Coeurs de Rouille

Justine Niogret · Chapitre 7 sur 20

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Coeurs de Rouille

Chapitre 5

5

 

Saxe se réveilla et faillit crier.

Il sentit les bras de Dresde le saisir au torse, le coller à elle. Il reprit sa respiration, tenta de se calmer.

Ils étaient en haut d’un arbre mort, tassés tous les deux entre des branches pleines de feuilles pendantes. Saxe n’avait pas besoin d’en regarder une de près pour savoir que c’étaient des simulacres – il avait manipulé assez de feuillage factice à l’usine pour les reconnaître rien qu’au toucher. C’était ainsi qu’il avait appris les bases de son métier : la grille légère comme une graine de pissenlit, la résille d’or ; et puis le tissu mince, d’un léger vert d’eau, pour recouvrir le tout. Des feuilles mortes, mais pas de cette espèce brune et craquante ; juste un feuillage sans aucune vie. Des ingrédients. Des façons de faire. Un point de colle à chauffer pour poser cela à la branche. L’odeur doucereuse, répugnante de l’amande montant du point de contact. De la fausse verdure, sur des squelettes d’arbres disparus.

Après les cafards, ils avaient couru jusqu’à ce que Saxe trébuche, deux fois. La première avait failli le faire tomber tête la première contre un vieux mur, la seconde l’avait fait chuter sur l’épaule, durement. Ils n’étaient plus pressés, ils ne fuyaient plus les bêtes d’ardoise, mais le souvenir de la statue aux yeux vivants et de la tête de chien les poussait en avant. Le garçon était si troublé et fatigué que ses jambes tremblaient. Le temps qu’il se remette sur ses pieds, Dresde s’était retournée, avait écouté, longuement.

— Ça ne grouille plus, avait-elle dit.

Saxe était resté immobile, penché en avant, le visage entre les mains. Il n’en pouvait plus. Il voulait s’asseoir, dormir, oublier.

— Je sais qu’ils ne sont plus là. Mais s’ils reviennent ? S’ils ne font que se cacher ?

Il avait levé les yeux sur Dresde, vu qu’elle était figée, qu’elle regardait quelque chose devant eux, légèrement sur la gauche. Il avait suivi son regard, et avait aperçu le parc.

Ni la golem ni le garçon n’avaient parlé. Ils s’étaient simplement dirigés vers les grilles du jardin.

Il était mort. Saxe connaissait les parcs publics au dernier niveau de la cité. Ils étaient encore parfois verts ; souvent grâce, ou à cause des fausses feuilles métalliques, des oiseaux automates qui leur donnaient un air de vie. Plus rien n’était tendre ou plein de la chaleur de la terre en été, mais ils vivaient tout de même une petite vie d’embryon, ou de très vieille personne. Un état entre l’existence et le rien du tout. L’immobilité des coquillages vides.

Celui-ci avait la couleur des pierres. Gris. Un parc de poussière. Le ciel était bouché par l’étage du dessus, et c’était une voûte sombre qui recouvrait tout cela, un ciel sans étoiles, parfaitement aveugle. Des lumières montaient de-ci de-là, des globes encore à peu près vivaces dans le secret des buissons.

Dresde avait tiré Saxe par la manche, et le garçon avait encore failli perdre l’équilibre.

— Par là. C’est l’heure de dormir. Tu dois fermer les yeux.

Saxe n’avait même pas eu l’énergie de répondre. Il avait simplement senti une bulle de joie chaude monter dans son ventre. Dormir. Dormir. La journée passée avait été odieuse, d’un bout à l’autre, il n’y avait rien à en sauver. Pas une parole, un geste, rien. La couleur des yeux de la tête de chien effaçait tout ce qui aurait pu être bon.

Le garçon se laissa pousser vers le parc. La golem chercha un arbre encore solide, aux branches assez recouvertes de feuilles pour cacher leurs deux silhouettes. Lorsqu’elle en eut trouvé un qui sembla lui convenir, elle saisit Saxe comme un enfant et le hissa vers leur nouveau nid. Il attrapa le bois, trouva une prise, du bout du pied, et monta dans une fourche assez large pour lui et Dresde.

La golem se hissa à son tour, sa céramique brisée grinçant sous l’effort.

— Je crois que ce qui les crée n’a pas la force de les garder vivants très longtemps. Je pense que c’est pour ça qu’ils ne nous suivent jamais réellement.

Saxe l’écoutait en fermant les yeux. Dresde continua à parler. Le garçon voulut lutter, et puis il s’endormit.

Il rêva des yeux de la statue.

Dans son rêve, la chose ouvrait des pupilles pleines de vie, perdues dans ce corps de meuble, de coffre enfermé en lui-même. Elle ouvrait la bouche en voyant Saxe, une bouche d’ogre prête à manger et à déchirer, et du sable coulait de ses lèvres comme une eau, de la poussière de temps, étouffante et collant aux doigts. Des grains noirs et coupants, la teinte des mauvais souvenirs. La statue vivante poussait un long cri silencieux, tout modelé de vibrations aussi fortes que celles qui avaient fait écrouler la maison. Elle avançait vers Saxe, et elle le mordait au visage dans son odeur de fruit pourri.

C’était cela qui l’avait réveillé dans la fourche de l’arbre mort, au creux des bras de Dresde.

Saxe serra la golem contre lui à son tour. Il se rendit compte qu’il tenait toujours une partie des papiers pris sous les mousses, et les jeta devant lui, comme si leur contact était répugnant. La liasse s’ouvrit dans un bruit mouillé. Le garçon suspendit son geste, se pencha et regarda mieux.

Le papier portait les empreintes des doigts du garçon, tant il les avait serrés fort durant la course. Les feuilles étaient collées les unes aux autres, fondues, perdues dans une masse gonflée. Pourtant, certains coins, certaines pliures dépassaient. Encore lisibles ; des points précis marqués aux rouges, aux bleus de l’imprimerie. Crimée. Pantin. Télégraphe. Couronnes. Buzenval. Porte-Dorée. Montsouris. Raspail. Glacière. Jussieu. Concorde. Filles-du-Calvaire. Jasmin. Oberkampf. Des chemins qui en partaient, qui s’y croisaient ; des entrelacs raides comme des articulations de vieillard. Des cartes. Illisibles. Des paillettes de papier, des zones minuscules collées ensemble par le hasard de l’eau tombée sur la table.

Saxe regardait cela sans comprendre, bouche-bée. Jusqu’à ce qu’il saisisse : c’était comme sur le toit effondré, quand il avait vu une partie de la cité d’en haut. C’était chez lui, c’était sa cité, ses rues et ses maisons, mais vues de si haut qu’elles ne se ressemblaient pas, qu’elles ne se ressemblaient plus.

Les noms des quartiers et des places d’un endroit où plus personne ne vivait. Des noms que plus personne n’avait prononcés depuis des vies entières.

Saxe les chuchota : tous ceux qu’il pouvait lire, que le temps n’avait pas effacés.

Et puis il entendit la voix.

Elle venait d’en haut, dans les feuilles métalliques, les mensonges de feuillage. Ça rouillait, ça grouillait. Des vers dans une canette rongée.

Saxe se redressa autant qu’il le put, et Dresde fit le gros dos, exactement comme un chat qui gronde. C’était un geste totalement déplacé, étrange, et le garçon se demanda si la golem n’avait pas été plus abîmée par la chute que ce qu’il pensait. Si un des cafards rongeurs n’avait pas fait fondre un des circuits secrets qui lui permettait de penser.

La voix reprit, sans parler réellement. C’étaient les grasseyements de gorge d’un malade en train de s’éveiller. Saxe fouillait des yeux les branches au-dessus d’eux, cherchait exactement le lieu d’où venait ce son difforme.

Cela tomba devant lui.

Un oiseau mort. Un automate rouillé, au bec si usé qu’il laissait passer la lumière et semblait fait en dentelle sale.

Dresde se pencha très doucement et toucha la chose du doigt. L’oiseau poussa un cri grumeleux et tenta de sautiller ; mais son corps était trop pourri pour qu’il y parvienne. Il resta là, sur le dos, à battre de ses pattes grinçantes et maigres.

Il ouvrit le bec, et il y eut une sorte de musique, peut-être les anciens sons de son chant, imprimés dans sa carcasse oxydée. Puis une toux, quelque chose de caverneux. Et enfin :

— Vous êtes entrés chez moi.

La voix était terrible ; sortie de ce bec pas plus gros que l’ongle, pleine de limaille de fer, et pourtant elle sonnait comme un marteau sur une enclume. Ni Saxe ni Dresde ne répondirent.

— Vous avez dérangé les mousses. Vous avez vu le chien. Vous avez rompu le sort.

Cela tonnait, cela promettait l’incendie et la terreur, et Saxe recula, colla son dos contre la branche derrière lui, à s’en faire mal.

Dresde ferma le poing, prête à frapper. Elle se contenta de murmurer :

— Qui parle ? Qui se cache là, derrière la voix morte ?

Mais la chose ne sembla pas l’entendre, ou ne voulut pas lui répondre.

— Vous avez fait disparaître la magie de la viande.

Il y eut un vrombissement bas, qui fit grincer les dents de Saxe. Et une toute petite lumière glissa hors de la bouche de l’oiseau, un rai qui prit de l’ampleur. Cela faisait un cône dont la base se projeta sur une branche entre Dresde et le garçon.

Un éclat tremblotant, jaune foncé, peu lisible, dévoré de parasites. Et pourtant, la golem et le garçon virent apparaître un visage dans ce halo, comme au cinémascope. Saxe le reconnut : c’était la statue, la statue aux yeux horribles. Ça bougeait et ça parlait, et il comprit que c’était un golem, tout semblable à Dresde, et elle aussi le saisit et se précipita si vite et fort contre l’écran étrange de la branche qu’elle s’y cogna.

— Vous me voyez, dit la créature.

Il redressa le menton, et c’était plus de la défiance que de la fierté.

— Vous me voyez, répéta-t-il.

Saxe colla brutalement les mains sur sa bouche en fouillant des yeux la pièce derrière le golem ; tout y était, c’était bien celle dont ils venaient, qu’ils avaient fuie à l’arrivée des cafards. La table, la tête de chien, les mousses sales. Les étagères, les livres fondus. Mais dans un coin, un recoin qui avait échappé à Saxe et à Dresde, un homme était couché. Une momie. Jaune, la peau comme du cuir usé. Les dents sorties hors des lèvres retroussées. Mais surtout, surtout, le ventre gonflé, déchiré, ouvert par un amas de perles terribles : des centaines, poussées là, collées là. Données à manger au cadavre jusqu’à ce qu’il se fende et déverse cette cargaison immonde sur ses jambes maigres et le sol répugnant. Comme des perles dans des coquillages morts. Comme des perles coulées dans l’eau glauque des hauts fonds.

— Je suis Pue-la-Viande, dit la créature dans la lumière du bec de l’oiseau détruit. Je viens vous chercher.

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