Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 23 sur 23 · partie 1/4

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Chez l'illustre Écrivain

Jeanne

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Dis ce que c’est!

JEAN

Après…

JEANNE

Non, avant!…

JEAN

Et, pourtant Georges ni Lucien ne pourraient pas te montrer cela qui est si beau… qui est plus beau que… que…

JEANNE, elle s’irrite

Eh bien, dis vite… dis… dis!…

JEAN, avec passion

Jeanne!… si tu voulais!… un tout petit peu… tiens, grand comme ça… grand comme mes lèvres seulement…

Il lui saisit le bout de sa bottine et, se rapprochant encore, plus près, il cherche à la couvrir de caresses.

JEANNE, se dégageant et reployant brusquement ses genoux

Laisse-moi… Tu me chatouilles… Tu fais mal… Je te déteste!…

Elle se lève, fâchée et très rouge, et se met à courir dans le bois, les cheveux au vent… Jean aussi s’est levé et la suit en appelant: «Jeanne! Jeanne!…» d’une voix plaintive… Quelques oiseaux engourdis dans les branches se réveillent, s’envolent avec des petits cris effrayés. Jean et Jeanne disparaissent dans le taillis. A la place où ils étaient tout à l’heure, encore marquée de la jeunesse impubère de leur corps, le grand chapeau de Jeanne se balance, pareil à une immense fleur d’or, sous l’ombre des feuilles.

 

Sentimentalisme.

 

J’ai eu, cette semaine, une joie charmante. A la campagne où je suis, j’ai pour voisine une dame seule, veuve depuis trois ans, encore jeune, très jolie. Tous les jours, je passe devant sa propriété qui donne sur la route: une maison du siècle dernier, pareille à une orangerie, entourée de grands jardins que la forêt protège, de tous les côtés, de ses hauts murs verdissants. Jamais, je crois, je n’ai vu tant de fleurs, tant de fleurs, et tant de bêtes parmi ces fleurs. Chaque fois que je passe, je m’arrête discrètement devant la grille et je regarde cet endroit délicieux, si gai, si vivant, et qui m’enchante. Ma voisine ne fait pas beaucoup de bruit, et elle sort très peu. Du matin au soir, active, souple, elle cultive ses fleurs et elle soigne ses bêtes. Sans la connaître, j’éprouve pour elle une très vive sympathie, car tout chez elle, en elle, respire le bonheur calme et dit la vie occupée à des choses délicates.

Aussi, quelle surprise joyeuse quand, l’autre après-midi, délibérément, elle sonna à ma porte et me vint rendre visite.

—Excusez-moi, monsieur, me dit-elle. Mais je tenais à vous remercier, au nom de toutes mes bêtes, de votre article de dimanche. Je le leur ai lu, figurez-vous, et elles m’ont dit: «Il faut aller remercier ce monsieur, qui nous veut tant de bien, et qui prend si chaleureusement notre défense, contre la brutalité des méchants.»

Je ne savais que dire. Rieuse, ma voisine ajouta:

—J’aime tant mes bêtes, que je fais tout ce qu’elles veulent.

Je n’osais lui offrir d’entrer dans ma maison, et je la priai de s’asseoir sur un banc, dans le jardin.

J’aurais bien voulu éviter toutes les banalités des entrées en relations, et je me torturais l’esprit pour trouver quelque chose de rare et qui, tout de suite, fît valoir mon esprit, quand ma voisine, après un très court silence, me dit soudain:

—Il y a, monsieur, une chose qui m’intrigue fort. Quand, dans la rue, je prends la défense d’une bête battue, on m’appelle Anglaise! C’est évidemment un outrage qu’on me fait. Mais pourquoi? D’abord je ne suis pas Anglaise, je n’ai même pas une goutte de sang anglais dans les veines. Et puis… malgré cette horrible guerre du Transvaal, dont je rougis pour eux, les Anglais méritent-ils qu’on nous jette leur nom à la face comme une offense et comme une ordure? J’avoue qu’individuellement j’aime les Anglais, et je ne confonds pas le peuple anglais avec l’ignominie de son gouvernement. J’ai toujours admiré, à bon droit, il me semble, leur civilisation, leur bel et noble esprit de liberté, de justice et de progrès, leur humanité sincère. En dépit de cette guerre, dont j’ai horreur, je leur trouve de fortes qualités, et je leur dois quelques bonnes impressions. En voulez-vous un exemple? C’était le 7 décembre dernier. Une très vieille dame de mes amies, Italienne par l’origine, Anglaise par le mariage, m’avait demandé d’aller passer quelques jours chez elle, à la suite d’un gros chagrin. Mon Dieu, oui, on peut être Anglais, et avoir tout de même de gros chagrins, je suppose. Un petit changement se fit dans la date précédemment fixée de mon voyage. Je l’écrivis à ma vieille amie qui, quoique verte encore et alerte, lit souvent à côté et brouille ainsi tout ce qu’on lui dit. Une traversée affreuse. Retard du bateau à l’arrivée de New-Haven, du train à Victoria, de moi à la gare de Richmund où je devais prendre le train pour Hampton-Wick. Une heure d’attente pour douze minutes de trajet.

—Voilà encore des choses dont les Anglais n’ont pas le monopole, dis-je. Il y a du retard partout.

—Oui, répondit gaiement ma voisine, ils en ont aussi en Angleterre.

Et elle continua:

—Vous connaissez sans doute cette délicieuse vallée de la Tamise, ces prairies si vertes, ces arbres si admirables, ces villas si jolies? Mais, l’hiver, à neuf heures et demie du soir, il est difficile de jouir de cette beauté. Il pleuvait un peu, une petite pluie fine, que le vent fouettait et qui vous pénétrait, à travers les vêtements, jusqu’au corps.

—Heureuse pluie, songeai-je. Mais je me gardai bien d’exprimer cette exclamation, car, à tout prendre, je ne suis pas vaudevilliste et le commis voyageur d’autrefois qu’on prétend que je suis…

Ma voisine poursuivait d’une voix de plus en plus prenante:

—Bien qu’il ne fallût que dix minutes à peine pour me rendre chez mon amie, le chemin me paraissait bien long, et surtout bien désert… Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas, que les «roads» anglais?… D’un côté de celui-là, un grand parc, avec d’immenses arbres noirs; de l’autre, des villas dans leurs jardins noyés de silence et de nuit. De-ci, de-là, une voie latérale, conduisant au village. Tout cela, bien tranquille, trop, même, car il y avait alors la terreur des «Hooligans» et j’en avais entendu parler dans le train… Je me presse… je vais… je vais… Bien que je ne sois pas peureuse, j’avais tout de même de petits frissons… La villa de ma vieille amie était une des petites, la deuxième, à gauche, passé l’église catholique… je ne sais si vous la voyez d’ici?… Et je me presse encore, sur le chemin interminablement désert. Voilà enfin l’église catholique, mon point de repère… Je suis arrivée… La première villa est éclairée, mais point la seconde… Je sonne pourtant… Rien… Je sonne encore, je sonne longtemps… Rien toujours. J’essaie d’ouvrir la grille. Impossible! Je me suis peut-être trompée, et sans doute que la maison de ma vieille amie est la troisième, car je me rappelle que la première est le presbytère… Je sonne à la troisième. Une petite bonne blonde, toute fanfreluchée de blanche lingerie vient m’ouvrir.

—Mrs Anden?

—Ce n’est pas ici…

—Pas ici!… Mais je n’y comprends rien… J’ai sonné à côté et personne ne m’a répondu!

Un monsieur que je n’avais pas vu encore, intervenait:

—C’est que la bonne couche en haut, et qu’elle est déjà couchée… Mais entrez donc, madame, je vais voir…

Je m’excuse et j’entre… Que pouvais-je faire?

La maîtresse de la maison m’installe au coin du feu, tandis que son mari est parti, et essaie de se faire entendre de la villa voisine. Un salon anglais coquet, confortable, très clair, un bon feu dans la cheminée, un chat qui ronronne devant, une femme accueillante et gaie qui rit et me console de ma mésaventure…

Le mari rentre.

—Rien, non plus… dit-il… Ces dames sont peut-être en voyage?…

—Non… puisqu’elles m’attendent…

—C’est singulier!… Je vais aller demander au prêtre catholique s’il les a vues aujourd’hui.

Et il sort à nouveau… La dame m’offre alors de me réconforter; elle m’offre de tout, du jambon, du whisky, du cacao… Et je m’indigne contre ma vieille amie qui me met dans une position ridicule et fausse, d’être prise pour une aventurière.

Le mari revient une seconde fois… Le prêtre n’a pas vu les dames dans la journée. Mais il sait que la femme de chambre a porté des fleurs à l’église pour la fête du lendemain.

—Je ne vois qu’une chose à faire, me dit la dame… Acceptez un lit chez nous pour cette nuit.

Confuse, et, en même temps, touchée de cette hospitalité spontanée, si simplement offerte, je murmure:

—Mais, madame, vous ne savez même pas qui je suis… Je pourrais être une voleuse!

—Nous n’avons pas peur!… répond la femme.

Et elle ajoute:

—On n’a pas besoin de savoir le nom d’une personne dans l’embarras et dans la peine. Il suffit de savoir qu’elle est dans la peine, pour être juste envers elle!

—Allons, dis-je, j’accepte. C’est un véritable conte de Noël en action!

Et ma voisine, s’étant tue quelques secondes, me dit:

—Oui, monsieur, j’aime les Anglais, parce qu’il me semble que leur justice, en tant qu’individus, va aux humbles, aux petits. Ils n’aiment pas voir la souffrance. Et les tribunaux anglais sont admirables en ceci, que les bêtes y ont droit à une justice. Les oiseaux sont respectés comme les personnes; on entoure de soins les vieux arbres, aussi pieusement que s’ils étaient des vieillards qui ont travaillé au bien du pays. Alors, pourquoi me jette-t-on à la face cette insulte dérisoire: «Anglaise!… va donc, hé!… Anglaise!» quand il m’arrive de plaindre un pauvre cheval qu’on roue de coups, ou un chien abandonné, qu’on bat sans raison, dans la rue?… Pourquoi?

—Nous sommes ainsi, répliquai-je. On vous traite d’Anglaise, aujourd’hui. Hier, on vous eût traitée d’Allemande… Demain, on vous traitera, peut-être, d’Espagnole ou de Chinoise… Cela satisfait notre orgueil national, et c’est sans aucune importance. Anglaise, Allemande, Espagnole, Italienne, Chilienne, Chinoise ou Française, vous êtes une femme délicieuse… adorable…

Mais ma voisine s’était levée, et gaiement:

—Que faut-il que je dise, de votre part, à mes bêtes?…

—Que vous êtes une femme exquise… divine… divinement exquise…

Un rire… Et elle était partie!…

 

Il est sourd!

 

J’ai revu ma voisine. Et, maintenant, je la vois presque tous les jours.

Décidément, elle est encore plus charmante et meilleure que je le pensais, lors de notre première entrevue. Extrêmement gaie, nullement prude, comme les femmes honnêtes foncièrement, d’une intelligence très vive et très souple, d’un esprit très libre, affranchi de tous les préjugés, de toutes les superstitions qui déshonorent, habituellement, le cerveau de la femme, d’une spontanéité de sensations remarquable, amoureuse de la vie sous toutes ses formes, même les plus décriées, philosophe et artiste, j’ai rarement, ou plutôt, je n’ai pas encore rencontré un être humain, surtout un être de son sexe, avec qui l’on se sentît si vite, si complètement en confiance, avec qui l’on se trouvât tout de suite de plain-pied. J’ai beau l’observer—car je ne voudrais pas être dupe d’elle et de moi—il me semble bien qu’elle n’a aucune de ces petites traîtrises, des coquetteries basses, des sentimentalités absurdes de la femme. Véritablement, je crois qu’elle possède un cœur robuste, simple, loyal et fidèle, comme un homme. Son amour des bêtes qui, chez beaucoup de femmes, vous dégoûterait et des femmes et des bêtes, est un amour raisonné, presque scientifique. Il n’est pas du tout anthropomorphe. Il fait partie, à son plan, de ce culte général, mais parfaitement individualiste, par quoi elle aime, par quoi elle célèbre toute la vie.

Il faut se défier des impressions qui nous viennent des femmes, surtout quand elles sont jolies comme l’est ma jolie voisine. Nous les jugeons ordinairement avec notre désir de mâle qui se plaît à les surnaturaliser, à leur attribuer toutes sortes de qualités supérieures, qu’en réalité elles n’ont point, ce qui est stupide et inharmonieux, car elles en ont d’autres qui devraient pleinement nous suffire. Dans l’amitié qui pousse un homme vers une femme, il y a toujours autre chose que de l’amitié pure. La nature qui sait ce qu’elle fait et qui n’a souci que de vie, de toujours plus de vie, a voulu que nous fussions bêtes devant la femme, comme une dévote devant un Dieu de miracle, et que, en dépit de nous-mêmes, nous nous destinions à être les dupes éternelles de ce besoin obscur et farouche de création qui gonfle et mêle à travers l’univers, tous les germes, toutes les vivantes cellules de la matière animée.

Et même, à ce propos, je voudrais bien savoir quelle conception ma voisine se fait de l’amour, si elle répudie toutes les folies mystiques, toutes les sottises et tous les crimes sentimentaux par quoi les religions, les poésies, les littératures de tous temps et de tous les pays, ont dégradé et sali ce grand acte joyeux et terrible de la Vie… Je n’ai pas encore osé lui poser, à ce sujet, la moindre question. J’ai craint une désillusion, d’abord, et ensuite qu’elle ne vît là une ruse sournoise du désir, un moyen détourné de galanterie grossière. Et j’ambitionne que nos relations soient pures de tous mensonges, de toutes vulgaires actions.

Naturellement, comme il faut bien se connaître, je lui raconte mes histoires, elle me dit les siennes, sans réticences; du moins, j’aime à le penser.

Aujourd’hui, elle m’a parlé de son enfance et de sa première jeunesse. Elle a été élevée en un couvent du Sacré-Cœur, dans une ville morte et silencieuse de la province normande. Chose curieuse et rare, cette éducation oppressive n’a jamais rien pu contre la franchise et la sincérité de sa nature. Elle affirme même qu’elle est sortie du couvent plus irrespectueuse, moins croyante qu’elle y était entrée. D’ailleurs, elle ne tire de ce phénomène aucune vanité, en faveur de son intelligence. La gaieté—son inaltérable gaieté—avec ce qu’elle comporte d’insouciance dans le présent et d’espoir dans l’avenir, a tout fait. Cette gaieté joyeuse et forte fut l’antiseptique qui la préserva de tous les mensonges avec lesquels on pétrit, dans ces maisons-là, l’âme des jeunes filles. L’année qui suivit sa sortie du couvent, il lui arriva de grands malheurs.

Ses parents perdirent leur fortune et elle perdit, peu après, ses parents. Habituée au luxe et à l’affection, elle se trouva, tout d’un coup, seule et sans ressources. Désormais, il lui fallait travailler pour vivre. Cette perspective, elle l’envisagea sans terreur, car elle pouvait utiliser quantité de petits agréments, de petits talents où elle excellait: la broderie, la couture, la peinture, la musique. Et qui l’empêcherait de donner aux autres des leçons de n’importe quoi: d’histoire ou de danse, d’anglais ou de tapisserie?… Après avoir vainement cherché, çà et là, un peu de travail chez d’anciens amis de sa famille, à Paris dans les magasins, elle résolut de s’adresser aux Bonnes Sœurs, aux si Bonnes Sœurs qui l’avaient élevée.

—Elles connaissent tant de monde, se disait-elle, elles ont une clientèle si étendue et si riche, de si puissantes influences, partout… qu’elles me trouveront immédiatement ce que je cherche et ce qu’il me faut… C’est évident!

Sur la recommandation de son ancienne préfète des Études, elle se présenta, un matin, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, certaine du succès et prête à accepter n’importe quel joli et honnête travail qu’on lui proposerait… Et voici la scène que ma voisine raconte et mime avec un esprit malicieux et souriant…

Elle arrive au couvent. Une religieuse, pas trop vieille, pas trop laide, très aimable de manières, très onctueuse de gestes, la figure molle et grasse, les lèvres humides de saintes paroles, la reçoit avec empressement, avec effusion même.

—Cette chère enfant!… lui dit-elle, quand la jeune fille eut terminé son récit… Mais c’est une joie… Mais c’est un devoir pour nous de vous soutenir, de vous défendre, de vous sauver…

Elle lui prend les mains, les caresse, les tripote dans ses mains potelées et un peu moites…

—Pauvre cher cœur!… Il y a tant d’embûches dans le monde, quand on n’est pas riche… Le diable guette si habilement, sous toutes les formes de la tentation et du péché, l’âme ignorante et candide d’une jeune fille!… Mais nous sommes là, heureusement…

Et, sans entrer dans des détails plus précis, elle s’informe:

—Avez-vous un directeur? Êtes-vous Enfant de Marie?… Pratiquez-vous bien vos devoirs religieux?…

Ma voisine ruse, élude toutes ces questions qui la gênent et qui vont se multipliant et s’enhardissant jusqu’à violer sa pudeur intime… Alors, la bonne mère hoche la tête, très triste, et soupire. Sa voix se fait moins douce… ses lèvres se dessèchent.

—Ah! dit-elle, je vois que vous avez oublié la Sainte-Vierge, mon enfant… et le divin cœur de Jésus… C’est très… très fâcheux… Vous comprenez… dans ces conditions, cela devient difficile… plus difficile… car nous avons, devant Dieu, des responsabilités… Voyons… avez-vous entendu le dernier sermon du Révérend Père du Lac?

—Hélas! non, ma mère!…

—Non!… s’écrie la religieuse, scandalisée, qui joint ses deux mains comme pour une prière d’exorciste… Mais c’est très mal… très mal… Et quel dommage pour vous!… Le Père a été si éloquent, si admirable! Il a prouvé, d’une manière si claire, qu’il vaut mieux mourir de faim plutôt que de commettre un péché mortel! Ah! comme je souffre que vous n’ayez pas entendu ce magnifique sermon!

Incapable de tenir plus longtemps son sérieux, la jeune fille demanda ironiquement:

—Est-ce qu’il était à jeun, cet admirable Père, quand il a dit qu’il valait mieux mourir de faim?

Le visage de la chère Mère prend une expression sévère, et, repoussant les mains qu’elle caressait, elle se lève, toute droite, un pli au front:

—Vous êtes bien gaie, grince-t-elle, pour une personne dans votre position.

Puis, glacialement:

—Enfin… je verrai… je réfléchirai… Nous prierons pour vous… Revenez dans une semaine.

Et elle la congédie…

Ma voisine n’était pas très fière de cet accueil… Mais, une fois dans la rue, parmi le mouvement et la vie, elle oublie l’inutilité de sa démarche et ce que cela va lui valoir de surcroît de misère. Et elle se met à rire, si longtemps et si fort, que les passants se retournent et pensent, sans doute, qu’elle est folle…

Le travail ne venant toujours pas, elle retourne, la semaine écoulée, au couvent… La Mère lui dit:

—Je n’ai rien… Nous n’avons rien… Allez voir le Révérend Père X… il connaît beaucoup de monde… et il est si bon, si bon, au confessionnal!…

La jeune fille fait la grimace. Elle est venue chercher du travail, pas un confesseur… Pourtant, elle se décide à descendre au parloir, et conte sa petite affaire au Révérend Père X…

—Ah! ah! lui dit cet homme pieux… C’est fort touchant… Mais la peinture, mon enfant, voilà une chose bien aléatoire… Quant à la broderie, je n’ai pas ça… non, non… en vérité, je n’ai pas ça! Mais, par exemple, peut-être pourrais-je vous trouver un mari… un bon mari… assez riche et très pieux… et bien pensant…

Elle remercie le Jésuite, et déclare qu’elle ne veut tenir un mari que d’elle-même. Et, comme il la reconduit:

—Vous avez tort, mon enfant… absolument tort… Vous êtes une jolie personne… Et un mari, c’est toujours un mari…

Et les jours passent… passent… Elle n’a pas de commandes de peinture, ni de broderies à faire, ni de copies, ni de leçons, ni rien… Ses derniers sous s’épuisent. Elle a dû vendre ce qui lui restait de petits bijoux… Va-t-elle donc en être réduite à la mendicité?… Mais sa gaieté la soutient toujours, sa gaieté dissipe toutes les terribles images, tous les cauchemars de la détresse… Rentrée dans sa chambre d’hôtel meublé, elle chante pour ne pas écouter les voix de malheur qui lui disent: «Dans quelques jours, tu seras morte de faim!» Et puis, elle calcule, en soi-même: «Si tout le monde me repousse… je suis jeune… je suis jolie… j’ai un ardent besoin de vivre… Je me vendrai comme j’ai vendu mes bijoux… Tant pis pour les bonnes Sœurs et les si bons Pères jésuites, qui l’auront ainsi voulu!»

Pourtant, une troisième fois, elle retourne au couvent… La sainte Mère lui offre généreusement un scapulaire, quantité de médailles bénites, et un chapelet… un chapelet, si commode, si petit «qu’on peut très facilement s’en servir en omnibus»…

Et cette troisième visite est suivie d’une quatrième, laquelle fut illustrée de la conversation suivante:

—Comme vous êtes pâle, chère enfant!

—C’est que j’ai grand’faim, ma Mère!

—Je suis sûre que vous n’avez pas fait vos devoirs religieux, ces jours-ci?

—Hélas! non, ma Mère…

—Eh bien! tenez, cela tombe à merveille, mon enfant…

—Vous m’ayez trouvé une position, ma Mère?

—Il y a justement, ici, mon enfant, un bon Père dominicain… un si bon Père dominicain!… Je vais lui demander de vous entendre…

—J’aimerais mieux un peu de travail, ma Mère, si peu de travail que ce soit…

—Sans doute… sans doute… Mais profitez de l’occasion… Elle ne se retrouvera peut-être plus jamais… C’est un si bon Père dominicain… Et puis… vous pourrez tout lui dire… tout… tout… Il est sourd!…

Et ma jolie voisine termine ainsi son récit:

—Vous pensez que je ne retournai jamais plus dans ce maudit couvent. Deux ans après, j’étais mariée. Or, le jour de mon mariage, je reçus de la Révérende Mère une lettre qui commençait ainsi: «Ma chère petite protégée…»

Et longtemps, elle rit, comme chante un oiseau sous les branches…

 

La peur de l’âne.

 

L’autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les Champs-Élysées, à l’heure élégante. L’âne était tout petit, très svelte et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d’une telle douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa robe, lavée, peignée, lustrée, était gris-rose, et une raie d’un noir de velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos… Je les rencontrai, l’âne et l’homme, juste en face de la grande trouée que forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l’avenue est toujours fort encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu ce privilège de rendre impossible toute espèce de circulation dans Paris… Ce jour-là, l’encombrement était extrême, et, de plus, le pavé de bois, glissant, glissant… Le petit âne marchait péniblement, en rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu’il était de se garer, à tout instant, des unes et des autres… Et il glissait sur ses sabots mal ferrés… En dépit de son agilité, il manquait de tomber à chaque pas.

—Allons! fais donc attention! dit l’homme, qui lui parlait comme à une personne, mais très doucement, presque en camarade… Tu ne tiens pas debout!… On va se moquer de toi, bien sûr… Tu as l’air d’un petit âne pochard!…

L’âne secoua ses oreilles, qu’il avait très longues, pour exprimer un mécontentement, et une protestation… Et il regarda son maître et son regard sembla dire:

—Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes? Et pourquoi mes fers ne tiennent-ils pas le pavé? C’est de ta faute. Tu aurais mieux fait de prendre par le détour des rues… D’ailleurs, j’ignore où tu me conduis, et j’aime savoir ce que je fais…

—Allons!… ne bavarde pas… et viens!… Pour un petit âne souple et léger comme tu es, descendre les Champs-Élysées, ce n’est pas une affaire… Et puis cette avenue est très chic… J’ai voulu que tu voies le beau monde!…

Le petit âne examina toute cette foule brillante et parée qui passait, dans tous les sens, auprès de lui. Il secoua, d’un mouvement plus impatient, ses longues oreilles, et il sembla dire à l’homme:

—Je ne le trouve pas beau, moi, ce monde-là!… J’aime mieux les gens de mon village… et surtout j’aime mieux les beaux talus des routes, et les belles prairies, où je broute les herbes fraîches… Et puis, je t’assure que ce pavé glisse… glisse…

—Allons! ne fais pas l’entêté… et viens!

Mais l’âne s’était subitement arrêté, les oreilles tombantes, la queue agitée…

—Viens donc!…

Comme l’âne ne venait pas, l’homme le tira par la bride d’une secousse légère.

—Sacré petit bougre!… jura-t-il… Voilà encore que tu vas faire tes farces!

Et il imprima à la bride une secousse plus forte.

L’âne écarta un peu les jambes de façon à se bien caler sur le pavé, allongea le col, et, la tête oblique, les oreilles tout à fait baissées, le regard malicieux, il resta immobile. Et il semblait, oui, ma foi, il semblait dire:

—Tu peux tirer la bride, et encore tirer la bride… Je ne veux plus rien savoir!… Et je ne consentirai à marcher que lorsqu’il n’y aura plus personne dans l’avenue et que le pavé ne sera plus glissant!…

Quelques promeneurs s’étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule, bientôt, se forma autour de l’homme et de l’âne. L’homme était humilié, l’âne était ironique… Et la foule s’amusait de l’âne et de l’homme…

—Ah! nom d’un chien! cria l’homme… je te dis que tu vas marcher!…

Il allait peut-être le battre, quand l’âne, brusquement, fléchit le genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé… La foule applaudit… Quelques voix crièrent:

—Bravo, l’âne! bravo, le petit âne!…

L’homme comprit qu’il ne tirerait rien de son petit âne par la violence. Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l’échine, sur le col… lui souleva la tête:

—Allons, petit âne… relève-toi… Ne sois pas méchant… C’est très vilain, ce que tu fais là… Et tu me mets dans une situation déplorable… Tu vois… à cause de ton entêtement, tout le monde se moque de moi, à présent… Tu me rends ridicule, moi qui ne t’ai jamais battu… Relève-toi tout seul, comme un petit homme… voyons! je t’en prie!

L’âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites, confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait dire clairement ceci:

—Non… je ne me relèverai pas… Je suis bien mieux ainsi, et c’est toi qui l’as voulu, après tout… Pourquoi me relèverais-je? puisque je ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas… Dieu! que tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent!… Mais je suis heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes et pour leurs curiosités stupides… J’attendrai donc ici, avec tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé…

La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le petit âne contre l’homme, car c’était, exceptionnellement, une bonne foule, qu’animait l’esprit de justice… Et cela enrageait un peu l’homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d’homme, vaincu par l’esprit d’une petite bête…

Il se pencha sur l’âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l’âne opposait une inertie incoercible à tous les efforts de l’homme. L’âne était, dans les maladroites étreintes de l’homme, aussi mol et fuyant, aussi inconsistant qu’un chiffon ou qu’une poignée d’étoupe… Dès qu’il se sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus, toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte… aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait:

—Bravo, l’âne!… Bravo, le petit âne!

Haletant, suant, rouge de fatigue et de honte, vingt fois l’homme s’acharna. Et vingt fois l’âne s’échappa des bras de l’homme. Dès que l’homme, après un violent effort, était parvenu à lui faire toucher terre du bout de ses sabots, les sabots aussitôt se dérobaient… Et, les genoux fléchissants, l’âne se recouchait sur le pavé… avec une lueur ironique dans les yeux…

La foule, de plus en plus intéressée, s’enthousiasma:

—Bravo, l’âne!… Bravo, le petit âne!

Mais l’homme, criblé de lazzi et de quolibets, ne s’avoua pas vaincu.

—Écoute, fit-il au petit âne!… Écoute bien ce que je vais te dire… Si, dans une minute, tu ne t’es relevé tout seul, car je n’en puis plus et mes bras sont rompus, et si tu ne reprends pas gentiment ta promenade… eh bien… je vais te conduire aussitôt… et te vendre au manège des ânes vivants de l’avenue de Suffren.

L’âne dressa les oreilles et souleva la tête.

—Qu’est-ce que tu dis?

—Je dis, reprit l’homme… que si tu ne m’obéis pas… dès ce soir, tu tourneras… tu tourneras, comme un toton, sur la plate-forme du manège de M. Helen…

Alors, d’un coup de reins, l’âne, avec une agilité surprenante, se mit debout sur ses quatre petites jambes fines et nerveuses, et, d’un pied sûr, il reprit sa marche à travers les voitures…

—C’était pour rire!… dit-il à l’homme…

Et, bientôt, tous les deux, l’âne et l’homme, disparurent parmi la foule…

 

Tableau parisien.

 

C’était, il y a huit jours, sur le boulevard Saint-Michel, en face du lycée Saint-Louis, vers neuf heures du soir. Un lourd camion, chargé de pierres de taille, gravissait la rampe, péniblement tiré par cinq chevaux. A cet endroit, la montée est rude et difficile. Sans doute aussi que le camion, comme cela arrive à tous les camions, était trop chargé, car les bêtes, épuisées d’efforts, ruisselantes de sueur, s’arrêtèrent. Le charretier cala les roues de la voiture et laissa, un instant, souffler ses chevaux, dont les flancs battaient d’un mouvement de respiration haletante.

—Ah! les rosses… Ah! les carnes!… dit-il. Voilà plus de dix fois qu’elles s’arrêtent.

Il aurait pu les battre, mais il n’avait pas l’air méchant. Il passa le fouet autour de son cou et il ralluma sa pipe éteinte.

Autour du camion arrêté, s’était formé un petit attroupement de badauds qui regardaient ils ne savaient trop quoi, et qui échangeaient des observations ou des souvenirs, n’ayant, d’ailleurs, aucun rapport avec ce qui se passait. Ils parlaient de la campagne, de chevaux emportés, de chiens enragés, de Sarah Bernhardt et de l’Exposition.

Lorsqu’il jugea que les chevaux s’étaient suffisamment reposés, le charretier voulut les remettre en marche. Mais leurs muscles s’étaient raidis. En vain, sous l’excitation des coups de fouet, les pauvres bêtes allongèrent le col, tendirent leurs reins, arc-boutèrent au sol leurs sabots. La voiture ne put démarrer.

Une femme dit:

—C’est trop lourd! On n’a pas idée de charger des chevaux comme ça!

Un homme dit:

—Ah bien!… Si cinq chevaux ne peuvent tirer deux méchants blocs de pierre!… Ah! malheur!

Un autre, qui était coiffé d’un large panama, dit:

—Encore de la pierre de taille!… Encore des constructions!… Comment veut-on qu’il n’y ait pas une crise terrible sur la propriété bâtie?

—C’est évident! approuva un troisième monsieur, c’est de la folie!

—Nom de nom de nom!… jura le charretier.

Et l’attroupement grossissait. Ce fut bientôt une foule, une foule nerveuse, bavarde, composée de tous les échantillons de l’humanité parisienne.

Tout à coup, un jeune homme, très élégamment vêtu, que suivait une bande d’amis, empoigna le cheval de tête par la bride, en déclarant:

—Les chevaux… ça me connaît!… Vous allez voir… Je vais bien les faire démarrer, moi!…

Et d’une voix subitement furieuse:

—Hue!… carcan…! cria-t-il.

En même temps, levant sa canne, il en asséna de violents coups sur la tête de la bête.

—Hue donc!… Hue donc! sale rosse!

La bête recula, se cabra un peu, plus offensée, je crois, de la sottise du jeune homme que des coups de canne. Philosophe, le charretier laissait faire, haussant les épaules, sa casquette complètement renversée en arrière, sur la nuque.

—Hue donc!… Hue donc!…

Et le jeune homme frappait à tour de bras. Un peu de sang coula d’une écorchure sur les naseaux de l’animal, qui reculait toujours mollement, ne se défendait pas, habitué qu’il était aux coups, sans doute.

La foule admirait l’audace du jeune homme, l’encourageait et répétait avec lui:

—Hue donc!… Hue donc!…

Alors une femme interpella le jeune homme:

—Je vous prie de cesser, monsieur, dit-elle. Vous n’avez pas le droit de battre ainsi des chevaux.

—Pas le droit? riposta-t-il. Ah! elle est forte, celle-là!… Pas le droit de battre des chevaux!… Elle est bonne!…

La femme s’obstina courageusement:

—Non, monsieur, vous n’avez pas le droit. C’est honteux, ce que vous faites.

—Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous!… Pas le droit?

En se tournant vers la foule:

—En voilà une roulure!… s’exclamat-il. Continue de faire le trottoir, c’est ton affaire.

Il y eut quelques rires parmi la foule, d’autant que ces insultes s’accompagnaient, en guise de ponctuation, de coups plus violents portés au cheval.

—Hue donc!… Hue donc!… clamait la foule contre le cheval et contre la femme, qu’elle réunissait dans le même mépris et dans la même haine.

La femme ne releva pas l’injure. Elle dit simplement, fermement:

—C’est bon! je vais chercher les agents.

—Hue!… Hue!…

—Prends garde qu’ils ne t’emmènent à Saint-Lazare!…

—Mademoiselle, écoutez-moi donc!…

Et le charretier jurait toujours:

—Nom de nom de nom!…

Au bout de quelques minutes la femme revint avec deux agents. L’affaire expliquée, en dépit de la foule, qui donnait nettement raison au jeune homme, ceux-ci lui donnèrent tort. Et, après lui avoir demandé ses nom, prénoms, qualité et domicile, ils dressèrent solennellement procès-verbal.

—Ça, par exemple!… maugréait le jeune homme, si on n’a plus le droit de battre les chevaux, maintenant!… Elle est forte!… Bientôt, on ne pourra plus tuer les lapins. Et on a la liberté!… Et on est en République! Non… elle est violente, celle-là!…

Il invoqua tous les grands principes de liberté. En vain. Après quoi, les deux agents firent circuler la foule mécontente et qui protestait, elle aussi…

—Ah! bien, vrai!… Pour un méchant carcan!… Ç’aurait été un patriote, on ne ferait pas tant de manières! On a droit de battre les patriotes… mais les chevaux!…

Le jeune homme, avant d’obéir aux injonctions de la police, cria, héroïquement, en agitant son chapeau:

—Vive la liberté!

Un autre montra le poing au cheval:

—Va donc, électeur de Millerand!…

Et le charretier, sans qu’on sût exactement à qui ou à quoi s’adressaient ses jurons, jura encore:

—Nom de nom de nom!

Quant aux chevaux, immobiles, la tête basse, la crinière brouillée, les jarrets meurtris, ils semblaient très humiliés de se savoir inférieurs à ce ramassis de sottes et féroces gens qu’était cette foule… Ils se disaient mutuellement, avec cette modestie qui les caractérise et les rend ignorants de leur force et de leur beauté:

—Si les hommes, rois de la nature, sont si stupides et si laids, qu’est-ce que nous devons être, nous autres, pauvres chevaux!…

Le jeune homme, suivi de ses amis, auxquels s’étaient joints quelques admirateurs spontanés, descendit triomphalement le boulevard. Puis, il s’arrêta à la terrasse d’un café. Il était fort excité, et des éloquences révolutionnaires bouillonnaient dans son âme.

—Ainsi, s’écria-t-il, nous sommes dans un pays de liberté. Et je n’ai pas le droit de faire ce qui me plaît!… Battre les bêtes, si c’est mon plaisir… et pisser où il me convient… C’est monstrueux!… Toujours des restrictions et des entraves au développement des besoins humains! Eh bien, moi, je n’appelle pas ça de la liberté. La liberté, c’est d’écraser les chiens, battre les chevaux, et pisser partout où l’on veut. Voilà ce que c’est que la liberté.

—Bravo! bravo! bravo!…

—Si j’étais roi de France, ou empereur, ou Président de la République française, je rendrais un décret ainsi conçu: «Article premier.—Il est permis de pisser partout, partout où l’on veut».

—C’est cela, où l’on veut, où l’on veut, répétèrent les amis.

Le jeune homme reprit:

—Et il n’y aurait que cet article, dans le décret, car il comporte toutes les autres libertés. Voilà comment j’entends la liberté.

Et, au milieu des acclamations enthousiastes, il commanda des bocks.

 

Les Mémoires de mon ami

 

Mon ami Charles L… est mort, la semaine dernière. Quand je dis que Charles L… fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement! Tous les cinq ou six ans, nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés, toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.

—Ah! c’est toi!

—Quel bon vent?

—On ne se voit jamais!

—Que veux-tu? C’est la vie!

—Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable!

—Certainement!

—De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant!

—Alors, à bientôt, n’est-ce pas?

—A bientôt!

Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard d’une nouvelle rencontre!

—Ah! c’est toi?

—Quel plaisir de se revoir, hein?

—Ne m’en parle pas!… Et qu’est-ce que tu fais?

—Toujours la même chose!… Et toi?

—Moi aussi!… Il faudrait pourtant se voir un peu!

—Ça oui, par exemple!

—Un de ces jours, hein?

—C’est ça! Un de ces jours, mon vieux!

—Alors, à un de ces jours!…

—Ah! nous en avons des choses à nous dire! Crois-tu?

—Depuis le temps!… à un de ces jours!

Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la Laponie.

Tout ce que je savais de lui, du moins, tout ce que je soupçonnais de lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon que ce sont des braves gens! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui, si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas. C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait distinguer à première vue le trait des lèvres.

—Ah! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous assure!

Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna.

—Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle… une séparation si brusque… on a de la peine à s’y faire!

—Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.

Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras…

—C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux…

Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit:

—Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin… Lui aussi, monsieur, il écrivait!… Il écrivait ses mémoires!… J’aurais pensé à tout de sa part, excepté à cela… Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des livres, bien sûr!… Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le pauvre homme!…

Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste d’acquiescement qu’un geste de protestation.

—Ah! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par méchanceté—il n’était pas méchant pour deux sous,—mais parce qu’il n’avait pas de jugement… pas d’intelligence!… C’était… enfin… quoi, c’était rien du tout!

Et elle soupira:

—Ah! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.

Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais pas en humeur d’écouter… Et, vivement, je ramenai à son point de départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis du sentiment.

—Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi?… Et pourquoi m’apporter ce manuscrit?…

—Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez… Mon Dieu! je me doute bien que ce n’est guère intéressant… Si c’est sa vie qu’il raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle!… Pourtant, on ne sait jamais!… Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie… il avait, pour vous… une admiration sans bornes!…

—Il était bien bon!… maugréai-je…

—Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié… Dame, après tout!… Dans la position où je suis, ça ne serait pas une mauvaise chose… On m’a raconté qu’il y avait des livres qui rapportaient des mille et des cents!…

Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table.

—Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me marquer votre mari… Mais vous savez combien on a peu de temps à soi, dans la vie… Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même?

La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua:

—C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique… Et puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son écriture!…

Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier…

—Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence… Votre mari était caissier dans une maison de commerce!…

—Oui, monsieur!…

—Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires… est-ce qu’il en parlait devant vous?

—Il ne parlait jamais de rien devant moi!… Il ne parlait jamais!…

—Ah!

Nouveau silence.

—Vous avez des enfants?

—Non, monsieur… Heureusement… dans la position où je suis, qu’est-ce que j’en ferais?… J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.

Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.

—Plutôt l’autre!… accentuai-je en la reconduisant…

Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots: Mes mémoires.

Je retournai encore cette page et me mis à lire… mais dès les premières phrases je demeurai stupide… C’était tout simplement admirable… Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.

 

*

 

Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin… Et je me suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on se rencontre et comme on se croise avec un inconnu!

Ah! le pauvre visage!… Et qu’il me désole!… Aucun néant, aucune mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis!

Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides… Par exemple, mes yeux sont morts; aucune flamme n’y parvient; aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints… Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais d’eau… Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur!… Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier!

D’un caissier!

Et c’est juste!… Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui, en effet, qu’on nomme un caissier? Puisque toute la journée, toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, et du savant, et du pauvre—ah! le pauvre servile!—tout cela éclairé des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai!… Et leurs mains, toutes leurs mains!… Ah! toutes leurs mains, ah! l’horreur de toutes leurs mains sur les petites tablettes des guichets!

Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil: Jamais il n’exista un être humain aussi enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et profondément vivant que je le fus: mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs… J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir—et j’ai accompli, toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie!… Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi!… Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur…

Eh bien! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi… Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier!…

Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus!…

Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté!…

Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité!…

Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre vent de Nord-Ouest.

—Qu’est-ce que tu as fait encore?… Pourquoi rentres-tu si tard?… Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin… Tu n’es bon qu’à çà!

Oh! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches, lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de ces cavernes pleines d’or, où je vis!

Ma femme!

Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité absolue où je suis de dire: non! à quelqu’un, de me défendre contre les gens et contre les choses.

Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué… Ah! ces lamentables dimanches!… Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à charge, combien ils me pesaient sur le crâne! C’étaient de pauvres gens d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se plaindre que le commerce n’allait pas!… Certes, jamais, à aucun moment de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât bien… Le commerce ne va jamais bien… Il ne va pas, pour toutes sortes de raisons comiques et contraires; il ne va pas, un jour, à cause de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne; ceux-ci accusent les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce; ceux-là, les républicains, par leurs divisions… Si les Chambres sont réunies, quel malheur pour le commerce! si elles sont en vacances, quelle catastrophe!… Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de faire fortune, en peu de temps.

—Eh bien! comment ça va-t-il? demandais-je, régulièrement, chaque dimanche.

—Ça va mal! répondaient-ils.

—Vraiment?… De quoi souffrez-vous?

—Nous ne souffrons pas… mais c’est le commerce qui ne va pas!…

Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout… Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.

On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris qu’un, hélas!… Et ce fut ma femme!…

Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet… Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout… et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée…

Les vieux amis avaient une fille.

Une fille!… Hélas, oui!… Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait pu naître de ce double néant!…

Elle s’appelait Rosalie!…

Continuer : partie 2 sur 4