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Yves Ravey · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/3

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Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Des eurs, nous en avions partout chez ma mère et sur la tombe de mon père avant mon renvoi du foyer familial. Aussi ai-je ressenti un grand bonheur, dès notre admission à l’Institut de surveillance, quand ma sœur Lili et moi sommes entrés un jour par semaine au service de la famille Kaltenmuller.

Lili s’occupait du ménage et moi du jardin. Mon oncle Pithiviers, homme à tout faire au service de madame Kaltenmuller, avait favorisé notre inscription. Ce dont ma mère lui a toujours été reconnaissante.

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Ce soir-là, madame Kaltenmuller fumait une cigarette devant la maison, vêtue de sa robe d’été blanche à coquelicots, et regardait le crépuscule. Elle était debout au milieu de la cour. Nous l’apercevions du jardin, mon oncle Pithiviers et moi.

Mon oncle s’était mis à quatre pattes sous les églantiers. Il faisait miaou miaou, et je répétais après lui miaou miaou, les mains en abat-voix. Je le suivais, prenant garde de ne pas déchirer ma chemisette aux ronces des églantiers. Il fallait crier assez fort, mais pas trop pour ne pas e rayer le chat de madame Kaltenmuller.

Le chat n’est pas venu. Alors, mon oncle a décidé de quitter les lieux. Il a dit qu’on recommencerait mercredi, puis il m’a donné l’ordre de me tenir prêt dès huit heures ce jour-là devant la porte de l’Institut. Mais, en me retournant, j’ai aperçu Oswald, le chat de madame Kaltenmuller, qui marchait au milieu des fraisiers. Il avait vu sa maîtresse et il changeait de direction. J’ai donc tiré la veste de mon oncle.

Il a déclaré que cela valait la peine de rester et il a attendu que madame Kaltenmuller retourne dans sa cuisine, ce qu’elle a fait en empruntant les escaliers. Elle a longé la terrasse en nous adressant un signe amical, son paquet de Royale Menthol serré dans le creux de la main. Mon oncle lui a répondu d’un hochement de tête, d’un air de dire, ne vous inquiétez pas, madame Kaltenmuller, vos ennuis sont terminés, et il m’a demandé d’aller l’attendre au fond du cellier.

J’ai ouvert la porte du cellier et j’ai aperçu les chatons avec leur mère dans une bassine en matière plastique. La chatte a fait le gros dos à mon entrée. Mon oncle m’a demandé de fermer la porte derrière moi et j’ai eu le temps d’apercevoir Oswald devant les hortensias.

C’est bien, a dit mon oncle, et il a attendu dehors devant la porte. De son côté, il a recommencé à faire miaou miaou.

Je me suis approché de la bassine sans porter la main sur les chatons. La mère a sorti ses gri es et je lui ai parlé doucement, comme mon oncle quand il parle avec le chat. Je lui ai dit : Ma belle, tu ne risques rien, c’est tes bébés, et j’ai entendu mon oncle qui me disait de la fermer.

Elle s’était tapie contre la paroi de la bassine placée entre les bouteilles de vin de monsieur Kaltenmuller et les engrais utilisés par mon oncle. J’ai continué de parler pour la calmer.

Mon oncle s’est énervé.

Tu vas la fermer à la n, Lucky. Laisse-la miauler. Si ça continue, je vais être obligé de te renvoyer.

Je me suis tu.

La porte s’est ouverte. L’ombre de mon oncle a envahi la voûte du cellier et la mère s’est couchée sur ses cinq petits. Il marchait à reculons en se baissant pour ne pas cogner la voûte. Il disait miaou miaou et il tendait la main, comme s’il voulait donner à manger au chat. Il faisait glisser son pouce sur son index et il refermait les doigts pour lui faire croire que, dans le creux de sa main, se trouvait de la nourriture. Alors il m’a demandé de prendre un morceau de foie de génisse dans la boîte en matière plastique qu’il avait placée à côté des chatons et du bol de lait. J’ai tendu la main vers la boîte.

La chatte a donné un coup de gri e sur le dos de ma main.

J’ai poussé un cri et ça n’a pas plu à mon oncle. Il a dit que j’étais un incapable et que la chatte il allait lui régler son compte à elle aussi...

Donne-moi le morceau de foie de génisse ! a-t-il répété.

Je suis parvenu à placer ma chaussure entre la tête de la mère et le bol de lait. Je me suis baissé pour sortir la boîte du sachet plastique de la boucherie, ouvrir le couvercle et prendre le morceau de foie de génisse.

Ensuite Pithiviers m’a ordonné de bloquer la chatière, mais je lui ai répondu que je devais d’abord lui donner le morceau de foie de génisse et que la chatte venait de me gri er la cheville.

Il s’est mis à jurer. Mais il craignait d’apeurer Oswald. Alors il a redit miaou miaou en se plaçant dans l’entrebâillement de la porte. Il a demandé : Ça vient ou ça ne vient pas ?

J’ai pris le morceau de foie de génisse et j’ai fait la remarque que c’était froid. Il s’est demandé à voix haute qui, nom de dieu, lui avait lé un neveu pareil ? Il m’a averti qu’il allait en parler à ma mère, et je lui ai dit non, pas à ma mère, et j’ai remis le foie de génisse dans la boîte.

Il a répété miaou miaou, comme si, ce chat, il avait passé des journées à le chercher pour le nourrir. J’ai nalement donné un coup de pied dans le ventre de la mère qui s’est aplatie sur ses chatons.

J’ai entendu miauler à l’extérieur. C’était Oswald.

Mon oncle a dit, il veut revoir la mère. Il est attiré. C’est les chatons qui l’attirent... Tu le laisses entrer... Passe-moi donc le morceau de foie de génisse dans le Tupperware.

J’ai déplacé la boîte à hauteur de ses santiags décorées de piqûres en forme de eurs et j’ai dit : Le foie de génisse est dans la boîte.

Il a poussé un soupir. Il a reculé au fond du cellier, il s’est baissé et sa main a cherché dans la poussière du sol le contact de la boîte qu’il a ni par toucher, et ses doigts ont plongé à l’intérieur. J’ai aperçu le morceau de foie de génisse qui tremblotait à contre-jour.

Il a dit miaou miaou. Ensuite il a reculé en parlant doucement au chat. Oswald est apparu. Il a dressé la tête. Il a fait un pas en direction du foie de génisse. Des gouttelettes de sang se sont écoulées de la main de mon oncle dans la poussière. Le chat a reni é le sol. La poussière a absorbé le sang.

Pithiviers a dit : Cette fois je le tiens. Hein, mon tout beau, venez, venez.

Il a refait miaou miaou et le chat s’est aventuré dans le cellier, le museau tendu. Mon oncle a posé le morceau de foie de génisse sur le sol. La queue du chat a ondulé dans l’entrebâillement de la porte. Il s’est mis à manger et mon oncle m’a ordonné de pousser la porte, mais en douceur.

Vas-y, mon tout beau.

Je ne savais plus alors s’il me parlait ou s’il parlait à Oswald qui était en réalité, non pas le chat de madame Kaltenmuller, mais de monsieur Kaltenmuller.

J’ai poussé la porte. La chatte s’était calmée. Oswald déchiquetait le foie de génisse. Mon oncle s’est courbé vers lui, il lui a recommandé de manger sans crainte et le chat s’est laissé caresser. Ensuite, Oswald s’est rendu auprès des chatons. Mon oncle a dit que c’était le moment. Il a laissé Oswald poser son museau sur la tête du petit chat noir et la mère s’est mise à ronronner. J’ai demandé à mon oncle quand je retournais à l’Institut.

Personne ne t’attend à l’Institut, a répondu mon oncle.

Il avait obtenu du directeur l’autorisation de me garder. Il a répété ce qu’il avait dit le matin à la sortie de la boucherie, quand nous étions allés chercher le foie de génisse, que j’allais gagner de l’argent. Il m’a redemandé si je serais content de gagner sept euros. Il me remettrait cette somme dès que l’opération serait terminée.

J’étais content de gagner sept euros. Je l’ai dit. Alors il a voulu savoir si j’aimerais en voir la couleur, et j’ai répondu oui. Il a sorti un billet de cinq euros et une pièce d’un euro de sa poche, sans quitter Oswald des yeux. Je lui ai fait remarquer que ça faisait six et non sept. Il a rétorqué que j’étais pire que ma sœur. J’étais pire que monsieur Kaltenmuller, qui, lui aussi, avait toujours su compter. Il a fouillé une nouvelle fois dans sa poche. Une autre pièce d’un euro s’est re étée dans le creux de sa main.

Il a remis l’argent dans sa poche. Il a tendu le bras, la nuque courbée sous la voûte. Sa tête a heurté l’abat-jour en émail et l’ampoule s’est balancée à l’extrémité de son l électrique. Il s’est plaint que ça lui fatiguait les yeux. Il s’est tourné vers Oswald et le chat s’est laissé prendre dans ses bras en douceur. J’entendais pour la première fois Oswald ronronner de satisfaction dans les bras de Pithiviers. Pas de temps à perdre, a dit mon oncle. Il m’a montré une sorte de gros tuyau métallique posé contre le mur, et comme je ne comprenais pas de quoi il parlait, il a précisé : C’est le corps de fourneau de l’ancienne cuisinière à charbon. Tu ne te rappelles donc jamais rien, Lucky. On l’a déménagée le mois dernier.

Marius Kaltenmuller avait en e et demandé à mon oncle de l’aider à transporter cette cuisinière. Ils s’y étaient pris, à cause du poids de la fonte, en plaçant deux poutres de sapin sous la cuisinière, et ils l’avaient transportée, cinquante centimètres par cinquante centimètres, comme un blessé sur un brancard, de la cuisine à la terrasse. Mon oncle avait dit qu’il faudrait prendre garde de conserver le corps de fourneau et il l’avait ramoné avant de l’entreposer dans le cellier.

Je lui ai tendu le cylindre. Il s’est exclamé : Dans l’autre sens. Je l’ai retourné et j’ai présenté la bonne extrémité. Il m’a donné la consigne de maintenir le corps de fourneau entre mes mains et de laisser faire. Tu le tiens ferme et tu ne bouges plus. Quand je te donne l’ordre de serrer, tu serres. Alors, j’ai regretté de ne pas être resté à l’Institut avec ma sœur.

D’abord, il a caressé Oswald. Puis il a enveloppé sa tête dans le creux de sa main et il lui a murmuré quelque chose. Il a approché la tête du chat de l’embouchure du corps et il a masqué les yeux d’Oswald en maintenant ses pattes avant repliées. Ce faisant, il chantonnait une berceuse et il me contemplait, la paupière lourde.

Il a jeté un regard de connaisseur sur Oswald. Il a dit : Je crois que c’est bon. Mais le chat s’est remis à miauler. Alors il a chantonné de nouveau en le berçant. Il a levé les yeux au plafond comme s’il ne se passait rien dans le cellier.

Le chat s’est retrouvé, sans s’y attendre, la tête et les pattes avant dans le cylindre, et il s’est remis à miauler en donnant des secousses avec son arrière-train. Mon oncle a maintenu ses pattes postérieures entre son coude et son aisselle. Le corps de fourneau s’est mis à vibrer. Il m’a crié dans les oreilles de serrer. De toutes mes forces. Il s’est baissé et je me suis baissé avec lui. Il a lâché les pattes arrière et il a laissé Oswald se débattre.

La chatte s’est dressée, oreilles tendues. D’abord elle a tourné dans le cellier en miaulant plus fort qu’Oswald et elle s’est tassée dans un coin en faisant le gros dos, poils hérissés. Mon oncle lui a aligné un coup de santiag, tout en maintenant le corps de fourneau, et la chatte, je ne l’ai plus revue.

Il a annoncé que c’était le moment. Il m’a demandé de lui remettre le cutter. Deux modèles étaient posés à côté du porte-bouteilles, un gros et un petit. Il m’a dit : Le gros, ça ira plus vite, et je n’ai pas compris exactement ce qu’il voulait faire. Le chat se débattait toujours, mais il donnait des signes d’épuisement. Mon oncle a débloqué la lame avec le pouce. Elle s’est extraite de la glissière. La pointe de la lame a d’abord e euré les poils blancs entre les deux pattes arrière du chat. Ensuite, il l’a enfoncée dans le duvet, au cœur des testicules.

Il a dit que cette fois, ça lui passerait avant que ça ne le reprenne. Les miaulements sont devenus plus rauques. Le let de sang a coulé dans la boîte sur les restes du foie de génisse.

Mon oncle a lâché le corps de fourneau et il a essuyé la lame d’un côté, puis de l’autre côté, sur une vieille chemise de monsieur Kaltenmuller accrochée à un clou, et il m’a demandé d’ouvrir la porte. Il a tiré sur les pattes arrière. Le chat a détalé et il a disparu derrière les plants de rhubarbe.

Mon oncle a soupiré. Il s’est baissé et il a pris les chatons un à un par la peau du cou. Il les a mis dans le sac en plastique de la boucherie, puis il a sorti une petite bouteille d’éther de sa poche de veste en daim à franges. Il m’a dit : Passe-moi le coton. Je lui ai passé une boule de coton posée à côté du porte-bouteilles, qu’il a imbibée d’éther. Il a ajouté qu’on n’entendrait plus causer d’eux pendant un moment. Je lui ai demandé de qui il parlait. Il n’a pas répondu. Il a laissé tomber la boule de coton dans le sac parmi les corps enchevêtrés des chatons.

Ensuite, mon oncle a promené ses doigts sur leur corps, comme pour s’assurer que ces chatons étaient bien les bons chatons, pas ceux du voisin. J’ai aperçu les yeux fermés de celui qu’il a pris entre le pouce et l’index, et mon oncle a fait la ré exion que je devais me pousser parce que je l’empêchais de voir à l’intérieur du sac. Ses doigts ont appliqué la boule d’éther sur le museau du chaton gris, puis sur les trois blancs, en n sur le noir. On entendait des miaulements, mais c’était très faible.

Pithiviers m’a dit de regarder à l’extérieur, au cas où la mère reviendrait. Ensuite il m’a donné l’ordre de rester devant la porte et de l’attendre parce que cette chatte était douée d’un sixième sens, et ses petits, ça n’allait pas manquer, elle allait les chercher. Puis il m’a annoncé qu’on allait voir madame Kaltenmuller dans sa cuisine, et ce n’était pas la peine de lui faire la moindre remarque concernant les chats au moment où elle poserait les billets sur la table.

Il faut savoir se taire, m’a-t-il rappelé.

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Quand je suis revenu le lendemain, il n’était pas encore sept heures. Monsieur Kaltenmuller se rasait déjà dans sa salle de bains. Lili récurait la salle à manger et madame Kaltenmuller dormait encore.

Il m’a aperçu dans le miroir au-dessus du lavabo et il m’a demandé si je n’avais pas vu passer son chat. Ensuite il m’a rappelé que d’habitude, je venais le mercredi, et ma sœur le mardi. Ce n’était donc pas mon jour de stage. Alors il a voulu savoir ce que je faisais ici. J’ai répondu que je venais aider ma sœur. Il a ouvert le robinet, puis il s’est incliné vers moi en passant son blaireau sous l’eau chaude.

Il a indiqué la direction de l’Institut de l’autre côté de la route nationale, loin derrière les bâtiments de l’école primaire et des cheminées de l’usine de tracteurs John Deere.

L’éducateur, il t’a donné l’autorisation ?

Oui.

Où est ta mère ?

Au travail.

À la cartonnerie ?

À la cartonnerie.

Tu l’as revue ?

Non.

Comment sais-tu qu’elle est au travail, si tu ne l’as pas revue ?

Je le sais.

Et Lili ? Je ne l’entends pas.

Elle récure la salle à manger.

Il a plongé le blaireau dans son bol de savon à barbe.

Maintenant, va au jardin, Lucky.

Non, je reste ici avec ma sœur.

Il a enduit ses joues de crème à raser. Puis il s’est tourné du côté de la salle à manger et il a demandé à Lili si le pantalon était prêt.

Ma sœur a lâché son balai-brosse et elle a véri é le pli du pantalon anthracite assorti à la veste de costume posée sur le dossier du fauteuil à côté de la table à repasser. Il était prêt. Elle s’est étonnée que monsieur Kaltenmuller ait l’intention de porter un costume un jour de semaine. Il lui a demandé ce que ça pouvait bien lui faire. Ma sœur a essoré la serpillière. Elle a déclaré, assez fort pour être entendue, que les costumes, ça se portait le dimanche.

Monsieur Kaltenmuller a haussé les épaules. Aujourd’hui, c’était di érent. Il avait préparé une surprise à sa femme. Un voyage au bord de la mer, oui, mademoiselle. Et sur une île. En Italie, s’il vous plaît.

Il a pris son rasoir. Il a tiré sur la peau à hauteur de la tempe ; la lame a suivi le bord de sa lèvre supérieure. Puis monsieur Kaltenmuller a passé le rasoir sur sa joue, à partir du menton.

Lili m’a fait signe, le doigt sur la bouche, de ne pas parler. Elle lui a demandé si sa femme s’o rait une grasse matinée aujourd’hui encore. Il n’a rien répondu. La lame a glissé le long de son oreille. Alors, ma sœur a fait la remarque que, peut-être, aujourd’hui, madame Kaltenmuller allait encore recevoir la visite d’un photographe.

Il a rincé son rasoir en le secouant dans l’eau au fond du lavabo. Il lui a conseillé de s’occuper de ses a aires.

Lili lui a rappelé que le photographe avait frappé à sa porte le mois dernier et que madame Kaltenmuller l’avait reçu puisque c’était pour la page mode d’un magazine.

Elle a retourné une chaise et elle l’a posée sur la table. Il était même revenu le photographe. Mercredi. Madame Kaltenmuller prenait un bain de soleil sous le séchoir à linge. Le photographe s’était présenté et madame Kaltenmuller n’avait pas demandé d’argent.

Monsieur Kaltenmuller a rincé son visage avec son gant de toilette.

Il a posé le gant sur le porte-serviettes. Il m’a aperçu une seconde fois dans le coin du miroir. Alors il m’a demandé si j’avais oublié ce qu’il m’avait dit et il m’a ordonné de déguerpir et de me mettre au travail dans le jardin. Il a ajouté que c’était la dernière fois. D’ailleurs, il devait parler avec Lili.

Je lui ai dit que j’accompagnais Lili, rien d’autre.

Il a répété qu’il devait discuter avec elle, lui poser des questions. Ce qu’il avait à dire ne me regardait pas, même si c’était ma sœur.

D’abord, elle a déjà seize ans, ta sœur, a-t-il ajouté.

Du salon on a entendu la voix de Lili : L’âge c’est égal, ça ne veut rien dire. L’important c’est comme on se sent avec son corps...

... Et avec sa tête, a précisé monsieur Kaltenmuller en peignant ses cheveux en arrière.

L’eau a dégouliné le long des veines sur son avant-bras. Il a pris une serviette et il s’est essuyé les mains et les poignets, puis les coudes. Ensuite il a dévissé le tube de gel pour les cheveux.

Je lui ai dit que je m’en irais à une condition, qu’il laisse la porte d’entrée ouverte. Mais il en avait assez de me voir et j’ai préféré sortir. De la terrasse, j’ai levé les yeux vers la chambre de madame Kaltenmuller. Les volets étaient clos.

J’ai regardé son mari par la porte-fenêtre qui donnait sur la cuisine. Il était assis devant son bol et il passait lentement les mains pleines de gel dans ses cheveux. Ma sœur l’a rejoint. D’abord, Lili a pris la cafetière et elle l’a servi. La main de monsieur Kaltenmuller s’est posée sur la robe de ma sœur. Il l’a saisie par la taille. Il lui a dit qu’il la trouvait un peu trop dégourdie pour son âge et qu’elle avait la langue bien pendue. Mais elle ne l’écoutait pas. Elle continuait de servir le café, un pied posé sur le barreau de chaise. La main de monsieur Kaltenmuller naviguait à droite et à gauche sur sa robe.

Il avait déjà revêtu son costume anthracite sur une chemise rouge comme il aimait en porter, assortie à une cravate noire.

Lili coupait du pain. Il a précisé, nouant une serviette en tissu autour de son cou, qu’il voulait des tranches épaisses, avec beaucoup de mie, et il a annoncé à ma sœur que, ce matin, il allait se rendre à l’agence de voyages et prendre les billets pour Capri.

Lili s’est retournée, le couteau à pain serré dans son poing. En n il s’était décidé pour Capri !

Il lui a dit que tout était prêt. Il avait choisi cette île à cause du soleil. Un hôtel trois étoiles sur le bord de mer. Dans une heure, le contrat était signé.

Elle lui a dit ce qu’elle m’avait dit une heure plus tôt au petit déjeuner de l’Institut. Son rêve à elle était de partir en voyage aussi, de quitter la ville. Par n’importe quel moyen.

J’ai lancé un gravier contre le volet de madame Kaltenmuller. Un battant s’est ouvert. Je me suis placé en retrait dans le renfoncement de la porte. La fenêtre a grincé.

La porte d’entrée n’était toujours pas fermée. Je l’ai poussée de quelques centimètres pour observer la réaction de madame Kaltenmuller quand elle apercevrait ma sœur en train de servir le petit déjeuner de son mari. Elle était déjà dans le couloir. Elle est restée un instant sans bouger, les mains dans les poches de sa robe de chambre, à les épier derrière la porte entrouverte de la cuisine, puis elle a rebroussé chemin. Son mari a entendu du bruit, il l’a appelée : Adélaïde, viens donc prendre ton petit déjeuner !

Il est sorti de la cuisine et il a suivi sa femme, mais, au lieu de monter dans la chambre, il s’est arrêté au pied des escaliers. Il a dit à haute voix : La petite Lili est ici, elle a déjà récuré la salle à manger. Tu viens ? Madame Kaltenmuller a répondu de sa chambre qu’elle avait la migraine.

Il est revenu dans la cuisine discuter avec Lili. Il lui a demandé quelle tête avait ce photographe. Il voulait savoir également si ça se disait en ville que sa femme recevait des photographes.

Ma femme passe des annonces dans les revues spécialisées, a-t-il dit, c’est normal que les photographes répondent. Ce n’est pas si fréquent, tu sais, une belle femme, si jeune, qui accepte de poser pour les revues, alors il faut comprendre Adélaïde.

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Madame Kaltenmuller est apparue en n de matinée dans sa robe blanche à coquelicots. Son mari était seul dans la cuisine. Il portait toujours son costume anthracite. Il lui a demandé si un bon petit déjeuner lui ferait plaisir. Elle a accepté un café en ajoutant qu’il était déjà midi et qu’elle n’avait pas le cœur à avaler quoi que ce soit.

Il revenait d’une course en ville. Il en avait pro té pour raccompagner Lili et il avait refusé de m’emmener. J’étais donc resté seul dans le jardin. J’avais décidé de m’avancer pour le lendemain malgré l’interdiction expresse de mon oncle de travailler chez les Kaltenmuller ce mardi.

J’en étais au nettoyage de la terrasse devant la cuisine et je ramassais les branches du saule pleureur qui jonchaient le sol.

Je les ai entendus parler. Monsieur Kaltenmuller venait de lui annoncer qu’il avait une surprise pour elle, et sa femme lui a demandé quelle surprise ? Et pourquoi aujourd’hui ? Il n’a pas voulu répondre. Toutefois, il a tenu à préciser que c’était une grosse surprise. Mais d’abord, il avait besoin de savoir une chose.

Elle a bu une gorgée de café. Elle a posé sa tasse et passé la main derrière la nuque, à la recherche de sa pince à cheveux.

Quelle chose ?

L’argent, Adélaïde.

Elle a haussé les épaules.

Il s’est assis en face d’elle.

Il est où ?

Elle a repris sa tasse et elle a bu. Par petites gorgées. Elle a cessé de boire.

À la banque.

Je me lève tous les matins avec la même question. Et aujourd’hui particulièrement, je ne sais pas pourquoi aujourd’hui... je voudrais en avoir le cœur net.

Le silence s’est installé. Il s’est penché de côté pour remonter sa socquette et il m’a aperçu en train de ramasser les branches sous les rosiers.

Qu’est-ce qu’il fait encore là, lui ?

Madame Kaltenmuller m’a regardé à travers les rideaux.

C’est Lucky. Laisse.

Monsieur Kaltenmuller s’est levé. Il a ouvert la porte-fenêtre et il est sorti.

Je croyais t’avoir dit de dégager.

J’ai reculé d’un pas, j’ai posé le balai à côté du râteau et du sécateur avant de descendre les escaliers.

Elle m’a appelé.

Lucky, s’il te plaît !

Elle ne voulait pas me voir ici aujourd’hui. Elle a ajouté que je devais revenir demain. J’ai couru vers la sortie. Mais au moment où je franchissais la grille, j’ai entendu une nouvelle fois mon prénom. J’ai donc fait demi-tour et je suis revenu sur la terrasse. Elle s’est baissée. Je l’ai embrassée sur la joue et je lui ai dit, à demain, madame Kaltenmuller.

Elle est rentrée dans la cuisine.

J’ai pensé que mon oncle serait surpris de voir que je m’étais avancé dans mon travail. Alors, au lieu de sortir par la grille, je suis retourné au fond du jardin.

Avec un second râteau trouvé au pied de la vigne vierge, j’ai recueilli les quelques feuilles mortes sous les abricotiers, ensuite sur le carré d’herbe autour des hortensias. Puis j’ai contourné le cellier pour me retrouver derrière la maison et je me suis enfoncé sous le laurier. On laissera sécher les branches coupées au fond du jardin, avait dit mon oncle, mais tu peux les brûler si ça te chante.

J’ai continué de couper les branches avec la scie et je me suis souvenu du sécateur abandonné sur la terrasse. J’ai fait le tour de la maison par l’autre côté.

Monsieur Kaltenmuller était toujours dans la cuisine. Assis sur une chaise retournée, un coude sur le dossier, un coude sur le bord de la table. Sa femme était en train de lui dire qu’il se posait beaucoup trop de questions, et s’il avait des doutes, il n’avait qu’à demander au banquier, mieux encore, il pouvait véri er lui-même les comptes, ça ne poserait aucun problème. En attendant, elle était prête à lui montrer son porte-monnaie et les factures du ménage. Monsieur Kaltenmuller ne se rendait pas compte des frais occasionnés par l’entretien d’une maison, non, tu n’es absolument pas conscient, Marius.

Il a avancé sa chaise... Il en était certain, il se passait quelque chose, peut-être on lui avait pris cet argent. Il l’avait quand même bien rangé, jour après jour, dans la boîte à sucre, non ? J’ai bien entreposé des billets de cent dans cette putain de boîte, pendant des semaines, et cette boîte, je te l’ai remise mardi dernier quand je suis revenu de la mairie, non ?

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J’ai récupéré le sécateur et je suis retourné au jardin allumer le feu. En commençant par un fagot de bois sec sur du papier journal et des pages du Chasseur Français, comme mon oncle me l’avait appris. Ensuite une brassée de feuilles mortes recueillies avec la fourche et des branches du saule pleureur jetées dans le feu qui commençait à prendre. Les feuilles mortes et le bois vert du saule ont étou é les ammes, alors j’ai activé le foyer avec les pointes de la fourche, et le feu est revenu. Mais au lieu d’ajouter le bois mort, j’ai jeté du foin humide sur les feuilles. Le feu s’est éteint. J’ai laissé tomber le feu et je me suis remis tout l’après-midi, perché sur mon échelle, à la taille de la vigne vierge.

En milieu de journée, madame Kaltenmuller est apparue au coin de la maison. Elle venait du cellier et elle fumait une cigarette, le regard sur la pointe de ses chaussures. D’un pas lent. Comme si elle ré échissait. En relevant la tête, elle m’a aperçu au sommet de l’échelle et elle a sursauté. Elle m’a demandé ce que je faisais là et elle m’a ordonné de descendre. De faire vite. Ça allait mal pour son mari.

J’ai laissé tomber le sécateur en glissant au bas de l’échelle et je me suis mis à courir. D’un geste, elle m’a indiqué le garage. J’ai tenté d’ouvrir la porte à bascule, mais la serrure devait être bloquée de l’intérieur. J’ai néanmoins eu le temps, en cessant d’agiter la poignée, d’entendre le moteur V8 de la Ford Taunus. Madame Kaltenmuller m’a annoncé qu’elle allait se trouver mal, mais le plus urgent, c’était Marius, et elle m’a fait signe de me dépêcher.

Je lui ai dit que c’était impossible d’ouvrir. Alors, j’ai monté les marches qui conduisaient à la terrasse. Elle m’a suivi. Nous avons traversé la cuisine, ensuite le couloir, les escaliers intérieurs en colimaçon et je me suis retrouvé dans le garage envahi par la fumée.

Monsieur Kaltenmuller était assis au volant de sa Ford, paupières closes. Le moteur tournait toujours au ralenti. Mon mouchoir sur la bouche, j’ai couru à la porte du garage. La serrure, je l’avais déjà vue fonctionner. J’ai agité la clé dans un sens puis dans l’autre et la porte a basculé de quelques dizaines de centimètres. Mais pas plus. J’ai glissé le visage à l’air libre.

Derrière moi, la toux de madame Kaltenmuller. Je me suis retourné. Elle remontait les escaliers en courant pour reprendre sa respiration. J’ai crié. Elle devait ouvrir la portière, couper le contact. Mais elle ne m’entendait pas. Parvenu à l’extérieur, j’ai tiré sur la porte pour la faire basculer. En vain. Je me suis réintroduit dans le garage en rampant. Madame Kaltenmuller était redescendue. Elle s’a airait sur le corps de son mari. Ses mains caressaient son visage. Parle, Marius ! disait-elle, dis-moi quelque chose, réveille-toi ! Mais ça ne lui venait pas à l’esprit de couper le moteur.

J’ai donné un tour complet avec la clé. Le ressort métallique sous le rail a déclenché la chute des contrepoids en béton et le panneau s’est soulevé à mi-hauteur. Nouvelle manœuvre avec la poignée. La porte s’est ouverte entièrement.

J’ai voulu contourner la voiture par l’avant, mais le pare-chocs touchait le mur. Je suis passé par l’autre côté. La portière n’était pas verrouillée. Parvenu dans l’habitacle, j’ai coupé le contact et retiré la clé. Le silence a succédé aux cris de madame Kaltenmuller.

Il ne bougeait pas. J’ai remis la clé. Je me suis dit qu’il fallait peut-être le tirer hors de la cabine. Quand je suis sorti, mon pied a heurté une bouteille de whisky sur le tapis de sol. En fait, il n’y avait pas une bouteille d’alcool, mais deux bouteilles à moitié vides couchées contre la vanne d’aération.

Je me suis précipité hors du garage.

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La fumée s’était dissipée. Madame Kaltenmuller a pris son mari à bras le corps et elle a tenté de le sortir de la voiture. Elle s’y est reprise à deux fois. Elle est d’abord parvenue à le hisser, les mains nouées sur sa veste de costume, mais elle a lâché prise et le buste est parti en arrière. Le corps de monsieur Kaltenmuller était couché sur le siège, tête en bas, les bras hors de la cabine.

Elle s’est tournée vers moi. Elle allait prévenir la gendarmerie. J’ai dit que mieux valait appeler les pompiers.

Elle est remontée en hâte pour téléphoner au centre de secours. Les portes ont claqué à l’étage. Elle est redescendue, elle s’est baissée à mi-chemin dans les escaliers pour m’apercevoir d’entre les barreaux, et elle m’a demandé de m’assurer s’il vivait encore.

J’ai répété qu’elle devait faire vite.

Mais elle a insisté. Peut-être, il respirait encore.

J’ai incliné la tête pour observer le visage renversé de monsieur Kaltenmuller, sa moustache très ne au bord de sa lèvre supérieure, ses paupières, baissées.

Madame Kaltenmuller était toujours au même endroit dans les escaliers. Elle me parlait et elle me demandait pourquoi je restais muet. S’il respirait, elle allait se dépêcher de rappeler les pompiers. Alors...?

J’ai répondu qu’il ne respirait plus.

Elle a disparu. J’ai patienté. Elle est revenue. Elle a fait le tour de la voiture et elle a rangé dans une caisse en bois les outils posés ici et là ainsi qu’une cordelette, ensuite des chi ons, et elle a pris une bouteille de whisky posée devant la roue avant. Elle a véri é si je ne l’observais pas, j’ai donc regardé ailleurs, et elle a posé la bouteille à côté de son mari, sur le siège passager.

En passant devant la portière, elle a croisé son propre re et dans le rétroviseur extérieur et elle s’est approchée. Elle a bougé les lèvres et elle a cherché un autre miroir. Elle s’est alors penchée sur un carreau xé à un châssis de jardin. Elle s’est regardée dans le verre en orientant le montant métallique du châssis et elle a déclaré qu’elle avait un visage de folle. Elle s’est observée de nouveau et elle m’a demandé, sans se tourner vers moi, si je la trouvais assez pâle. Je lui ai répondu qu’elle était pâle comme un linge.

Elle a laissé basculer le châssis contre le mur de brique et elle a fait la remarque que, cette fois, les pompiers allaient venir avec le médecin, ou peut-être le médecin allait arriver tout seul en voiture, pour peu qu’il soit en tournée dans le quartier. Elle m’a demandé de l’aider à relever son mari et à le repositionner sur le siège.

Nous avons déplacé le corps. D’abord j’ai soulevé la nuque comme elle me l’a dit, ensuite je l’ai saisi par les épaules en m’appuyant contre l’estomac de madame Kaltenmuller qui m’a demandé de serrer plus fort. Elle a accompagné mon geste des deux mains, en le tirant aussi par les épaules, et monsieur Kaltenmuller a repris sa position au volant de la Ford.

Sa tête a ballotté contre le dossier, ensuite le buste s’est a aissé sur le volant. Alors, madame Kaltenmuller a saisi son mari par les cheveux au-dessus du front et elle a replacé sa tête en arrière. Le visage de monsieur Kaltenmuller était terne. J’ai refermé la portière.

Elle m’a pris dans ses bras et elle m’a serré contre elle. J’ai respiré le parfum de madame Kaltenmuller. Elle a soupiré. Elle m’a demandé ce que je faisais dans le jardin. Elle croyait que j’étais reparti. Elle m’a de nouveau serré contre elle en prenant appui sur le capot de la voiture. Madame Kaltenmuller a dit qu’elle m’aimait beaucoup. Mais aujourd’hui, je lui avais fait beaucoup de peine. Elle m’a demandé ce qui s’était passé avec son mari.

Je ne sais pas, madame Kaltenmuller.

Il est mort. Il s’est donc passé quelque chose.

Je ne savais même pas que monsieur Kaltenmuller était encore là. Je croyais qu’il était retourné au travail avec la camionnette.

Tu l’as entendu repartir ?

Non.

Alors, qu’est-ce que tu as entendu ?

Rien.

Tu sais que tu me fais du mal ?

Je n’ai pas fait exprès.

Écoute-moi, Lucky.

Je me suis serré très fort contre elle.

Oui, madame Kaltenmuller !

Les gendarmes vont arriver. Tu vas donc commencer par leur dire que je suis venue te chercher. Je t’ai appelé au secours. Pas question de dire autre chose. Tu ne sais pas quelle heure il était. Tu racontes aussi que, durant son petit déjeuner, il a bu des verres de whisky.

Il n’a pas bu de whisky. Il a pris du café.

Il a bu plusieurs verres de whisky. Mais tu n’as pas compté.

Il a bu du whisky. Oui.

Combien ?

Je n’ai pas compté.

Tu t’en souviendras, Lucky ?

Je m’en souviendrai.

Je peux te faire con ance ?

Oui.

Alors, je me suis serré de nouveau contre sa robe et je n’ai plus bougé.

Elle a fait la remarque que les pompiers n’arrivaient pas et qu’elle commençait à s’impatienter.

Il faudra dire aux gendarmes que les pompiers ont fait vite, tu m’entends, Lucky ?

Son corps a glissé le long du capot. Elle a dit, en s’écartant de quelques centimètres et en reboutonnant le col de sa robe, qu’il fallait penser à monsieur Kaltenmuller. Il était peut-être en train de nous regarder, de là-haut. Elle a véri é les plis du tissu à hauteur du genou et des épaulettes. Elle m’a demandé de redire exactement ce que je venais d’entendre.

J’ai répété qu’il avait bu du whisky au petit déjeuner. C’est surtout cela qu’il fallait dire. Plus tard, elle était venue me chercher en criant au secours parce qu’elle savait que j’étais là, ensuite j’avais dû ouvrir les portes et couper le moteur.

Madame Kaltenmuller est remontée. Je l’ai entendue au téléphone. Elle parlait vite. Elle a dit : C’est urgent, il est arrivé quelque chose à mon mari. Ensuite, elle a donné son adresse.

Elle est redescendue. Elle a regardé du côté des framboisiers et elle s’est postée devant la porte du garage en disant qu’ils n’allaient pas tarder. Puis elle s’est tournée vers moi.

Et ta sœur, au fait, c’est bien mon mari qui l’a raccompagnée...?

Oui. À l’Institut. Elle veut partir en voyage. Elle me l’a dit.

Où ça ?

Je ne sais pas... partir... Peut-être avec un forain. Peut-être avec un routier.

Madame Kaltenmuller a allumé une Royale Menthol. Elle a reposé son briquet en or sur l’établi.

Qu’est-ce qu’elle en dit, ta mère ?

Elle dit qu’un jour ou l’autre, on la retrouvera sur un marché en Afrique, avec d’autres lles. C’est tout ce qu’elle dit.

Ça ne l’inquiète pas ?

C’est tout ce qu’elle dit.

J’ai regardé le corps de monsieur Kaltenmuller sur le siège de la Ford Taunus. Lui seul savait où il avait déposé ma sœur.

Adélaïde a écrasé sa cigarette à peine consumée. Elle a contourné la voiture et elle a pris une des deux bouteilles de whisky qui gisaient sur le tapis de sol côté passager. Elle est revenue en dévissant le bouchon. Elle a aspergé d’alcool la veste de son mari et le col de chemise. Puis elle m’a demandé le chi on posé au fond du seau sous le lavoir. Je lui ai tendu le chi on. Elle a essuyé la bouteille qu’elle a continué de tenir avec le chi on et elle l’a mise dans la main morte de monsieur Kaltenmuller. Puis elle a de nouveau contourné la Ford pour jeter un regard de véri cation sur le tapis de sol. Je me suis approché.

En revenant vers moi, elle s’est rendu compte qu’elle avait taché sa robe blanche avec le whisky.

Va me chercher une éponge humide à la cuisine, m’a-t-elle dit.

Je lui ai demandé si c’était pour nettoyer la tache sur sa robe.

Ne pose pas de question. Va chercher une éponge.

Je me suis précipité dans les escaliers.

À mon retour, j’ai posé l’éponge sur le pavillon de la Ford. Elle écrasait un nouveau mégot avec sa chaussure. Elle s’est mise à frotter le tissu de sa robe, sous l’épaulette, avec le côté propre et humidi é de l’éponge. Elle a de nouveau regardé son mari, comme si c’était lui qui était à l’origine de cette tache et comme si c’était de sa faute.

Elle a juré. En pestant contre l’éponge. Elle m’a ordonné d’aller chercher la bouteille de détachant dans la salle de bains, au bas de l’armoire à pharmacie. Elle m’a prié de me dépêcher. De lui rapporter cette bouteille et un linge propre parce qu’ils allaient arriver d’un moment à l’autre.

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J’ai tiré la porte de l’armoire sous le lavabo et j’ai pris la bouteille de détachant, mais je n’ai pas trouvé de linge. Alors je me suis souvenu que les serviettes propres, elle les rangeait habituellement dans le salon. Au bas de sa commode. Je suis entré dans le salon. Je me suis accroupi et j’ai ouvert le tiroir. Il y a eu un craquement. Je me suis retourné. J’ai aperçu mon oncle Pithiviers assis dans le fauteuil à côté de la fenêtre et je suis resté accroupi devant le tiroir de la commode.

Il a dit que je pouvais me servir. Il s’est relevé en prenant appui sur les bras du fauteuil. Sans me quitter des yeux, il a cherché son couteau dans sa poche. Il a dit qu’il faudrait bien un jour ou l’autre que je me relève parce que j’allais attraper des fourmis.

J’ai posé un genou sur le plancher.

Il m’a demandé depuis quand je travaillais le mardi. Et pourquoi ?

Je me suis mis sur les deux genoux.

Pour m’avancer.

C’est pas ton jour. Alors, qu’est-ce que tu fais ici ?

J’ai accompagné Lili ce matin.

J’ai entendu le déclic du couteau. Je l’avais déjà entendu. Mon oncle confectionnait des fagots pour la cheminée de madame Kaltenmuller et il coupait la celle avec ce couteau.

Relève-toi, Lucky.

Pardon, mon oncle. C’est madame Kaltenmuller... c’est elle qui m’envoie... Il est arrivé quelque chose à monsieur Kaltenmuller... Je sais ce que je dois dire.

C’est bien. Il faudra t’en souvenir devant les gendarmes. Arrête de pleurnicher.

Je n’irai pas voir les gendarmes.

C’est eux qui viendront...

Où ça ?

Ici... Tu ne m’as pas vu.

Mais si, je t’ai vu.

Tu ne m’as pas vu, c’est tout.

Oui, mon oncle.

Tu ne parles pas de moi. Tu écoutes madame Kaltenmuller.

Oui.

Rejoins-la.

Qu’est-ce qui est arrivé à monsieur Kaltenmuller ?

Je n’en sais rien, Lucky. Rien de rien. Et toi, tu en sais encore moins. Il ne s’est rien passé.

Descends au garage, mon oncle, et tu verras s’il ne s’est rien passé ! Même que madame Kaltenmuller a taché sa robe.

Raison de plus pour te dépêcher.

Je me suis relevé. Il m’a retenu par la manche.

Tu vas donner le linge et le détachant à madame Kaltenmuller.

Qu’est-ce que je dois dire aux gendarmes ?

Que tu ne t’occupes pas des a aires des grandes personnes.

Je ne m’en occupe pas.

Tu as vu la tête de monsieur Kaltenmuller ?

Oui, j’ai vu.

Tu aimerais qu’il t’arrive la même chose ?

Non.

J’ai quitté le salon.

Madame Kaltenmuller fumait devant la porte du garage. Elle a dit :

Je dois te parler franchement, Lucky. Ce n’est pas le moment, mais je dois te parler. En attendant, fais ce que tu as à faire.

Je suis allé chercher le sécateur et je l’ai rangé dans le cellier. Elle m’a rejoint. Elle a dit que depuis un certain temps, elle trouvait que je ne l’écoutais pas.

N’est-ce pas, Lucky, qu’il faudra m’écouter désormais ?

Elle a posé sa main sur mon front.

Tu as de la èvre.

Je ne suis pas malade.

Pourtant, tu as de la èvre.

Mon oncle est sorti du garage. Ils ont échangé un regard. Puis il est reparti dans le garage. Madame Kaltenmuller m’a pris la main, elle a soupiré que de toute façon ils n’avaient pas le choix, elle n’allait pas renvoyer un simple d’esprit. Elle m’a demandé de la suivre. Nous sommes arrivés dans le garage. Mon oncle était penché sur le corps.

Elle s’est approchée.

Continuer : partie 2 sur 3