Charmes
Le Vin Perdu
J’ai, quelque jour, dans l’Océan, (Mais je ne sais plus sous quels cieux), Jeté, comme offrande au néant,
Tout un peu de vin précieux…
Qui voulut ta perte, ô liqueur?
J’obéis peut-être au devin?
Peut-être au souci de mon cœur,
Songeant au sang, versant le vin?
Sa transparence accoutumée
Après une rose fumée
Reprit aussi pure la mer…
Perdu ce vin, ivres les ondes!…
J’ai vu bondir dans l’air amer
Les figures les plus profondes…
INTÉRIEUR
Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines, Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs; Elle met une femme au milieu de ces murs, Qui dans ma rêverie errant avec décence, Passe entre mes regards sans briser leur absence, Comme passe le verre au travers du soleil, Et de la raison pure épargne l’appareil.
LE CIMETIÈRE MARIN
Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον σπεῦδε, τὰν δ’ἐμπρᾳκτον ἄντλει μαχαναν.
Pindare, Pythiques III.
Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes; Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée!
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux!
Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le temps scintille et le songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi Tant de sommeil sous un voile de flamme, O mon silence!… Édifice dans l’âme, Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!
Temple du Temps, qu’un seul soupir résume, A ce point pur je monte et m’accoutume, Tout entouré de mon regard marin; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.
Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice, il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt, Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée Le changement des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange Oisiveté, mais pleine de pouvoir, Je m’abandonne à ce brillant espace, Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.
L’âme exposée aux torches du solstice, Je te soutiens, admirable justice De la lumière aux armes sans pitié!
Je te rends pure à ta place première, Regarde-toi!… Mais rendre la lumière Suppose d’ombre une morne moitié.
O pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d’un cœur, aux sources du poème, Entre le vide et l’événement pur, J’attends l’écho de ma grandeur interne, Amère, sombre et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!
Sais-tu, fausse captive des feuillages, Golfe mangeur de ces maigres grillages, Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière, Fragment terrestre offert à la lumière, Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux.
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!
Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, Éloignes-en les prudentes colombes, Les songes vains, les anges curieux!
Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse; Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air A je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence, Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème, Je suis en toi le secret changement.
Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant!…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A pris déjà ton parti lentement.
Ils ont fondu dans une absence épaisse, L’argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières, L’art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient les pleurs.
Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu!
Et vous, grande âme, espérez-vous un songe Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi!
Maigre immortalité noire et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel.
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel!
Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées Êtes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable N’est point pour vous qui dormez sous la table.
Il vit de vie, il ne me quitte pas!
Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche, A ce vivant je vis d’appartenir!
Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Élée!
M’as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m’enfante et la flèche me tue!
Ah! le Soleil… Quelle ombre de tortue Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!
Non, non!… Debout! Dans l’ère successive!
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée, Me rend mon âme… O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant!
Oui! Grande mer de délires douée, Peau de panthère et chlamyde trouée De mille et mille idoles du soleil, Hydre absolue, ivre de ta chair bleue, Qui te remords l’étincelante queue Dans un tumulte au silence pareil, Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs!
ODE SECRÈTE
Chute superbe, fin si douce,
Oubli des luttes, quel délice
Que d’étendre à même la mousse
Après la danse, le corps lisse!
Jamais une telle lueur
Que ces étincelles d’été
Sur un front semé de sueur
N’avait la victoire fêté!
Mais touché par le Crépuscule,
Ce grand corps qui fit tant de choses, Qui dansait, qui rompit Hercule, N’est plus qu’une masse de roses!
Dormez, sous les pas sidéraux,
Vainqueur lentement désuni,
Car l’Hydre inhérente au héros
S’est éployée à l’infini…
O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse, Quels objets de victoire énorme, Quand elle entre aux temps sans ressource L’âme extraordinaire forme!
Fin suprême, étincellement
Qui par les monstres et les dieux, Proclame universellement
Les grands actes qui sont aux Cieux!