Contes et légendes. 1re Partie

H. A. (Hélène Adeline) Guerber · Chapitre 1 sur 8 · partie 4/5

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Contes et légendes. 1re Partie

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

à une ville. Là il trouva tout le monde en détresse, car la fille du roi

était dangereusement malade, et tous les médecins disaient qu’elle

allait mourir. Janko alla à une auberge (= petit hôtel), appela

l’aubergiste et dit:

 

“Allez vite au palais, et annoncez au roi que je suis le premier médecin

du monde. Je guérirai sa fille malade.” L’aubergiste alla bien vite au

palais, et dit au roi:

 

“Le premier médecin du monde est à mon auberge. Il dit qu’il guérira la

princesse.”

 

Le roi, enchanté, fit venir Janko, et dit: “Monsieur le médecin, si vous

guérissez ma fille, je vous la donnerai pour femme.”

 

Janko prit sa petite bouteille et donna un peu de son eau magique à la

princesse, qui se trouva mieux après la première dose, et qui au bout de

quelques jours était complètement guérie.

 

Mais elle n’avait pas envie d’épouser le médecin, et dit à son père:

 

“Mon père, je refuse d’épouser ce jeune homme.”

 

Le roi insista, et la princesse répondit:

 

“Eh bien, je l’épouserai, mais seulement à condition qu’il accomplisse

les trois choses que je lui dirai.”

 

Janko consentit à cette condition, et dit: “J’accomplirai ces choses si

elles sont possibles et si Dieu m’aide.”

 

La princesse prit deux sacs de graines de pavot et deux sacs de cendres.

Elle mêla les graines de pavot et les cendres, appela Janko, et dit

“Janko, si vous séparez les graines de pavot des cendres avant demain

matin, je suis à vous.”

 

Janko était bien embarrassé. Il n’était pas habile, et il alla dans la

prairie, où il commença à pleurer et à prier Dieu de lui venir en aide.

Tout à coup une quantité de fourmis arrivèrent, en disant:

 

“Ne désespère pas, Janko; tu nous as aidées, maintenant nous

t’aiderons;” et les fourmis séparèrent les graines de pavot des cendres.

 

La princesse était surprise et désappointée, et dit à Janko:

 

“Vous avez accompli une des conditions, mais il faut que vous me

procuriez la perle la plus précieuse du fond de la mer.”

 

Janko alla au bord du lac, et pleura amèrement. Tout à coup un poisson

parut à la surface de l’eau, et dit:

 

“Janko, pourquoi pleures-tu?”

 

Le jeune homme confia ses peines au poisson, qui lui promit la perle, en

disant:

 

“Tu nous as aidés, nous t’aiderons.”

 

Quelques minutes plus tard il arriva avec la perle désirée, que la

princesse admira beaucoup. Puis elle dit à Janko:

 

“Vous avez accompli deux des conditions; maintenant je vous épouserai si

vous me rapportez une rose de l’enfer.”

 

Janko courut au carrefour, où il avait rencontré les diables, et frappa

à la porte de l’enfer. Les diables ouvrirent la porte, et lui donnèrent

la rose qu’il demandait.

 

La belle princesse reçut la rose avec grand plaisir et consentit enfin à

épouser Janko, qui invita ses parents à la noce. Le frère Jozka fut

aussi invité, et quand il entendit l’histoire de son frère, il comprit

que l’égoïsme est un mauvais moyen de faire fortune, et qu’on a souvent

besoin d’un plus petit que soi.

 

LE BERGER ET LE DRAGON.[23]

 

[Note 23: A Servian tale.]

 

Il y avait une fois un berger qui gardait ses moutons sur la montagne.

C’était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre,

et le berger en entendant un petit bruit, leva la tête pour voir quelle

en était la cause.

 

Il vit un grand nombre de serpents qui en arrivant près d’un certain

rocher le touchaient d’une herbe qu’ils tenaient à la bouche. Au moment

où l’herbe touchait le rocher, le rocher s’ouvrait, et les serpents

entraient ainsi, l’un après l’autre, dans la montagne.

 

Le berger appela son chien; il lui confia les moutons, et cueillant un

brin d’herbe il toucha le rocher, qui s’ouvrit. Le berger entra dans une

grotte, dont les murs étaient couverts d’or, d’argent et de pierres

précieuses. Au centre de la grotte il y avait un trône, et sur ce trône

il y avait un serpent immense. Tous les autres serpents groupés autour

de lui dormaient comme lui.

 

Le berger examina la grotte, regarda les serpents, et quand il eut tout

vu il dit: “C’est assez maintenant,” et voulut partir. Mais le rocher

était fermé, et comme il ne pouvait pas sortir il s’enveloppa dans son

manteau, se coucha à terre, et dormit comme les serpents.

 

Il se réveilla seulement quand il entendit un bruit étrange, et quand il

ouvrit les yeux il vit que tous les serpents étaient réveillés. Ils

étaient groupés autour du trône, et ils demandaient tous à la fois:

 

“Est-il temps, ô mon roi, est-il temps?”

 

Le roi des serpents resta immobile encore quelques minutes, puis il dit:

 

“Il est temps!” En disant ces mots il descendit de son trône, et se

dirigea vers le rocher, suivi de tous les autres serpents. Arrivé au

rocher, le roi le toucha. Le rocher s’ouvrit; les serpents sortirent

tous, suivis de leur roi. Mais quand le berger voulut sortir aussi, le

rocher se referma.

 

“Roi des serpents, laissez-moi sortir!” cria le berger de toutes ses

forces.

 

“Non, non,” dit le roi; “restez-là, mon ami.”

 

“Mais, j’ai assez dormi!” dit le berger. “Mon troupeau m’attend;

laissez-moi sortir.”

 

“Je vous laisserai sortir seulement à condition que vous juriez

solennellement que vous ne révèlerez à personne où vous avez dormi, ni

comment vous êtes entré dans la grotte aux serpents!” dit le roi.

 

Le berger jura trois fois, le rocher s’ouvrit, et il se trouva sur la

montagne. Mais quel changement! Ce n’était plus l’automne, c’était le

printemps! Le berger pensa à sa femme, et descendit la montagne aussi

vite que possible, car il avait peur d’être grondé parce qu’il était

resté si longtemps absent.

 

Quand il arriva près de la maison il vit un monsieur à la porte, et il

entendit qu’il disait à la femme:

 

“Ma bonne femme, votre mari est-il chez lui?”

 

“Mais non, monsieur,” répondit la femme.

 

“Il est parti pour la montagne l’automne dernier, et comme il n’est pas

revenu, je crains (j’ai peur) que les loups ne l’aient mangé.” Et elle

commença à pleurer.

 

“Les loups ne m’ont pas mangé!” cria le berger. “Me voilà.”

 

Quand la femme vit le berger, elle cessa de pleurer, et dit:

 

“Eh bien, paresseux, où avez-vous été tout l’hiver?”

 

L’homme, n’osant dire la vérité, répondit: “J’ai été dans le parc aux

moutons où j’ai dormi tout l’hiver!”

 

“Imbécile,” dit la femme, en colère.

 

Le beau monsieur dit: “Allons donc, berger, ce n’est pas vrai, ce que

vous dites là. Si vous me dites où vous avez passé l’hiver, je vous

donnerai une grande somme d’argent.”

 

Tourmenté par sa femme et par le beau monsieur, le berger raconta enfin

tout ce qui lui était arrivé. Le beau monsieur, qui était magicien, le

força alors à le conduire à la montagne, et à ouvrir le rocher en le

touchant avec l’herbe merveilleuse. Quand le rocher fut ouvert, le

magicien prit son livre et commença à lire. Tout à coup on entendit un

bruit terrible, et un dragon sortit.

 

Ce dragon était le vieux serpent, le roi. Il était furieux contre le

berger, qui avait révélé le secret de la grotte aux serpents. Le

magicien donna vite une corde au berger, en disant: “Jetez-lui ce licol

au cou!”

 

Le pauvre berger obéit malgré lui, et tout à coup il se trouva assis sur

le dos du dragon, qui volait rapidement par-dessus les montagnes et les

mers. Le pauvre berger était très effrayé, car le dragon allait toujours

plus vite, et montait toujours plus haut. Enfin le berger aperçut une

petite alouette, et lui cria:

 

“Alouette, chère petite alouette, oiseau cher à Dieu, allez, je vous en

prie, auprès du Père céleste; racontez-lui mes peines. Dites-lui qu’un

pauvre berger lui souhaite le bonjour, et qu’il le prie de le secourir.”

 

L’alouette fit la commission du berger. Le Père Éternel eut compassion

du pauvre homme; il écrivit un mot, en lettres d’or, sur une feuille

qu’il cueillit d’un arbre dans le Paradis. Il donna cette feuille à

l’alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tête du dragon.

 

L’alouette s’envola, laissa tomber la feuille sur la tête du dragon, et

à l’instant même le dragon et le berger tombèrent à terre. Quand le

berger revint à lui, il vit qu’il était sur la montagne, et au bout de

quelques minutes il s’aperçut qu’il avait eu un mauvais rêve, car son

chien était à côté de lui, les moutons autour de lui, et c’était en

automne tout comme quand il s’était endormi quelques heures avant.

 

LES DEUX AUMÔNES.[24]

 

[Note 24: This story is adapted from a legend published in “Le

Magasin Pittoresque,” a popular French periodical.]

 

Une pauvre vieille femme était assise au bord de la route. Elle avait

froid, car la neige tombait; et elle avait faim, car elle n’avait rien

mangé de toute la journée. Elle était assise là, et elle attendait

patiemment, espérant qu’un voyageur compatissant lui donnerait un peu

d’argent pour acheter du pain et du bois pour faire un peu de feu dans

sa pauvre petite maison où il faisait si froid.

 

Le premier homme qui passa la regarda avec compassion, et dit: “Pauvre

femme, voilà un temps bien dur pour mendier sur la route. Dieu vous

assiste,” et il continua son chemin, d’un pas rapide, sans lui donner un

seul sou, car il avait de gros gants, et il aurait été obligé de les

ôter pour mettre la main dans sa poche. Il aurait eu froid aux doigts en

déliant les cordons de sa bourse, et il n’eut pas le courage de

s’arrêter.

 

La pauvre vieille femme, toute désappointée qu’elle était, remercia

cependant le voyageur de ses bonnes paroles, et quand il lui dit: “Dieu

vous assiste!” elle répondit: “Merci bien, mon bon monsieur, Dieu vous

le rende.”

 

Peu de temps après un second voyageur passa en voiture. Il était tout

enveloppé dans une ample fourrure, il vit la pauvre femme, et, touché de

sa misère, il mit une main dans sa poche et de l’autre baissa la fenêtre

de la voiture.

 

“Oh!” dit-il, “quel terrible froid!” et il appela la pauvre vieille

femme, qui arriva aussi vite que possible. Il lui tendit l’argent et

s’aperçut seulement alors qu’il s’était trompé, et que c’était une pièce

d’or et non pas la petite pièce blanche qu’il pensait donner. “C’est

beaucoup trop!” dit-il, et il allait retirer la main, mais le froid lui

fit lâcher la pièce d’or, qui tomba dans la neige.

 

Il ferma la fenêtre, la voiture repartit et il se dit philosophiquement:

“C’est trop, mais enfin je suis bien riche, et je puis me payer la

fantaisie de faire une bonne action de temps en temps.”

 

La pauvre mendiante, à genoux dans la neige, cherchait la pièce d’or, et

ses mains froides fouillaient sans cesse, car la malheureuse femme était

non seulement pauvre et âgée, mais elle était aussi aveugle.

 

Pendant ce temps l’homme riche était rentré chez lui. Assis devant un

bon feu, après avoir bien dîné, il dit:

 

“Il ne fait pas aussi froid que je croyais. J’ai trop donné à cette

pauvre femme. Fera-t-elle bon usage de cette pièce d’or? Enfin, ce qui

est fait, est fait. J’ai été généreux, très généreux, et Dieu, sans

doute, me récompensera, car il aime les bonnes actions.”

 

L’autre voyageur était arrivé à l’auberge où il avait trouvé un bon feu

et un bon dîner qui l’attendait. Mais la pensée de la pauvre femme lui

revint à la mémoire. Il regretta beaucoup de ne pas lui avoir donné un

peu d’argent, et au lieu de s’asseoir devant le feu et de manger la

bonne soupe chaude que le domestique apportait, il lui dit: “Mettez deux

couverts; je reviens à l’instant!” et sortit en toute hâte.

 

Il arriva bientôt à l’endroit où il avait vu la vieille femme et la

trouva fouillant dans la neige.

 

“Que cherchez-vous là, ma bonne femme?”

 

“Une aumône, qu’un monsieur m’a jetée!”

 

“Oh! elle est perdue dans la neige. Venez avec moi; nous irons à

l’auberge, où un bon feu nous attend, et la soupe aussi.”

 

Le voyageur s’aperçut alors pour la première fois que la vieille femme

était aveugle, il la prit donc par le bras et la conduisit à l’auberge,

où il l’installa à table, devant le feu, et lui fit manger un bon dîner.

 

Deux anges ce jour-là prirent la plume, l’un pour effacer la mention de

la pièce d’or sur le livre où le maître de la voiture inscrivait tous

ses bienfaits, et l’autre pour inscrire sur le livre du piéton le bon

dîner de la pauvre mendiante.

 

L’AMOUR D’UNE MÈRE.[25]

 

[Note 25: This is a popular tale in Touraine, in Central France. It

is merely the French version of the tale told by every nation, and has

innumerable counterparts. Tours is the capital of the province of

Touraine. The Loire is one of the great rivers in France, which it

divides into two almost equal parts.]

 

Au centre de la France, au bord de la Loire, et tout près de la ville de

Tours, demeurait une fois un vigneron appelé Jean Bourdon. Il était bon

travailleur, mais il était violent de caractère, et il ne supportait pas

patiemment sa pauvreté.

 

Un jour en rentrant de sa vigne, il se disait sans cesse: “Oh! si mon

oncle était seulement mort, je serais riche, bien riche, et je ne serais

plus obligé de travailler.”

 

Quelques minutes après il vit son oncle près d’une carrière au bord du

chemin. Le démon lui parla, et dit: “Poussez votre oncle; il tombera

dans la carrière, et sera mort; tout le monde pensera que c’est un

accident, et vous serez riche, bien riche, car vous êtes son seul

héritier.”

 

Le vigneron exécuta immédiatement cette mauvaise pensée, et ce fut

seulement après que le crime eut été commis, qu’il comprit qu’il était

un assassin et qu’il méritait la prison et même la mort. Il regretta

amèrement sa violence, et continua son chemin en tremblant, et en

regardant sans cesse de tous côtés pour voir si quelqu’un était en vue

qui pourrait le dénoncer à la police. Il trembla plus fort encore quand

il sentit une main sur son épaule, et quand une voix moqueuse lui dit à

l’oreille:

 

“Eh bien, votre oncle est mort. Vous l’avez tué pour hériter de sa

fortune. J’ai tout vu, mais si vous me donnez ce que je vous demande, je

ne vous dénoncerai pas.”

 

“Oh oui, je vous donnerai tout ce que vous voudrez, tout. Je vous le

promets,” s’écria le pauvre homme, qui avait bien peur.

 

“Très-bien, je demande votre fils. Je le réclamerai dans trois jours à

moins que vous ne deviniez mon nom.”

 

En disant ces mots, le démon—car c’était un démon,—disparut, et le

pauvre vigneron rentra chez lui. Mais il était si triste à la pensée de

perdre son fils, et si tourmenté de remords à la pensée de son crime,

qu’il lui fut impossible de manger ou de dormir.

 

Sa femme, inquiète de le voir si pâle, lui demanda enfin ce qu’il avait,

et le pauvre homme lui avoua tout. La femme ne lui reprocha pas sa

conduite, mais elle courut toute tremblante à l’église où elle raconta

toute l’histoire au curé, qui était un brave homme, et qui avait la

réputation d’un grand savant et d’un grand saint.

 

Le curé lui parla longtemps, et quand elle revint à la maison, elle dit

à son mari: “Allez à l’endroit où vous avez vu le démon, et

appliquez-vous à deviner son nom en priant Dieu de vous aider.” L’homme

alla à l’endroit où il avait commis son crime, mais le souvenir de ce

crime l’empêcha de concentrer assez ses pensées. Il répétait sans cesse:

“Oh! que j’aimerais savoir le nom de ce démon,” mais comme il pensait

plus à son crime qu’à autre chose, il ne trouva pas le nom du démon.

 

Le second jour la femme alla à l’endroit. Elle était décidée à sauver

son enfant, et elle concentra si bien toute son attention, que bientôt

elle entendit une petite voix sous terre, qui chantait tout doucement:

 

“Dormez, mon enfant, dormez bien. Votre papa, le démon Rapax, est parti

pour vous chercher un petit compagnon; dormez, dormez bien.”

 

La femme rentra toute joyeuse, et quand le démon se présenta le

lendemain pour réclamer son enfant, elle lui cria joyeusement: “Eh,

bonjour, Monsieur Rapax, comment vous portez-vous?”

 

Le démon, tout surpris, partit sans l’enfant, et quelques minutes après

le vigneron faillit mourir de joie en voyant son oncle, qu’il croyait

avoir tué, et qui venait l’inviter à souper. Le méchant démon Rapax,

sachant que le vigneron était violent et envieux, l’avait trompé pour

obtenir l’enfant. Grâce à la bonne petite femme il n’avait pas réussi,

mais une chose bien certaine c’est que Bourdon ne fut plus jamais

violent, il avait trop peur de commettre un crime, et il savait que le

remords n’est pas une sensation agréable.

 

LE CHEVEU MERVEILLEUX.[26]

 

[Note 26: This is one of the Servian national tales; different

versions of it can be found in Wratislaw’s “Folk Tales,” and in the

“Magasin Pittoresque.”]

 

Il y avait une fois un homme très pauvre, qui avait beaucoup d’enfants.

Sa famille était si nombreuse qu’il lui était impossible de trouver

assez à manger pour ses enfants. Tous les jours il disait à sa femme:

“Ma femme, les enfants ont faim. Il m’est impossible de trouver assez à

manger pour eux. Je pense que la meilleure chose à faire serait de me

tuer avec eux.”

 

“Patience!” disait la pauvre femme; “patience, mon ami, ne vous tuez pas

aujourd’hui.”

 

Une nuit le pauvre homme vit en songe un enfant qui lui disait:

 

“Pauvre homme, vous êtes bien malheureux; mais écoutez-moi bien, et vous

serez heureux. Demain matin vous trouverez sous votre oreiller un

miroir, du corail et un mouchoir. Prenez ces trois objets, ne parlez à

personne, et allez dans la montagne. Vous trouverez une petite rivière.

Suivez le cours de la rivière, et vous arriverez à la source.

 

“Là vous verrez une belle jeune fille. La jeune fille vous parlera, mais

ne répondez pas. Si vous parlez, elle vous changera en poisson ou en un

autre animal. Asseyez-vous à côté de la jeune fille. Elle placera sa

tête sur vos genoux. Alors vous chercherez avec soin. Quand vous aurez

trouvé un cheveu rouge, arrachez-le.

 

“Sauvez-vous immédiatement avec ce cheveu rouge. La jeune fille vous

poursuivra. Jetez le mouchoir, le corail et le miroir, l’un après

l’autre, et elle s’arrêtera pour les regarder. Continuez votre route,

vous arriverez à la ville, vous vendrez le cheveu à un homme riche pour

une grande somme d’argent, et vous serez assez riche pour élever tous

vos enfants.”

 

Le lendemain matin, quand le pauvre homme s’éveilla, il mit la main sous

son oreiller. Il trouva le mouchoir, le corail et le miroir. Il partit

pour la montagne. Il arriva à la rivière. Il suivit le cours de la

rivière, et il arriva à la source. Là il vit une belle jeune fille, qui

lui dit:

 

“D’où venez-vous, brave homme?”

 

Il ne répondit rien. Elle répéta la question, mais il ne parla pas. Il

s’assit à côté d’elle sans parler. Elle plaça sa tête sur les genoux de

l’homme. L’homme chercha avec soin et bientôt il trouva un cheveu rouge.

Il arracha le cheveu rouge et partit en courant. La jeune fille

poursuivit l’homme. Elle courait plus vite que lui. Quand il vit

qu’elle allait l’atteindre, il jeta le mouchoir. La jeune fille, qui

n’avait jamais vu de mouchoir, s’arrêta pour l’examiner, et l’homme

continua à courir.

 

Quand la jeune fille eut assez examiné le mouchoir, elle continua la

poursuite. Quand l’homme vit qu’elle allait l’atteindre, il jeta le

corail. La jeune fille s’arrêta pour examiner le corail avant de

continuer la poursuite. Quand l’homme vit qu’elle allait l’atteindre, il

jeta le miroir. La jeune fille s’arrêta pour s’admirer, et l’homme

arriva chez lui et raconta toutes ses aventures à sa femme.

 

Le lendemain l’homme alla à la ville. Il se plaça sur le marché, et

commença à crier: “J’ai un cheveu rouge à vendre. J’ai un merveilleux

cheveu rouge à vendre.” Quelques minutes après un homme arriva et dit:

“Je vous donnerai un sou pour votre cheveu rouge. “Ce n’est pas assez!”

dit l’homme. Un autre homme arriva: “Je vous donnerai le double, deux

sous,” dit-il. “Ce n’est pas assez.”

 

Les autres acheteurs arrivèrent, et ils commencèrent à dire l’un après

l’autre: “Je vous donnerai le triple, trois sous.”

 

“J’en donnerai quatre.”

 

“J’en donnerai cinq.”

 

Ils continuèrent ainsi et un homme dit enfin: “Je donnerai vingt sous,

un franc.”

 

Les enchères continuèrent, et la foule augmentait toujours. Le prix du

cheveu rouge augmentait rapidement aussi. Enfin le roi arriva et dit:

“Je vous donnerai dix mille francs.” L’homme accepta cette somme et alla

à la maison, où il se trouva assez riche pour élever ses enfants. Le roi

porta le cheveu merveilleux dans son palais, le coupa dans sa longueur

et trouva une inscription, qui racontait les choses importantes qui

s’étaient passées depuis le commencement du monde, et il ne regretta

jamais d’avoir payé dix mille francs ce cheveu merveilleux.

 

UN CONTE DE MA MÈRE L’OIE.[27]

 

[Note 27: This is one of the folk tales told along the banks of the

Danube. It forms part of the Slavonic folk lore.]

 

Dans une contrée traversée par le Danube il y avait une fois un roi qui

se trouva forcé, peu de temps après son mariage, de quitter la reine, sa

femme, et de partir pour la guerre. Son absence fut longue, très longue,

et la reine attendait son retour avec impatience. Elle voulait lui

montrer son fils qu’il n’avait jamais vu, car l’enfant était né après

son départ.

 

C’était dans les temps où il n’y avait ni poste, ni téléphone, ni

télégraphe, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, et la pauvre reine

n’avait pas de nouvelles de son mari, et le roi n’avait pas de nouvelles

de sa femme. Enfin la guerre fut terminée, et le roi se mit en route

pour son royaume. Un jour il se trouva en grand danger de périr dans un

torrent, et il dit:

 

“Oh! ma chère femme, je vais périr ici, sans vous revoir!”

 

Un corbeau arriva et dit: “Roi, promettez-moi que vous me donnerez la

chose que vous avez de plus chère au monde, mais que vous ne connaissez

pas, et je vous sauverai.”

 

Le roi pensa; “La chose qui m’est la plus chère au monde c’est, sans

doute, ma femme. Pour le plaisir de revoir ma femme, je donnerais

volontiers une chose que je ne connais pas!”

 

Le roi accepta donc la proposition du corbeau, qui dit: “Je suis

généreux, ô mon roi, et je vous laisserai cette chose pendant sept ans

avant de la réclamer.”

 

Le corbeau sauva donc le roi, qui arriva à la maison, où il vit la

reine, et où sa surprise fut grande de trouver un joli petit enfant, qui

était son fils. Mais son chagrin fut presqu’aussi grand que sa surprise,

quand il pensa à la promesse qu’il avait faite au corbeau.

 

Le temps passa vite, trop vite, et quand le petit garçon eut sept ans,

le corbeau arriva, et disparut aussitôt avec l’enfant royal.

 

Le corbeau transporta le petit prince dans une vallée profonde,

inconnue, solitaire, et le donna à un pauvre homme qui demeurait là avec

sa femme et sa petite fille, qui n’avait que cinq ans, mais qui était

très avisée.

 

Les deux enfants étaient très heureux ensemble. Le père et la petite

fille aimaient beaucoup le petit prince, mais la mère ne l’aimait pas,

et elle le maltraitait beaucoup, car elle était méchante et un peu

sorcière.

 

Un jour cette femme dit à son mari: “Jean est trop avisé; il faut nous

débarrasser de lui.”

 

L’homme protesta en vain; la femme appela Jean, et dit: “Jean, vous êtes

grand maintenant, mais vous ne travaillez pas assez. Il faut que vous

abattiez cette forêt, d’ici à demain, et que vous bâtissiez un pont qui

chantera quand je passerai dessus.”

 

Le pauvre Jean était très triste. Il appela sa petite amie Catherine, et

dit: “Catherine, votre mère est bien cruelle! Elle dit qu’il faut que

j’abatte la forêt, d’ici à demain, et que je bâtisse un pont qui

chantera quand elle passera dessus.”

 

“Oh!” dit la petite Catherine; “allez vous coucher, mon cher Jean. Cette

tâche n’est pas difficile. Je vous aiderai, mais faites bien attention

de ne pas boire le lait que ma mère vous donnera demain matin.”

 

Jean alla se coucher tranquillement, et la petite fille, qui était un

peu sorcière aussi, courut à la forêt, évoqua les esprits, leur commanda

d’abattre la forêt et de bâtir un pont qui chanterait quand sa mère

passerait dessus.

 

Le lendemain matin Jean se présenta devant la femme, et dit: “C’est

fait!”

 

“Ah! très-bien, mon bon enfant; voici du lait; buvez-le,” dit la femme.

Mais Jean, qui n’avait pas oublié la recommandation de Catherine, ne but

pas le lait.

 

La femme était fâchée, et elle dit à son mari: “Mon mari, Jean est trop

avisé; il faut nous débarrasser de lui.”

 

L’homme, qui aimait Jean, protesta, mais en vain, et la femme dit à

Jean:

 

“Cette nuit vous irez dans l’écurie, où vous trouverez six chevaux.

Sellez et bridez ces chevaux, et faites-les trotter.”

 

Jean était très content parce qu’il croyait (pensait) que c’était très

facile, mais Catherine dit: “Jean, ce n’est pas facile, car un de ces

chevaux est ma mère elle-même. Mais si vous prenez ces six brides

magiques, la chose sera facile.”

 

Jean prit les brides que Catherine lui donna; il brida et sella les six

chevaux, il les fit trotter toute la nuit, et avant de rentrer il les

conduisit à la forge où il les fit ferrer.

 

Le lendemain matin quand la méchante femme se réveilla, elle poussa des

cris terribles, car elle avait des fers aux mains et aux pieds. Elle

était furieuse, et elle dit avec rage: “Ce misérable Jean périra, ce

misérable périra!”

 

Catherine, en entendant ces menaces, dit à Jean:

 

“Partons, fuyons, ma mère est furieuse. Si nous restons ici, elle nous

tuera tous les deux!”

 

Avant de partir Catherine s’arracha trois cils. Elle jeta un cil dans la

chambre, elle jeta un autre cil dans la cuisine, et elle jeta le

troisième cil sur le perron.

 

Quelques minutes après le départ de Jean et de Catherine, la mère cria:

“Catherine, ma fille, que faites-vous?”

 

Le premier cil, que Catherine avait jeté dans la chambre, répondit

aussitôt: “Ma mère, je suis très occupée, je fais le lit.”

 

Une deuxième fois la mère demanda: “Que faites-vous donc, Catherine, ma

fille?”

 

Le deuxième cil répondit: “Maman, je fais la cuisine.”

 

Enfin la mère cria une troisième fois: “Catherine, que faites-vous

donc?”

 

“Ma mère, je balaie le perron!” répondit le troisième cil.

 

Les deux fugitifs étaient déjà loin quand la mère s’aperçut de leur

fuite. Elle ne pouvait pas les poursuivre, car elle avait des fers aux

mains et aux pieds, mais elle dit à son mari: “Allez chercher les

enfants; ils sont partis.”

 

L’homme obéit; il poursuivit les enfants.

 

Catherine s’arrêta tout à coup écouta attentivement, et dit à Jean:

 

“Jean, mon père arrive. Je vais me changer en un champ de blé; vous

serez le gardien du champ!”

 

Quand les deux enfants furent déguisés ainsi, le père arriva. Il ne

reconnut pas Jean, et dit: “Gardien, avez-vous vu passer un jeune homme

et une jeune fille?”

 

“Oui,” dit le gardien, “je les ai vus passer quand on semait ce champ de

blé!”

 

Alors le père courut plus vite. Quand il fut parti, Jean et Catherine

reprirent leur forme naturelle et continuèrent leur fuite. Mais bientôt

le père s’approcha d’eux une seconde fois, et Catherine dit à Jean:

“Vite, vite, Jean, changez-vous en prêtre; je serai l’église, et mon

père ne nous trouvera pas.”

 

Le père arriva aussitôt que le déguisement eut été accompli. Il

s’adressa au prêtre, et dit: “Avez-vous vu passer un jeune homme et une

jeune fille?”

 

“Oui!” répondit le prêtre, “je les ai vus passer quand on bâtissait

cette église!”

 

L’homme, fatigué et découragé, abandonna la poursuite. Mais la mère, qui

avait soif de vengeance, monta sur un manche à balai et partit rapide

comme l’éclair.

 

Catherine dit à Jean: “J’entends ma mère qui arrive. Changez-vous en

étang; je me changerai en canard.” La mère arriva. Elle s’aperçut de la

métamorphose, et elle ne pensa qu’à punir les enfants. Elle commença

donc à boire l’eau, mais elle but si avidement qu’elle mourut.

 

Alors Jean et Catherine continuèrent leur route. Ils arrivèrent dans une

forêt, où ils rencontrèrent le roi et toute sa cour à la chasse. Le roi

regarda le jeune homme et la jeune fille. Il les questionna, et bientôt

il reconnut son fils, et l’embrassa avec des transports de joie.

 

Le jeune prince finit par épouser la jolie Catherine, qui continua à

l’aider comme par le passé, et ils furent toujours très heureux.

 

GODEFROI, LE PETIT ERMITE.[28]

 

[Note 28: One of the stories in the collection of Canon Christopher

Schmid, the German writer, who was born in 1768 and died in 1854. These

stories were translated into French by the tutor of the Comte de Paris

in 1842, and have been the delight of French as well as of German

children. In the original version this story is very long indeed, as the

worthy Canon used his stories as vehicles for his religious teachings.

This is a complete outline of the story.]

 

Il y avait une fois un pauvre homme qui avait une très grande famille.

Cet homme était pauvre, mais il était toujours occupé, il était très

industrieux. Cet homme avait une petite maison, et comme sa femme était

aussi très industrieuse, la maison était toujours en ordre.

 

L’homme, qui s’appelait Pierre, avait aussi un petit jardin. Dans ce

jardin il cultivait quelques arbres fruitiers, et il y cultivait aussi

beaucoup de légumes. Au printemps, en été, et en automne, cet homme

industrieux travaillait dans les champs de ses voisins qui étaient plus

riches que lui, et qui le payaient bien.

 

Il travaillait aussi pour les pêcheurs, car sa maison était près de

l’eau. En hiver, quand il ne pouvait pas travailler dans les champs, et

quand le temps était trop mauvais pour aller à la pêche, il restait à la

maison, où il fabriquait des filets ou des paniers, qu’il vendait aux

pêcheurs ou aux fermiers.

 

Les enfants de cet homme étaient très industrieux et très intelligents.

Le plus intelligent était Godefroi, qui avait douze ans, et qui était

assez grand pour aider son père aux champs, au jardin, à la pêche, et à

la fabrique de paniers et de filets. Mais Godefroi n’était pas toujours

sage. Il aimait mieux jouer que de travailler.

 

Un jour le père dit à Godefroi: “Mon fils, tu as été sage pendant une

semaine, et maintenant tu mérites une récompense. Demain matin, si le

temps est beau, nous irons à l’Île Verte que tu vois en mer à une grande

distance d’ici. C’est une île où demeurait mon père. Sur l’île nous

trouverons beaucoup d’osier pour faire nos paniers, et nous trouverons

aussi un grand noyer. Nous cueillerons les noix, et nous les apporterons

à la maison, où tu pourras les manger cet hiver.”

 

Godefroi était naturellement enchanté. Il se leva de bonne heure le

lendemain matin, et quand il vit que le temps était superbe il s’habilla

vite, et courut déjeuner. Après déjeuner le père dit: “Maintenant,

Godefroi, aide-moi à faire les préparatifs de départ. Voici une quantité

d’objets. Porte-les au bateau.”

 

Godefroi vit deux petites haches, un grand manteau d’hiver, deux

paniers, une corde, une marmite, un pot de lait, cinq pains, et de la

viande, et il dit à son père:

 

“Toutes ces choses ne sont pas nécessaires. Un pain est assez. Il fait

chaud; pourquoi prendre ce manteau d’hiver?”

 

“Oh!” dit le père, “c’est plus prudent. Je suis allé à l’île une fois.

Une grande tempête est arrivée. J’ai été obligé de rester trois jours

sur l’île. Je n’avais pas assez de provisions et j’avais froid.

Maintenant, si une tempête arrive, nous aurons assez de provisions, et

nous aurons un bon manteau d’hiver pour nous couvrir.”

 

Le petit Godefroi répondit: “Le temps est magnifique aujourd’hui; il n’y

a pas de signe de tempête; c’est vraiment absurde de charger le bateau

ainsi!” car Godefroi pensait qu’il était aussi sage que son père.

 

Mais le père insista, et Godefroi porta tous les objets dans le bateau.

La soeur de Godefroi dit: “Voici un chapeau neuf pour toi, Godefroi, un

chapeau que j’ai garni moi-même. Regarde, j’ai mis un beau ruban vert à

ton chapeau, et je l’ai attaché avec des épingles, car je n’avais pas le

temps de le coudre.”

 

Godefroi dit adieu à sa soeur, à ses six frères et à sa bonne mère, et

partit joyeusement avec son père.

 

L’Île Verte était à une grande distance; elle était à une si grande

distance qu’elle paraissait bien petite. Mais bientôt l’île parut de

plus en plus grande, et la maison qu’ils avaient quittée de plus en plus

petite.

 

Quand ils arrivèrent à l’île, Godefroi dit à son père:

 

“Regarde, mon père. Notre maison paraît si petite maintenant. Elle

paraît aussi petite qu’une toute petite pierre blanche!”

 

“Oui,” dit le père, “nous avons été trois heures en bateau; nous sommes

à une grande distance de la maison. Maintenant, Godefroi, prends une

hache et suis-moi.”

 

Le père attacha le bateau avec la corde, puis il prit une hache, et alla

couper une grande quantité d’osier. Godefroi coupa de l’osier aussi. Il

arrangea les branches en fagots, et il les porta l’un après l’autre dans

le bateau. A midi la provision d’osier était toute faite, et le père

dit: “Godefroi, j’ai faim, allons dîner.”

 

Le père et le fils allèrent au bateau. Le père s’assit sous un grand

arbre, et dit à Godefroi:

 

“Va chercher le pain, le lait, la viande, et le beurre.”

 

Godefroi alla chercher les provisions. Le père fit du feu. Il mit du

pain, du beurre, et du lait dans la marmite. Il mit la marmite sur le

feu, et dit: “Nous aurons une bonne soupe au lait.” Quand la soupe fut

prête, Godefroi et le père dînèrent de bon appétit. Alors le père dit:

“Godefroi, porte toutes ces choses au bateau, et alors nous irons

cueillir les noix.”

 

“Oh! mon père,” dit Godefroi, “allons maintenant cueillir les noix. Je

porterai les choses dans le bateau plus tard.”

 

“Non,” dit le père, “porte les choses maintenant. Un garçon devrait

avoir de l’ordre. Et ce n’est pas de l’ordre, c’est du désordre de

laisser ces pains, ce beurre, ce lait, cette marmite, cette pierre à

feu, et ce manteau ici sous un arbre.”

 

Godefroi obéit à regret. Quand tous les objets furent à leur place, le

père dit: “C’est bien, mon fils; maintenant prends les paniers et

suis-moi.” Le père alla vers le centre de l’île, et arriva enfin à un

grand noyer tout chargé de noix.

 

Le père grimpa sur l’arbre. Il secoua l’arbre, et les noix tombèrent en

grande quantité. Godefroi remplit ses paniers. Il porta les paniers

pleins de noix au bateau, les vida, et revint les remplir une seconde,

et une troisième fois.

 

Le père était dans l’arbre, occupé à faire tomber les noix. Godefroi

était très occupé à remplir ses paniers. Il ne remarqua pas l’approche

d’une tempête. Son père ne la remarqua pas non plus. Godefroi était dans

le bateau.

 

Il vidait ses paniers pour la quatrième fois, quand une grande vague

arriva et enleva le bateau. Godefroi saisit les rames pour ramener le

bateau à terre, mais les vagues emportèrent les rames. Alors le pauvre

garçon commença à crier.

 

Son père arriva au rivage, juste à temps pour voir disparaître le petit

bateau, qui était emporté par les vagues avec une grande rapidité. Le

pauvre homme pensa: “Mon enfant, mon pauvre enfant est mort. Il a péri

dans les vagues!” Et il pleura beaucoup. La mère de Godefroi avait vu la

tempête, et dit: “Oh, voici une tempête terrible! J’espère bien que mon

mari et Godefroi sont restés sur l’île.” Elle pria toute la nuit.

 

Le lendemain la mer était calme, mais le père et Godefroi n’arrivèrent

pas. Alors la pauvre femme alla chez un riche voisin appelé Thomas et

lui dit que son mari et son fils n’étaient pas revenus de l’Île Verte.

 

Le voisin, compatissant, dit: “Ne pleurez pas, pauvre femme. Il est

probable que la tempête a emporté le bateau. Mais votre mari et Godefroi

sont, sans doute, sur l’île. Je vais partir immédiatement pour aller les

chercher.”

 

Le brave homme partit immédiatement, et avant la nuit il revint avec le

pauvre père, qui raconta, en pleurant, que le bateau avait été emporté

par la tempête et que le pauvre Godefroi avait sans doute péri. Toute la

famille pleura beaucoup, et la mère resta inconsolable.

 

Mais Godefroi n’avait pas péri. Le vaisseau, emporté rapidement par la

tempête, avait disparu dans l’obscurité. Le pauvre petit Godefroi, pâle

d’effroi (de terreur), commença à prier avec ferveur: “Bon Dieu,

sauvez-moi!”

 

Après avoir voyagé quelque temps dans l’obscurité, le vaisseau fut jeté

sur un rocher. Le choc fut terrible, et Godefroi sortit vite du bateau,

et tomba sur le rocher. Quand la tempête fut finie, le pauvre garçon

s’aperçut qu’il était sur une île. Son bateau avait été jeté dans une

petite anse (baie) entre deux grands rochers.

 

Il regarda de tous côtés, et ne vit rien que les rochers, et l’immensité

du ciel et de la mer. Après quelques minutes, cependant, il aperçut

l’Île Verte à l’horizon, mais elle était à une grande distance et ne

paraissait pas plus grande qu’une petite plante.

 

Godefroi courut à son bateau, en disant: “L’Île Verte est là, il faut

que je retourne à l’Île Verte!” Mais au bout de quelques minutes il vit

que c’était impossible. Le bateau était brisé (cassé). Il vit que les

rames étaient parties aussi. Alors Godefroi commença à pleurer. Mais il

n’y avait personne pour le consoler, personne pour l’aider, et Godefroi

essuya enfin ses larmes.

 

Il alla prendre du pain et des noix dans le bateau, mangea tristement

son souper, et quand la nuit arriva, il s’enveloppa dans le grand

manteau d’hiver de son père, se coucha sur le rocher, et s’endormit en

pleurant. Le lendemain matin il se réveilla. Le soleil était chaud, bien

chaud. “Oh!” dit Godefroi, “j’ai soif! J’ai bien soif; où y a-t-il de

l’eau?”

 

La mer était là, mais l’eau de mer est très désagréable. Elle est très

salée, et il est impossible de la boire. Le pauvre Godefroi regarda de

tous côtés. Enfin il se décida à quitter le rocher où la tempête l’avait

jeté, et à aller chercher une fontaine dans l’île. Il prit du pain et

des noix dans sa poche, il mit son chapeau sur la tête, il prit une des

petites haches et un bâton et partit.

 

Il marcha longtemps, longtemps, et découvrit que l’île était formée

d’une grande masse de rochers. Au centre de l’île il y avait deux pics

très élevés. Les rochers de l’île étaient chauffés par le soleil, et la

soif du pauvre Godefroi était toujours plus ardente. Il souffrait

beaucoup. Enfin il tomba à genoux en pleurant, et dit:

 

“Mon Dieu, faites-moi trouver de l’eau, ou je mourrai de soif!”

 

A cet instant il entendit un petit murmure, et en descendant dans un

petit ravin il trouva une source d’eau claire. Quelle joie pour

Godefroi! Il but avec plaisir, et alors il tomba à genoux, et remercia

Dieu qui lui avait montré cette source d’eau fraîche.

 

Alors Godefroi mangea son pain et ses noix, et quand il eut fini ce

dîner frugal, il gravit (grimpa) la plus haute des deux montagnes.

 

Du sommet de la montagne il vit la vaste mer, et près de l’horizon l’Île

Verte, qui paraissait si petite. Godefroi vit aussi beaucoup de

vaisseaux qui suivaient la ligne de l’horizon, mais qui ne

s’approchaient pas de son île, qui était vraiment dangereuse parce

qu’elle était entièrement composée de rochers.

 

Godefroi descendit de la montagne, il retourna au bateau, il mangea du

pain et des noix, il s’enveloppa dans son manteau, et passa une seconde

nuit sur l’île déserte, après avoir pensé à ses parents et après avoir

récité sa prière du soir.

 

Quand le matin arriva, Godefroi vit avec détresse que sa provision de

pain était bien petite: “Oh!” dit-il, “je n’ai que peu de pain. J’ai

examiné toute l’île hier, depuis le sommet de la montagne, et je n’ai

pas vu une seule plante ou un seul arbre fruitier. J’ai vu de la mousse

et des sapins, mais il est impossible de manger de la mousse ou du bois

de sapin. Je suis sûr que je mourrai de faim ici sur cette île déserte,

car mon père m’a souvent dit que l’Île Verte était la seule île sur nos

côtes. Il ne sait donc pas que cette île existe, et il ne pensera pas à

venir me chercher ici!”

 

Le pauvre Godefroi mangea aussi peu que possible, mais hélas! son pain

diminua bien rapidement. Il alla dans toutes les directions pour trouver

des provisions, mais il ne trouva rien, absolument rien. Enfin Godefroi

mangea son dernier morceau de pain, et ses dernières noix, et s’assit

tristement au bord de la fontaine, en pensant qu’il serait bientôt mort

de faim.

 

Son attention fut bientôt attirée par les poissons qui nageaient dans

l’eau limpide: “Oh!” dit-il, “si j’avais seulement une ligne, des

hameçons, et un filet, je pourrais prendre des poissons!”

 

Tout à coup il vit son chapeau. Le ruban vert que sa soeur avait attaché

avec des épingles attira son attention. Il prit une épingle, et la

courba. Puis il effila le ruban. Il tressa les fils avec beaucoup de

soin et fit une ligne. Il attacha l’épingle à une extrémité de la ligne.

Il attacha une branche d’osier à l’autre extrémité. Alors il chercha et

trouva un ver. Il attacha ce ver à son épingle, et jeta son hameçon à

l’eau. Quelques minutes après Godefroi dansait de joie, car il avait

attrapé un poisson!

 

Il courut au bateau, chercha sa pierre à feu, ramassa de la mousse

sèche, et en quelques minutes il eut un bon feu. Alors il suspendit la

marmite sur le feu. Il mit de l’eau fraîche de la fontaine dans la

marmite, et il mit aussi son poisson dans la marmite.

 

“Oh!” dit-il, “quelle bonne chose que j’aie porté toutes les choses dans

la barque (bateau) après notre dîner. Si j’avais laissé le pain, le

beurre, la viande, la marmite, la pierre à feu, les haches et le manteau

sous le grand arbre, où j’ai dîné avec mon père, je serais mort de faim

sûrement. Mon père avait bien raison; l’ordre est une bonne chose!”

 

Quand le poisson fut prêt, Godefroi le mangea de bon appétit. Le poisson

n’était pas très bon, cependant, car Godefroi n’avait pas de sel, mais

bientôt il trouva du sel sur les rochers, du sel laissé par les vagues.

Godefroi passa dès lors une grande partie de son temps à pêcher.

 

Il fabriqua un gros hameçon avec un clou. Cette opération fut très

difficile. Godefroi aiguisa (fit une pointe) le clou sur une pierre. Il

le courba aussi sur une pierre. Il effila sa cravate pour faire une

ligne solide, et enfin il attrapa de gros poissons de mer.

 

Un jour il arriva une grande tempête. Le pauvre Godefroi était

malheureux. Il ne pouvait pas pêcher, car les vagues étaient terribles.

Les poissons ne venaient pas à la surface. La pluie tombait, et Godefroi

était très inconfortable. Le vent était froid, très froid.

 

Le pauvre Godefroi pleura beaucoup, et quand la tempête fut dissipée,

et quand il eut satisfait son appétit, il dit:

 

“L’automne arrive. Il est certain que l’hiver arrivera bientôt aussi. Il

faut que je trouve une grotte, ou je mourrai de froid!” Godefroi chercha

longtemps parmi les rochers, et enfin il trouva une grotte, près de la

fontaine. Cette grotte était si bien cachée par deux sapins qu’il ne

l’avait pas vue.

 

La grotte était sèche. Godefroi sécha une grande quantité de mousse sur

les rochers. Il porta cette mousse sèche dans la grotte et en fit un bon

lit. Il sécha le manteau de son père, et il le porta aussi dans la

grotte. Il y porta aussi la marmite, les cruches, les haches, la pierre

à feu, la corde, et même les clous et les planches du bateau, car la

dernière tempête avait complètement démoli le pauvre bateau.

 

Alors Godefroi dit: “Si j’avais un réservoir, je pourrais y mettre mes

poissons, et même quand le temps est mauvais, je pourrais avoir à

manger.”

 

Godefroi chercha beaucoup, et il trouva enfin une bonne place. Il fit

une bonne digue avec des pierres, il conduisit l’eau de la fontaine dans

ce bassin par un petit canal, et il mit dans le bassin une partie des

poissons qu’il attrapait.

 

Il coupa aussi des sapins avec sa hache, fit des fagots des petites

branches, et des bûches des grandes branches. Il porta ce bois dans le

ravin où était sa grotte, pour y faire du feu en hiver.

 

L’hiver arriva bientôt. Le pauvre Godefroi fit une porte pour sa grotte

en tressant les branches d’osier qu’il avait apportées de l’Île Verte.

Il ferma toutes les ouvertures avec de la mousse, et il attacha la porte

à deux grands arbres placés de chaque côté de l’entrée de sa grotte.

 

La neige commença à tomber, et Godefroi, qui ne pouvait pas faire de feu

dans sa grotte à cause de la fumée, construisit une petite cuisine dans

la vallée. Il prit des pierres et fit un mur. Ce mur et un grand rocher

formaient trois côtés de la cuisine. Le quatrième côté était ouvert, et

le toit était formé des planches du bateau.

 

Godefroi y passait une partie de la journée, assis près de son feu. Pour

s’occuper, il fabriqua une table et un banc des planches du vaisseau. Il

arrangea d’autres lignes. Il arrangea un autre hameçon. Il prit un clou,

il le chauffa dans le feu comme il avait vu faire au forgeron du

village. Il fit une bonne pointe au clou, car il avait une pierre comme

enclume, et sa hache comme marteau. Il fit aussi deux barbes à

l’hameçon.

 

Enfin le printemps arriva. Godefroi, qui espérait toujours être sauvé,

vit beaucoup de vaisseaux, qui, hélas! passaient toujours loin de l’île,

trop loin pour voir ses signaux désespérés.

 

Godefroi trouva une petite anse où il y avait du sable fin, et là il

trouva aussi des moules et des huîtres. Il mangea les moules et les

huîtres avec plaisir, et il trouva des perles dans les coquilles.

 

“Oh!” dit-il, “mon père m’a dit que les perles étaient précieuses. Je

vais trouver autant de perles que possible, et si j’arrive jamais chez

mon père, je lui donnerai ces perles, et il ne sera plus pauvre.”

Godefroi trouva beaucoup de perles; et il trouva aussi des branches de

corail, de corail rouge. Il plaça les perles et le corail dans un petit

panier qu’il tressa lui-même.

 

Une année s’était passée depuis que Godefroi était arrivé dans l’île,

une année entière. Les habits du pauvre enfant étaient usés, entièrement

usés. Godefroi coupa le manteau de son père, et en fit une espèce de

robe, comme celle que portaient les moines qui passaient dans le

village.

 

Tout l’été Godefroi pêcha, et coupa du bois, car il voulait avoir une

grande provision de bois pour l’hiver, qui arrivait rapidement. Un jour

il dit, “Aujourd’hui j’irai de l’autre côté du ravin couper du bois.”

 

Il partit, mais quand il arriva à midi dans son ravin, il leva les mains

d’horreur. Le ravin était en feu! Il avait laissé un peu de feu dans la

cuisine. Le vent avait attisé le feu. La provision de bois était toute

en flammes. Le toit de la cuisine était brûlé. Les lignes à pêche

étaient brûlées. La porte de la maison, sa table, le banc, tout, tout

était détruit!

 

Le pauvre Godefroi tomba à genoux, et dit: “Hélas! maintenant il faudra

bien mourir. Voici l’hiver, je n’ai plus rien que ma hache et ma robe.

Ma provision de bois que j’ai obtenu par mon travail, mes lignes, mes

pauvres lignes, tout est perdu!” Et il regarda tristement la fumée

noire, qui montait vers le ciel. Pauvre petit Godefroi, il était en

effet bien malheureux.

 

La veille, le père de Godefroi avait dit à sa famille: “Il faut que je

visite l’Île Verte. Ma provision d’osier est épuisée.” Il partit donc

avec deux enfants, et il promit à sa femme qu’il ne permettrait pas aux

enfants d’entrer dans le bateau sans lui. La pauvre femme les laissa

partir à regret, car elle pensait toujours au pauvre petit Godefroi.

 

Le père et les enfants arrivèrent à l’Île Verte sans accident. Ils

coupèrent l’osier, et quand la provision fut finie, la petite fille dit

à son père:

 

“Papa, viens avec nous sur la montagne. J’aimerais tant gravir une

montagne!”

 

Le père consentit. Ils arrivèrent bientôt au sommet de la montagne, et

ils regardèrent leur maison, qui paraissait bien petite. Alors ils se

tournèrent et regardèrent la mer. Tout à coup la petite fille dit:

“Papa, regarde là-bas. Voilà quelque chose qui ressemble à de la fumée.”

Le père regarda, et dit:

 

“C’est de la fumée. C’est probablement un vaisseau en feu!”

 

“Non,” dit le petit garçon, “ce n’est pas un vaisseau, papa, je suis sûr

que c’est un volcan, comme j’ai vu dans ma géographie à l’école!”

 

Le père regarda attentivement, et dit enfin: “C’est curieux, mais je

crois distinguer deux montagnes. On dirait une île. Je n’ai jamais

entendu parler d’une île dans cette direction-là!”

 

“Oh, papa,” dit la petite fille, “s’il y a une île là, peut-être qu’elle

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