Charmes
Chapitre III
… Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire?
De quelle profondeur songes-tu de m’instruire, Habitant de l’abîme, hôte si spécieux D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux?…
O le frais ornement de ma triste tendance Qu’un sourire si proche, et plein de confidence, Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger Jusqu’à me faire craindre un désir étranger!
Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose!…
J’aime… J’aime!… Et qui donc peut aimer autre chose Que soi-même?…
Toi seul, ô mon corps, mon cher corps, Je t’aime, unique objet qui me défends des morts!
… … … … … … … … .
Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence, Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour, Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour!…
Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes, Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes Que des songes du soir, votre sceptre reprit, Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit, Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles, Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles, Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid.
Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi, Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce…
Oh! te saisir, enfin!… Prendre ce calme torse Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits…
Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis, Où je vis… Car je vis sur tes lèvres avares!…
O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares De ma divinité, je voudrais apaiser Votre bouche… Et bientôt, je briserais, baiser, Ce peu qui nous défend de l’extrême existence, Cette tremblante, frêle, et pieuse distance Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux!…
Adieu… Sens-tu frémir mille flottants adieux?
Bientôt va frissonner le désordre des ombres!
L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres, Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…
Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt, Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…
L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes, Elle se fait immense et ne rencontre rien…
Entre la mort et soi, quel regard est le sien!
Dieux! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste Va des jours consumés joindre le sort funeste; Il s’abîme aux enfers du profond souvenir!
Hélas! corps misérable, il est temps de s’unir…
Penche-toi… Baise-toi. Tremble de tout ton être!
L’insaisissable amour que tu me vins promettre Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit…
L’ABEILLE
A Francis de Miomandre
Quelle, et si fine, et si mortelle, Que soit ta pointe, blonde abeille, Je n’ai, sur ma tendre corbeille, Jeté qu’un songe de dentelle.
Pique du sein la gourde belle,
Sur qui l’Amour meurt ou sommeille, Qu’un peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et rebelle!
J’ai grand besoin d’un prompt tourment: Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu’un supplice dormant!
Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d’or
Sans qui l’Amour meurt et s’endort!
POÉSIE
Par la surprise saisie,
Une bouche qui buvait
Au sein de la Poésie
En sépare son duvet:
—O ma mère Intelligence,
De qui la douceur coulait,
Quelle est cette négligence
Qui laisse tarir son lait!
A peine, sur ta poitrine,
Accablé de blancs liens,
Me berçait l’onde marine
De ton cœur chargé de biens;
A peine, dans ton ciel sombre,
Abattu sur ta beauté,
Je sentais, à boire l’ombre,
M’envahir une clarté,
Dieu perdu dans ton essence,
Et délicieusement
Docile à la connaissance
Du suprême apaisement,
Je touchais à la nuit pure,
Je ne savais plus mourir,
Car un fleuve sans coupure
Me semblait me parcourir…
Dis, par quelle crainte vaine,
Par quelle ombre de dépit,
Cette merveilleuse veine
A mes lèvres se rompit?
O rigueur, tu m’es un signe
Qu’à mon âme je déplus!
Le silence au vol de cygne
Entre nous ne règne plus!
Immortelle, ta paupière
Me refuse mes trésors,
Et la chair s’est faite pierre
Qui fut tendre sous mon corps!
Des cieux même tu me sèvres,
Par quel injuste retour?
Que seras-tu sans mes lèvres?
Que serai-je sans amour?
Mais la Source suspendue
Lui répond sans dureté:
—Si fort vous m’avez mordue
Que mon cœur s’est arrêté!