Coeurs de Rouille

Justine Niogret · Chapitre 8 sur 20

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Coeurs de Rouille

Chapitre 6

6

 

 

Ils s’étaient enfuis.

Ils avaient sauté de l’arbre, et derrière eux ils entendaient rire l’oiseau mort. Ça caquetait et ça faisait le bruit d’un rouage tordu.

Il s’était mis à pleuvoir, des gouttes lourdes, collantes ; et puis les feuilles des arbres et les oiseaux automates cachés entre les branches se mirent à tomber eux aussi. Tout chutait lentement, comme sous l’eau. Ils n’étaient pas emportés par la pluie ; ils semblaient glisser, comme si le monde s’était penché, une étagère à peine basculée. Saxe et Dresde couraient là-dessous, sous l’eau du ciel, les mains sur la tête, autant pour se protéger des gouttes que pour ne pas toucher une des choses mortes. Ils zigzaguaient, sans oser regarder en haut, tablant sur la simple chance de passer entre ces morceaux d’une époque finie. Enfin, ils atteignirent la grille, la passèrent et se retrouvèrent dans la rue.

Ni la pluie ni les feuilles ne les y suivirent. Ils entendaient leur bruit de neige, de chute d’objets doux sur l’herbe brûlée. Le son de quelque chose qui se serait traîné sur le ventre.

Devant eux, c’était la rue dont ils venaient, celle des cafards et de la chambre au chien. Aussi, ils longèrent les grilles du parc, se pressant au mieux, incapables de parler, d’échanger sur ce qui venait de se passer.

Saxe tremblait. Le très court sommeil qu’il avait pris paraissait l’avoir fatigué davantage ; il avait la tête chaude, les yeux brûlants, les pensées lourdes et pénibles. Il revoyait les petits corps mécaniques tomber lentement, s’enfoncer dans la terre, et son cerveau donnait à cela la couleur des cauchemars. Dresde boitait, sans que le garçon sache si elle était blessée à nouveau, fatiguée, ou si simplement elle se moquait de marcher parfaitement droit.

La voix de la chose dans l’oiseau les hantait encore, et parfois l’un d’eux secouait les épaules comme un dormeur qui se noie dans un mauvais songe.

Saxe et Dresde débouchèrent sur une place. Derrière eux, le parc était sombre. Ils ne distinguaient plus la lueur sortie du bec de l’automate, ils n’entendaient rien du choc des petits corps tombant par terre. Rien que le silence, et l’immobile. Devant eux, le croisement était en étoile. Des rues autrefois flanquées de verdure, les façades des maisons maintenant grises, craquelées. On voyait encore la beauté des bâtiments anciens, les murs de pierres fortes. Des demeures sans personne, des coquilles sans vie. Des cartons ouverts sur du rien.

Saxe pointa le menton vers l’une des maisons, et Dresde hocha la tête sans même regarder particulièrement. Ils étaient aussi épuisés l’un que l’autre ; ils se dirigèrent vers le jardinet, passèrent les pierres plates du chemin et poussèrent la porte.

Le garçon s’était attendu à sentir le parfum du temps, un mélange de renfermé et de tissus cuits, d’obscurité et de racines blanches poussées dans la cave. Mais la maison portait une simple odeur neutre, rien de repoussant ni de glacé. Simplement le parfum du bois dont on ne s’occupe plus, des rideaux jamais nettoyés, et l’acide des boîtes de conserve doucement rongées par la rouille.

L’intérieur de la maison était d’un calme de mausolée : pas un son de souris effrayée, pas un craquement de poutre. Une demeure somnolant, attendant le retour d’une vie de chair.

Saxe regarda au sol et vit une mosaïque. À la même place que celle de l’étage supérieur, celle que le tremblement de terre lui avait enfoncée dans la bouche. Ici, ce n’était pas un dessin de feuilles et de mer, mais un oiseau gigantesque, maigre jusqu’à la maladie, étendu et fier ; les pattes posées sur le pas de la porte comme sur une branche, et étendant sa longue silhouette rouge et ocre jusqu’à la frange de la cuisine. Son œil, de profil, regardait le visiteur et semblait en savoir trop sur lui. Une méfiance et un amusement blasé. Voilà ce que vit Saxe dans le regard poussiéreux de l’oiseau-lyre.

Ils n’eurent pas la force de monter trouver la chambre ; ils restèrent au rez-de-chaussée, dans le salon, et se laissèrent glisser sur un canapé velu de poussière. Saxe n’eut pas le temps de comprendre autre chose ; il ferma les paupières et s’endormit aussitôt.

Il rêva à moitié.

Il lui semblait que Dresde restait debout à côté de lui, dans un rai de lumière tombé d’une déchirure du rideau, flottant sur sa joue salie, le reste de son corps dans l’obscurité. Son œil de bronze tournait sans aucun accroc, mécanisme gracieux et liquide dans un corps presque cassé et fissuré.

— Nous n’avions pas le droit de prendre la position que nous voulions, disait-elle. Il fallait se coucher, s’étendre. Nous avions des chambres qui ne servaient à rien. Des lits, des couvertures. Lorsque les maîtres soufflaient les lampes, tournaient la virole des becs de gaz, c’était l’heure, c’était la nuit. Nous montions tout en haut des maisons, sous le toit. Il y faisait froid. Sauf en été, le soleil qui tapait sur les ardoises, qui chauffait toute la pièce comme un moule rempli de plomb fondu. Ce n’étaient pas des pièces pour les humains. Elles étaient à part, ne participaient pas à la vie de la famille, de la maison. Des fours, des glacières. Des petits enfers en forme de pièces.

« Elles semblaient en être, mais ce n’était que de la peau ; la chair, dedans, était pourrie, et ils nous laissaient nous y embourber. Ils devaient dormir, nos humains, et ils ne pouvaient pas le faire alors que nos silhouettes marchaient sans bruit dans leurs salons. Nous leur faisions peur, à rester éveillés dans leurs maisons endormies. Alors ils nous ont inventé un sommeil. Ils nous ont inventé des rêves. Ils ne voulaient pas descendre pendant la nuit et trouver nos yeux ouverts dans leurs couloirs. Croiser nos regards jamais éteints. Ils nous ont ordonné de mentir, de faire semblant de dormir dans nos lits sans sommier, nos couvertures qui ne nous réchauffaient pas. Ils nous supportaient, en faux humains, aussi faibles qu’eux, aussi soumis à la nuit et à la fatigue. Nous restions immobiles sur ces bois de lits, ces matelas maigres, et nous regardions passer les étoiles dans nos fenêtres minuscules. Attendant le matin.

« Même mon maître supportait mal de me voir à la lueur de sa bougie. Il me demandait d’aller me coucher, comme si ma veille était crime, et angoisse. Inventer des automates et leur apprendre le mensonge. Leur donner l’insomnie des machines et les forcer à fermer leurs paupières.

Saxe n’en entendit pas plus. Il baignait dans un sommeil profond, et parfois croisait la bulle du long monologue de Dresde. Il ne savait pas si elle lui parlait, ou si elle confiait ses mots à la maison. À l’oiseau-lyre. Saxe sut aussi que le jour tournait, puisque sa joue se réchauffait sous le soleil passé par le trou du rideau. Il tombait sur sa peau, sous l’œil, là où la chair est fine et bleuâtre.

— Un jour, entendit-il dire Dresde, il m’a montré son crocodile. C’était un des premiers automates qu’il avait faits. Il en était désolé. Du moins c’est ce qu’il me disait. Mais il était fier, aussi, une fierté tordue et mauvaise, et je savais ceci de lui : qu’il pouvait être cruel, heureux de son pouvoir. Le crocodile vivait dans une partie reculée du grenier. Ma chambre était aussi sous les toits. Mon maître y avait fait construire tant et tant de petites pièces. Une pour chaque golem. Certaines étaient fermées, certaines n’avaient même pas de porte. Comme ces vitrines à papillons, sauf qu’en guise de verre c’étaient des planches qui nous entouraient. Des vitrines aveugles, parce que personne ne voulait nous voir. Lui-même ne voulait pas nous voir. Nous étions des secrets mal gardés, une collection de monstres retirés du monde. Je sais que j’étais la moins pire, celle qu’on peut montrer. Parce que les gens avaient mes sœurs et mes frères, parce qu’ils étaient habitués. Mais les autres… les différents, ceux qui n’étaient pas dans les vitrines…

« Ils étaient dans le grenier de mon maître. Dedans, ça bougeait. Je l’entendais, la nuit, pendant que je ne dormais pas. Pendant que j’avais les yeux ouverts et que j’écoutais en essayant de les comprendre. Mais ils ne parlaient pas. Ils geignaient. Ils disaient leur douleur. Quand j’ai vu le crocodile, j’ai compris comment et pourquoi.

« Mon maître était venu me chercher la nuit. Il ne venait jamais dans ma chambre. Sauf cette fois-ci. Je crois que l’endroit le repoussait. Il savait que c’était une cage. Il m’a fait lever, il m’a fait sortir dans le couloir. Il a pris une clef, une longue clef brune et rouillée qui a taché ses doigts. Il a tourné le verrou, poussé la porte.

« Et dedans, le crocodile. Il était tout en écailles de bronze verdi. Elles étaient toutes tordues ; sous l’effet de son poids quand il se frottait aux murs, ou bien mon maître n’avait pas su les faire assez droites lorsqu’il les avait montées. Elles grinçaient, et là où elles se touchaient, sur leur surface vert-de-gris, elles raclaient des copeaux couleur d’or. Le crocodile n’avait pas de perle. Ou plutôt si, mais elle était tellement différente… mon maître avait trouvé des rejets, comme il me disait. Des perles incomplètes, tordues ; grotesques, ventrues, minuscules. Il en avait gardé de quoi remplir une paume de main, peut-être deux. Et sur chaque écaille de la créature, il avait fixé une perle malformée. La bête était terrible, et son ventre était si bas qu’il grinçait sur le plancher dur. Elle suintait de rage, de volonté, de force. Elle aurait pu tout détruire pour se sauver. Elle aurait pu manger mon maître. Me manger, moi. Mais toute cette puissance, tout cela était éclaté par chaque perle qui lui donnait un millier de pensées, d’envies, de propositions. Il réfléchissait comme les abeilles voient, par tant et tant de trous dans ce qui lui tenait lieu de cervelle, qu’il en était fou. Une machine-crocodile dont chaque mouvement était douleur et opposition. Et pourtant il était magnifique.

Saxe entendit tout cela dans un sommeil si lourd qu’il ne fermait pas totalement les yeux. Une sorte de malaise, d’épuisement profond, qui le berçait avec un poids terrible. Il se demanda s’il était en train de mourir.

Et puis il s’endormit, réellement, et il se trouva coupé de toute voix, toute chaleur sur sa joue. Il dormit, totalement.

Saxe ouvrit lentement les yeux. Le salon était un clair-obscur magnifique. Les rideaux tuaient la lumière brute, et seul le rai dans la déchirure donnait la pleine saveur de la pénombre.

Le garçon respira doucement, savoura l’air tiède qui entrait dans son corps. Il le goûta. Il avait une saveur de tranquillité.

Saxe avait la sensation de se réveiller d’une sieste d’été, un de ces sommeils d’après-midi, lorsque tout est chaud et qu’une fenêtre s’ouvre sur un volet fermé.

Il leva les yeux et vit Dresde debout, l’épaule appuyée contre le mur. La golem lui tournait le dos. Elle entendit peut-être que sa respiration avait changé, puisqu’elle se tourna vers lui et lui dit :

— Nous devrions monter. Regarder si nous trouvons quelque chose d’utile. Il faudra bientôt repartir. Peut-être qu’il nous suit.

Saxe hocha la tête, et les cheveux courts, sur sa nuque, étaient aussi empoissés que s’il avait de la fièvre.

L’escalier craquait sous leurs pas. Depuis l’entrée, l’oiseau-lyre les avait suivis des yeux, trompe-l’œil de la mosaïque qui avait angoissé Saxe. Tout cela était trop proche de l’oiseau hanté, de la lumière de cinémascope montrant le golem, la chose. Comment s’était-il appelé ? « Pue-la-Viande ». L’enfant redoutait de le voir à nouveau apparaître dans le regard du volatile du couloir.

Mais rien. L’oiseau les avait regardés passer avec ses yeux de verre noir, un peu carrés à cause des pièces anguleuses de sa mosaïque. Il les avait suivis jusqu’aux premières marches, et puis, enfin, un angle avait suffi pour briser l’effet. Ne restait qu’un animal trop long, dans un vestibule mort. Saxe voyait même les traces de ses propres pieds dans la poussière recouvrant le plumage de la bête.

Le premier étage ne leur montra rien de notable. Une chambre rose, grande, une penderie dans un placard gigantesque. Une seconde pièce, plus petite, bureau ou buanderie. Une salle de bains, carrelée de bleu foncé, de rose, encore. Des fenêtres étroites donnant sur une cour intérieure, nue de toute plante ou décoration. Et l’escalier, continuant son colimaçon vers le grenier.

Saxe et Dresde s’y engagèrent, et se trouvèrent sur un palier bas. Ils ne tenaient pas debout et durent se courber pour passer, accéder aux trois marches donnant sur la dernière pièce de la maison.

Ils ouvrirent la porte, et comprirent.

— C’est une maison d’artiste.

Saxe hocha la tête. C’était bien comme le quartier dans lequel il s’était sauvé, où il avait rencontré la golem. Le même plan. La même construction. Seule la mosaïque de l’entrée était différente. Les humains avaient bâti le nouveau quartier des créateurs au-dessus de l’ancien.

Ils le surent parce qu’au milieu de la pièce se trouvait une golem morte.

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