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Yves Ravey · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/3

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Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il lui a demandé si elle pensait toujours à son mari quand elle enfouissait son visage dans cette robe.

Elle n’a rien répondu.

Il est redescendu dans la cuisine en faisant grincer les marches des escaliers. Il avait soif. Je lui ai indiqué l’endroit où elle rangeait les apéritifs. Mais il ne prenait jamais d’alcool pendant le service. Il s’est servi un verre d’eau au robinet. Il a bu.

Pendant ce temps, j’ai observé mon oncle qui rassemblait ses outils de jardin.

Madame Kaltenmuller est apparue dans une nouvelle robe, le visage remaquillé. Un ensemble noir à bandes blanches géométriques et des bas foncés, des chaussures vernies à talons mi-hauts. Elle a repris la cigarette qui avait roulé à côté du cendrier. Cette fois-ci, elle l’a allumée, avec le briquet plaqué or dans le creux de sa main. Saul l’a suivie du regard. Elle a actionné le poussoir en approchant la Royale King Size de la amme. Il a annoncé que quelque chose clochait.

Encore... La amme a vacillé. Le briquet s’est éteint. Elle a

recommencé l’opération. Avec succès. Malgré un léger tremblement de son index et de son annulaire.

Elle s’est tournée vers lui.

D’abord ce n’était pas la peine de la regarder comme ça. En même temps qu’elle parlait, un peu de fumée sortait de sa bouche.

Il a répondu qu’il regardait toujours les gens de la même façon. Il a ajouté que c’était important. Elle a porté la Royale Menthol à ses lèvres. Le ltre était imprégné de rouge. Elle a conservé la fumée. Un temps. Et elle l’a avalée.

Il ne la quittait pas des yeux. Il a attendu qu’elle recrache cette seconde bou ée.

Je ne crois pas à la thèse du suicide, madame Kaltenmuller.

Elle s’est assise. Il a ouvert le rideau de la porte-fenêtre.

Il a précisé qu’il n’excluait pas totalement l’idée que son mari aurait pu se suicider, mais il avait des doutes. Ces doutes, c’était deux choses : d’abord les billets d’avion. On n’achète pas deux billets d’avion pour se suicider dans l’heure qui suit. Deuxième chose : aucun gendarme n’avait mentionné la présence de la montre en or, une montre-chronomètre, au bras de son mari.

Elle a dit : Je le savais, il y aurait des complications.

Il lui a demandé si elle en voulait à son mari, pour une raison quelconque. Il s’est penché et il s’est mis à sa hauteur, en se rapprochant. Il observait le moindre mouvement sur son visage. La fumée faisait cligner les yeux d’Adélaïde.

Il ne s’est certainement pas suicidé, mais peut-être vous n’êtes même pas au courant, madame Kaltenmuller.

Elle a eu l’air surpris.

Peut-être vous ne savez rien, peut-être il ne s’est rien passé qui vous concerne, mais vous étiez présente...

Saul a fait une courte pause. Puis...

... Elle est où cette montre ?

Elle lui a demandé comment il savait que son mari portait une montre.

Il a repris un verre d’eau.

... La secrétaire, madame Kaltenmuller... toujours elle... si bavarde... Elle a parlé d’une magni que montre en or. Il ne portait pas ses vêtements de travail. Mais son costume. Son beau costume anthracite, qui allait si bien avec sa montre. Pour vous faire la surprise. Très amoureux, Marius. Je le vois mal, je vous dis, projeter de se suicider et se séparer de sa montre en chemin. Au moins, il vous l’aurait abandonnée. En gage d’amour.

Elle allait retrouver la montre. Marius avait dû la poser quelque part. Saul n’avait qu’à revenir le lendemain et elle l’aurait retrouvée.

Il l’a coupée. Sèchement.

Pas demain. Tout de suite. Demain il sera trop tard. Vous avez un quart d’heure.

Il l’a observée encore une fois qui écrasait sa Royale à moitié consumée dans le cendrier.

Je vais la chercher, je vais la trouver, il n’y a aucune raison. Il n’a pas pu la perdre.

Il m’a regardé. Je n’ai pas bougé.

J’attends dehors, au fond du jardin, je ne pars pas tant que vous n’avez pas mis la main sur la montre. Si vous la retrouvez, ce sera la preuve qu’il s’est suicidé, et j’en resterai là. Il aura laissé sa montre à celle qu’il aime. Il vous adorait, n’est-ce pas ?

Elle lui a demandé de se taire. Le ton a monté. Elle lui a rappelé qu’il se trouvait dans la maison d’un mort.

Il s’est appuyé contre le mur.

Il lui a demandé comment elle s’était sentie les dernière fois avec Marius Kaltenmuller.

Vous m’en voulez, n’est-ce pas, inspecteur ?

Tant que subsistera le moindre doute, madame Kaltenmuller, vous penserez que je vous en veux.

Ça ne prouve rien, si je ne retrouve pas la montre. Il peut très bien l’avoir égarée, ou posée quelque part, par inadvertance.

Je ne crois pas à l’inadvertance quand on va se suicider. C’est une montre en or, madame Kaltenmuller ! Une montre-chronomètre de collection ! Une montre suisse !

Saul s’est assis.

Je veux savoir ce que vous avez dans la tête.

Sur la terrasse une voix a dit : Vous voulez savoir ce qu’elle a dans la tête ? Mais à moi, vous ne demandez rien ?

L’inspecteur a ouvert la porte-fenêtre. Il a fait entrer mon oncle qui a posé un trousseau de clés sur la table. Saul a déclaré qu’il avait déjà véri é son emploi du temps et qu’il devait attendre dans le jardin.

Adélaïde est remontée dans sa chambre. Elle retournerait la maison s’il le fallait, mais elle la retrouverait, cette montre.

Alors, j’ai dit que j’avais moi aussi quelque chose à déclarer. Saul s’est penché vers moi et madame Kaltenmuller est revenue sur ses pas.

Il y a eu un grand silence. J’ai regardé mon oncle. Il a tourné la tête de l’autre côté. J’ai dit que je n’avais pas vu de montre au poignet de monsieur Kaltenmuller ce matin.

Saul m’a demandé si j’étais conscient du poids de mes paroles.

Oui, monsieur, je suis conscient.

Il nous a observés à tour de rôle. Il nous donnait un quart d’heure, pas plus.

Puis il a ouvert la porte et il a attendu qu’on sorte de la cuisine, mon oncle et moi. Ensuite, il est parti au fond du jardin. Adélaïde est remontée à l’étage. Je suis resté devant le break avec mon oncle.

Je n’ai pas parlé, tu vois.

Je sais, Lucky.

Rien dit du tout.

N’ajoute rien, Lucky.

Il a posé la main sur mon épaule.

Il est où l’inspecteur ?

Derrière les framboisiers. Là-bas.

Tu le vois d’ici ?

Je ne le vois plus.

Il va partir oui ou non ?

Je ne sais pas, mon oncle.

Qu’est-ce que tu sais, Lucky ?

Je n’ai jamais vu de montre.

Très bien.

Mon oncle est resté à hauteur des églantiers, à côté du break. Il a dit après un temps : Je vais parler à Adélaïde. Il a repris la direction de la cuisine. Mais Saul l’attendait devant la porte. Il a demandé à Pithiviers où il allait. Celui-ci a répondu que son travail était terminé. Il rentrait chez lui et il allait rechercher ses clés de voiture posées sur la table de la cuisine. Saul lui a interdit d’entrer et mon oncle l’a contourné pour pousser la porte-fenêtre de la cuisine. Saul a ajouté qu’il ne fallait pas le forcer à employer les grands moyens.

De loin, j’ai entendu mon oncle. Lui s’en foutait parce qu’il n’était pas concerné, mais il ne comprenait pas de quel droit Saul s’en prenait à Adélaïde, montre ou pas montre. D’ailleurs, Saul n’avait aucune preuve.

Saul lui a dit : D’accord, si vous voulez, moi ça m’est égal ce que vous pensez, en attendant personne n’entre dans la cuisine, et personne ne quitte cette cour. Le loup nira bien par sortir du bois.

Mon oncle a redescendu les escaliers.

Je l’ai observé qui sortait la montre de sa poche et la glissait dans la boîte à gants de l’Ami 6.

Il a lancé : C’est facile de s’en prendre à une femme seule !

Saul est resté devant la porte.

Elle n’est pas seule. Je ne crois pas.

Nous avons patienté tous les trois. À la n, Adélaïde a ouvert la porte.

Alors, madame Kaltenmuller, vous l’avez retrouvée ?

Elle n’a rien dit.

Vous vous sentez mal ?

Elle se sentait très bien. Mais elle ne voyait pas en quoi cela devait poser problème que cette montre ait disparu.

Ça veut dire que quelqu’un l’a prise sur le cadavre, tout simplement...

Saul a regardé mon oncle en train de se limer les ongles, appuyé contre l’aile avant de son Ami 6. Il s’est de nouveau tourné vers madame Kaltenmuller. Il a ôté les mains de ses poches.

Mon oncle a arrêté de se limer les ongles. Il s’est baissé. Il a cueilli un brin d’herbe et il s’est mis à le mâchonner. Puis il a rejoint Adélaïde sur le perron. Saul ne le quittait pas des yeux. Mon oncle avait les deux mains bien en évidence, paumes ouvertes, hors de ses poches, pour montrer qu’il n’avait rien à cacher.

Je suis passé par l’autre côté de la voiture, je me suis glissé le long de la banquette et j’ai ouvert la boîte à gants. D’une main, j’ai fouillé. J’ai pris ce qui m’intéressait.

Je pars, a dit l’inspecteur.

Il s’est contenté d’un coup d’œil dans ma direction et il est sorti de la cour.

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Saul a refermé la barrière. J’ai voulu le suivre, mais mon oncle m’a barré le passage et je me suis précipité dans le cellier. Il a couru derrière moi. J’ai eu le temps de bloquer la porte avec ma sandale et de pousser le verrou.

Mon oncle est arrivé devant le cellier.

Tu sors, Lucky.

Je n’ai pas bougé.

C’est stupide, Lucky, de me faire croire que tu n’es pas dans le cellier.

Il a plaqué son oreille contre la porte. Il a dit qu’il m’entendait respirer et que cela ne servait à rien de s’enfermer. Il m’a posé une nouvelle question.

Ça te sert à quoi de te cacher ?

Je n’ai rien répondu.

Si tu n’ouvres pas, je vais être obligé d’enfoncer la porte.

J’ai véri é au toucher que le verrou était bien poussé.

Je t’ai bien vu te glisser dans ma voiture, Lucky, mais tu n’as rien à craindre.

Il a donné un coup d’épaule. La porte a tremblé sur ses gonds.

Lucky tu ouvres, s’il te plaît.

Ensuite, le pas de madame Kaltenmuller. Ses chaussures à talons mi-hauts sur le gravier. Elle m’a demandé si je voulais bien ouvrir la porte du cellier parce qu’elle devait prendre une bouteille de vin.

La porte a été secouée une nouvelle fois.

Mon oncle a ajouté qu’il devait absolument me parler. Il a demandé si j’étais prêt à discuter avec lui. Il n’allait quand même pas passer la soirée plus la nuit dans le jardin à m’attendre, et il préférait ne pas avoir à enfoncer la porte. Entre nous, tout devait rester comme avant.

Je lui ai demandé ce que ça voulait dire, comme avant.

À la bonne heure, tu sais encore parler.

J’ai dit que j’étais prêt à ouvrir.

Alors il m’a demandé si je me sentais capable de lâcher ce que je devais tenir entre mes mains et j’ai serré la montre-bracelet au fond de ma poche.

J’ai répondu que je ne bougeais pas d’ici.

Je te connais, Lucky, tu vas rester enfermé et ce n’est pas bon pour toi.

Je n’ai rien dit.

Tu ne vas quand même pas la revendre ? La porte a tremblé une nouvelle fois. Je voudrais bien savoir pourquoi tu t’es précipité dans le cellier.

Je n’ai toujours rien dit.

Est-ce que je suis encore ton ami, en plus d’être ton oncle ?

Oui, tu es mon ami.

Alors, tu peux ouvrir. Entre amis, on ne se fait pas de mal. Est-ce que l’inspecteur Saul t’a parlé ?

Oui.

De quoi t’a-t-il parlé ?

De tout. L’inspecteur est au courant de tout.

Et de quoi est-il au courant, précisément ?

Il sait tout sur nous.

Il s’est mis à rire derrière la porte.

Est-ce que tu as toujours con ance en moi ?

Oui, j’ai toujours con ance en toi...

Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Je ne le dirai jamais.

Je te comprends, Lucky.

Il s’est remis à secouer la porte. J’ai entendu madame Kaltenmuller. Elle disait que ce n’était pas la peine de continuer. Qu’il fallait de la patience, un point c’est tout, parce que je nirais bien par sortir.

Puis, mon oncle : En quoi ça te pose problème d’ouvrir et de me remettre ce que tu tiens ? Ce serait vraiment de la malchance si cette montre venait à tomber entre les mains d’un inconnu. Il pourrait nous la voler. On est tous dans le même bateau, Lucky. C’est le moment de se soutenir les uns les autres.

Je n’ai rien dit.

Parle ! Lucky ! Dis au moins quelque chose...! Allez... Tu me remets la montre et on oublie tout.

Quand il a prononcé le mot montre il a baissé d’un ton.

Tu te souviens, Lucky, le jour où tu as passé des heures enfermé dans l’atelier de cordonnerie à l’Institut ? Eh bien, moi, je suis prêt à patienter aussi longtemps... Tu te rappelles ? Tu as bien ni par l’ouvrir cette porte, et tu lui as bien rendu la chaîne en or de la secrétaire, au directeur ! Mais ça, c’est parce que t’avais faim... Au fait, j’étais justement en train de me demander si tu ne voudrais pas manger un morceau ?

J’ai tapé contre la porte avec ma sandale.

Je n’ai pas faim !

Je me suis assis au fond du cellier, contre le porte-bouteilles. Je les ai entendus qui s’éloignaient.

Il a dit : On va manger. On reviendra quand tu seras disposé à ouvrir.

Mais je savais très bien qu’ils n’allaient pas manger et qu’ils m’attendaient au coin du plant de rhubarbe.

Je suis resté au fond du cellier. Plus tard, j’ai entendu ses pas devant la porte.

Je lui ai dit : Tu es resté au coin du plant de rhubarbe.

Il a répondu qu’il était allé dans la cuisine. Il m’a redemandé si j’avais toujours con ance en lui.

Oui, j’ai con ance. Tu le sais bien. Mais ce n’est pas la peine d’enfoncer la porte. Je ne dirai rien à Saul.

Tu me le jures...?

Oui.

Sur la tête de ta mère ?

Sur la tête de ma sœur.

Écoute-moi bien, Lucky, il est arrivé quelque chose à ta sœur. Si tu ouvres, je te le dis.

Que s’est-il passé ? Tu sais où elle est ?

Oui, Lucky, je sais.

Vraiment, tu le sais ?

Tu peux me croire. Et si tu sors, je te le dis.

D’abord, tu le dis. Ensuite, je sors.

Dans ce cas, tu tires le verrou.

Non.

On va trouver une solution. Écoute-moi bien, Lucky : je m’en vais. Tu ouvres la porte. Tu prends la montre et tu la mets dans la boîte à lettres. Ensuite, je te dis ce qui s’est passé avec ta sœur.

Répète.

Je pars dans la cuisine et je t’attends, enfermé derrière la porte-fenêtre. Je reste derrière la vitre. Tu comprends ?

Oui, mon oncle. Mais comment je saurai que tu es dans la cuisine ?

Tu comptes jusqu’à cent.

Et pourquoi cent ?

Je ne sais pas moi, pourquoi cent ! À ce moment-là, tu ouvres la porte. Tu vas jusqu’à la boîte à lettres à côté de la barrière, et je t’aperçois. Moi, je suis derrière la vitre, dans la cuisine, j’ouvre donc la fenêtre et je te dis ce qui s’est passé avec ta sœur. Et toi, pour me remercier, tu glisses la montre dans la fente de la boîte à lettres.

Je ne compte pas jusqu’à cent.

D’accord, tu ne comptes pas jusqu’à cent.

J’ai serré la montre dans le creux de ma main. J’ai attendu. Mon oncle a appelé.

Tu peux y aller mon petit Lucky !

J’ai tiré le verrou. J’ai entrouvert la porte et j’ai attendu. Il n’y avait personne. J’ai regardé autour de moi. Le soir tombait. J’ai traversé le jardin en longeant le verger et j’ai aperçu la lumière à travers la porte-fenêtre de la cuisine. Derrière les carreaux, j’ai aperçu la silhouette de Pithiviers. Je me suis approché de la boîte à lettres et j’ai soulevé l’abattant de la fente. J’ai dit que j’étais prêt. Il a donc ouvert la porte-fenêtre tout en me rappelant que je n’avais pas intérêt à faire l’imbécile.

Maintenant, parle-moi de Lili, mon oncle.

Elle est partie avec un camionneur.

Tu le connais le camionneur ?

C’est un Turc.

Comment il s’appelle ?

Je ne sais pas comment il s’appelle, mais je l’ai rencontré au relais routier et je connais son camion.

J’ai approché la montre de l’abattant.

Tu vas le revoir ?

Je vais le revoir.

J’ai introduit la montre en or dans la fente et je l’ai laissée tomber. Ça a produit un bruit métallique.

Il a entendu la montre qui touchait le fond de la boîte à lettres.

Merci, Lucky.

J’ai couru jusqu’au cellier et j’ai ouvert la porte. Le chat Oswald s’est enfui en passant entre mes jambes.

Tu peux aller où tu veux ! De toute façon, je vais te régler ton compte.

J’ai refermé la porte du cellier et je suis parti me cacher au fond du jardin entre la haie de framboisiers et la tonnelle.

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Il parlait tout seul. Il allait m’arranger avec sa serpette. Madame Kaltenmuller lui a demandé de se calmer. Maintenant ils avaient la montre. Mais il ne se calmait pas. J’ai aperçu dans la nuit l’extrémité incandescente de sa cigarette.

Il a rejoint le cellier, puis il a pris la direction du jardin. Je me suis glissé sous les framboisiers, à plat-ventre, et je l’ai repéré qui passait entre les feuilles de rhubarbe. Au-dessus, la chambre de madame Kaltenmuller s’est allumée. Sa silhouette s’est pro lée à la fenêtre. Mon oncle approchait des framboisiers.

Je sais où tu te caches, mon vieux Lucky. T’inquiète pas, je vais bien te trouver. Si tu crois jouer au plus malin...

Son mégot de Gauloise est tombé sous mes yeux. La semelle de sa chaussure a pivoté sur elle-même. Elle a écrasé le mégot. J’ai cessé de respirer. Il a dit, si tu ne parles à personne de cette histoire de montre, alors tu retournes à l’Institut. Mais si tu en parles, alors tu ne reverras jamais l’Institut. Je t’enferme dans un sac et je te jette dans la rivière Il ne faut pas parler de cette histoire de montre. Tu m’entends ? Surtout pas à l’inspecteur. Tu m’entends ?

J’ai cru qu’il m’avait découvert, mais il me cherchait tout en parlant. Il allait d’un endroit à l’autre du jardin. J’ai dressé la tête. Cette fois, il était sous les poiriers. Il a dit : Je t’ai vu. Mais il ne m’avait pas vu. J’ai rampé jusqu’aux rhubarbes. Il approchait de nouveau. La lumière s’est éteinte dans la chambre de madame Kaltenmuller. Il faisait noir. Il a dit que ce petit jeu avait assez duré et il a tourné les talons en direction du garage. Oswald s’est frotté contre ma jambe.

Je me suis relevé et j’ai éloigné Oswald d’un coup de pied. Ensuite, j’ai dépassé le tas de feuilles mortes en courbant le dos sous les poiriers. Je me suis encore une fois mis à plat ventre. En n, il était parti.

Ça a miaulé.

J’ai senti une main sur mon épaule. Il m’a dit qu’il ne m’en voulait plus, mais si je recommençais ce petit jeu et si je cherchais encore une fois à voler les objets précieux, alors ça allait mal tourner. Il a pris sa serpette à lame pliante, il l’a ouverte et il a posé sa lame sur mon cou. Il m’a dit qu’il pourrait m’arriver quelque chose.

J’ai répondu que je ne m’en prendrais plus aux objets précieux et que je n’étais pas un voleur.

Je vais te ramener à l’Institut, mais attention, Lucky ! Fais bien attention !

Nous avons passé la grille. La R8 Gordini stationnait devant la maison. Un peu plus loin, nous avons aperçu la silhouette de Saul sous le lampadaire à côté du transformateur électrique. Mon oncle lui a demandé ce qu’il faisait là. Saul a répondu qu’il était revenu parce qu’il avait promis de me raccompagner à l’Institut, et il tenait toujours ses promesses... C’était une habitude chez lui de tenir ses promesses...

Mon oncle a dit qu’il avait une tête à tenir ses promesses, en e et. Lui, de son côté, il appréciait les hommes de parole et il a regardé Saul en s’approchant. Il a replié la lame de sa serpette. Saul est resté appuyé contre le réverbère, dans son blouson d’aviateur, et il a regardé au-dessus de lui le quartier de lune. Il a annoncé qu’il allait pleuvoir et il a rejeté la fumée de sa Lucky Strike. J’ai aperçu son visage en lame de couteau.

Mon oncle a dit qu’il se préparait justement à me ramener à l’Institut. Saul a répondu : Je trouve ça intéressant, parce que, il y a cinq minutes, on avait l’impression que vous lui en vouliez à ce garçon.

Mon oncle a répondu que c’était un jeu.

Saul a relevé la manche de son blouson et il s’est penché sur sa montre, la cigarette à la bouche, sous la lumière du réverbère.

Il est presque minuit. Je croyais qu’à cette heure les garçons de son âge devaient dormir.

Mon oncle a ri, bon enfant. C’est pour rendre service au petit. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça signi e, vous, vivre à l’Institut.

Saul a remis la manche de son blouson en place. E ectivement, il ne pouvait pas savoir. Il était nouveau dans la région.

Vous savez, a dit Pithiviers en mettant la main sur mon épaule, des gaillards comme celui-là, il faut les surveiller.

Mais Saul avait promis. Il avait téléphoné au directeur. Je revenais avec lui.

Mon oncle a baissé les bras. De toute façon, il devait rentrer, il avait du travail le lendemain, et Saul lui a demandé s’il devait, le lendemain, travailler de nouveau chez madame Kaltenmuller. Mon oncle a répondu que, justement, il devait travailler ici. Saul lui a demandé s’il passait aussi la nuit chez elle.

Mon oncle a fait un pas en avant. Saul lui a dit que ce n’était pas la peine de s’énerver. Mon oncle s’est arrêté. Saul a jeté son mégot de cigarette dans les buissons et il a mis les mains dans ses poches.

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Dans la voiture, Saul m’a annoncé qu’il avait encore besoin de moi.

Il a mis le contact.

J’ai quelque chose à te montrer.

Le break de mon oncle est sorti de la cour direction la nationale. La R8 l’a suivi. Les feux arrière de l’Ami 6 dansaient loin devant nous. Au moment de tourner pour prendre la route de l’Institut, Saul est allé tout droit et je lui ai demandé où il m’emmenait. Il m’a conseillé de dormir un peu.

Quand je me suis réveillé, la Gordini était à l’arrêt sous l’auvent d’une station-service Avia. Saul est entré dans la cabine du pompiste. Il a parlé avec un homme en blouse. L’homme est venu ouvrir le capot arrière et il a dévissé le bouchon du réservoir ; il a remis à zéro le compteur du distributeur et il a servi de l’essence en si otant.

Saul est arrivé. Il m’a demandé si j’avais bien dormi. Il a ajouté : Moi aussi, j’ai dormi, là-bas derrière. Il m’a indiqué le parking derrière la station. J’ai voulu savoir où nous étions.

Pas très loin, hors de la ville. Je t’ai laissé dormir. Puis il m’a annoncé qu’un bol de chocolat chaud avec du pain m’attendait à l’intérieur. Je n’avais rien à craindre.

Je suis entré dans le bar de la station. Saul s’est glissé derrière le comptoir. Il a bavardé avec la patronne, il a sorti des billets de sa poche arrière de pantalon et il a réglé le plein d’essence.

Il a rangé la monnaie et il m’a demandé ce que je faisais planté là au milieu. Il m’a demandé aussi si je comprenais le français. Il s’est accoudé au comptoir en m’indiquant du doigt la table et le petit déjeuner.

J’ai commencé par boire le chocolat et j’ai demandé à la femme de la station-service si je pouvais en avoir encore un bol. Elle a répondu qu’il n’y avait pas de problème et elle a sermonné Saul. Il n’avait pas le droit de s’adresser à moi sur ce ton. Saul a dit que ça l’étonnait parce qu’il ne m’avait jamais parlé autrement. La patronne m’a resservi. Elle lui a répondu que ce n’était pas parce que sa femme l’avait quitté en emmenant ses gosses qu’il devait me parler comme ça.

Il a dit d’accord, puis il s’est tu.

J’ai continué de boire en levant le bol et sans quitter Saul des yeux. La petite cuillère a glissé sur le côté. Je l’ai remise en place, à la verticale. Saul a allumé une cigarette. La petite cuillère a glissé de nouveau le long du bord et elle est venue se poser sur mes lèvres, mais cette fois, j’ai arrêté de boire le chocolat chaud. J’ai replacé la cuillère à la verticale et il m’a demandé si je n’en avais pas assez de jouer avec cette cuillère.

Ensuite, il a demandé à la serveuse comment allaient les a aires et, du menton, il a indiqué la bouteille de Martini rouge. J’ai mangé un peu de pain et j’ai ni le chocolat chaud. Saul est venu vers moi avec son verre de Martini.

Tu n’es pas trop fatigué, Lucky ?

Je voudrais retourner à l’Institut.

Pourquoi tu voudrais retourner à l’Institut ?

J’ai atelier de cordonnerie.

Le directeur est au courant. Tu n’iras pas à l’atelier.

Il a de nouveau discuté avec la patronne. Elle m’a demandé si j’avais encore faim.

Je n’avais plus faim.

Il a vidé son verre de Martini.

On y va.

Nous avons roulé quelques kilomètres et il a tourné à droite sur un parking de camions. Il s’est garé en face du relais routier.

J’ai regardé devant moi. À côté du relais, j’ai reconnu la maison de mon oncle. Saul a continué de me poser des questions.

Que s’est-il passé exactement avec ton oncle Pithiviers ?

J’ai regardé devant moi.

Est-ce que, de ton côté, tu t’es inquiété de savoir où était la montre ?

Je ne suis au courant de rien.

Tu es attiré par tout ce qui brille, Lucky.

Pas vrai.

T’as bien dû la voir quelque part cette montre en or.

La porte du relais routier s’est ouverte. Ma sœur est sortie, un seau débordant d’épluchures à la main. Elle s’est avancée vers une autre porte. Saul a dit : Elle va au local à poubelles. J’ai ouvert la portière. Saul m’a empoigné par le cou. Il a refermé la portière.

On ne bouge pas !

C’est Lili !

On ne bouge pas !

J’ai ouvert une nouvelle fois la portière. D’une main, il m’a retenu par mon col de chemisette.

On regarde. Rien d’autre.

J’ai saisi le volant. Je l’ai secoué.

Il a serré fort et ça m’a étranglé. J’ai arrêté de secouer le volant.

Ma sœur est entrée dans le local avec le seau en plastique.

Elle va vider le seau, a dit l’inspecteur.

Elle portait toujours sa jupe courte et son corsage. Mais ses cheveux étaient teints en blond.

Je veux lui parler.

Surtout pas, Lucky, surtout pas !

Elle est ressortie avec le seau et elle a marché en sens inverse le long du local à poubelles. J’ai tambouriné sur le tableau de bord. La porte du relais s’est ouverte. Il a mis sa main devant ma bouche.

Si tu continues, je démarre et tu ne la reverras jamais, ta sœur.

Mon oncle Pithiviers est sorti. Il a laissé la porte à battant se refermer derrière lui. Lili a posé le seau. Elle s’est serrée contre lui.

Saul a remis le contact. On a roulé.

Je peux compter sur toi cette fois ?

Vous pouvez compter sur moi.

Sais-tu où est la montre en or ?

Pourquoi vous voulez la montre ?

Pour prouver qu’il était dans le garage au moment du meurtre.

Je crois savoir où elle est.

Il m’a regardé. Tout en roulant.

C’est bien.

Je vais essayer de la retrouver.

C’est très bien.

Si je vous retrouve la montre, est-ce que je pourrai revoir ma sœur ?

Ta sœur, on la ramènera à la maison.

Vous me le jurez ?

Je te le jure.

Je pense qu’il a remis la montre dans la chambre de madame Kaltenmuller.

Tu le penses ou tu en es sûr ?

Je le pense.

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La voiture s’est arrêtée à hauteur de la barrière des Kaltenmuller. Il m’a demandé pourquoi je supposais que la montre était dans la chambre à coucher.

Je lui ai raconté où j’avais trouvé la montre. Ensuite, j’ai parlé de la discussion avec mon oncle. De l’histoire avec la montre.

Saul s’est énervé. Il m’a demandé si, par hasard, on ne sait jamais, la montre ne serait pas toujours dans cette saloperie de boîte à lettres. J’ai répondu que c’était impossible. Il a répondu, on va véri er.

Sans prendre la précaution de savoir si madame Kaltenmuller était là ou pas, il a glissé les doigts dans la fente en prenant appui sur la grille avec son pied. D’une main, il a arraché la porte de la boîte à lettres. Il a introduit la main dans la cavité. Il a haussé les épaules.

Ça aurait pu, a-t-il dit.

On est partis garer la voiture derrière le transformateur électrique. Il s’est penché en me prenant par la manche.

Écoute-moi bien, Lucky, je vais la faire convoquer d’urgence au téléphone par la gendarmerie. Elle va sortir. Elle va prendre sa voiture. Toi, dès qu’elle sera partie, tu te glisseras dans sa chambre et tu chercheras la montre.

Saul a disparu.

Dix minutes plus tard, madame Kaltenmuller s’est précipitée hors de la maison pour se mettre au volant de la camionnette et démarrer en trombe.

J’ai longé les framboisiers et je me suis rendu devant le cellier. J’ai pris le double de la clé du garage dissimulé sous le pot de géraniums et je me suis glissé à l’étage après avoir traversé le couloir de la cuisine.

J’ai commencé à fouiller. D’abord les vestes de tailleur de madame Kaltenmuller. Les poches. Une à une, en faisant glisser les cintres sur le tube métallique de la penderie.

À mi-parcours, je me suis souvenu que derrière les vêtements, il y avait un carton à chapeau. Dans ma tête, il était à rayures bleues avec un ruban. J’ai trouvé le carton. Je l’ai ouvert. Il était rempli de papier de soie violet. Ensuite, j’ai cherché dans le tiroir de la table de nuit et j’ai mis la main sur un co ret qui ne fermait pas à clé. Dedans, il y avait des boucles d’oreilles et des tickets de caisse. Mais pas de montre.

J’ai entendu un si ement. Ça venait du jardin. Saul se tenait derrière les framboisiers et il me faisait des signes. Je lui ai répondu par gestes que je ne trouvais pas la montre.

J’ai quitté la fenêtre et je me suis mis à fouiller sous l’armoire. Ensuite je me suis attaqué à la veste de mon oncle posée sur un dossier de chaise. J’ai cherché dans ses poches. Puis j’ai soulevé une valise vide. Je l’ai secouée, mais rien. En n, le rayon au-dessus de la penderie. J’ai senti le contact d’une boîte. J’ai soulevé le couvercle. La montre brillait à l’intérieur.

Il y a eu un autre si ement. J’ai de nouveau aperçu Saul tapi derrière les framboisiers, qui me faisait des signes. J’ai ouvert la fenêtre. Je n’ai pas eu le temps de lui répondre par gestes. Il a rentré la tête dans les épaules et il a disparu derrière les feuilles.

Des pas se sont fait entendre dans le couloir qui conduisait à l’étage. Les marches ont craqué. Le tout suivi d’un frôlement d’habits contre la porte.

J’ai glissé la montre dans ma poche. Je me suis couché sur le tapis, entre le mur et le lit, et j’ai roulé doucement sous le sommier.

Les santiags de mon oncle, aux semelles maculées de terre, sont apparues. Puis les talons hauts de madame Kaltenmuller. Ils se sont mis à parler. Il lui a demandé ce qui n’allait pas. Elle a dit : Arrête, je t’en prie. La robe à perroquets d’Adélaïde est tombée en chi on sur le sol. Suivie, de l’autre côté du lit, par une chaussure de mon oncle Pithiviers. Ensuite les chaussettes. L’autre santiag a produit un bruit sourd en atterrissant sur la laine du tapis. Leur succédant, les sous-vêtements de madame Kaltenmuller. Le sommier a commencé à grincer. J’ai mis les mains sur mes oreilles. Mes yeux ont reçu la poussière qui tombait des ressorts xés entre les lattes du sommier et j’ai fermé les paupières.

Le lit s’est mis au repos. J’ai ôté mes mains.

Après un temps, il a déclaré qu’elle avait eu tort de répondre à la convocation de la gendarmerie. Elle a répondu que ce n’était pas le moment de chercher les ennuis... Il lui a demandé si elle avait parlé. Elle a dit non. Il a voulu savoir si c’était vrai et le ton est monté. Alors il a ajouté qu’il se mé ait. Un jour ou l’autre, quand l’inspecteur serait parvenu à la faire craquer, elle nirait par avouer qu’elle avait remis l’argent de la boîte à sucre à son jardinier. Ensuite l’inspecteur l’accuserait, lui, Pithiviers, de chantage.

Elle a rétorqué qu’elle lui avait donné ce qu’il voulait. Un dernier versement et ils seraient quittes.

Mon oncle a haussé la voix. Ils ne seraient jamais quittes. Il pourrait toujours apprendre à la famille de Marius qu’Adélaïde couchait avec le photographe. Plusieurs fois, elle a couché avec lui. Oui, a-t-il répété, dans la chambre, ici même, et dehors, au fond du jardin, derrière les framboisiers, sous la tonnelle, dès que Marius avait le dos tourné. Et le photographe, il en pro tait pour faire ses photos de nus.

Les ressorts ont de nouveau grincé au-dessus de ma tête. Adélaïde cherchait à se lever. Mon oncle l’écœurait. Elle l’a dit. Elle allait partir. Quitter la ville. Il a ricané. C’était facile maintenant qu’il lui avait évité de se salir les mains.

Quelles mains ? a-t-elle demandé.

Il a dit : Tes belles mains. Tes mains de top model. Ce qui intéressait Adélaïde, avant tout, c’était que son mari ne sache rien de ses aventures avec le photographe. C’est pourquoi elle l’avait payé, lui, son jardinier, pour qu’il la ferme, puisqu’il avait tout vu. Mais il le savait, elle le considérait comme moins que rien. La preuve, elle voulait partir seule. Pour rejoindre son photographe. Il le sentait, il avait raison de le sentir. C’était tout à fait son genre. N’est-ce pas, Adélaïde, que c’est ton genre ? N’est-ce pas que tu me prépares un coup tordu ?

Elle a dit qu’elle irait au bout du monde, et que, pour aller au bout du monde, elle n’avait pas besoin de son jardinier.

Puis, le silence.

En n, elle a demandé s’il voulait bien lui allumer une cigarette. Je l’ai entendue chantonner. Il y a eu le déclic du briquet. C’était le briquet plaqué or d’Adélaïde. Elle a continué de parler. Elle a dit que c’était inutile de se fâcher. De toute façon, elle ne partait pas aujourd’hui ni demain. Quand tout serait terminé avec le notaire, oui, elle partirait. Elle ne moisirait pas dans ce trou perdu. Mais elle penserait toujours à son jardinier... Dix pour cent de la vente de tous ses biens. La maison, l’entreprise, les fonds de placement. Comme promis. Mon oncle a recti é : Vingt... Pour le sale boulot.

Alors, elle a changé de sujet... Il en avait mis du temps pour arriver ce matin.

Mon oncle a poussé un soupir. Elle n’était jamais satisfaite.

Elle a demandé où était la montre. Il a répondu : Je vais la faire fondre. Elle a voulu savoir comment il comptait s’y prendre et il a dit : chez le bijoutier...

Plus tard, ils se sont remis à discuter.

... Elle ne comprenait toujours pas pourquoi les gendarmes l’avaient convoquée. Elle avait du mal à croire qu’ils puissent s’intéresser à ce point à l’argent de la boîte à sucre. Elle a reconnu en même temps qu’elle n’en revenait pas que son mari se soit con é à cette vendeuse. Jamais elle n’aurait imaginé...

À son tour, elle a poussé un soupir...

Il lui a chuchoté quelque chose dans l’oreille. Tout ce que j’ai pu comprendre, c’est que mon nom a été prononcé deux fois de suite...

Soudain, les pieds nus aux ongles rouges d’Adélaïde sont apparus. Elle a ouvert la porte. J’ai aperçu un pan de sa robe de chambre.

Tu n’as pas vu mes mules ? a-t-elle demandé.

J’ai regardé autour de moi et je me suis rendu compte que j’étais couché à côté de ses chaussons.

Non, je n’ai pas vu tes mules.

Sa main a cherché à tâtons le long de mon bras et je suis parvenu à m’écarter en roulant sur le côté. J’ai poussé devant moi une mule bleu ciel dont elle a senti le soyeux du pompon.

Je les ai.

Je me suis reculé, une nouvelle fois, et j’ai approché l’autre chausson. Ses pieds se sont glissés dans les mules et elle s’est rendue à la salle de bains de l’autre côté du couloir.

Après un certain temps, mon oncle lui a demandé si elle n’avait pas bientôt ni parce que, lui aussi, il avait besoin de prendre une douche. Ce n’était pas parce qu’il était jardinier...

Ils sont descendus dans la cuisine et, tout d’un coup, j’ai entendu la pétarade du taille-haie. Le moteur a eu un hoquet et s’est arrêté. Mon oncle a juré, il a dit à madame Kaltenmuller qu’il avait besoin du jerricane d’essence.

J’ai descendu les escaliers et je suis sorti en marchant tranquillement jusqu’à la grille.

Eh, toi !

Je me suis retourné. J’ai aperçu mon oncle devant le hayon ouvert de son Ami 6, un bidon à la main. Il m’a demandé ce que je faisais là. J’ai répondu que j’arrivais de l’Institut, je venais travailler au ramassage des feuilles et à la taille de la vigne vierge.

Si tu étais arrivé de l’Institut, a-t-il déclaré, tu aurais marché dans la direction opposée : de la grille vers le jardin. Il m’a demandé où j’avais passé la nuit.

J’ai dit : À l’Institut, dans ma chambre, et me voilà pour le travail. On est mercredi.

Il a voulu savoir si j’avais revu Saul.

Non. Pas depuis qu’il m’avait déposé.

Il a tenu à ce que je précise d’où je venais exactement.

J’ai répété : De l’Institut.

Dans ce cas, tu peux te mettre au travail. Tu aurais pu te changer, Lucky, à croire que tu n’as même pas fait ta toilette.

Il m’a détaillé de la tête aux pieds. J’ai dit que je n’avais pas eu le temps de passer aux lavabos avec les autres pensionnaires. Il m’a dévisagé.

D’où viens-tu exactement ?

J’ai répondu que je lui dirais toujours que je venais de l’Institut puisque je venais de l’Institut.

Montre-moi tes poches.

J’ai pris mon mouchoir dans ma poche gauche. Je l’ai montré et j’ai dit que je n’avais rien d’autre.

L’autre poche !

J’ai fouillé dans mon autre poche, en prenant mon temps.

Je n’ai rien dans celle-là non plus.

Tu es certain que tu n’as rien ?

Je le jure.

Retourne tes poches.

J’ai retourné le fond de mes poches.

Tu peux te rendre au travail.

J’ai respiré. J’avais eu la bonne idée de cacher la montre entre mon pantalon et la couture de ma culotte.

Je suis parti vers le tas de feuilles mortes. Je venais de comprendre que c’était ma dernière journée de stage avec mon oncle chez madame Kaltenmuller.

Elle s’était étendue sur sa chaise longue et elle m’observait derrière ses lunettes de soleil.

Elle m’a dit : Toi, tu m’as l’air de quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille.

Le ciel était dégagé. L’ombre du saule pleureur envahissait la chaise longue. C’était une belle ombre violette qui se découpait jusqu’aux framboisiers.

Elle a souri en relevant sa robe au-dessus des genoux.

Mon oncle m’a rappelé. J’ai tiré de nouveau le fond de mes poches pour lui prouver que je n’avais rien volé. Il m’a dit de relever ma chemisette et j’ai dit non.

Il a répété : Tu relèves ta chemisette.

J’ai soulevé le pan de ma chemisette. Quelques centimètres.

Plus haut.

J’ai soulevé encore.

Il a aperçu la fermeture en or du bracelet derrière ma ceinture. Il s’est approché.

Montre voir un peu ce que tu caches.

J’ai pris la montre.

Il m’a arraché la montre des mains. Il l’a regardée. Il m’a regardé ensuite. Sans lâcher la montre. Il s’est tourné vers madame Kaltenmuller.

Adélaïde, tu n’as pas rangé la voiture, n’est-ce pas ?

Elle a répondu non.

Je crois que c’est le moment de te remettre au volant et d’aller faire ta séance de bronzage au bord de la rivière.

Elle s’est relevée en soupirant et elle est partie en direction de la camionnette.

Il m’a demandé pourquoi j’avais caché cette montre derrière ma ceinture.

J’ai dit : Je ne sais pas.

D’habitude, tu sais. Tu sais toujours tout, Lucky. Mais aujourd’hui tu ne sais rien. Comme par hasard.

Sa main s’est abattue sur mon épaule. Il m’a entraîné dans le cellier et il m’a jeté à terre. Il a sorti sa serpette pour la gre e des arbres et il m’a demandé si je me souvenais de ce qu’il avait fait à Oswald. Je me suis débattu, mais il a bloqué mon bras en comprimant mon épaule avec son genou. Il disait, tu peux toujours te débattre. Je lui ai projeté de la poussière dans les yeux avec l’autre main. Mais ça ne lui faisait rien. Sous mes doigts, j’ai senti quelque chose de dur et de métallique. Je ne pouvais pas tourner la tête. J’ai compris que c’était le cutter utilisé pour Oswald. Il a baissé mon short en prenant ma braguette à pleine main. J’ai donné un coup de cutter. Sa tête est partie de côté et elle est revenue. J’ai senti sa joue contre mes lèvres. Quelque chose de sucré a inondé ma bouche. Il a hurlé nom de dieu. La serpette a rebondi sur le sol. Il s’est agenouillé en regardant ses mains pleines de sang. J’ai redonné un coup. J’ai dû entailler son oreille cette fois. Il a lâché prise. Il tenait sa joue. J’ai remis un coup sur la main qui protégeait le visage. J’ai pu me relever, mais je n’ai pas fui. C’était trop tard pour lui. Il s’est mis de côté, en chien de fusil. Il a crié que je lui avais arraché la joue et qu’on arrêtait là. J’ai donné encore un coup. Le haut de son front. J’ai recommencé. Plusieurs fois. J’ai senti que je n’avais plus de force, mais il criait toujours. J’ai contemplé mes cuisses. Le sang coulait. Mais ce n’était pas le mien.

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Saul est apparu dans l’encadrement de la porte. Il tenait la montre. Je suis sorti. J’ai marché dans le jardin, au milieu des plants de rhubarbe et des hortensias. Je lui ai demandé quand il me raccompagnait à l’Institut.

Il m’a répondu : Dans cinq minutes, Lucky. Après l’arrivée des gendarmes.

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Yves Ravey

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