Coins de Paris
La Rive Gauche
Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs. C’est là que l’occupation romaine a laissé les traces les plus profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et l’initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses, servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues, entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou du XVe siècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, près du Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel, mais la gloire de la rive gauche, c’était surtout l’Université et la Sorbonne.
Il en reste peu de choses aujourd’hui, de ces vieux murs, mais, il y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore beaucoup du pittoresque de jadis.
Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons du XVIIe siècle, et surtout—terrible souvenir—la porte aux lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien triste aussi, j’en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres d’arrêts, perchées sous les toits, où l’on gelait si fort en hiver, et où l’on étouffait si bien en été, ces arrêts où la tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit—qui nous rendait rêveurs—fait par les étudiants tapageurs.
[Illustration: COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND.
H. Saffray, sculp.]
Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions pâles, fiévreux, anxieux, l’apparition de la petite affiche blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l’on mourait de peur à l’idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme on bénissait les dieux d’avoir pour examinateur l’indulgent et spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n’a pas vieilli.
[Illustration: COUR INTÉRIEURE DE L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
Eau-forte de Martial.]
A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante, si grouillante avec ses vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels, ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté.
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Tout proche, voici la rue Clovis, où s’élevait autrefois l’abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore et fait regretter le reste; la rue Clovis où l’on retrouve décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses, un gros pan de mur d’aspect sauvage, un reste de l’enceinte de Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes s’entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L’église Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres de la rue Clovis. D’illustres morts y furent inhumés: Pascal, Racine, Boileau. Un crime s’y commit:
Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des chapelles latérales de l’église, des cris affreux retentirent. «On vient d’assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné par des agents qui venaient de l’arrêter. Il se nommait Verger; la juridiction épiscopale lui avait interdit d’exercer plus longtemps son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque de Paris!
[Illustration: RUE CLOVIS EN 1867.
Dessin de A. Maignan.]
C’est aux premiers jours de janvier qu’il faut venir voir cette charmante église:
Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le porche.—Toute une librairie liturgique se débite sous des parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands d’oranges,—Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints, Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des médailles, des scapulaires—malheureusement ces objets valent plus par le sentiment qui s’y rattache que par leur valeur artistique.—Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des plus jolis décors de la grande Ville.
Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à deux pas du collège des Écossais,—actuellement «Institution Chevallier»,—converti, comme la plupart des maisons d’éducation, en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent l’y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue Couthon, enfermé au Port-Libre (l’ancien couvent de Port-Royal). L’on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que faisait mouvoir fiévreusement, à l’aide de manivelles, l’impotent Couthon, se rendant à l’Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les clameurs, l’appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des trombes d’eau, en plein orage,—cet orage qui, dispersant les bandes Robespierristes campées autour de l’Hôtel de Ville, permit aux troupes de la Convention d’envahir sans résistance la Maison Commune.
Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas d’ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu’au parapet du quai, «il faisait le mort». «—Jetons-le à l’eau, hurlèrent des voix féroces.—Pardon, citoyens, murmura Couthon, mais je vis encore». Alors on le réserva pour l’échafaud.
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Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l’abside de l’église et qui renferme d’admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés», vitrail à trois compartiments, un chef-d’œuvre, qui décore la chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l’armature et le treillage en fer».
C’est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s’enfoncer dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie, et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du peuple et de l’armée, un comédien du théâtre de l’Odéon, Éric Besnard, replaçait l’inscription Aux grands hommes la Patrie reconnaissante sur le beau temple édifié par Soufflot, que la Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.
Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à la suite d’un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les jardins dépendant de l’antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut construit à l’aide d’une partie des fonds provenant des trois loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.
Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit ses travaux en 1755; vers 1764, l’édifice commence à se dessiner, et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses constructions qui modifient l’antique silhouette de leur cité. Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent; une folle terreur succède à l’émerveillement: «Le monument va s’écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de la Sorbonne».—On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire; mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son œuvre.
En 1791, l’Assemblée constituante voue au «Culte des Grands Hommes» l’église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l’époque.
[Illustration: Saint-Aubin, del.
LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.]
Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon—c’était le nom nouveau de l’église désaffectée—qu’un court séjour, car le 27 novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après avoir étudié les pièces trouvées dans l’armoire de fer, pièces qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte de Mirabeau», la Convention, «considérant qu’il n’y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça Mirabeau,—pas pour longtemps, toutefois,—car, quelques mois plus tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal, escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l’antique par les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en costumes de scène. Les filles et la veuve de l’infortuné Calas marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout prévu, sauf le temps. Un affreux orage s’abattit sur le cortège: Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la Politique, des Arts et de l’Agriculture, trempés jusqu’aux os, crottés et lamentables, durent s’empiler dans des fiacres ou s’abriter sous des parapluies.
C’est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au Panthéon!
[Illustration: PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.
Meunier, fecit. Musée Carnavalet.]
J.-J. Rousseau l’y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; son corps ramené d’Ermenonville, sous un berceau d’arbustes en fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et «l’homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu’il avait lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec les mânes d’obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement voué l’édifice au culte des grands hommes, c’est là que par une journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut amené, dans l’humble corbillard des pauvres, aux acclamations d’un peuple immense, après avoir passé une nuit d’apothéose sous l’Arc de Triomphe qu’il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin, le Président Carnot, La Tour-d’Auvergne, Émile Zola, y furent inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole. Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d’art, évoqué, sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux cavaliers de la République et de l’Empire tendant vers l’image rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur indomptable héroïsme.
Autour du Panthéon c’était, et c’est encore, un dédale de petites rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.
La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé, avec ses maisons dont les murs branlants s’étayent les uns contre les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés; et puis, par-ci par-là, les restes d’une splendeur disparue, l’entrée de deux importants collèges, mués aujourd’hui en repaires de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent; et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons noires, d’hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et fine de Notre-Dame qui se profile à l’horizon sur le ciel clair.
Ce fut à l’angle de cette rue des Carmes et de la rue des Sept-Voies, non loin de l’église Sainte-Geneviève, que Georges Cadoudal sauta—à sept heures du soir, le 9 mars 1804—dans le cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé, toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur lui, à l’angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de l’Observance. Il en tue un d’un coup de pistolet au front et blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez le commissaire de police. Son calme, la dignité, l’esprit de ses réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d’avoir tué un agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu’il eut reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque gravée sur la lame n’était pas le contrôle anglais. «Je l’ignore, répondit-il, mais je puis assurer que je ne l’ai pas fait contrôler en France!»
[Illustration: Maréchal, del. LE LUXEMBOURG VERS 1790. Bibliothèque Nationale.]
Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg, où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d’Orléans bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement, avec M. d’Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg dont la cour servit de préau aux prisonniers qu’y entassa la Terreur, le Luxembourg d’où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible, le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David, après Thermidor, peignait, de son cachot, l’allée ombreuse où il pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants, des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et aussi de l’Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et de douleur, de rires et de sang. C’est que chaque rue, chaque carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre cortège ou célébrer quelque fête de victoire.
Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou d’artistes ont su placer des fleurs ou des cages d’oiseaux, et il n’est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve, des giroflées et des chansons.
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[Illustration: BILLET D’ENTRÉE A L’ASSEMBLÉE NATIONALE.
Collection du Musée Carnavalet.]
La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l’angle de la rue d’Assas, et le décor est resté intact qui servit à l’horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore, au pied de l’escalier, le carrelage de la petite pièce où entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre; le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique, ou que l’on «tirait» dans le grand jardin; et l’on peut lire, au premier étage, sur le mur qui porte l’empreinte rouge des sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours, anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin de comparution au Tribunal: Mesdames d’Aiguillon, Terezia Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque, Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d’espions, rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où était enfermée la femme qu’il aimait. Un jour il trouva sur sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu’il reconnut, un bijou d’Espagne familier aux mains de Terezia. C’était un ordre impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la Force»: «L’administrateur de police sort d’ici. Il est venu m’annoncer que demain je monterai au Tribunal, c’est-à-dire sur l’échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j’ai fait cette nuit: Robespierre n’existait plus et les prisons étaient ouvertes… Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»
En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la Force, c’est de là qu’elle faisait parvenir ce testament de vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la Patrie, pour lui, c’était la femme qu’il adorait: fou d’amour et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes, toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du 9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à Fouché, à Collot d’Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet, à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais, puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance s’effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient fauché la Convention.
En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d’Houdetot logeait au nº 12, dont l’aspect s’est à peine modifié; s’il revenait errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait, presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C’est là qu’il termina,—dans quelles horribles conditions,—son Tableau des progrès de l’esprit humain: Sa femme vivait à Auteuil, elle y faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril 1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé Cabanis, s’échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé. Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant de faim, l’air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté, il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et c’est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la maison d’arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre. Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de gloire et de misère.
[Illustration: SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARIS
les 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la République.—Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)]
Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de son télégraphe aérien. C’est dans la belle sacristie de cette imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages, lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s’écrasait-il aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l’on félicitait les mariés, et l’on acclamait les témoins aux noms déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis, par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1, rue du Théâtre-Français (aujourd’hui nº 38, rue de l’Odéon), au troisième étage. C’est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux acclamations de ce peuple qui l’avait tant adulé. Lucile le suivit sur l’échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de s’aimer à la vie, à la mort… L’idylle finit dans le sang.
Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue Madame, aux noms antiques, à l’aspect provincial, muets et dévots quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par cela même pleins d’un charme infini.
On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries liturgiques; les rares boutiques d’aspect sévère y sont vouées aux commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands d’images saintes, de livres et d’orfèvreries d’église. Derrière de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d’un arbre débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés, très sauvages, pleins de fleurs et d’oiseaux où de pieuses personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou en regrettant les temps qui ne sont plus!
Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de mouvement, de tramways et de «Métro», c’est le refuge du passé, le quartier de la prière, du silence et de l’oubli; là semblent vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe.
Les vieux hôtels y abandonnent.
[Illustration: BASSIN DU LUXEMBOURG
Eau-forte de A. Lepère.]
Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoque les plus illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon, Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully, Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc… Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge de la Coupe d’Or, à l’angle de la rue de Varenne, célèbre dans l’histoire de la Chouannerie. Les héros de Tournebut, l’œuvre charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l’un des rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s’y cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions relatives à l’enlèvement de la Convention.
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Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d’émigrés et de chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache» fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous rapporte qu’il suffisait de se glisser derrière le tableau qui servait d’enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la rue, puis de rabattre sur soi l’un des volets de la chambre contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller la maison, ce dont d’ailleurs elle ne se fit pas faute.
Puis nous rencontrons l’Odéon, le vieil Odéon, toujours solide malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l’objet, avec ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs vont «consulter» les dernières productions de la littérature contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins feuilletés d’un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux pages non encore coupées!
[Illustration: GALERIE DE L’ODÉON (RUE ROTROU).]
C’est sous trois arcades de cette galerie Odéonesque qu’en 1873 s’installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables, bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors d’ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les beaux et bons livres qu’ils aimaient si fort et qu’ils savaient si bien faire aimer.
[Illustration: RUE DE L’ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.
Ancienne rue des Cordeliers.
(C’est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat fut assassiné.)
Dessin de A. Maignan.]
Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et progressivement, l’infatigable Flammarion envahit deux des côtés du vaste monument, avant de conquérir Paris et d’y installer tant de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné lui a avoué avoir lu entièrement à l’étalage L’Origine des Espèces, de Darwin (450 pages)!
D’autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des trésors d’indulgence: «Le désir de s’instruire l’emporte sur leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d’excuse, et il passe philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins aux profits et pertes!
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Par la rue de l’École-de-Médecine, en passant devant le Musée Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut assassiné Marat, le collège Mignon et l’abbaye de Saint-Germain, dont la façade s’ouvrait devant cette suite de vieilles maisons aux étranges pignons qui ont, jusqu’à présent, échappé aux ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent venir contempler l’ouvrage;—les boutiquiers du quartier, témoins bienveillants, donnaient des détails.—Elles ont vu Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit Tape-Dur, qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la poitrine délicate.
Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent de cette épouvantable tuerie.
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Tout près de là s’ouvrait autrefois le passage du Commerce, où retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il est facile de s’imaginer ce que dut être cette heure de terreur, d’affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu’alors intangible. Ce même matin, les porteurs d’ordre du tribunal avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel; le Camille du Palais-Royal, de la Lanterne, des Révolutions de France et du Brabant, du Brissot dévoilé; le Camille enfin du Vieux Cordelier, ce chef-d’œuvre d’esprit et de courage où il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à l’ignoble Hébert! Sur l’emplacement de la maison de Danton s’élève aujourd’hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].
[Note 3: Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet: grâces leur soient rendues.]
[Illustration: DÉMOLITIONS SUR L’ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN.]
La cour de Rohan (qui devrait s’écrire de Rouen, car elle dépendait, au XVe siècle, de l’ancien hôtel possédé par le cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison qu’habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l’on retrouve le «pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures, les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté de lilas et de gazon—hélas disparu depuis l’an dernier.—Cette muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur d’enceinte de Philippe-Auguste dont la base d’une des tours se retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier qui y a installé sa forge!
Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d’un pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et l’on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne: «On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la plaque indicatrice du journal le Ciel, au quatrième, la porte à gauche!
[Illustration: LA COUR DE ROHAN EN 1901.
Aquarelle de D. Bourgoin.]
La rue de l’Ancienne-Comédie (jadis rue des Fossés-Saint-Germain), est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses presses et son imprimerie. Au nº 14, dans la cour d’un vieil hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s’élevait jadis la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d’entrée, les escaliers desservant les loges d’artistes, les coulisses, le plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore. Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689, Phèdre et le Médecin malgré lui, et y donnèrent leurs représentations jusqu’en 1770.
[Illustration: SALLE DE L’ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.]
Les encyclopédistes, d’Alembert, Diderot et ses amis, se réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un beau balcon de fer, d’où il était charmant de voisiner avec le balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre au XVIIIe siècle, le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles, vibrante d’enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue de Tournon, l’hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore. Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris. Elle n’a pas été modifiée.
Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre 1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L’une d’elles, Mlle Ribault, dessinatrice au Petit Courrier des Dames, dirigé par M. Thiéry, eut la force d’écrire sur un paravent avec son doigt trempé dans son sang: «L’assassin, c’est le commis de M. Thi…». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain.
*
Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme encore cette Rive gauche.
Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où l’herbe pousse et dont les nobles mais tristes façades ne laisseraient jamais deviner les richesses qu’ils contiennent. Beaucoup se rencontrent aux alentours de l’hôtel des Invalides. D’autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne, rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte d’illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne Lecouvreur habitèrent l’hôtel de Ranes, bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette maison qui porte le nº 21, est aujourd’hui une pension de jeunes filles!—Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l’imprimerie où il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier. C’est là que se passa le drame sentimental et commercial dont MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d’éloquente façon, l’inoubliable et poignante histoire.
Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent!
Quai Voltaire—ex-quai des Théatins—habitèrent Vivant-Denon, Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard, Gluck, et Voltaire… qui y mourut et dont le cadavre, revêtu d’une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d’une berline de voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l’hôtel de M. de Villette, (dont l’entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé hors Paris, à l’abbaye de Scellières, en Champagne.
L’appartement où s’éteignit Voltaire n’a pas été modifié, la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux, ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans l’épaisseur des murs.
L’Institut est tout proche, mais ce n’est pas un jour ordinaire qu’il convient de tenter la silhouette de l’ancien Collège des Quatre-Nations; c’est un jour de grande séance, un jour de réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens. D’un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l’autre, les plus nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature, des Arts, des Sciences. C’est la grande fête intellectuelle de la France dans l’un des plus jolis décors de Paris.
Mais le document presque inconnu c’est en haut des interminables escaliers de l’Institut qu’il faut aller le chercher, dans les combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l’on renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de musique.
[Illustration: LA FAÇADE DE L’INSTITUT
D’après un original de l’époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.]
Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs passages: musique, vers, dessins, pensées d’ordres variés. Je n’oserais, je l’avoue, reproduire, même expurgés, les grafiti que la rage d’être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris, loin des amis… et des amies, ont inspiré à ces charmants artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai discret,—n’importe…, c’est bien amusant, bien drôle, bien gaulois.
Entre l’hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l’Institut (à l’abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de 1830), s’enfonce une petite place d’aspect provincial; Madame Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d’Abrantès, y habita jusqu’à la Révolution. C’est dans cet hôtel, à l’angle de gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que logeait—s’il faut en croire ses mémoires—Bonaparte pendant ses très rares sorties de l’École militaire. Les belles boiseries sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place, il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d’Abrantès. Ainsi, tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre voir en face de lui le palais d’où, pendant tant d’années, il devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.
Devant l’Institut s’ouvre le Pont des Arts. La vision y est féerique: c’est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé des fleuves, encombrée par l’incessant va-et-vient des bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le ciel gris ou bleu s’y reflète et ses eaux coulent majestueusement entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.
[Illustration: LES CARDEUSES DE MATELAS
Eau-forte de A. Lepère.]
[Illustration: LE PONT DES ARTS.
Eau-forte de A. Lepère[4].
[Note 4: Qu’il nous soit permis—une fois de plus—de remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.—G. C.]
Que d’étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de sable, douaniers et cardeurs de matelas, pêcheurs à la ligne, amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c’est une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde bizarre entrevu du Pont des Arts!
[Illustration: BERGES DE LA SEINE
Lithographie de A. Lepère.]
[Illustration: ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE.
Fragment d’une aquarelle de Baltard.
Musée Carnavalet.]
[Illustration: PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie prise vers 1867).]
D’un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, à l’horizon, les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de l’autre, c’est tout l’ancien Paris, une suite de monuments auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l’Auxerrois, Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité.
[Illustration: UNE VUE DE SEINE.
Robert Dupont, del.]
La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards, les annonces éhontées, s’effacent.
La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et un Paris d’argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous le ciel rougi par l’orage, se dresse une ville toute sombre dont les coups de foudre découpent seuls l’immense et tragique vision!
C’est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!
En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si pittoresques qui entourent l’Institut, la rue Dauphine, la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue Contrescarpe-Dauphine,—actuellement rue Mazet,—les restes de l’ancienne auberge du Cheval-Blanc. Les écuries y existent encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette vaste cour s’emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans et à Blois, et la lourde voiture s’ébranlait dans un nuage de poussière, au milieu de claquements de fouet, d’appels de cornet, de cris d’adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient, les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons juraient… Aujourd’hui, la vie s’est éteinte, mais le décor est demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C’est sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!»
[Note 5: Hélas, cette indication n’est plus exacte: depuis le jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc—si délicieusement évocatrice—n’existe plus… Le pic du démolisseur a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne—immense, confortable et hideuse—a remplacé l’ancienne auberge du XVIe siècle!]
[Illustration: LE PONT-NEUF VERS 1855.
D’après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.]
La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d’autres.
Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage du Pont-Neuf, élevé sur l’ancienne entrée du théâtre, et où Zola plaça son terrifiant roman Thérèse Raquin.
Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu’il contient semblent dater d’un autre âge; une seule était encore achalandée il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin. Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier Ingres», alors qu’il était élève dans cette École des Beaux-Arts dont il est aujourd’hui le très éminent Directeur. La boutique était restée la même depuis soixante ans et la marchande assurait que les «tortillons à estomper, qu’elle y débitait, étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin». Devant nous, l’Institut, dont il nous est impossible de longer l’interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine, sans songer à ce douloureux passage de la préface du Fils Naturel, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir du retour de la première représentation, à l’Odéon, de Charles VII chez ses grands vassaux, le 20 octobre 1831.
La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux. C’était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant; il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes appointements que lui rapportait sa place d’employé à la liste civile de M. le duc d’Orléans. Il doutait non pas de lui, mais de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide et mélancolique de l’Institut, et lui, craintif, devinant les angoisses paternelles et s’efforçant de suivre, avec ses petites jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!
*
En 1791, Madame Roland logeait à l’hôtel Britannique, rue Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s’était écoulée son enfance, qu’elle était devenue une «dame» et recevait des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer chez cette aimable femme; et j’imagine que ce qui les attirait, c’était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus de l’austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C’est là que, le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la petite Manon du quai des Lunettes s’installait triomphalement à l’hôtel de Calonne: c’était hélas pour elle le chemin de l’échafaud!
[Illustration: LE PONT-NEUF EN 1889.
Saffrey, del.]
En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel, puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle a perdu la si bizarre maison dite le Château Rouge, ou plus prosaïquement «la Guillotine».
Dans ce qui fut, au XVIIe siècle, une somptueuse demeure—l’hôtel, dit-on, de Gabrielle d’Estrées—derrière le haut et vaste perron qui occupait le fond de la cour, le logis s’ouvrait enfumé, sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice.
Il fallait passer par-dessus des corps d’ivrognes et d’ivrognesses pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher une façon de gîte, une heure d’oubli. C’était hideux et lugubre. Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans la Damnation de Faust. De récents travaux d’édilité et d’assainissement ont fait disparaître le Château-Rouge.
*
Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles maisons étale autour de l’antique église gothique cette «flore de pierres», l’une des plus curieuses peut-être de Paris; l’une de celles qui gardent le mieux les traces d’un passé d’art, de recueillement et de prière.
Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer cette forêt de fines sculptures dont est décorée l’abside, ont, hélas, laissé d’insuffisants successeurs.—A côté d’anciens vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse que trop voir les traces de mutilations successives dont fut victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère actuel est construit sur l’ancien cimetière où, en 1461,—nous apprend l’érudit M. de Rochegude,—fut publiquement tentée la première opération de la pierre sur un condamné à mort…, qui guérit, l’heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce quartier est l’un des plus grouillants de Paris, et parfois c’est une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins, les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés aient laissé là leurs descendants les plus directs.—On y vit dans la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une odeur d’alcool flotte dans l’air au coin de chaque carrefour, les mastroquets, les bars, regorgent de clients.—Une partie de l’argent mendié ou volé à Paris se dépense ici!
[Illustration: LA RUE GALANDE.
Lansyer, pinxit. Musée Carnavalet.]
Saint-Médard est tout proche, avec son petit square poussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l’extrémité de la rue Monge, au coin de la rue Mouffetard. C’est une église lugubre et pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses miracles, où la Cour et la ville s’étouffaient dans le petit cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur laquelle on inscrivit le fameux distique:
De par le Roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
La rue Mouffetard passe devant le porche de l’église, débordante de vie, d’activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son tonneau, n’y serait nullement déplacée; des enfants jouent au milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans la rue. Le passage des Patriarches, qui s’ouvre au nº 99, eut un passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard. Aujourd’hui, ce n’est qu’une ruelle humide, triste et sale, peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs d’objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le chou-fleur!
[Illustration: LA PLACE MAUBERT.
Lansyer, pinxit.]
[Illustration: ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.
A l’angle de la rue de l’Hôtel-Colbert
Eau-forte de Martial.]
La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges; maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j’ose dire, d’une déplorable statue d’Étienne Dolet qui y fut brûlé en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette «plac’ Maub’» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée, étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté, impasse Maubert. C’est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de succession», composée, d’après les aveux de l’empoisonneuse, «de vitriol, de venin de crapaud et d’arsenic raréfié» dont elle se servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de faire disparaître ses sœurs et son mari.
En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l’une des nombreuses écoles de la rue du Fouarre, et l’ancienne Faculté de médecine possédait son amphithéâtre à l’angle de la rue de l’Hôtel-Colbert. Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée rétrospectif de chirurgie[6].
[Note 6: L’ancienne Faculté de Médecine est aujourd’hui la «_Maison des Étudiants_».]
*
Tout près, la rue Maître-Albert,—qui, jusqu’en 1844, s’appela «rue Perdue»,—doit son nom actuel au dominicain Maître Albert, lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd’hui repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux nègre d’aspect misérable, d’allure étrange, descendait tous les soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait en chuchotant sur son passage: c’était Zamore, le négrillon de la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV, Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands seigneurs, les belles dames et les princes de l’Église jaloux de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine. De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le 7 février 1820.
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE SAINT-VICTOR.
Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.]
Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les deux églises les plus proches; l’une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la direction de l’abbé Dupanloup, l’éminent philosophe E. Renan fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans les Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse les pages admirables que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des étudiants de l’Université de Paris au Moyen Age, était alors le centre d’un quartier riche, habité surtout par la magistrature… L’internat me tuait… Je n’étais pas le seul à souffrir… Mon meilleur ami, un jeune homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s’isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins acclimatables encore. Un d’eux, plus âgé que moi, m’avouait que chaque soir il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences, j’étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s’égarait en des mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j’avais entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j’avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires, j’aurais dû mourir; j’aurais peut-être mieux fait…»
La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle Saint-Charles, de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et aussi Pierre de Chamousset, l’inventeur de la petite Poste aux lettres… Parisiennes, bénissez sa mémoire!
[Illustration: LA RUE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.]
L’église Saint-Julien-le-Pauvre est affectée au culte grec. Elle tombe en ruine, cette triste chapelle enclavée dans les anciens bâtiments de l’Hôtel-Dieu; une margelle bouchée de puits d’où sortent quelques pauvres herbes, semble en garder la porte, qui s’ouvre sur une cour sale, encombrée de détritus, où picorent quelques maigres poules. En ce coin de misère et de souffrances, les murs sont humides et noirâtres; dans ces cours sombres, poussent difficilement quelques arbres rachitiques. Il y a trois ans encore, de temps en temps, s’y arrêtaient des civières ou des voitures d’ambulances: on en descendait les malheureux qu’un accident, un crime ou la maladie avaient frappés brusquement dans la rue. Dans ce grand Paris indifférent, affairé, partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l’épave humaine était apportée à l’Assistance publique, dans cette triste rue Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la vie achevaient leur misérable existence, à l’ombre de la vieille église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les pires misères du pauvre peuple parisien.
*
Pour nous reposer de ce pénible spectacle, reprenons les admirables quais parisiens, suivons ce beau fleuve, si vivant sous les jeux de lumière du jour et les coups de lune de la nuit, longeons la Seine, le plus gai, le plus merveilleux spectacle que nous offre Paris; passons devant les beaux hôtels des Miramionnes, de Nesmond, du président Rolland, devant la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et arrêtons-nous au vieux Jardin des Plantes, cher à Buffon; un reste du charme des choses passées et non encore abolies y subsiste encore!
Les arbres sont séculaires, les décors des charmilles n’ont pas été modifiés; il est des coins de volières et de huttes à chèvres qui sont tels que Daubigny et Charles Jacques les dessinèrent en 1843, pour l’illustration du bel ouvrage édité par Curmer.
[Illustration: JARDIN DES PLANTES.—LE CÈDRE DU LIBAN ET LE LABYRINTHE.
Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
Les reptiles sont mieux logés que dans notre enfance, mais l’hippopotame se roule dans le même bassin, la girafe allonge son cou par-dessus les mêmes clôtures, et l’éléphant tend toujours à travers les mêmes grillages sa trompe engloutisseuse de petits pains.
La fosse aux ours n’a pas changé, et la foule des badauds continue à engager l’éternel «Martin» à refaire l’ascension du même tronc d’arbre. Le labyrinthe, le délicieux labyrinthe, offre toujours aux enfants criards ses capricieux méandres, et le cèdre du Liban (Cedrus Lybani (Linnæus)—que M. de Jussieu, assure la tradition, rapporta dans son chapeau—continue à abriter sous ses branches somptueuses les rêveurs, les flâneurs, les travailleurs et la grisette, la dernière grisette, qui vient, à l’abri de son ombre vénérable, lire l’émouvant roman-feuilleton qui remplit de douces émotions son cœur assoiffé d’idéal!
[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
Le cèdre du Liban.]
Est-il enfin rien de plus coquet que les petites pièces des anciens bâtiments de Louis XVI, qui constituèrent jadis le Cabinet d’histoire naturelle de Buffon, dont les fines boiseries grises servirent de cadres aux admirables collections des papillons de tous les pays.
Dans ces salles si délicatement décorées et d’une intimité si douce, c’était comme une idéale floraison, une féerie de couleurs exquises, la magie d’une éclatante palette.
Ils étaient tous là, les beaux papillons aux éclats métalliques des Indes et du Brésil, comme aussi les papillons aux mille couleurs de France, depuis le grand sphynx à tête de mort jusqu’au minuscule papillon bleu des prairies.
[Illustration: LE JARDIN DES PLANTES.
Ancien amphithéâtre.]
Peut-être le temps avait-il comme poudré et légèrement éteint l’éclat merveilleux de leurs colorations premières, mais cela valait mieux ainsi: trop éclatants, ils eussent détonné dans ce milieu un peu vieillot, et c’était un charme de plus de voir ces joyaux de l’air si légèrement recouverts d’un rien de la poussière du passé! Aujourd’hui, hélas! ces salles toutes fleuries de sculptures sont closes et abandonnées, une partie de leurs boiseries somptueuses a disparu… Où sont passées ces précieuses décorations? Pourquoi ces éternelles et coupables mutilations qui, je le sais, désolent M. Périer, l’éminent Directeur du Muséum?—Les collections de papillons sont maintenant transférées dans le vaste et somptueux hall central du nouveau pavillon consacré à l’Histoire naturelle, je les aimais davantage dans le cadre discret qui les enfermait autrefois et qui leur convenait si bien.
[Illustration: JARDIN DES PLANTES AU XVIIIe SIÈCLE.
Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
Les fleurs d’eau s’épanouissent, comme jadis, dans les mêmes serres étouffantes et basses, près des orchidées aux formes étranges, et dans le vieil amphithéâtre, où professèrent tant d’illustres savants, une noble artiste, Mme Madeleine Lemaire—le seul «professeur femme» qui ait enseigné au Muséum—initie un auditoire attentif et charmé à la divine beauté des fleurs!
[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
Un observateur.
Gavarni, del.]
De tout temps d’ailleurs, les artistes sont venus installer leur léger chevalet à peindre ou leurs selles à modeler devant les cages des lions ou dans le Jardin même, sur l’herbe, en face des antilopes, des biches, des échassiers ou des chèvres du Thibet.
Nous nous souvenons, mon frère et moi, d’y avoir, tout enfants, accompagné notre père qui travaillait d’après les tigres et les lions dans le corridor des animaux féroces. L’odeur était alcaline et violente, la chaleur lourde, on entendait le sifflement des fouines installées dans les rotondes d’entrée et de sortie; parfois encore un rugissement terrible, une plainte de colère, de douleur ou d’ennui, venait ébranler les vitres.
La plupart du temps les malheureux animaux privés d’air, de lumière, enfermés dans d’horribles cages étroites et puantes, se mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient doux et presque tendres.
Souvent encore c’était à la ménagerie des reptiles, un vieux bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons, contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins de Paris» demeuré à peu près intact!
A côté, l’ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et s’effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l’enserre: les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de toutes sortes l’ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des nappes, des cascades d’un vert lustré et brillant à la fois: un bouquet de feuilles dans un jardin.
Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la Salpêtrière d’où s’évada si facilement Mme de Lamotte après sa condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux entourés de grilles où l’on enferme «les femmes plus folles que les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce quartier qu’empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et s’être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l’illusion de la vraie campagne.
Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs, les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis s’engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre dans un corridor sombre et lugubre, d’où elle ne sortira que pour glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines à l’aspect farouche. De place en place, le long des maigres berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous terre pour ne reparaître qu’à la rue des Gobelins. Ici, tout au moins, se retrouvent quelques traces d’un glorieux passé. Les vieilles maisons d’autrefois sont restées debout. Mais combien transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent.
Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique splendeur.
Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries, des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers de peaux de lapins suspendues dans l’air, racornies et séchées, s’entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu’au bout, la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d’étranges détritus, au milieu d’une odeur de barège. Enfin, elle vient s’ensevelir sous le boulevard de l’Hôpital, dans de nauséabonds trous noirs.
[Illustration: LES TANNERIES SUR LA BIÈVRE.
Eau-forte de Martial.]
Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l’une des plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins. Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d’aplomb, dans une odeur d’ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un vestige de splendeur passée: les restes sculptés d’un adorable pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée au milieu de cet amas de hideurs n’est pas l’une des moindres surprises de ce stupéfiant quartier.
Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et d’études, où éclatent la pourpre, l’or et l’azur des plus jolies fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de misère.
*
Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu’en 1863, fut une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes. C’est aujourd’hui un quartier de dur labeur où des tribus de chiffonniers trient les épaves de Paris; à l’angle de la ruelle des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes, et des masures se dressent dans des rues étranges construites avec des débris d’autres rues.
Jadis, ces vastes espaces n’étaient que jardins et cultures maraîchères arrosés par la Bièvre.
Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd’hui, Alfred Delvau nous dit ce qu’étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi la rue du Champ-de-l’Alouette où fut assassinée la «Bergère d’Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l’appelait la Bergère d’Ivry—en 1827, il y avait encore des bergères à Paris.
Le procès qui s’ensuivit et se termina par la condamnation à mort d’Ulbach—un malheureux fou—passionna la ville entière: il s’agissait d’amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans, elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l’assassin tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de l’époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du Roi, fut délaissée pour le drame d’Ivry.
Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre 1827, à quatre heures du soir, il montait sur l’échafaud dressé place de Grève!
[Illustration: LA BIÈVRE VERS 1900.—BIEF DE VALENCE.
Schaan, pinxit. Musée Carnavalet.]
Une crèche municipale occupe rue des Gobelins, nº 3, un bel hôtel Louis XIII qu’habita le marquis de Saint-Mesme, lieutenant général, époux d’Élisabeth Gobelin, tout proche d’un beau bâtiment d’aspect seigneurial qui, dans le quartier, porte le nom d’«hôtel de la Reine Blanche».
La légende est fausse, assure le très érudit M. Beaurepaire, l’aimable bibliothécaire de la ville de Paris: «ce fut simplement le logis de Catherine d’Hausserville, où Charles VI faillit être brûlé vif dans la représentation d’un ballet; le feu prit à son travestissement». L’édifice est de noble allure et détonne un peu dans ce pauvre mais si pittoresque quartier.
Un autre bel hôtel encore, rue Scipion, hôtel bâti par Scipion Sardini, sous Henri III, avec des médaillons en terre cuite, rares spécimens parisiens de cette si jolie décoration qui nous charme tant à Florence, à Pise, à Vérone. Ce Scipion Sardini fut un homme étrange, dont l’histoire mérite d’être contée. D’origine toscane, il vint en France après la mort de Henri II, alors que Catherine de Médicis s’emparait du pouvoir. Aimable, spirituel, insinuant, grand manieur d’argent, habile dans ses entreprises, sans scrupules, il prend vite une place prépondérante dans cette cour frivole, dissolue, joyeuse. Il savait mener de front les affaires et les plaisirs: une illustre alliance lui semblant nécessaire pour faire oublier la bassesse de sa condition première et la rapidité de sa fortune: il épouse la «belle Limeuil»—une des plus séduisantes beautés de l’Escadron volant de la Reyne.—«Toutes bastantes pour mettre le feu par tout le Monde», disait Brantôme. Cette aimable personne avait été successivement adorée par les plus nobles Seigneurs de la Cour avant de faire, en 1563, la conquête de Condé, dont elle eut un enfant. A Dijon, pendant une réception de la Reine, la demoiselle de Limeuil se trouva mal et accoucha d’un garçon: «Pour une personne si avisée, écrit Mézeray, on ne s’explique pas trop comment elle prit si mal ses mesures»; scandale, indignation de la reine-mère; emprisonnement de la belle Isabelle, que Condé, toujours amoureux, réussit à faire évader. Mais les Protestants veillaient et réussirent à éloigner leur chef de sa compromettante amie. C’est alors que se présenta Scipion Sardini, le plus riche financier de l’époque, le banquier du roi, du clergé, des seigneurs. Il sut se faire agréer, se maria, et s’établit dans ce joli hôtel que nous admirons encore, cité par Sauval comme un des plus beaux de Paris, au milieu des vignes, des vergers et des champs que bordait la Bièvre. Il y vécut, entouré de luxe, d’œuvres d’art, de livres et de fleurs; il y mourut vers 1609, et dès 1636 l’hôtel était un hôpital qui, en 1742, fut transformé en boulangerie; et cette boulangerie dessert aujourd’hui les Hôpitaux de la ville de Paris.
[Illustration: LE PONT DE CONSTANTINE ET L’ESTACADE.
Eau-forte de Martial.]
Longeons la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et, avant de regagner la rive droite, arrêtons-nous respectueusement sur le pont de l’Estacade, tout près du petit monument élevé par ses admirateurs à l’illustre sculpteur Barye, le grand Barye qui, méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait souvent le soir, au sortir de son modeste atelier du quai des Célestins, oublier ses souffrances et rêver, à cette place même, devant le splendide panorama de Paris que couronne la noble silhouette du Panthéon. C’est l’un des plus admirables aspects de la grande Ville.
*
Rien n’est plus relatif qu’une impression ressentie; pour certains esprits amoureux du Passé, telle ruine est beaucoup plus impressionnante que le plus moderne des palais, et aussi les rues, les maisons, les pavés.
Il est une heure exquise pour évoquer l’âme du vieux Paris: c’est le crépuscule.
La couleur particulière à chaque chose s’est fondue dans les teintes générales que répandent le jour qui s’en va et la nuit qui commence.
De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s’éveille, les souvenirs s’animent, se précisent; on revit les scènes dont ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve. La vision est revenue!
Ce pont de l’Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme pour ainsi dire à l’est l’antique Paris, est une des meilleures places qu’il convient de choisir pour se donner cette fête intime.
La Ville s’endort dans le calme du soir; au loin sonnent des cloches; les hirondelles passent en criant dans l’air embaumé de la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble s’endormir, l’âme du passé s’éveille. C’est l’heure souhaitée.
[Illustration: LE PONT-ROYAL EN 1800.
Boilly, pinxit. Musée Carnavalet.]