Coins de Paris
Avant-Propos
Paris! Que de visions évoque ce mot magique: le Paris historique, avec ses palais, ses églises, ses monuments, ses rues et ses places publiques; le Paris littéraire et son admirable défilé d’écrivains, de poètes, de penseurs, de dramaturges, de philosophes et d’humoristes: le Paris mondain, ses fêtes, ses réceptions, ses modes, ses élégances et son snobisme; le Paris des politiciens, le Paris des journalistes, le Paris religieux, le Paris policier, le Paris bohème, le Paris industriel. Combien d’autres encore!
Tant de passions, tant d’événements, tant d’intérêts s’y heurtent, s’y enchevêtrent, s’y renouvellent, qu’une étude sur cette ville admirable et si complexe n’est pas plutôt achevée qu’il convient presque de l’écrire à nouveau: la vérité de la veille n’étant plus celle du lendemain, le document exact hier se trouvant infirmé ce matin.
Notre ambition est plus modeste et notre titre est un programme: Coins de Paris.
Négligeant de parti pris le trop connu, le trop décrit, n’ayant surtout ni le désir, ni la prétention de refaire un «Guide de l’Étranger dans Paris», ne recherchant que le rare, sinon l’inédit, nous voudrions simplement donner à ceux qui, comme nous, adorent notre vieille Cité, un peu de la joie que nous avons chaque jour à «flâner» dans cette incomparable Ville. Notre but serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste du précieux Paris d’autrefois, la série des documents peints, dessinés ou gravés que renferme le Musée Carnavalet.
La maison qu’aima tant Madame de Sévigné est, en effet, devenue le musée des Collections Historiques de Paris.
[Illustration: LE MUSÉE CARNAVALET.
Karl Fichot.]
C’est un coin délicieux où palpite encore un peu de l’âme ancienne de la grande Ville! Nos prédécesseurs et nous-même nous sommes efforcés de réunir les documents de tout ordre qui retracent la vie de Paris. Chartes, plans, gravures, tableaux, autographes, placards jaunis et pierres commémoratives; enseignes de fer forgé qui guidaient aux cabarets les buveurs du XVIe siècle; costumes de soies changeantes que portaient les jolies Parisiennes de Louis XV; bonnets rouges de la Terreur; ceintures dont se paraient les jeunes filles autour du char funèbre de Voltaire; souliers aux bouffettes tricolores qui foulèrent le sol du Champ-de-Mars lors de la Fête de la Fédération; cravate légère de tulle noir que portait Marie-Antoinette, allant poser pour son portrait chez Dumont, le miniaturiste; pique de citoyenne ou sabre d’honneur; pierre commémorative de la Bastille; bonnets de grisettes 1830 ou cothurnes de Merveilleuses; ordre de comparution de la «veuve Capet» devant le Tribunal Révolutionnaire; affiche du spectacle des grands danseurs du Roy et convocations aux séances de la Convention: les grandes époques de la Royauté, les glorieuses journées de la Révolution, les tragédies de la Terreur; les proclamations de l’Empire, les bulletins de victoires, les messes de Requiem, les joies, les douleurs, la vie enfin du peuple le plus impressionnable, le plus nerveux, le plus enthousiaste et le plus artiste qui ait jamais existé,—tout se trouve à Carnavalet, et le même carton rassemblant avec un effrayant éclectisme la succession foudroyante des événements qui se sont passés au même endroit nous montre, pour une période d’à peine vingt années et dans les mêmes Tuileries, par exemple: l’arrivée de Louis XVI, la prise du château le 10 août, l’exécution du Roi et celle de la Reine, la fête de l’Être suprême, Thermidor, Prairial et l’invasion de la Convention, les sections foudroyées à Saint-Roch par Bonaparte, les revues du Carrousel, l’apothéose du Roi de Rome, le départ de l’Empereur, l’arrivée de Louis XVIII, sa fuite, le retour de Napoléon, la rentrée de Louis XVIII, etc.
Voilà, j’imagine, une sérieuse leçon d’histoire… et de philosophie.
Notre but, je le répète, serait donc simplement de continuer dans quelques promenades, que nous nous efforcerons de rendre aussi attrayantes que possible, la recherche de documents qui disparaissent, hélas! un peu tous les jours.
Nous diviserons Paris en trois grandes sections: la Cité et l’Ile Saint-Louis, la Rive gauche, la Rive droite.
Après le document écrit ou dessiné, le document vivant, ou tout au moins ce qu’il en survit.
Ce volume «Coins de Paris» est en grande partie la réédition d’un ouvrage «_Croquis du Vieux-Paris_» tiré à très petit nombre et publié en 1904 avec autant de luxe que de goût à la Librairie Conard.
Depuis, non seulement ce volume fut revu et considérablement augmenté, mais encore toute une illustration nouvelle fut choisie. Un artiste de grand talent, M. Tony Beltrand, mort hélas trop tôt, avait orné les «_Croquis du Vieux-Paris_» d’admirables compositions dont il avait été, de plus, l’habile graveur. Nous avons dû remplacer cette illustration par une série de reproductions de tableaux, de dessins, d’eaux-fortes, de lithographies empruntées à des collections particulières, à des Musées, à des Bibliothèques,—et c’est, pour nous, un devoir très doux que de dire publiquement l’infinie bonne grâce avec laquelle on a bien voulu nous venir en aide. Qu’il soit permis à notre profonde reconnaissance de citer les noms de MM. Sardou, Claretie, Detaille, Lavedan, Lenôtre, Bouchot, H. Martin, Funck-Brentano, A. Maignan, Massenet, Pigoreau, Ch. Drouet, de Rochegude, Beaurepaire, Ch. Sellier, L.-P. Aubey, le Dr Bach, J. Robiquet, nos maîtres ou nos amis, qui nous ont prêté le plus précieux concours. D’ailleurs, quand il s’agit de Paris, toutes les portes s’ouvrent et tous les cœurs battent.
Notre tâche fut facile; si nous n’avons pas su mieux la remplir, la faute en est à nous seul; il convient donc de terminer cet avant-propos par la vieille formule… plus que jamais de circonstance: «Excusez les fautes de l’auteur».
[Illustration: LE PONT-ROYAL, LES TUILERIES ET LE LOUVRE (XVIIIe SIÈCLE).
(Vue prise du Pont-Neuf.)
Noël, pinxit.]
Coins de Paris
LA CITÉ
Paris est né dans cette île de la Seine qui a la forme d’un berceau et dont Sauval parle de si pittoresque façon: «L’île de la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l’eau, au milieu de la Seine.»
Cette particularité a certainement frappé les héraldistes de tout temps, et c’est de là que nous vient la nef qui blasonne le vieil écusson de Paris.
La Cité s’offre donc avec sa proue au couchant et sa poupe au levant.
La poupe, c’est Notre-Dame, et la proue reliée aux deux rives par deux cordages de pierres, c’est le vieux Pont-Neuf, élevé sur cette pointe extrême qui fut autrefois l’îlot du Passeur-aux-Vaches, ou, le 11 mars 1314, furent brûlés Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, et Guy, prieur de Normandie; le Pont-Neuf, dont Henri III, le 31 mai 1578, posa la pierre de dédicace,—décorée des armes du Roi, de la Reine Mère et de la Ville de Paris.—Lorsque la première pile émergea de l’eau, du côté du quai des Augustins, le roi s’y rendit du Louvre dans une magnifique barque, accompagné de la Reine Mère Catherine de Médicis, et de la Reine Louise de Vaudémont, sa femme. Henri III avait l’air lugubre; le matin même il avait enterré, à l’église Saint-Paul, Quélus, le plus cher de ses favoris, mort des blessures reçues quelques semaines auparavant, lors du fameux duel des Mignons.
Les Parisiens, irrévérencieux, n’hésitaient pas à déclarer que, par respect pour la tristesse Royale, le nouveau pont devrait s’appeler «le Pont des Pleurs»,—mais cette opinion ne dura pas!—et, dès que Henri IV l’eût inauguré, en juin 1603, «encore mal asseuré» et inachevé, le Pont-Neuf devint l’endroit le plus gai de Paris: Mondor y vend son baume et Tabarin y débite ses sornettes, le singe de Brioché y récrée les passants; on y fredonne les mazarinades, les duellistes y dégainent et les bandes de Cartouche et de Mandrin y détroussent galamment les passants. Sur ce joyeux Pont-Neuf tout Paris se promène, s’amuse, se donne rendez-vous; Loret y va faire sa cueillette d’informations pour la Gazette rimée:
Si j’eusse été cette semaine Visiter la Samaritaine, J’eusse appris parmi les badauds Tout ce qui se passe…
[Illustration: VUE DU PONT-NEUF, PRISE D’UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA COLONNADE DU LOUVRE.
Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.]
[Illustration: LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF]
Dès le XVIIe siècle, on assure qu’il est impossible de traverser les douze arches de ce pont si populaire sans croiser un moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c’est le passage officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et c’est également le Pont-Neuf qu’envahissent en hurlant les émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, les Présidents suspectés de rendre plus de services que d’arrêts; c’est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui mènent carrosses à s’arrêter et à saluer bien bas l’effigie du bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les quatre figures d’esclaves qu’y fit placer Richelieu, se dresse au milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792, les enrôlements volontaires, où retentira le canon d’alarme aux heures tragiques de la Révolution! Toute l’histoire de Paris est mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde entier, le chef-d’œuvre d’Androuet du Cerceau et de Germain Pilon; le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.
C’est donc par la Cité qu’il convient de commencer nos promenades: nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce; on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts, derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui formaient cette antique défense provenaient des arènes construites par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à arrêter l’invasion normande; le mur de Périclès à l’Acropole ne renferme-t-il pas des fragments brisés d’antiques statues de marbre!…
Mais la gloire de la Cité: c’est Notre-Dame! Suivons la tortueuse et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mme de la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l’escalier branlant de la Tour Dagobert, vieux et précieux débris des constructions canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris: quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite plate-forme, d’où nous découvrirons un admirable spectacle[1]:
[Note 1: Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l’an passé…
G. C. (1909).]
[Illustration: ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE LA CITÉ EN 1864-1865.
Photographie Richebourg, 29, quai de l’Horloge.]
Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de pierre, d’une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur l’horizon. Sous tous les caprices de l’heure ou de la lumière; que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d’or en fusion, ou que l’orage l’enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son incomparable splendeur. L’élégante flèche qui la termine se découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d’un éblouissement de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers, de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et finissent par se confondre à l’horizon dans une note imprécise; les bêtes d’Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes et narquoises sur ce grand Paris qui s’agite fiévreusement au-dessous d’elles! C’est un des plus nobles aspects de la Ville que viennent de refléter nos yeux enchantés.
De l’autre côté, c’est la Seine, traînée d’argent que sillonnent les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan, Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de ces églises de province, où l’âme se sent, dans la pénombre des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de l’infini, à l’ombre des vitraux obscurcis par la poussière des siècles et la fumée des encens.
Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l’Hôtel-Dieu, on rencontrait autrefois, un peu avant d’arriver au Palais de Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes: la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre, la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens. D’humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame: Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où fut déposé d’Alembert.—L’Hôtel-Dieu s’ouvrait à droite de la cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement, le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent être les repoussoirs naturels de cette gloire française: Notre-Dame-de-Paris.
[Illustration: VUE DE NOTRE-DAME.
J.-C. Nattes, del]
Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a verdies, s’ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants où passe parfois la cornette blanche d’une sœur de charité; un vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV, dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette humble et provinciale maison, d’un aspect quasi monastique, qui se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l’Hôtel de Ville et de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd’hui tout le chevet de Notre-Dame, et l’antique «Motte-aux-Papelards», rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de regrettables—mais nécessaires—restaurations ont arrachés de la cathédrale.
Rue de la Colombe passait l’enceinte gallo-romaine de la Cité, près de la maison qu’habita Fulbert, l’oncle aux féroces arguments de l’infortunée Héloïse, l’amie d’Abélard. Rue des Ursins on retrouve encore, au nº 19, les restes d’une chapelle du XIIe siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on. Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements: porteurs d’eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots, maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement la messe aux fidèles que n’effrayèrent jamais ni la guillotine, ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d’ordres des Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C’était le temps où l’évêque d’Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis qu’habitait le terrible conventionnel Babœuf!
[Illustration: LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAME
Eau-forte de Meryon.]
Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus—(«Il les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)—l’abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, n’avait-il pas organisé dans les prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands d’habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque sur le chemin de l’échafaud, les malheureux que l’on menait au supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l’absolution in extremis.
[Illustration: ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE.
Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)]
Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s’élevaient autrefois l’Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche, dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d’effroi, en suivant de l’œil les énormes rats qui y logeaient et y déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées.
Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police, dont les jardins s’avançaient presque jusqu’au bord de l’eau. A la hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de 1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement s’intitulait le «quenotier du peuple». C’est aujourd’hui un des coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s’y livrer à leur impassible sacerdoce.
Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois, on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de Justice (1909).
Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là, devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4 heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous l’œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des victimes qui «allaient là-bas».
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN FACE LE PALAIS DE JUSTICE.]
C’est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre 1793, partit pour l’échafaud, les cheveux coupés et les mains liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s’était écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait l’angle du quai de l’Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à quelques mètres de la Conciergerie!
Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait à l’échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l’autre rive de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la masse imposante du Panthéon français, c’était le nom nouveau de l’église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser et de vouer au culte de nos gloires nationales…..
La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple guichet, au fond de l’étroite et sinistre petite cour aux pavés verdis par l’humidité, qui s’étend à droite du grand escalier du Palais de Justice.
Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d’Hébert, le vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l’abbesse de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus misérables franchirent ce seuil sinistre.
Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet escalier, devant les charrettes.
Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant l’injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait l’arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des malheureux qu’on lui livrait.
Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes placées le long du mur supportaient les hardes laissées par les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre de l’arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les longues heures qui séparaient la condamnation de l’exécution; si bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents, tâchaient d’obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles des êtres chers que renfermait la sinistre prison.
[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.
Eau-forte de Toussaint.]
«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires, deux hommes attendaient l’arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n’étaient pas altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés et s’essayaient en des attitudes fermes et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu’ils y avaient passé la nuit, qu’ils avaient déjà subi ce long supplice.
«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu’ils avaient pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu’ils avaient négligé d’éteindre repoussaient le jour pour n’éclairer cette scène que d’une lueur funèbre.»
Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui parurent dès la chute de Robespierre, ce qu’était l’existence des prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours. On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser d’adieu, les dernières tendresses.
Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée, grinçante comme autrefois, et il est facile d’évoquer les fantômes qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte Corday l’ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares femmes qui aient tremblé devant la mort—«Encore une minute, monsieur le Bourreau»—s’y est cramponnée!
Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé «la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur exécution, les seuls vestiges de l’ancienne prison; plus loin, un gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre parcours des condamnés, et ferme l’ancienne entrée du greffe de la Conciergerie.
Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée; arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les trente-cinq derniers jours qu’elle avait à vivre, fut enfermée Marie-Antoinette.
La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien des choses, a commencé par ce triste lieu. D’abominables verrières colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la Reine, à qui l’humidité de la prison et le manque de soins avaient abîmé la vue, allait quêter un peu d’air et de jour.
[Illustration: DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE.
Meunier, pinxit.]
Le carrelage seul subsiste de cette pièce de trois mètres sur cinq, qu’un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient en permanence deux gendarmes geôliers; c’est là qu’agonisa lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée d’inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et dont la dernière dame d’atours fut l’humble servante Rosalie Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur de la compromettre ou de l’affliger», lui jeta sur les épaules un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour l’échafaud.
Contraste saisissant: ce cachot lugubre n’est séparé que par une mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la fête de l’Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme un hideux paquet.
Sinistre, muet, ne donnant d’autre signe de vie que les soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances, impassible devant les insultes des lâches qui l’acclamaient la veille, l’Incorruptible y attendit qu’on vînt le prendre pour l’attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les huées de tout un peuple, le traîna jusqu’à l’échafaud.
Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier en pas de vis, se tenait l’audience publique du terrible Tribunal révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands drames se jouèrent.
Seul tableau de Boilly—_Le Triomphe de Marat_—figurant au musée de Lille, nous montre l’entrée du Tribunal Révolutionnaire.
«L’Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle d’aboyeurs et de fidèles!
Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d’un bas-relief représentant la Loi, s’ouvre une sorte d’avant-corps en planches, avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»—C’est là!
La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland s’appelait salle de la Liberté. Dans l’autre salle, dite salle de l’Égalité, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann, Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de l’Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées ouvertes jusqu’à la foule anxieuse massée de l’autre côté de la Seine.
[Illustration: LE TRIOMPHE DE MARAT.
Fragment d’un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)]
Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne subsiste aujourd’hui!
Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres fusains s’étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a vu tant d’illustres agonies! Immane nefas, répétait Paul-Louis Courier.
Derrière le Palais de Justice s’élevait autrefois la délicieuse place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques de la Jeunesse», composées d’œuvres d’artistes n’appartenant pas aux Académies officielles.—Le Musée Carnavalet possède un bien amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai 1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque de l’Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet, «lorsqu’il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence—dans la matinée—de soumettre leurs ouvrages au public; s’il pleuvait—et c’était le cas en 1783—la fête était remise au jeudi suivant: les tableaux étaient exposés dans l’angle nord de la place, sur des tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la façade de leurs boutiques, et l’exposition se prolongeait jusque sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l’apport de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728, Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d’œuvre, la Raie et le Buffet, qui sont aujourd’hui deux des gloires de l’École française au Musée du Louvre.
Jusqu’à la Révolution, cette petite manifestation artistique passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place Dauphine, les façades roses des deux maisons d’angle et le vieux Pont-Neuf—décor exquis, pittoresque et charmeur—encombrés d’amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d’artistes, d’aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés, babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai, devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la place Dauphine!»
[Illustration: PLACE DAUPHINE EN 1780.
Dessin de Duché de Vancy. «L’Exposition de la Jeunesse». (Musée Carnavalet.)]
[Illustration]
L’ILE SAINT-LOUIS
L’Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la Cité. C’est une manière de province dans Paris. Les rues y sont silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs, pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier.
La flèche ajourée de l’église Saint-Louis-en-l’Ile met sa note élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d’Orléans et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue Saint-Louis, se dresse l’admirable hôtel Lambert, ce chef-d’œuvre de l’architecte Le Vau, que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses.
C’était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l’hôtel Lambert rayonnait sur Paris ébloui.
Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d’œuvre de Le Sueur furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l’œuvre de ce grand peintre il ne reste guère à l’hôtel Lambert qu’une grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux répartis çà et là.
Enfin—déchéance suprême—l’hôtel fut occupé par des fournisseurs de lits militaires: les fines sculptures, les peintures somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël, des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de femmes se mirent à coudre des toiles grossières.
Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la sauva de la ruine.
[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME.
Meryon.]
En aval de l’hôtel Lambert, s’élève le pont Marie, au pied duquel atterrissait le fameux coche d’eau d’où descendit pour la première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds sur l’horizon de l’immense Ville: c’était Bonaparte, élève de l’école de Brienne, qui venait continuer ses études à l’École militaire, et la première vision que le futur César eut de ce grand Paris qui devait l’acclamer, fut le chevet de Notre-Dame, la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s’y déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!
On rencontre enfin, quai d’Anjou, un des plus beaux hôtels de l’ancien Paris, l’hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du Conseil municipal sauva de la destruction, l’hôtel Lauzun avec ses incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé, et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2].
[Note 2: Ce beau projet n’a pu être réalisé. La ville de Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l’hôtel au baron Pichon, fils du collectionneur célèbre.]
Dans ce vieux quartier de l’île Saint-Louis, au confluent des deux bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier, y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint ses séances à l’hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond de sa niche, à l’angle de la rue Le-Regrattier,—jadis rue de la Femme-sans-Tête,—a vu défiler toute la Pléiade romantique, continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les amoureux du Paris d’autrefois.
C’est enfin du quai Bourbon qu’il faut se donner la joie de contempler l’un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de soleil sur Paris.
La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et superbe silhouette sur l’or empourpré du ciel en feu. Toute la ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle, les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les campaniles de l’Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d’histoire, s’illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine charrie de l’or en fusion.
C’est une sublime apparition.
[Illustration: ILE SAINT-LOUIS.
Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.]
[Illustration: Construction du Panthéon. (Fragment d’une aquarelle de Saint-Aubin.)
Musée Carnavalet.]