Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 23 sur 23 · partie 4/4

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Chez l'illustre Écrivain

Jeanne

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient:

—Qu’est-ce qu’il y a?… Qu’est-ce qu’il y a?

A toutes les interrogations, le camelot répondait:

—Hé! Vous le voyez bien… Il y a qu’elle est morte!… Il y a qu’il l’a tuée!…

—Oh! mon Dieu!…

Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de tous… Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, il expliquait avec des gestes rapides:

—Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer… Elle était renversée comme ça, sur le plancher… lui, couché sur elle… comme ça, il la tenait à la gorge… Et il farfouillait la blessure de son couteau, comme ça!… comme ça!…

Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des protestations, des doutes…

—Mais, regardez-le… s’acharnait le camelot… Regardez sa chemise, ses mains, son visage… Ils sont pleins de sang!

—C’est vrai!… C’est vrai!…

—Oh!… oh!… oh!…

Une femme dit:

—C’est presque un enfant!

Un autre dit:

—Il n’a pas de barbe encore!…

Une troisième dit simplement, avec de l’admiration:

—Ainsi!… Voyez-vous ça!

Alors, le camelot insistait:

—Mais regardez-le!… Et son air de bête prise au piège!…

—C’est vrai!… C’est vrai!…

Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre… Je ne faisais pas un mouvement… Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries… Je n’avais plus aucune idée dans la tête… Ma tête était vide, vide, vide!… Et tout cela qui se passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point… Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient plus pour moi la moindre consistance corporelle… C’étaient des ombres qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses… Je les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les brumes qui montent, le matin, des rivières…

Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude:

—Comment l’as-tu tuée?… Pourquoi l’as-tu tuée?… Réponds!…

Comme je restais muet:

—Allons! réponds… insista-t-il.

Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée… J’avais le vertige…

—Réponds donc!…

Machinalement, je répondis:

—Je ne sais pas… Je ne sais pas!…

Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles:

—Vous voyez! dit-il… Vous entendez!… Il avoue!

—Oui!… oui!… oui!…

Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se tendre furieux et menaçants vers moi… Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa qu’on me mît à mort.

—Oui!… oui!… oui!…

Le camelot s’interposa:

—Non!… Il ne faut pas y toucher… Il faut qu’il meure sur l’échafaud… Attendons le commissaire de police… On est allé chercher le commissaire de police…

Un vieil homme hochait la tête… Il dit:

—Est-ce possible!… Il est si faible… Et les blessures sont si horribles… La gorge a été fendue d’un seul coup!…

—Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains rouges, son visage tout barbouillé… Et puisqu’il avoue!…

—C’est vrai!… c’est vrai!…

Le vieil homme s’obstina:

—Je ne dis pas le contraire… Pourtant, il est bien faible… Et il paraît idiot!…

—Puisqu’il avoue!… Tu l’as bien entendu!…

S’adressant aux curieux:

—Vous l’avez bien entendu, tous? demanda-t-il d’une voix forte.

—C’est vrai!… c’est vrai!…

—Et il n’est ici que depuis huit jours!… Qu’est-ce qu’il est venu faire ici?… Pourquoi est-il ici?…

—C’est vrai!… C’est vrai!…

Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté; on vanta sa vie pauvre et résignée… C’était une sainte… Pour tuer une pareille femme, il ne fallait pas avoir de cœur!… Il fallait avoir l’âme bien criminelle!… Quelques-uns pleurèrent…

Combien de temps cette scène dura-t-elle? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien… J’étais engourdi… J’avais comme un immense besoin de dormir… Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre… Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M. Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma chambre…

—Comment vous appelez-vous?… me demanda le commissaire.

—Je ne sais pas… je ne sais pas!… répondis-je.

—Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez?…

—Je ne sais pas!…

Le commissaire grogna:

—C’est bien!… Hum!…

Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait:

—Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé…

Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui, toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu, dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi complètement, la majesté terrible du crime.

Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se retirer chacun chez soi… Puis, s’adressant au camelot, qui lui soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations:

—Qu’est-ce que vous foutez ici, vous? Allez-vous-en!…

Mais le camelot résistait:

—Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire! Ma présence ici est indispensable. Je suis le seul témoin!… Puisque j’ai tout vu.

—Comment vous appelez-vous?

—Isidore Borgne, monsieur le commissaire.

—Hum! Hum!… Et qu’est-ce que vous faites?

—Je suis camelot…

—Ah! ah!… Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu?

—Je vends des plans de Paris…

—C’est bien!… Foutez-moi la paix, maintenant… Et si j’ai besoin de vous… je vous ferai appeler…

—Mais, monsieur le commissaire!…

Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un agent:

—Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il… Et surveillez-le!…

Le camelot protesta pour la forme:

—Je suis un bon citoyen, moi… Ça ne se passera pas comme ça!…

Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent…

Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait… Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla… Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit:

—Voyons ça!… voyons ça!… A nous deux, maintenant.

Je n’étais pas ému… Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre… Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus… Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré… Non, en vérité, je n’avais plus la sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante… Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, des rides crapuleuses… Pas une seconde, en le regardant curieusement, comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y eût une force sociale… plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, avec ses droits implacables de juger et de punir!…

J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et terrifiante qu’on appelle: la société!… Et bien des fois, je me suis demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime!…

Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le juge qui l’interroge…

J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction sociale; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve charmant d’être saoul, la cruauté de son métier… Et je l’aimais véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens, et, toujours, d’admirables poètes.

Tout à coup, le commissaire me demanda:

—Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme?

Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement:

—Je voulais en avoir le cœur net.

Le commissaire s’ébroua comme un cheval.

—Comment, le cœur net? fit-il. Le cœur net de quoi? Vous vouliez la violer?…

—Oh! monsieur le commissaire…

—Enfin, expliquez-vous!… Quoi? Qu’est-ce que vous entendez par votre cœur net?

Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement:

—Comment vous appelez-vous?

Je me nommai.

—Et qu’est-ce que vous faites ici?

Je le lui dis.

—Quel âge avez-vous?

—Vingt ans!

—Et d’où venez-vous?

Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans l’escalier de la maison meublée…

Le commissaire ponctuait chaque phrase d’exclamations comme celles-ci: «Bon! Bon! Diable!… Diable!» et il soufflait comme une forge!

Lorsque j’eus terminé mon récit:

—C’est bien curieux!… fit-il, c’est curieux!… Une jeune femme, mon Dieu… que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas… mais je le comprendrais… Dans la passion, on ne se connaît plus… Va te faire fiche! Mais une vieille comme celle-ci!… Ma parole d’honneur, c’est trop fort!… Vous êtes donc fou?…

—Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée!…

—Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure? Qui est-ce qui l’a tuée?…

—Je ne sais pas!…

Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement:

—C’est le camelot, hein!… Allons, dites-le!… Mais dites-le donc!…

—Mais non… je ne sais pas… je n’ai rien vu… Et c’est pour cela, monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net!

Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque:

—Tout cela n’est pas clair! dit-il… Je vais vous mener au Dépôt… Je vais mener aussi le camelot au Dépôt… Vous vous débrouillerez devant le juge d’instruction.

Et il ordonna aux agents:

—Au Dépôt, tout le monde!… Par le flanc droit, arche!…

Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de protester:

—Je suis un citoyen français!… Je me plaindrai à Rochefort!…

Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.

Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante et douloureuse.

Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour!… Ces deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et des plus déchus!… Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes!… Ici, dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont confondus… A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle… Ils sont entrés, ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans leur âme, toujours! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de l’État, du bagne et de l’échafaud.

Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain!… Et, à l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y avait pas trois jours, ce drame effrayant… mais combien banal, et de tous les jours!

Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine, à mon bureau. Il pleuvait… Une de ces petites pluies parisiennes si lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un épicier, il y avait un gros tas d’ordures… Les gens allaient et venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale, gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte impeccable de chien, sans doute: il avait compris qu’il n’y avait rien pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure lourde et chancelante… Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien, s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle? Comme tous les pauvres maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle aurait pu manger!… Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui, collée, laissait voir sa déplorable ossature… Sa main fouillait, comme un crochet, l’ordure… Tout à coup, elle agrippa une orange dont la moitié était pourrie et couverte de moisissures!… Elle en essuya l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée, elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement, gloutonnement… J’eus le cœur étreint par une grande angoisse… Je n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue!… Je tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes… Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me regarder… Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins où, bientôt, elle disparut… Et j’espérai… ah! oui, je vous le jure, j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie!

J’examinai toutes les figures autour de moi… Oui, vraiment, c’étaient des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim… Combien y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines!… Et je les aimai d’un immense amour!…

Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de culture de la misère… Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son exploitation!… Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à chaque heure, plus avant, plus profondément… Elle est semblable à ce passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau!…

Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous l’orage des voix… Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent; d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien… je regardais, et mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes…

Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le monde… Il avait retrouvé là de vieilles connaissances… de vieux amis de crime…

Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux tapisseries.

—Oui, oui! Je comprends maintenant… c’est lui!… c’est lui!…

Et je me dis encore:

—Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas… Je ne le dénoncerai pas… Ah! ma foi, non!… Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui!

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît… Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité!… Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain… A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours!… A Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche!… Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère… Et je fus effrayé… et je sentis, en mon âme, comme un découragement!

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir… Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées… Je le vis alors, je vis son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visage: des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda; il me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

—Je ne te vois pas bien!… me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune… et tu n’as pas de barbe… Et sûrement tu n’es jamais venu ici!… Pourquoi es-tu ici?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement, et de façon à rompre tout entretien:

—Je ne sais pas!

L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.

—Tu ne sais pas! fit-il… sans doute! On ne sait jamais pourquoi l’on est ici! Tu ne veux pas parler?

—Si!… je veux bien parler.

—Alors, pourquoi me dis-tu des bêtises, avec un air de crainte… Est-ce que je te fais peur?…

—Non… Tu ne me fais pas peur!…

—Alors, pourquoi es-tu ici?…

Je m’enhardis:

—Je suis ici… parce que dans la maison que j’habite une vieille femme a été assassinée!…

—Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une raison.

Après un silence de quelques secondes, il ajouta:

—Tu habites une maison?… Tu as de la chance, toi!… Approche un peu, que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé… Quel âge as-tu?

—Vingt ans… Et toi?

—Oh! moi, je n’ai plus d’âge!… Depuis trois années, les minutes me semblent si longues, si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au moins, quarante ans!… Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai rien… Que fais-tu?

—Je suis employé dans une maison de banque… Et j’aligne, sur des pages, des chiffres auxquels je ne comprends rien!…

—Tu as de la chance!

—Voilà seulement huit jours que je suis à Paris!… Et toi, qu’est-ce que tu fais?

—Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Mais c’est un métier difficile et plein de dangers, j’y renonce. Autrefois, je chantais et je disais des vers dans des cabarets de Montmartre… Mais les vers étaient trop tristes… et j’étais trop mal vêtu!… On exigeait que j’eusse une redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate à triple torsion… et des cheveux je ne sais comment!… Au bout de quelques soirs, on n’a plus voulu de moi… et l’on m’a mis à la porte… Comprends-tu?

—Je ne comprends pas bien ce que tu dis!… Tu chantais des vers?…

—Hé oui!

—Des vers de toi?

—Bien sûr!

—Alors, tu es poète?…

—Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles… Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète?… Regarde-moi mieux, toi qui habites une maison… Je suis presque aveugle… Une nuit que j’avais dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus!… qui ne voyaient presque plus… C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici!… Car je suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit de dormir quelque part!… Quand je suis trop fatigué, et que je m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse… Il paraît que j’ai volé quelque chose à la société!…

Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit:

—Aujourd’hui, je passerai devant des juges… Et ils me diront: «Ah! c’est encore vous!… Nous n’en pouvons plus de vous condamner». Et ils me renverront… Les prisons ne veulent plus de moi… Elles refusent de me nourrir… Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de crime!… Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui tu es ici?

—Je ne sais pas!… Veux-tu que je te raconte?

—Je n’y tiens pas… Cela ne m’intéresse point… Il y a tant de vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris!… Je te demandais cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût moi qui l’aie tuée!…

—Toi! pourquoi, toi?…

—Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de laine chaude… Je rêve du bagne comme d’un palais… On doit y être bien!… Mais je suis trop lâche!… La vue d’un couteau me fait trembler!… Et je m’évanouis à l’odeur du sang!… Oui! les assassins et les voleurs sont des hommes heureux… Ils peuvent vivre!… Moi, qui ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais… je vais comme ces chiens perdus, fouillant ci, vautrés là… dans le froid, dans le vent… dans la pluie, dans la nuit!…

Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et son dos…

—Dis donc?…

Comme je n’avais pas répondu:

—Dis-donc? répéta-t-il… M’écoutes-tu?…

—Oui, je t’écoute… Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles!… Tu me fais pleurer!…

—Eh bien! écoute encore ceci… après, tu pleureras à ton aise, et moi je me rendormirai, car je n’ai pas assez dormi… Dis donc…

—Je t’écoute…

—Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi… tu me feras une petite place dans ta maison.

—Je veux bien!

—Et puis, tu tueras des gens riches… et si l’on te pince, je dirai que c’est moi qui les ai tués!… Comment t’appelles-tu?…

A ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte… Des gendarmes venaient d’entrer:

—Ah! zut!… fit l’homme… On vient peut-être me chercher… J’aurais voulu dormir encore!…

Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus prendre… Mon compagnon, alors, se rendormit, et moi je continuai de regarder l’affreux drame du Dépôt.

C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent, pour ainsi dire, les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert… Mais, voyez combien le cœur de l’homme est rempli d’énigmes et de contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les grands cœurs…

Ah! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans des couloirs étroits, obscurs et puants, avec des galvaudeux plus âgés et vicieux; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, hâves, décharnés, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de quels enfers!… Ah! on se le demande. Quand une société enferme dans une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des assassins?… A-t-elle surtout le droit de les punir?…

A Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la misère… Non seulement ils ne la voient pas, ils la nient!…

—Nous avons décrété l’abondance générale, disentils; le bonheur fait partie de notre Constitution… Il est inscrit sur nos monuments, et fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale… Il n’est de pauvres que ceux qui veulent l’être, que ceux qui, malgré nous, s’obstinent à l’être… Ce sont des entêtés!… Par conséquent, qu’ils nous laissent tranquilles.

Et comment verraient-ils la misère?… Paris la cache sous son luxe menteur, comme une femme cache sous le velours et les dentelles de son corsage le cancer qui lui ronge le sein. Pour ne pas entendre les cris qui montent des enfers sociaux, Paris étouffe le lamento de la misère dans l’orchestre de ses plaisirs… Aucune voix de pauvre diable ne traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement d’or des affaires…

Et comment verraient-ils la misère?… Savent-ils seulement qu’il existe, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des milliers et des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent les autres?… Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant profondément… A ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui demandai pourquoi il était ici et quel était son crime:

—C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante… Je me suis saoulé comme de juste… Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un agent qui me bousculait… Il me semble que je l’ai appelé: «Vache!…»

D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il rudoyé?… Je ne lui disais rien!… Est-ce qu’il est défendu aux pauvres de chanter, maintenant?… Ce qui m’embête, c’est la femme et les gosses, qui ne savent pas, bien sûr, ce que je suis devenu et qui doivent me croire mort! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs!…

—Vous avez l’air malade? lui dis-je. Et vous toussez!

—Si je suis malade?… Parbleu!… Comment voulez-vous que je ne sois pas malade?… Il faudrait que vous voyiez notre logement!… L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin, quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la sensation d’une petite asphyxie… Ce n’est que dans la rue, en allant à mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que, peu à peu, mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la nuit… Et vous pensez si j’y vais gaiement, au travail, avec le front serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les jambes molles!… Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades!… Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce lent et continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme!… Mais les gosses!… Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim!… Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus!… Mais, si je ne buvais pas, il y a longtemps que je serais mort!… Alors, quoi faire?… Et c’est sans remède, voyez-vous, et c’est abominable! Si on avait de l’air, encore!… Dans les maisons, ou plutôt dans les taudis où l’on nous force à habiter, il n’y en a pas!… Où en prendre?… La porte s’ouvre sur un couloir ou sur un palier, empuanti par les émanations des cabinets et des plombs… La fenêtre, elle, donne sur une cour profonde, humide et noire comme un puits, où flottent, dans l’air déjà irrespirable des grandes villes, tous les germes mortels, où tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages, parqués en d’obscures cellules… J’aime mieux ne pas ouvrir et ne respirer que nos ordures à nous, que nos poisons à nous!… Dame! n’est-ce pas?…

—Et, alors?…

—Alors!… Rien…

—Et les pétitions?

—Oh! la la!…

—Et la révolte?…

—J’en ai soupé… On a fait des révolutions en criant: «Du pain!… Du pain!…» On pourrait en faire une, en criant: «De l’air!… De l’air!…». Mais, comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas davantage d’air pur!… J’aime mieux me saouler, quand je puis!…

—Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous?…

—Il y en a quelques-unes… On ne veut pas les entendre… On n’entend jamais que ceux qui font les lois… Et toutes les lois sont contre nous!… C’est bien simple!… Il faut, à l’homme, pour vivre—pour vivre seulement—cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures… au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie… Or, les logements—nos logements—n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres… et dans ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les oiseaux,—car il faut bien des bêtes pour nous aimer,—sans compter les fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit heures… Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène utile et rejettent les gaz dangereux… Ajoutez aussi qu’à chaque entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en chambre, dans toute la maison… de l’air qui est allé sentir les alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine. Conclusion: maladie et misère, et finalement mort… J’aime mieux me saouler.

Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine… Après quoi:

—Et vous… me dit-il… vous êtes un enfant de bourgeois… et vous ne semblez guère plus heureux que moi!…

Je répondis gravement:

—Oh! moi… Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne serai jamais plus heureux…

Et un immense désespoir entra en moi.

Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu… Peut-être avait-il avoué son crime? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh! ces couloirs! Le froid glacial et morne de ces couloirs!… Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs!… Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses griffes de torture!… Et comme les pas résonnaient cruellement, dans ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques!… Que de dos tristes, de dos vaincus!… Et que de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les bouches aux mensonges féroces!… Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre; un vent qui fait frissonner!…

En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui… Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries… Je ne pouvais plus douter de son crime… Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à quoi était-elle utile dans la vie?… Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels… Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, semblait un joyeux drille… Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique… Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine… En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas…

J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires, pour des équilibres vitaux indispensables… Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un rétablissement d’harmonie… Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes, qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur nourriture et leurs moyens de développement… Est-ce qu’il n’en serait pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux?… Et j’ai souvent protesté. «Mais non, mais non, disais-je… L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande!… S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs… Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines… Et puis, que sait-on?… Et ne faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière?»

Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne m’effrayait pas, ne m’effrayait plus… Mieux, je le considérais comme une victime inconsciente de la nature… Et si j’avais pu le sauver du châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie… C’est que je sentais naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire ainsi: «Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort».

Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais aucune peur… Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.

C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien!… Oui, cet homme qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant… Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa puissance formidable… Il était juge, comme il aurait pu être médecin, épicier, notaire ou restaurateur… En vain, je cherchai en lui quelque chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité… Il ne me troubla pas.

Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent… Le juge écrivait… Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts n’avaient pas un frémissement… Tout d’abord, il ne leva pas les yeux sur moi… Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, et les bagues de sa main… Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau d’étoffe dans un courant d’air… En face de lui, devant une table séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les oreilles avec un porte-plume… C’était le greffier… Si le juge était gras et rose, le greffier était maigre et blafard… La peau de son front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant… Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont les élastiques trop lâches bâillaient… Il me regarda, mais d’un regard si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un de vivant… Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel… Quand il eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se mit à ranger quelques papiers,—interrogatoires falsifiés, dépositions altérées—avec des mouvements brusques.

Et tandis que j’attendais, je songeais:

—Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient une maison, une famille, des amis, des passions?… Sont-ils même vivants?… Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne?… De quelle matière grossière sont-ils fabriqués? Au moyen de quel mécanisme remuent-ils les bras, les jambes, la tête?… Souvent, dans les foires de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser, aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là… Est-ce que jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un rayon de lune?

J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le tic-tac de leur poitrine.

Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert… et, par l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi…

Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de papiers… Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma présence… Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit:

—Qu’est-ce que vous faites ici, vous?

Et, se reprenant, il ajouta:

—Ah! ah! Parfaitement, c’est vous.

L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails inutiles et monotones dans ce récit.

Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire. Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur; je ne flattais pas sa vanité de tortionnaire… D’ailleurs, il avait trouvé dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me confronter avec la victime, ni avec l’assassin… Il me traita, je puis le dire, sans considération, et pardessous la jambe. Le seul point sur lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier. Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté; de sa complaisance, de ses qualités professionnelles que je jugeai admirables… Je ne sais si le juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un: assez! colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon marché, il me renvoya… Le soir, j’étais libre!

Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un certain orgueil, l’incident… Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour moi… Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la gloire!… Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang étaient encore visibles… Et elle disait:

—Ainsi, vous l’avez vue, morte!

—Mais oui.

—La gorge ouverte?

—Mais oui.

—Dans son sang?

—Mais oui.

—Sur le plancher?

—Mais oui!

—Ah! ah! ah!… Et vous l’avez prise avec vos mains?

—Mais oui.

—Portée dans vos bras?

—Oui! oui! oui!

—Ah!… ah!…

Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie:

—C’est quelque chose, ça! Mazette! c’est quelque chose…

Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler l’expression:

—Vous serez demain dans les journaux, peut-être… Si jeune!… Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux…

Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi:

—Et tu n’as jamais été du jury!…

Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont point effacés… Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi… Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu… Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions… A quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi?… Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante?… Je n’en sais trop rien!… C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion!…

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse… En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques… et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité!… A la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies… Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés: physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge… C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier… Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé; ses joues se sont amollies et tombent; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées… Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime!… Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé… devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge!… Il m’est impossible de deviner son histoire dans son regard qui n’exprime rien… Elle fut sans doute infime et banale, comme celle de tous les hommes en place… Car, il s’agit pour tout le monde de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours meilleures… Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, et dont je n’ai jamais eu de remords?…

 

TABLE DES MATIÈRES

 

Chez l’illustre écrivain 1 Une bonne affaire 53 Un grand écrivain 61 Littérature 67 Scène de la vie de famille 75 La divine enfance 91 Sentimentalisme 101 Il est sourd! 109 La peur de l’âne 119 Tableau parisien 125 Les mémoires de mon ami 133

 

4705.—Paris.—Imp. Hemmerlé et Cie. (8-19)

Vous avez terminé Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau

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