Contes et légendes. 1re Partie

H. A. (Hélène Adeline) Guerber · Chapitre 1 sur 8 · partie 3/5

Pages du PDF

Contes et légendes. 1re Partie

Par

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

jeta une paire de souliers, une paire de bas, une paire de pantalons,

une chemise, une veste, un habit et un chapeau, et quitta la chambre.

 

Accompagnée d’Yvon, elle alla dans la chambre où bouillait l’or. Là elle

fit trois boulets d’or. Puis elle alla dans la chambre où bouillait

l’argent. Là elle fit deux boulets d’argent. Puis elle alla dans la

chambre où bouillait le cuivre. Là elle fit un boulet de cuivre. Puis

elle prit Yvon par la main, et dit:

 

“Fuyons, fuyons, avant que le géant se réveille,” et ils s’enfuirent

tous deux aussi vite que leurs jambes pouvaient les porter. Le géant

dormit longtemps, enfin il se réveilla et cria: “Finette, la soupe

est-elle prête?”

 

“Non, pas encore, mon maître,” dit la première goutte de sang.

 

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit

longtemps. Enfin il se réveilla et cria: “Finette, la soupe est-elle

prête?”

 

“Non, pas encore, mon maître,” dit la seconde goutte de sang.

 

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps.

Enfin il se réveilla et cria: “Finette, la soupe n’est-elle pas encore

prête?”

 

“Non, mon maître, pas encore,” répondit la troisième goutte de sang.

 

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps.

Enfin il se réveilla et cria: “Finette, la soupe est-elle prête?” Pas de

réponse. Il cria de nouveau: “Finette, la soupe est-elle prête?”

Toujours pas de réponse.

 

Il alla à la cuisine. Finette n’y était pas, mais la marmite était sur

le feu. La soupe bouillait fort. Le géant prit une cuillère, la plongea

dans la soupe et retira un soulier. “Oh!” dit-il avec dégoût.

 

Il plongea de nouveau la cuillère dans la soupe, et retira un bas. Il

trouva les bas, les souliers, les pantalons, la chemise, la veste,

l’habit, le chapeau; il trouva les navets et tous les autres légumes,

mais il ne trouva pas de viande fraîche. Il comprit enfin qu’Yvon et

Finette s’étaient échappés, et il se mit à leur poursuite. Il courait si

vite avec ses longues jambes que bientôt il vit les fugitifs qui se

dirigeaient vers la mer.

 

Finette vit aussi le géant; elle jeta le boulet de cuivre à terre, et

dit: “Boulet, sauvez-moi!”

 

À l’instant la terre s’ouvrit, et un grand précipice parut entre le

géant et les fugitifs, qui fuyaient toujours. Le géant, furieux de

trouver cet obstacle, arracha un grand arbre, le jeta en travers du

précipice, et se mit à califourchon pour passer de l’autre côté.

 

Il arriva enfin de l’autre côté, et continua la poursuite. Pendant ce

temps, Yvon et Finette étaient arrivés au bord de la mer, mais il n’y

avait pas de vaisseau en vue. Finette prit un boulet d’argent, le jeta à

la mer en disant: “Boulet, sauvez-moi!” et au même instant parut un

vaisseau, dans lequel Yvon et Finette s’embarquèrent promptement, et qui

fit voile aussitôt.

 

Le géant arriva à la plage (au bord de la mer) à cet instant, et plongea

dans l’eau pour saisir le bateau.

 

Alors Finette jeta le second boulet d’argent en disant: “Boulet,

sauvez-moi.” Au même instant parut un poisson, un poisson monstre. Le

géant vit le poisson. Il eut peur, et il retourna vite à terre pendant

qu’Yvon et Finette s’éloignaient rapidement.

 

“Nous sommes sauvés,” dit Yvon avec joie.

 

“Ah!” dit Finette, “ce n’est pas encore sûr. Le géant a une tante qui

est sorcière; elle essaiera de nous faire du mal, et je ne serai pas

tranquille jusqu’à ce que nous soyons mariés dans l’église du château de

Kerver, car jusqu’alors elle peut exercer son pouvoir sur nous.”

 

Yvon consola Finette. Le voyage fut très agréable, et les jeunes gens

débarquèrent enfin près du château de Kerver. Le vaisseau disparut

aussitôt, et Yvon dit à Finette:

 

“Ma chère amie, vous êtes la plus belle et la plus charmante des femmes;

il n’est donc pas convenable que vous entriez dans la maison de mon père

à pied et ainsi vêtue. Attendez-moi ici. J’irai au château chercher une

belle robe et un bon cheval, et alors vous pourrez vous présenter d’une

façon convenable.”

 

Finette objecta; elle dit qu’elle avait peur, mais Yvon insista tant

qu’elle consentit enfin à le laisser partir. Elle lui fit promettre

cependant qu’il ne s’arrêterait pas en route, qu’il ne mangerait pas et

ne boirait pas avant de revenir la chercher.

 

Yvon partit, et Finette resta seule au bord de la mer pour attendre son

retour. Le jeune homme arriva bientôt au château de son père. Il y

trouva une grande société, car une de ses soeurs se mariait. On le reçut

avec joie, mais il refusa de s’arrêter, courut à la chambre de ses

soeurs chercher une belle robe, alla à l’écurie, prit deux chevaux, et

se prépara à partir.

 

A ce moment-là une belle dame aux cheveux d’or s’avança vers lui, une

coupe d’or à la main, et dit: “Monsieur Yvon, vous ne pouvez pas refuser

de boire à ma santé, ce serait trop impoli.”

 

Yvon, sans penser à la promesse qu’il avait faite à Finette, prit la

coupe, salua la belle dame, et but à sa santé. Malheureusement cette

coupe était une coupe magique, et dès qu’Yvon eut goûté le vin, il

oublia tout le passé. Il oublia entièrement la pauvre Finette, descendit

de cheval, donna la main à la belle dame aux cheveux d’or, et entra dans

la salle de festin, où il prit place à côté d’elle, et mangea et but de

bon appétit.

 

La pauvre Finette attendit en vain au bord de la mer jusqu’au soir.

Alors elle prit la route du château. Elle arriva bientôt à une pauvre

petite cabane, où demeurait une vieille femme. Cette vieille femme était

assise devant sa porte. Elle était occupée à traire sa vache. Finette

avait bien faim et bien soif. Elle s’approcha donc de la vieille femme,

et dit: “Voulez-vous me donner une tasse de lait, ma bonne femme?”

 

“Oui!” dit la vieille femme, “je vous donnerai une tasse de lait si vous

remplissez mon seau d’or.”

 

Finette prit un boulet d’or, le jeta dans le seau de la vieille femme,

et à l’instant le seau fut plein, tout plein de belles pièces d’or. La

pauvre femme regarda cet or avec la plus grande surprise. Enfin elle dit

avec joie: “Je suis riche! Je suis riche! Ma belle demoiselle, je vous

donne ma maison, ma vache, tout ce que je possède, excepté ce seau plein

d’or. Je vais à la ville, où je serai une grande dame, car je suis riche

à présent, bien riche.”

 

La vieille femme partit donc pour la ville, toute joyeuse de se trouver

si riche. Finette se mit à traire la vache, but du lait et entra dans la

maison. La maison était pauvre et sale, et Finette la regarda avec

dégoût. Enfin elle prit le second boulet d’or, le jeta dans le feu et

dit: “Boulet, sauvez-moi.” Le boulet se fondit, l’or se répandit, et en

quelques minutes toute la maison se trouva dorée. La maison était dorée,

non seulement à l’intérieur, mais à l’extérieur aussi, et tous les

meubles et tous les ustensiles étaient d’or.

 

Finette se coucha sur le lit d’or, et quelques minutes après elle

s’endormit profondément. Pendant ce temps la vieille femme était arrivée

à la ville. Elle rencontra le bailli, qui dit: “Eh bien, la mère, où

allez-vous?”

 

“Moi, je vais à la ville. Je suis riche maintenant. Regardez mon or; je

vais être une grande dame!”

 

Le bailli regarda l’or avec surprise et avec une admiration intense. Il

fit entrer la vieille femme chez lui, et pendant qu’il comptait les

belles pièces d’or elle lui raconta comment elle les avait obtenues. Le

bailli réclama plusieurs pièces d’or pour sa peine, recommanda à la

vieille femme de ne parler à personne de la belle demoiselle qui lui

avait donné tout cet or, et se coucha, décidé à visiter la jeune fille

le lendemain et à demander sa main en mariage.

 

Quand Finette ouvrit les yeux, elle vit le bailli au pied de son lit. Il

dit: “Mademoiselle, je suis venu pour vous épouser; levez-vous et

suivez-moi à l’église!”

 

“Oh!” dit Finette, “je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari!”

 

“Moi! Je ferai un mari excellent. Venez, venez tout de suite

(immédiatement).”

 

“Ah,” dit Finette, “un bon mari arrange toujours le feu pour sa femme.

Arrangez le feu!”

 

“Très-bien!” dit le bailli, “j’arrangerai le feu.” Le bailli saisit les

pincettes. Finette dit:

 

“Tenez-vous les pincettes, mon ami?”

 

“Oui,” répondit le bailli; “oui, mon amour; je tiens les pincettes!”

 

“Misérable, que les pincettes vous tiennent, et que vous teniez les

pincettes jusqu’au coucher du soleil,” dit Finette, en sortant de la

maison. Au même instant les pincettes commencèrent à danser.

 

Le pauvre bailli dansa aussi, car il ne pouvait se séparer des

pincettes. Il dansa toute la journée, malgré sa fatigue, malgré ses

cris, malgré ses larmes. Quand le soleil se coucha, il lâcha les

pincettes, et les pincettes le lâchèrent. Il ne resta pas dans la

maison, il ne chercha pas Finette; au contraire, il retourna chez lui,

et alla se coucher, car il était bien bien fatigué.

 

Quand le soir arriva, Finette rentra. Elle soigna sa vache, but un peu

de lait et se coucha.

 

Pendant ce temps la vieille femme avait raconté son histoire à une amie

seulement, en secret. L’amie l’avait racontée à une autre, en secret

aussi. Celle-ci l’avait racontée à une troisième, et avant la nuit, tout

le monde parlait de la demoiselle, qui avait donné un seau d’or à la

vieille femme.

 

Le maire entendit cette histoire. Il se dit: “Quelle bonne chose que je

ne sois pas encore marié. J’irai demain matin épouser cette demoiselle,

et je serai riche, plus riche que cette vieille femme qui cause tant.”

 

Quand Finette ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit le maire, qui

lui dit: “Mademoiselle, levez-vous tout de suite; suivez-moi à l’église.

Moi, le maire de la ville, je vous fais l’honneur de vous épouser.”

 

“Oh!” dit Finette, “je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari.”

 

“Moi! Je ferai un mari excellent!” dit le maire pompeusement.

 

“Oh!” dit Finette, “un bon mari ferme toujours la porte!”

 

“Très-bien,” dit le maire, “je fermerai la porte,” et il alla la fermer.

 

“Tenez-vous le pommeau de la porte, cher ami?” demanda Finette.

 

“Oui, mon amour; je tiens le pommeau de la porte!” répondit le maire.

 

“Misérable, que le pommeau vous tienne, et que vous teniez le pommeau

jusqu’au coucher du soleil!” dit la jeune fille, et elle alla au bord de

la mer attendre Yvon.

 

Le pauvre maire était attaché à la porte, qui s’ouvrait et se fermait

violemment. Le maire était lancé contre le mur extérieur, et contre le

mur intérieur, et, malgré ses cris, malgré ses larmes, il continua cet

exercice violent jusqu’au coucher du soleil. Alors il lâcha la porte,

la porte le lâcha, et il rentra chez lui, et se mit au lit, car il était

bien fatigué.

 

La nouvelle de la grande fortune de la vieille femme était arrivée aux

oreilles d’un bel officier, qui se dit: “Quelle bonne chose que je ne

sois pas marié. J’irai demain matin, épouser cette belle demoiselle, et

je serai très riche.”

 

Finette avait vainement attendu Yvon, et quand le soir arriva, elle

rentra, soigna sa vache, but un peu de lait et se coucha. Quand elle

ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit un bel officier, en

uniforme, au pied de son lit.

 

“Mademoiselle,” dit-il, “je suis venu pour vous épouser. Levez-vous et

suivez-moi à l’église.”

 

“Oh!” dit Finette, “je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari.”

 

“Cela n’est d’aucune importance!” dit l’officier. “Suivez-moi, ou je

vous coupe la tête!” et le galant officier tira son sabre.

 

La pauvre Finette eut peur. Elle sauta du lit, et courut dans l’étable.

La vache recula effrayée, et s’arrêta dans la porte. L’officier ne

pouvait pas entrer pour arriver à Finette. Il prit la vache par la

queue, et commença à tirer. Finette dit: “Tenez-vous la queue?”

 

“Oh oui!” répondit l’officier; “je tiens la queue.”

 

“Misérable!” cria Finette, “que la queue vous tienne, et que vous teniez

la queue jusqu’au coucher du soleil, et jusqu’à ce que vous ayez fait

le tour du monde ensemble.”

 

Au même moment la vache partit au grand galop, et l’officier, qui ne

pouvait pas lâcher la queue, fut obligé de suivre la vache. Ils allèrent

comme le vent. Ils traversèrent les montagnes, les vallées, les plaines,

les lacs, les rivières, les mers, sans s’arrêter un instant. Ils

allèrent si vite, qu’ils firent tout le tour du monde et arrivèrent chez

Finette au moment où le soleil se couchait. Alors la queue de la vache

lâcha l’officier, l’officier lâcha la queue, et rentra vite chez lui, où

il alla se coucher, car il était bien fatigué de son long voyage.

 

Pendant ce temps Yvon avait entièrement oublié la pauvre Finette. Il

faisait la cour à la belle dame aux cheveux d’or, et il avait demandé sa

main en mariage. Le jour de la noce (mariage) arriva. Yvon monta dans

une belle voiture, avec la dame aux cheveux d’or et partit pour

l’église.

 

Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s’élancèrent en avant,

et un trait se cassa. Le cocher arrêta les chevaux. On raccommoda le

trait. Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s’élancèrent en

avant. Le trait se cassa de nouveau. On le raccommoda une seconde et une

troisième fois.

 

Enfin le bailli, qui était à cheval dans la procession, s’approcha de la

voiture et dit à Yvon: “Mon jeune maître, voyez-vous cette petite maison

qui brille là, entre les arbres. Dans cette maison il y a une dame.

Cette dame a une paire de pincettes. Je suis sûr qu’elle vous les

prêterait, et je suis certain que les pincettes tiendraient jusqu’au

coucher du soleil.”

 

Yvon fit un signe. Un domestique alla à la maison de Finette et la pria

de prêter ses pincettes d’or à son maître. Quelques minutes après le

domestique arriva avec les pincettes. On s’en servit pour raccommoder le

trait cassé. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s’élancèrent

en avant, le trait ne se cassa plus, mais le fond de la voiture tomba!

 

“Halte, halte-là,” cria Yvon. Le cocher arrêta ses chevaux. Les

charpentiers arrivèrent. Ils replacèrent le fond de la voiture, mais

hélas, il tomba de nouveau, et de nouveau.

 

Enfin le maire s’approcha de la portière et dit: “Monsieur Yvon,

voyez-vous cette petite maison qui brille là, entre les arbres. Dans

cette maison demeure une dame. Elle a une porte merveilleuse. Je suis

sûr qu’elle vous prêterait cette porte, et je suis certain que la porte

tiendrait jusqu’au coucher du soleil.”

 

Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après

ils arrivèrent avec la porte. Elle fut placée au fond de la voiture, et

tint ferme. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s’élancèrent en

avant, mais la voiture ne bougea pas. On attela huit, dix, douze,

vingt-quatre chevaux à la voiture, mais malgré tous leurs efforts la

voiture ne bougea pas.

 

Enfin l’officier s’approcha de la portière et dit à Yvon: “Mon maître,

voyez-vous cette petite maison qui brille là, au milieu des arbres. Dans

cette maison il y a une dame. Cette dame a une vache vraiment

remarquable. Je suis sûr qu’elle vous prêterait sa vache, et je suis

certain que la vache ferait le tour du monde s’il le fallait.”

 

Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après

ils arrivèrent avec la vache. La vache fut attelée à la voiture. Elle

partit au grand galop. Elle arriva à l’église, mais elle ne s’arrêta pas

à la porte. Au contraire, elle fit le tour de l’église vingt fois, puis

elle ramena la voiture au château. “Il est trop tard pour le mariage

aujourd’hui!” dit le baron Kerver. “Entrez, mes enfants, entrez. Nous

aurons le festin aujourd’hui, et le mariage demain.”

 

Yvon donna la main à la belle dame aux cheveux d’or; il la conduisit à

table et s’assit à côté d’elle.

 

Le baron dit: “La dame qui demeure dans la petite maison a été très

aimable. Elle nous a prêté ses pincettes, sa porte, et sa vache. Elle

mérite une récompense.” Alors il appela un domestique, et dit: “Allez à

la petite maison qui brille entre les arbres. Dites à la dame qui y

demeure que le baron Kerver lui fait ses compliments, et la prie de bien

vouloir lui faire l’honneur de venir au festin de noce de son fils

Yvon.”

 

Le domestique partit. Quelques minutes après il était de retour sans la

dame.

 

“Où est la dame?” dit le baron. “Pourquoi n’est-elle pas venue?”

 

“Mon maître,” dit le domestique, “la dame a dit: ‘Si le baron Kerver a

vraiment envie que j’accepte son invitation, dites-lui de venir me

chercher.’”

 

Le baron dit: “Cette dame a raison!”

 

Il fit venir son cheval, et il alla chercher Finette lui-même, et

l’escorta au château avec autant de cérémonie que si elle avait été une

princesse. Quand Finette arriva au château, le baron lui donna la place

d’honneur. Tout le monde la regarda avec admiration. Tout le monde

excepté Yvon, qui n’avait d’yeux et d’oreilles que pour la belle dame

aux cheveux d’or.

 

Finette regarda tristement Yvon. Enfin elle prit le troisième et dernier

boulet d’or, et dit tout bas: “Boulet, sauvez-moi.” Un instant après

elle avait une belle coupe d’or à la main.

 

Elle remplit cette coupe de vin, la donna au domestique, et dit: “Portez

cette coupe à votre jeune maître, et dites-lui que la dame qui demeure

dans la petite maison qui brille là entre les arbres, lui donne cette

coupe et le prie de boire à sa santé.”

 

Le domestique fit la commission. Yvon prit la coupe. Il regarda dans la

coupe, qui était une coupe magique, et vit comme dans un miroir les

différentes scènes de sa vie chez le géant, et son évasion avec Finette.

 

“Finette, ma chère Finette, où êtes-vous?” cria-t-il. “Que fait cette

femme à côté de moi? Pourquoi est elle à la place de ma chère Finette?”

Il leva les yeux, vit Finette, se précipita dans ses bras, l’embrassa

mille fois, et lui demanda mille fois pardon. Finette lui pardonna de

bon coeur, et le lendemain ils allèrent à l’église ensemble.

 

Le trait ne se cassa pas, le fond de la voiture ne tomba pas, la voiture

avança rapidement, sans encombre. Ils arrivèrent à l’église à l’heure,

ils furent mariés et ils furent toujours heureux, car la belle dame aux

cheveux d’or, qui était la sorcière, la tante du géant, avait disparu,

et ne revint plus jamais en Bretagne.

 

LE RENARD ET LE LOUP.[17]

 

[Note 17: A Russian fable.]

 

Il y avait une fois un homme et une femme. L’homme était âgé, et la

femme aussi. Un jour l’homme alla à la mer pour pêcher. L’homme prit

beaucoup de poissons. Il prit de grands poissons, de petits poissons, et

des poissons de grandeur moyenne. Il prit tant de poissons qu’il était

impossible de les porter tous, et il les mit dans un char pour les

porter à la maison.

 

En route l’homme vit un renard couché au milieu de la route. L’homme

descendit de son char. Il toucha le renard. Le renard ne bougea pas.

“Oh!” dit l’homme “Le renard est mort. Voilà un beau cadeau pour ma

femme!” Il prit le renard. Il jeta le renard dans le char avec le

poisson, et remontant dans le char, il continua son chemin (route).

 

Mais le renard n’était pas mort comme le pauvre homme l’avait supposé.

Il jeta tous les poissons du char, l’un après l’autre et quand il eut

jeté tous les poissons à terre, il descendit aussi.

 

Arrivé à la maison, l’homme dit à la femme:

 

“Ma femme, regardez le beau cadeau que je vous ai apporté.”

 

“Où est ce cadeau?” demanda la femme.

 

“Là, dans le char, sur le poisson.”

 

La bonne femme regarda, et dit: “Mon mari, il n’y a ni poissons, ni

cadeau dans le char.”

 

L’homme tourna la tête, et vit que les poissons et le renard avaient

disparu, et naturellement il était bien désappointé, car il avait pensé

obtenir beaucoup d’argent pour son poisson.

 

Le renard, qui avait pris tout le poisson, était très occupé à manger le

poisson quand un loup arriva.

 

“Bonjour, mon frère,” dit le loup.

 

“Bonjour,” dit le renard.

 

“Donnez-moi des poissons,” dit le loup.

 

“Allez en pêcher,” répondit le renard.

 

“Mais je ne sais pas pêcher!” dit le loup.

 

“C’est très facile,” dit le renard. “Allez sur la glace, près d’un trou,

plongez votre queue dans l’eau, et dites: ‘Venez, venez, petits et gros

poissons,’ et dans quelques minutes tous les poissons viendront se

pendre à votre queue.”

 

Le loup, enchanté, alla à la rivière. Il alla sur la glace; il trouva un

trou; il plongea sa queue dans l’eau, et dit: “Venez, venez, petits et

gros poissons.” Le renard arriva alors, et dit tout doucement: “Que le

ciel soit clair, clair, clair; que la queue du loup gèle, gèle, gèle!”

 

“Que dites-vous, mon ami?” demanda le loup.

 

“Je vous aide,” dit le renard, et il partit quelques minutes après.

 

Le loup resta là toute la nuit, enfin il voulut partir. Impossible. La

queue était prise dans la glace. Le loup pensa: “Oh, j’ai pris tant de

poissons qu’il est impossible de les tirer tous hors de l’eau.”

 

Les femmes du village arrivèrent au trou pour chercher de l’eau. Quand

elles virent le loup, elles se mirent à crier aussi fort que possible:

 

“Au loup! Au loup! Tuez-le, tuez-le.”

 

Tous les hommes arrivèrent avec de grands bâtons. Les hommes frappèrent

le pauvre loup, qui arracha sa queue du trou et partit en toute hâte en

hurlant de douleur.

 

Pendant que les hommes et les femmes étaient occupés à battre le pauvre

loup, le renard était entré dans les maisons, et il avait mangé beaucoup

de bonnes choses. Enfin le renard mit la tête dans un seau de pâte, se

barbouilla bien, et alla à la rencontre du loup.

 

Le loup dit: “Méchant renard, regardez ma pauvre queue!”

 

“Oh!” dit le renard en gémissant, “regardez ma pauvre tête!”

 

“Oh!” dit le loup. “Les méchantes gens vous ont battu aussi, mon pauvre

petit frère. Vous êtes plus malade que moi, montez sur mon dos, je vous

porterai à la maison.”

 

Le renard monta sur le dos du loup, et chanta gaiement:

 

“Celui qui a été battu

Porte celui qui n’a pas été battu.”

 

Mais le loup était trop stupide pour comprendre, et il pensa seulement:

“Mon petit frère est très courageux. Il a la tête malade, et il chante

gaiement. Moi, qui ai seulement la queue malade, je ne chante pas, oh

non, je ne chante pas.”

 

LA MAUVAISE FEMME.[18]

 

[Note 18: A Russian folktale.]

 

Il y avait une fois une mauvaise femme. Elle était si mauvaise qu’elle

se querellait avec tout le monde. Elle se querellait surtout avec son

mari, et jamais elle ne faisait ce qu’il lui disait. Quand le mari

disait: “Ma femme, levez-vous, s’il-vous-plaît, pour faire le

déjeuner,” elle restait trois jours au lit. S’il disait: “Ma femme,

couchez-vous tôt ce soir,” elle restait debout toute la nuit.

 

Un jour l’homme dit à sa femme: “J’aime beaucoup les crêpes; faites-moi

des crêpes!”

 

La femme dit: “Non, misérable; vous ne méritez pas de crêpes!”

 

Alors l’homme dit: “Très-bien, si je ne mérite pas de crêpes, n’en

faites pas.” La femme courut à la cuisine et fit beaucoup de crêpes.

Elle força son mari à manger toutes les crêpes, et il eut une attaque

d’indigestion.

 

Fatigué de se quereller avec cette méchante femme, le pauvre homme alla

un jour dans les bois chercher des fraises. Il arriva enfin au milieu de

la forêt, et s’assit sous un arbre. En regardant autour de lui il

aperçut un trou. Il alla au trou, regarda dedans (dans le trou) et vit

qu’il était sans fond. Il dit: “Ma femme est si mauvaise, et si

désagréable, que j’aimerais qu’elle fût dans ce trou-là.”

 

Il retourna à la maison et dit: “Ma femme, n’allez pas à la forêt

cueillir des fraises.”

 

La femme se prépara immédiatement à aller dans la forêt, et l’homme dit:

“Eh bien, ma femme, si vous allez dans la forêt, n’allez pas vous

asseoir sous un grand arbre au centre de la forêt.”

 

La femme répondit: “Mon mari, j’irai à la forêt, et j’irai m’asseoir

sous le grand arbre au centre de la forêt.”

 

“Eh bien, ma femme, allez si vous voulez, mais ne regardez pas dans le

trou.”

 

La femme dit: “J’irai dans la forêt, et je regarderai dans le trou!” La

femme partit. Son mari la suivit. Elle arriva au centre de la forêt,

elle s’approcha du trou. Le mari arriva aussi, et poussa sa femme, qui

tomba dans le trou sans fond.

 

Alors le mari retourna à la maison. Il passa trois jours sans sa femme.

Quand le quatrième jour arriva, il retourna à la forêt, s’approcha du

trou, et il regarda dedans. Il avait apporté une longue corde. Il

attacha un bout de cette corde à un arbre, et laissa tomber l’autre bout

dans le trou. Après quelques minutes il retira la corde, et à sa grande

surprise il trouva un démon attaché à la corde. Le pauvre homme avait

peur. Il trembla, et il aurait rejeté le démon dans le trou si le pauvre

démon n’avait pas dit:

 

“Mon cher homme, je suis bien aise (content) de sortir de mon trou. Une

méchante femme est arrivée, et elle est si désagréable que je préfère

rester sur terre. Venez avec moi, et vous aurez une grande fortune.

J’irai dans toutes les villes et dans tous les villages, et je

tourmenterai tant toutes les femmes qu’elles seront dangereusement

malades. Alors vous arriverez avec une médecine qui les guérira.”

 

Le démon alla le premier, et toutes les femmes et toutes les jeunes

filles tombèrent malades. Alors le paysan arriva avec sa médecine, et il

guérit toutes les malades. Naturellement tout le monde payait cher cette

médecine, et le paysan fit une grande fortune en très peu de temps.

 

Le démon dit un jour au paysan: “Maintenant, paysan, je tourmenterai la

fille du roi; elle sera malade, très malade, mais je vous défends de la

guérir.”

 

La fille du roi tomba malade. Le roi envoya chercher le médecin, et dit:

“Guérissez ma fille, ou vous périrez.” Le démon dit: “Ne guérissez pas

la fille du roi, ou vous périrez.” Le pauvre paysan se trouvait

naturellement très embarrassé. Il pensa longtemps, puis il alla trouver

tous les domestiques du roi, et dit: “Allez dans la rue, et criez aussi

fort que possible: ‘La méchante femme est arrivée! la méchante femme est

arrivée!’”

 

Alors le paysan entra dans la maison du roi. Le démon, qui était dans la

maison, dit: “Misérable, pourquoi arrivez-vous ici?”

 

Le paysan répondit: “Mon pauvre démon, la méchante femme est arrivée.”

 

“Impossible!” dit le démon. Mais à cet instant-là tous les domestiques

du roi commencèrent à crier: “La méchante femme est arrivée! la méchante

femme est arrivée!”

 

Le démon dit au paysan: “Oh! mon ami, j’ai peur de la méchante femme.

Dites-moi où me cacher.” Le paysan dit: “Retournez dans votre trou. La

méchante femme n’y retournera sûrement pas.”

 

Le démon partit bien vite, et il se précipita dans le trou, où, hélas,

il retrouva la méchante femme.

 

Le paysan guérit la fille du roi et reçut une grande récompense pour ses

services.

 

BABA-IAGA.[19]

 

[Note 19: One of the folktales so popular among Russian peasants.

All the witches are known as Baba-Iaga in Russia.]

 

Un homme avait perdu sa femme; il était donc veuf, et il était très

triste. Il avait une fille. Un jour il dit à sa fille: “Mon enfant, je

suis triste, je vais me remarier.” En effet il prit une seconde femme,

mais elle n’était pas bonne du tout. Elle était très cruelle, et elle

battait toujours la pauvre fille quand le père était sorti. Un jour la

méchante femme dit à la pauvre fille:

 

“Ma fille, allez vite chez votre tante, ma soeur, et dites-lui de vous

prêter une aiguille et du fil, car je veux vous faire une robe.”

 

La jeune fille partit, mais elle alla d’abord visiter sa vraie tante;

car elle avait peur de la soeur de sa belle-mère, qui s’appelait

Baba-Iaga, et qui était une sorcière renommée.

 

La vraie tante lui donna toutes les instructions nécessaires, et alors

elle alla chez la sorcière Baba-Iaga. La sorcière était dans sa

chaumière (petite maison); elle était très occupée à filer.

 

“Bonjour, ma tante,” dit la jeune fille. “Ma belle-mère m’a envoyée pour

vous prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une robe.”

 

“Très-bien,” dit Baba-Iaga, “asseyez-vous là, et filez un instant.”

 

La jeune fille s’assit à la place de Baba-Iaga, et commença à filer. La

sorcière alla dans la cuisine, et dit à sa servante: “Allez vite

chauffer un bain, et lavez bien cette jeune fille, car j’ai l’intention

de la manger à dîner.”

 

La jeune fille entendit cet ordre cruel. Elle courut à la servante, et

lui dit: “Ma bonne amie, voici un joli mouchoir pour vous, si vous

allumez le feu et si vous versez l’eau dessus (sur le feu).”

 

Quelques minutes plus tard la sorcière arriva à la fenêtre, et cria: “Ma

chère enfant, filez-vous?”

 

“Mais oui, ma tante, je file,” dit la jeune fille.

 

La sorcière partit. La jeune fille donna un morceau de lard au chat, et

dit: “Voulez-vous me dire comment on peut sortir d’ici?”

 

“Oui,” dit le chat. “Voilà un peigne et une serviette; prenez-les, et

sauvez-vous vite. La sorcière vous poursuivra, et quand elle sera près

de vous, jetez la serviette; elle deviendra un large fleuve (rivière).

Si la sorcière passe et s’approche de vous, jetez le peigne; il

deviendra un bois si vaste et si épais qu’elle ne pourra pas le

traverser.”

 

La jeune fille prit le peigne et la serviette, et partit. Les chiens de

la sorcière voulurent l’arrêter. Elle leur jeta un morceau de pain, et

ils la laissèrent aller. Les portes voulurent aussi arrêter la jeune

fille; elle les graissa avec un peu de beurre qu’elle avait apporté, et

les portes s’ouvrirent et la laissèrent passer. Le chat prit sa place,

et quand la sorcière cria: “Ma chère enfant, filez-vous?” le chat

répondit: “Mais oui, ma chère tante, je file.”

 

Mais bientôt la sorcière arriva. Elle vit que le chat filait, et que la

jeune fille s’était sauvée. La sorcière battit le chat, et dit:

“Pourquoi n’avez-vous pas crevé les yeux de la jeune fille?”

 

“Oh,” dit le chat, “je suis à votre service depuis longtemps, et vous ne

m’avez jamais rien donné. La jeune fille m’a donné du lard!”

 

La sorcière dit à la servante: “Pourquoi avez-vous versé de l’eau sur le

feu? Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?”

 

“Oh,” dit la servante, “la jeune fille est bonne; elle m’a donné un

mouchoir; vous ne m’avez jamais rien donné.”

 

La sorcière dit aux portes: “Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille

de se sauver?”

 

Les portes répondirent: “La jeune fille est bonne; elle nous a graissées

avec du beurre. Nous avons crié depuis des années, et vous ne nous avez

jamais rien donné.”

 

La sorcière dit aux chiens: “Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille

de se sauver?”

 

Les chiens répondirent: “La jeune fille est bonne; elle nous a donné du

pain. Vous ne nous avez jamais rien donné.”

 

Alors Baba-Iaga, la sorcière, partit en toute hâte pour chercher la

jeune fille; mais la jeune fille mit l’oreille à terre et entendit venir

la sorcière. Elle jeta la serviette derrière elle, et à l’instant une

large rivière commença à couler.

 

Quand la sorcière arriva à la rivière, elle était furieuse. Elle

retourna à la maison, conduisit ses boeufs à la rivière, et dit: “Mes

boeufs, buvez l’eau, toute l’eau de la rivière afin que je puisse

traverser.”

 

Quand les boeufs eurent bu toute l’eau de la rivière, la sorcière

continua la poursuite. Mais quand la jeune fille l’entendit venir, elle

jeta le peigne derrière elle, et à l’instant une forêt épaisse se trouva

entre elle et la sorcière. La sorcière arriva. Elle vit la forêt. Elle

était furieuse, mais elle ne pouvait pas la traverser.

 

La jeune fille arriva à la maison, et son père lui demanda:

 

“Où avez-vous été, ma fille?”

 

“Mon père, ma belle-mère m’a envoyée chez la sorcière Baba-Iaga chercher

une aiguille et du fil pour me faire une robe, et Baba-Iaga voulait me

manger!”

 

“Ma pauvre fille,” dit l’homme, “comment avez-vous fait pour vous

sauver?”

 

La jeune fille raconta toute l’histoire à l’homme, qui entra dans une

grande colère et renvoya sa femme. Quand la méchante femme fut partie,

il fut très heureux avec sa fille, qui devint une excellente ménagère.

 

La jeune fille n’oublia cependant jamais ce que sa vraie tante lui avait

dit, et quand elle fut mère elle répéta bien souvent à ses enfants, en

leur racontant l’histoire de ses aventures chez Baba-Iaga:

 

“Mes chers enfants, soyez toujours bons envers tous, et tout le monde

sera bon envers vous. Si la sorcière avait bien traité sa servante, son

chat, ses portes et ses chiens, je ne serais certainement pas ici, car

elle m’aurait mangée pour son dîner.”

 

LES NEZ.[20]

 

[Note 20: This is one of the Hungarian-Slavonian stories. Different

versions have been given by Slavonic writers. Wratislaw gives a

translation of it in his “Sixty Folk Tales,” and Laboulaye has given his

version of it in his “Fairy Book.”]

 

Il y avait autrefois, près de Prague, un vieux fermier, très original,

qui avait une fille extrêmement belle. Les nombreux étudiants de

l’université de Prague faisaient souvent de longues promenades à la

campagne, et ils passaient souvent devant la maison, espérant voir la

jeune fille, qui s’appelait Marie, et faire un peu de conversation avec

elle.

 

Le fermier étant fort riche, plus d’un de ces étudiants aurait bien aimé

être son gendre. Afin de trouver moyen de faire la cour à la jolie

Marie, les étudiants se déguisèrent en domestiques, et vinrent offrir

leurs services comme garçons de ferme.

 

Le vieux propriétaire, qui était très rusé, s’aperçut bientôt de cette

manoeuvre, et il déclara qu’il n’accepterait aucun domestique pour moins

d’une année, et jura que le garçon serait forcé de rester à son service

jusqu’au moment où le coucou chanterait au printemps.

 

Il ajouta qu’il se réservait aussi le droit de couper le nez des

mécontents, en disant qu’on pourrait lui couper le sien, s’il lui

arrivait de se mettre en colère. Malgré ces conditions bizarres,

plusieurs jeunes gens entrèrent au service du fermier, mais ils

perdirent tous le nez, vu que le fermier s’amusait à les faire enrager,

et dès qu’ils se montraient mécontents, il les renvoyait après leur

avoir amputé le bout du nez.

 

Un jeune étudiant, nommé Coranda, arriva enfin à la ferme bien résolu

d’épouser la fille du fermier. Celui-ci lui dit qu’il serait obligé de

travailler jusqu’au moment où le coucou chanterait, mais que s’il lui

arrivait une seule fois de se fâcher il perdrait le nez.

 

Coranda consentit à cet arrangement, et commença son service. Le fermier

s’amusa à le tourmenter de toutes les façons possibles. A table il ne le

servit ni au dîner ni au souper. Cependant il ne manqua pas de lui

demander plusieurs fois s’il était parfaitement content.

 

Coranda répondit chaque fois avec une bonne humeur que rien ne pouvait

ébranler, et après souper voyant qu’il mourrait de faim s’il ne se

servait pas lui-même, il prit le plus beau jambon qui se trouvait dans

le garde-manger et une grosse miche de pain et se régala bien.

 

La fermière s’étant aperçue du vol, alla se plaindre à son mari. Il

pâlit de colère, et demanda à Coranda comment il avait osé se servir

lui-même.

 

Coranda répondit naïvement que n’ayant rien mangé de toute la journée il

avait grand’faim, et ajouta: “Mais si vous n’êtes pas content, mon

maître, vous n’avez qu’à le dire, et je partirai dès que je vous aurai

amputé le bout du nez.”

 

Le fermier, qui n’avait aucune envie de subir cette petite opération,

déclara avec emphase, qu’il était parfaitement content, mais après cela

il n’oublia plus jamais de servir le garçon de ferme à table.

 

Quand vint le dimanche, le fermier annonça à Coranda qu’il comptait

aller à l’église avec sa femme et sa fille, et lui recommanda de faire

la soupe pendant leur absence. “Voilà la viande, les carottes, les

oignons, et la marmite, et vous trouverez du persil dans le jardin.”

 

Coranda promit de faire la soupe, et de ne pas oublier le persil, et le

maître partit tout joyeux. Le garçon de ferme commença ses préparatifs

culinaires, mit la viande et les légumes dans la marmite, puis il alla

au jardin pour cueillir du persil. Là, il trouva un petit chien, le

favori du fermier, et comme cette petite bête s’appelait Persil, il la

tua et la jeta dans le pot-au-feu.

 

Au retour de la ville, le fermier se mit à table, et goûta la soupe.

Elle avait bien mauvais goût, et il fit la grimace. Il n’osa cependant

pas se plaindre, de peur de perdre le nez, et appela le petit chien pour

la lui faire manger.

 

Bien entendu le chien n’arriva pas, et quand le maître alla à sa

recherche, il trouva la peau toute ensanglantée de son pauvre favori.

“Misérable,” dit-il à Coranda, “qu’avez-vous donc fait?”

 

“Moi,” dit Coranda, “je vous ai tout bonnement obéi. Vous m’avez dit de

mettre du Persil dans la soupe et je l’ai fait; mais si vous n’êtes pas

content, vous n’avez qu’à le dire, je vous couperai le bout du nez, et

je partirai tout de suite.”

 

“Mais non, mais non,” dit le fermier, “je ne suis pas mécontent,” et il

s’en alla en soupirant.

 

Le lendemain le fermier alla au marché avec sa femme et sa fille, et

avant de partir il dit à Coranda:

 

“Restez ici, et faites seulement ce que vous verrez faire aux autres.”

 

Coranda, resté seul, regarda autour de lui et vit que les autres

ouvriers avaient placé une échelle contre une vieille grange afin de

grimper sur le toit pour le démolir. Il courut donc chercher une échelle

qu’il appuya contre la maison, et il se mit à démolir le toit neuf avec

tant d’ardeur, que le fermier trouva sa maison exposée à tous les vents

à son retour.

 

Ce spectacle le mit en colère, mais quand Coranda lui dit qu’il lui

couperait le nez s’il n’était pas content, il sourit avec contrainte et

déclara qu’il se trouvait parfaitement satisfait.

 

Le fermier, pressé de se débarrasser d’un serviteur si incommode,

consulta sa fille pour savoir comment il pourrait le renvoyer sans

perdre le nez.

 

“Allez vous promener avec lui dans le grand pré derrière la maison,” dit

la jeune fille. “Je me cacherai dans les branches du pommier, et je

ferai ‘coucou, coucou.’ Vous lui direz alors que vous l’avez engagé

seulement jusqu’au printemps, et qu’il peut s’en aller puisque le coucou

a chanté.”

 

Le fermier, charmé de cette bonne idée, alla se promener avec Coranda,

et dès qu’il entendit chanter le coucou il lui donna son congé.

 

“Très-bien, mon maître,” répondit Coranda, “mais comme je n’ai jamais vu

de coucou il faut que je voie celui-là.” En disant ces mots il courut au

pommier et le secoua si vigoureusement que la jeune fille tomba à terre

comme une pomme mûre.

 

Le fermier arriva en courant, car il croyait que la chute avait tué sa

fille, et s’écria:

 

“Misérable, partez de suite, si vous ne voulez pas que je vous tue!”

 

“Partir,” reprit Coranda, naïvement, “pourquoi partir? N’êtes-vous pas

content?”

 

“Non,” hurla le fermier en colère. “Je ne suis pas content et…”

 

“Alors permettez-moi de vous couper le bout du nez…”

 

“Non, non,” dit le fermier, en détresse, “je veux garder mon nez, coûte

que coûte. Laissez-le-moi, et je vous donnerai dix moutons!”

 

“Ce n’est pas assez!” dit Coranda.

 

“Dix vaches alors.”

 

“Non! je préfère vous couper le nez!” La jeune fille lui demanda alors à

quel prix il consentirait à pardonner à son père, et quand il dit qu’il

le ferait seulement à condition de l’obtenir pour femme, elle lui donna

la main en rougissant. Coranda invita tous les étudiants à ses noces,

qui furent magnifiques, et il se montra si bon gendre et si bon mari que

le fermier ne regretta jamais de l’avoir reçu dans la famille plutôt que

de perdre son nez.

 

Quant à la fille du fermier, elle aima beaucoup son mari, fut une bonne

femme et éleva ses enfants bien sagement. Quand ils n’étaient pas

contents, elle leur proposait en riant, de leur couper le bout du nez,

une proposition qu’ils n’acceptèrent jamais, je vous assure.

 

L’HOSPITALITÉ DU PACHA.[21]

 

[Note 21: An Arabian legend. The Mahometans are the followers of

Mahomet. In Arabia and Turkey God is called Allah. A pacha is the same

as a bashaw. The Koran is the Mahometan Bible.]

 

Il y avait dans une ville d’Asie un riche marchand, un pacha. Cet homme

était aussi bon que riche, et il observait tous les commandements du

Koran avec l’exactitude la plus scrupuleuse. Sa conduite était si

exemplaire que tout le monde l’admirait beaucoup, et on disait toujours

en parlant de lui: “Il mérite toute la prospérité qu’Allah lui envoie.”

 

Un jour le pacha était assis dans son jardin. Il fumait sa longue pipe,

et il souriait tout doucement en regardant ses nombreux enfants, qui

jouaient autour de lui, et en admirant la grande beauté de ses femmes,

car il en avait bon nombre comme tous les Mahométans riches.

 

Vers le soir les femmes et les enfants retournèrent à leurs

appartements, et le bon pacha, resté seul, rendit grâces à Allah (c’est

ainsi que les Mahométans appellent le bon Dieu) de lui avoir accordé

tant de bénédictions. Tout à coup un serpent arriva en toute hâte, en

criant:

 

“Protection! Protection, au nom d’Allah!”

 

“Au nom d’Allah et du Prophète je vous donne ma protection,” dit le

brave pacha. “Mais qui êtes-vous? D’où venez-vous et pourquoi

demandez-vous ma protection?”

 

“Je suis le roi des serpents, j’ai beaucoup d’ennemis, ils me

poursuivent, et s’ils me trouvent ils me tueront! Cachez-moi, bon pacha,

cachez-moi, au nom d’Allah!”

 

“Très-bien,” dit le pacha, “j’ai promis de vous protéger; allez vous

cacher sous mon divan!”

 

“Non! non!” dit le serpent. “Je suis sûr que mes ennemis me

trouveraient. Ils m’ont vu entrer dans votre maison, et ils seront

bientôt ici. Le seul moyen de bien me cacher, et de tenir votre parole

de me protéger au nom d’Allah et du Prophète, est celui-ci. Ouvrez la

bouche toute grande, pacha, et permettez-moi de me cacher dans votre

poitrine. Vite, vite; car j’entends mes ennemis qui arrivent en toute

hâte.”

 

Le bon pacha pensa: “Le serpent est mon hôte, et le Koran commande

l’hospitalité. Or on ne doit jamais refuser à un hôte aucune requête,

donc, bien que ce soit fort désagréable de recevoir ce vilain serpent

dans ma bouche, c’est mon devoir de le protéger.”

 

Le pacha ouvrit donc la bouche toute grande, et le serpent se glissa

rapidement dans sa poitrine, juste au moment où ses ennemis entraient

dans le jardin, en criant:

 

“Où est notre ennemi? où est le traître? à mort, à mort, à mort!”

 

Le pacha leur demanda pourquoi ils criaient si fort. Ils répondirent

qu’ils avaient vu le serpent entrer dans la maison du pacha, et

demandèrent la permission de le chercher. Le pacha leur dit que sa

maison et son jardin étaient à leur service, et ils commencèrent à

chercher le serpent.

 

Ils cherchèrent partout, ils allèrent partout, ils regardèrent dans

tout, mais ils ne trouvèrent pas le serpent, et ils partirent enfin en

déclarant que le malin s’était sans doute échappé. Quand ils furent

partis, le pacha dit au serpent:

 

“Sortez sans crainte, vos ennemis sont tous partis; sortez vite, car

vous gênez les battements de mon coeur.”

 

“Non; je ne sortirai pas sans avoir une bouchée de votre coeur ou de

votre poumon. Choisissez!” dit le serpent cruel.

 

Le pacha lui reprocha son ingratitude, mais le serpent dit: “Que

voulez-vous, mon cher pacha? C’est ma nature, et je suis vraiment bien

bon de vous donner le choix. Mais, faites vite, car je suis bien

pressé.”

 

Le pacha dit alors: “Eh bien, puis qu’il n’y a aucune autre alternative,

vous aurez le meilleur morceau de ma chair. Mais, permettez-moi de dire

adieu à mes enfants, et d’arranger les choses de façon à donner à ma

mort l’apparence d’un accident. Car, si on savait que je suis mort parce

que j’ai obéi au Koran, les hommes penseraient qu’il ne faut plus

montrer d’hospitalité à personne et ils cesseraient de pratiquer les

vertus que le Prophète recommande.”

 

Le serpent consentit à attendre encore un peu. Le pacha embrassa ses

enfants, il arrangea ses affaires, il fit ses ablutions, puis il alla

seul dans le jardin, et après avoir récité une dernière prière, il dit

au serpent: “Maintenant faites votre volonté.”

 

Au même moment parut un jeune homme d’une beauté resplendissante, qui

dit: “Pacha, confirmez votre foi. Prononcez trois fois le nom d’Allah,

détachez une feuille de cet arbre, posez-la sur votre bouche, et vous

serez sauvé.”

 

“Qui êtes-vous donc?” demanda le pacha, tout surpris.

 

“Je suis l’ange de l’hospitalité, et le Prophète m’a envoyé pour vous

sauver!”

 

En disant ces mots le messager céleste disparut aussi promptement qu’il

avait paru.

 

Le pacha ne douta cependant pas. Il cueillit une feuille de l’arbre, la

posa sur sa bouche, prononça trois fois le nom d’Allah, et le serpent

sortit de sa poitrine, noirci et calciné par la justice divine, qui ne

permet jamais que la vertu soit punie.

 

Le bon pacha qui avait été sauvé ainsi par un miracle, remercia tous les

jours Allah de l’avoir sauvé de ce terrible danger. Il continua à vivre

heureux, au milieu de sa famille, et recommanda tous les jours à ses

enfants de ne pas oublier que le Koran commande l’hospitalité. Cette

recommandation fut répétée par ses enfants à ses petits-enfants, et tous

les descendants du pacha sont renommés pour leur hospitalité.

 

LES DEUX FRÈRES.[22]

 

[Note 22: A Slavonic legend.]

 

Il y avait une fois un homme, bien pauvre, qui avait deux fils Jozka et

Janko. L’aîné (=le plus âgé) de ces deux fils était très intelligent, et

un jour son père lui dit:

 

“Jozka, il est temps d’aller faire ton tour d’apprentissage.”

 

Le jeune homme, qui était très content de voyager, reçut la bénédiction

de son père, quelques gâteaux de sa mère, et partit gaiement. Il marcha

longtemps, il traversa une montagne sombre, et il arriva enfin dans une

prairie.

 

Comme il avait faim, il prit un des gâteaux que sa bonne mère lui avait

donnés, et commença à le manger de bon appétit. Les fourmis arrivèrent

aussitôt, et crièrent au jeune homme:

 

“Donne-nous un bien petit morceau de ton bon gâteau!”

 

Mais Jozka était gourmand et égoïste, et il refusa de leur en donner

même les miettes. Les fourmis, très désappointées, dirent alors:

 

“Tu n’es certainement pas généreux, Jozka, et nous ne viendrons jamais à

ton secours quand tu seras dans la misère.”

 

Jozka ne fit aucune attention à cette menace, il finit tranquillement

son repas et continua son voyage. Il arriva bientôt au bord d’une

rivière, et vit un pauvre petit poisson qui avait sauté hors de l’eau,

sur le rivage, et qui s’efforçait vainement de rentrer dans son élément

liquide. Il demanda du secours à Jozka, qui lui donna un coup de pied au

lieu de l’aider.

 

“Méchant,” dit le poisson, “nous ne t’aiderons jamais.”

 

Jozka ne fit pas attention au poisson, et continua son chemin. Enfin il

arriva à un carrefour. Là des diables se disputaient et se battaient. Le

jeune homme les regarda tranquillement et ne fit rien pour les séparer.

 

Les diables lui crièrent:

 

“Tu es un égoïste, Jozka, et rien ne te réussira dans ce monde.”

 

Cette prédiction se vérifia bientôt, et Jozka, fatigué de voyager sans

profit, retourna chez son père où son frère cadet (= plus jeune) lui fit

des reproches, parce qu’il n’apportait rien à la maison.

 

Le père décida alors qu’il était temps d’envoyer Janko dans le monde, et

il lui donna une petite bouteille, qui contenait une eau magique qui

guérissait toutes les maladies. La mère lui donna une miche de pain, et

il partit gaiement.

 

Il marcha droit devant lui, traversa la même montagne sombre que son

frère avait traversée, et arriva dans la même prairie.

 

Comme il avait bien faim, il s’assit sous un arbre, prit un morceau de

pain et commença à manger de grand appétit.

 

Les fourmis arrivèrent aussitôt, en criant: “Nous avons faim aussi,

donne-nous un peu de ton pain.”

 

“Avec le plus grand plaisir,” dit Janko, qui était bon et généreux, et

il coupa un morceau de pain qu’il émietta pour les fourmis.

 

Elles étaient si reconnaissantes qu’elles le remercièrent bien des fois

et dirent aussi:

 

“Bon Janko, nous viendrons à ton secours.”

 

Janko continua sa route. Il arriva près d’un lac. Là il vit un pauvre

petit poisson sur le rivage. Il le prit, et le mit dans l’eau en disant:

 

“Pauvre petit poisson, tu es fait pour vivre dans l’eau, et non sur la

terre.”

 

Le petit poisson, heureux de se retrouver dans son élément, le remercia,

et dit:

 

“Bon Janko, nous te viendrons en aide!”

 

Le jeune homme continua son voyage, et arriva avant longtemps au

carrefour, où les diables se disputaient et se battaient. Il les regarda

un instant avec chagrin, puis il les sépara et rétablit le bon accord

parmi eux. Les diables le remercièrent et partirent, en disant:

 

“Bon Janko, nous viendrons à ton secours.”

 

Janko nota ce détail dans sa mémoire, et continua son chemin. Il arriva

Continuer : partie 4 sur 5