juin.—Rien d’extraordinaire aujourd’hui, à part l’arrivée du Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams était retourné au Lac aux Grenouilles sur l’ordre du Général. Encore les moustiques!
12 de juin.—La nuit a été très-fraîche. Les Montagnais viennent trouver le général et se livrent à lui. Moustiques! Moustiques!
13 de juin.—Beau temps frais. Un petit orage vient de temps à autre varier l’uniformité de la température. Le général envoie un détachement de l’Infanterie Légère de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la route de Gros-Ours.
14 de juin.—Même température que la veille. On eut la messe vers les sept heures. Dans l’après-midi, quelques officiers vont visiter le camp des Sauvages. Un triste spectacle s’offrit à leur vue. Dénués de tout, le corps à peine vêtu de quelques haillons ramassés un peu partout et formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux Montagnais étaient étendus sous leurs tentes usées et déchirées. Jamais pauvreté plus abjecte n’habita plus misérable abri. Les officiers revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles éparses dans la vaste plaine dont la misère trouvait un tableau dans celle des pauvres malheureux qu’ils venaient de visiter.
15 de juin.—La nuit fut très-froide. Quand le réveil sonna le matin, on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourées d’une épaisse couche de neige; le lac situé près du camp était lui-même couvert d’une couche de glace d’un quart de pouce d’épaisseur. Le colonel Smith quitta le camp, accompagné de cent hommes de l’Infanterie Légère de Winnipeg, pour des régions inconnues. Dans le cours de l’après-midi le général Middleton arriva accompagné de son état-major et en commandement de renforts considérables. Ils ont avec eux un canon gatling.
16 de juin.—Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.
17 de juin.—Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine Giroux part pour Montréal.
18 de juin.—Aucun changement dans la température. Plusieurs officiers et soldats vont se baigner dans la rivière aux Castors.
19 de juin.—Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu’ils se déclarent prêts à rendre. Le général envoie deux Chippewayens accompagnés de l’éclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.
20 de juin.—La nuit a été très-froide et peu de soldats ont bien dormi. Au lever, il y avait une petite gelée blanche de près de deux pouces d’épaisseur. Le camp est levé et l’on retourne coucher aux quartiers-généraux.
21 de juin.—Beau temps. Messe à huit heures. Dans l’après-midi, il commence à circuler des rumeurs quant au prochain départ des troupes.
22 de juin.—On doute de l’exactitude des rapports quant au renvoi prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.
23 de juin.—Vers huit heures et demie du soir, l’ordre du départ est lu aux troupes et la date est fixée au lendemain. Quelques-uns ont peine à y croire mais ne refusent pas de se mêler à la réjouissance générale qui est immense.
24 de juin.—Réveil à quatre heures. Le général adresse aux troupes des paroles de félicitation et l’on prend la route du retour à six heures et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La première halte se fait à dix heures et demie de l’avant-midi après dix milles de marche. Dans l’après-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitôt après souper on reprend la marche et l’on ne campe qu’à onze heures et demie du soir. On a fait dans cette journée trente-cinq milles.
25 de juin.—Le départ a lieu à neuf heures. L’on marche toute la journée. A sept heures du soir on arrive au rivage où le “North West” attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats sont épuisés de fatigue. Les officiers vont coucher à bord, et les soldats restent sous la tente.
26 de juin.—Les soldats montent à bord du bateau vers les huit heures de l’avant-midi. Quelque temps après le général arrive en personne accompagné de son état-major. Il est salué par des hourrahs significatifs. Le reste de la journée est consacré à la flânerie.
27 de juin.—Il est dix heures de l’avant-midi quand le bateau arrive à Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Réjouissances générales.
28 de juin.—Il fait très-beau. Basse messe eu plein air. On donne un permis général de sortir du camp, et tous vont visiter leurs frères d’armes des autres bataillons.
29 de juin.—Le départ des troupes commence aujourd’hui. Il fait une chaleur accablante.
30 de juin.—Le temps chaud continue.
1er de juillet.—Toute la brigade d’Alberta parade, à sept heures du matin, devant le général Middleton. Ce dernier, après avoir fait l’inspection des différents bataillons, complimente de nouveau les troupes.
2 de juillet.—Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du 65e bataillon. Joie indescriptible On reçoit l’ordre de s’embarquer demain à bord de la “Baronness.”
CHAPITRE V.
LEMAY ET MARCOTTE.
Arrivé à ce point du récit, l’auteur a cru intéresser spécialement les lecteurs en pariant de la vie que menèrent les deux vaillants blessés du 65e pendant le reste de la campagne.
Le récit de leurs souffrances et de leurs misères commence naturellement du jour où ils sont tombés sur le champ de bataille.
Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la balle meurtrière le frappa, il était quelque peu en avant de ses compagnons d’armes. Ceux-ci s’arrêtèrent subitement en le voyant tomber et semblèrent hésiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier auprès de lui, et le soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps d’ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprès de leur frère blessé, les soldats continuèrent leur marche. Le chirurgien-major Paré et le révérend aumônier furent bientôt sur les lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait à la vue de la gravité de la blessure, le digne chapelain administrait les derniers sacrements au Blessé.
[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]
Ce ne fut qu’une demi-heure plus tard que l’on apporta une civière pour transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l’y avait à peine transporté qu’un soldat accourut à la hâte demander un second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques instants plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange lui-même, apportait Marcotte et le plaçait à côté de Lemay. Le chirurgien ordonna aussitôt qu’on mit les deux blessés dans un caisson, n’ayant pas d’autre moyen de transport.
On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay et Marcotte dans ces voitures d’ambulance improvisées. Étendus au fond des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins des charretiers. Et c’est ainsi qu’ils parcoururent les douze milles qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer. Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre, il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au chirurgien: “Est-il mort?” Ajoutez à ce tourment celui de la soif la plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte d’eau, et Lemay répétait toujours: “De l’eau! de l’eau!” Enfin l’on arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici, ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en cet endroit jusqu’au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher à bord de l’Alberta, pour les mener à Battleford. On les transporta à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre de l’ingénieur. L’appartement était assez confortable, mais, malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l’eau inonda le plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier, se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et une grande partie de ses nuits auprès d’eux. Tantôt il balayait l’eau qui s’étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d’eau et toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il était obligé de s’accroupir dans un coin de l’appartement sur sa couverte pliée en six pour empêcher l’eau de l’imbiber complètement. Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l’hôpital au bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un quart d’heure de marche, l’on s’arrêta vis-à-vis la porte d’entrée d’une marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à gauche de la porte d’entrée. Ils eurent leur lit l’un près de l’autre. Pendant qu’avec mille précautions l’on descendait les malheureux Lemay et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le premier lit à gauche. Le second fut donné à l’homme de police McKay qui avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l’avait frappé. La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu’on avait décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns près des autres, ne laissant qu’un étroit passage entre eux. Les autres lits étaient tous occupés par des blessés de l’Anse au Poisson et de l’Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l’arrivée de nos frères en état de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte. Enfin, au bout d’une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des blessés et en avait soin comme un frère de charité.
[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]
Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il s’absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se promener s’approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient au nez et venaient s’établir au pied de leurs lits pour manger des confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l’étiquette était enlevée pour être remplacée par une autre à l’adresse d’autres bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d’une manière cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu’ils en avaient lus dans le “News,” et parlaient assez haut pour que l’un des blessés du 65ème put les entendre. Mais l’on serait porté à croire que la jalousie seule ou l’orgueil faisait ainsi agir les héros de l’Anse aux Poissons, et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que leurs préjugés. Qu’on se détrompe! L’on ne peut guère se figurer jusqu’où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance entre cent le démontrera.
C’était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d’un côté ou de l’autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement sa pipe s’il serait assez bon de le changer de côté. L’Anglais se leva brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l’avait si brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. “Tu te plains comme une femme, s… cochon de Français,” lui répondit-il. (You moan like a woman, g… d… pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il lui rappela une à une toutes les attaques du “News” contre le 65ème, et pendant une demi-heure ne cessa de l’accabler d’injures. Lemay gisait tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi de la faiblesse de ton rival pour l’insulter et lui jeter ta venimeuse calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage. Va! tu n’as rien à craindre d’aucun membre du 65e, personne ne te touchera… de peur de se salir,… tu n’auras qu’à protéger ta face contre les crachats!
Par bonheur, l’arrivée de l’infirmier Gauthier coupait court aux discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles le reste de la journée.
Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l’hôpital, le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une circonstance surtout, l’accident aurait pu avoir des conséquences funestes. C’était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait commencé à s’habiller quand, au milieu d’une pluie battante, la tente culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre fut bientôt mouillé jusqu’aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se cachant dessous la toile du brancard, réussit à s’en faire un abri. Il resta dans cette position environ un quart-d’heure. Ce ne fut qu’après l’orage et qu’on eût replacé la tente qu’il fût remis dans son lit par deux infirmiers.
Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford l’arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs “Marquis” et “North West” arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie de cette expédition à bord de la “Baroness,” s’était rendu au rivage, impatient de revoir ses frères d’armes. Mais il attendit en vain. Il était dix heures et le vapeur n’arrivait pas, alors il retourna à son lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues heures d’attente, il vit poindre à l’horizon le pavillon rouge de la “Baroness.” Comme son coeur battait fort, comme ses yeux s’emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l’idée qu’il allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l’absence.
Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous les bruits du dehors et quand on lui annonça le “65ème!” un sourire inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa paupière.
Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son bataillon jusqu’à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.
Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d’autres blessés et prenait le train de Swift-Current, d’où un train direct le menait à Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent.
Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre d’honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de notre histoire.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
[Illustration: FORT OSTELL.]
1. Entrée. 2. Guérite. 3. Mât et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8. Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Écuries. 12. Tranchée. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fossé. 16. Abattis. 17. Revêtement.
TROISIÈME PARTIE.