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Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Qu’est-ce que tu fais, Pithiviers ?
Il n’a pas répondu. Il a déplié le bras de monsieur Kaltenmuller posé contre le volant et il a ôté la montre.
Madame Kaltenmuller l’a retenu par l’épaule.
Ne fais pas ça.
Laisse-moi.
Ne fais pas ça.
Il a ôté la montre.
C’est sa montre en or !
C’était sa montre.
Il l’a portée à son oreille pour écouter le battement. Ensuite, il l’a attachée à son poignet.
C’est une belle montre.
Elle a mis ses deux mains devant son visage et il a contemplé son poignet.
Ensuite, il m’a donné l’ordre d’attendre les pompiers avec madame Kaltenmuller.
N’oublie pas, Lucky : Motus.
Il a fait comme s’il se mettait un morceau de sparadrap sur la bouche.
Puis il a pris l’allée des framboisiers et il a disparu en pressant le pas au fond du jardin, direction les champs en friche du côté des écoles primaires, vers le chemin qui donnait dans l’arrière-cour de l’usine de tracteurs John Deere.
J’ai demandé à madame Kaltenmuller pourquoi il ne sortait pas par la grille comme d’habitude et elle m’a fait signe que tout allait bien.
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Plus tard, après la visite des gendarmes, une camionnette de l’Institut est venue me chercher. Dès notre arrivée, le chau eur m’a conduit dans le bâtiment de l’administration. Joseph m’attendait devant le bureau des éducateurs, mon dossier de stage sur ses genoux.
Il m’a annoncé que la police allait venir. Je lui ai demandé pourquoi la police. Je venais de voir les gendarmes. Il m’a demandé à son tour si je me rendais bien compte de la situation.
Je n’ai rien dit.
Joseph a feuilleté mon dossier. Il l’a posé sur la chaise vide à côté de lui. Il m’a regardé. J’étais bien le seul à ne pas comprendre ce que venait faire la police. Il m’a demandé si je n’établissais toujours pas de lien entre le décès de monsieur Kaltenmuller et la visite de la police.
Je lui ai répondu que je n’étais au courant de rien. Il a repris le dossier. Je me suis levé pour partir. Alors il m’a annoncé que je ne devais pas le quitter puisque nous avions rendez-vous avec monsieur Saigon, le directeur. Il y aurait peut-être ma mère.
Joseph a consulté sa montre, puis il a mis le dossier sous son bras. Nous sommes sortis et nous avons longé le couloir du bâtiment administratif. Il m’a ordonné de l’attendre dans l’antichambre du bureau. Il a véri é d’un geste son col de chemise, il a frappé et il est entré. Mais auparavant il m’a recommandé de tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de répondre aux questions de monsieur Saigon.
Je l’ai tiré par l’arrière de son pantalon avant qu’il ne disparaisse dans le bureau, mais il ne s’est pas retourné. J’ai entendu la voix du directeur qui lui a demandé de prendre place. J’ai collé mon oreille contre la serrure.
La secrétaire est entrée dans l’antichambre. Elle m’a demandé ce que je faisais ici à écouter à la porte. Je lui ai répondu que ce n’était pas vrai, je n’écoutais pas à la porte, je venais simplement de ramasser mon mouchoir. Elle m’a prié de lui montrer mon mouchoir. J’ai mis la main dans ma poche. Je lui ai montré mon mouchoir. Elle a a rmé qu’il n’était jamais tombé de ma poche et j’ai entendu la voix du directeur qui demandait ce qui se passait. Il a ouvert la porte. Son regard a plongé sur moi. Il est resté dans l’entrebâillement, la main sur la poignée, et il a disparu en laissant la porte ouverte.
Quand je suis entré à mon tour, sur ordre de monsieur Saigon, une chaise vide était disposée au milieu de la pièce, et j’ai tout de suite cherché Joseph du regard. Il était assis à côté du directeur. Plus loin, dans l’ombre, derrière le bureau, il y avait un homme que je ne connaissais pas.
Monsieur Saigon m’a demandé si j’avais quelque chose de particulier à lui apprendre. Mais je ne voyais vraiment pas ce que je pourrais avoir à lui annoncer. Il a dit : Cherche bien dans ta petite tête, Lucky.
Il était nerveux. Je me suis aperçu qu’il battait la mesure avec sa chaussure sur le parquet vitri é, et j’ai laissé glisser mon regard vers les tennis de Joseph. Ils ne bougeaient pas. Ensuite, j’ai dévisagé Joseph. Il a baissé les yeux sur le dossier ouvert devant lui.
Le directeur m’a demandé si je n’en avais pas marre de le prendre pour un imbécile parce que je savais très bien de quoi il parlait. J’ai répondu que non, je ne savais pas. Il a déclaré qu’on n’allait pas passer l’heure à se regarder en chien de faïence et qu’il n’avait qu’un temps limité à me consacrer. Puis, plus rien... J’ai regardé autour de moi.
Mais en n ! s’est-il exclamé.
J’ai sursauté. Tu assistes au suicide de ton maître de stage, monsieur Kaltenmuller, et tu viens me dire, tu oses prétendre qu’il ne s’est rien passé ! Mais alors ! Lucky, à quoi faudrait-il assister, selon toi, pour qu’il se passe quelque chose...? À l’explosion d’une bombe atomique...?
J’ai baissé les yeux.
Ne baisse pas les yeux !
J’ai gardé les yeux baissés.
Sais-tu, Lucky, ce que cela signi e : dire la vérité ?
J’ai xé le cadre au mur derrière ses épaules. J’ai répondu oui. Le docteur Jakubovicz m’avait déjà posé la même question. Sauf que lui m’avait demandé ensuite de dire tout ce qui me passait par la tête. De dire toute la vérité. Sans crainte.
Le directeur m’a regardé, incrédule. Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire : tout ce qui te passe par la tête ? Je lui ai répété que ça venait du docteur Jakubovicz. Alors le directeur s’est calmé.
Joseph a cessé de regarder son dossier. Il a dit que j’étais encore sous le coup de l’émotion. C’est pour ça que je ne parlais pas. Le directeur s’est tourné vers lui. Il a dit qu’il ne savait pas au juste si j’étais capable d’émotion.
Je leur ai rappelé que c’était l’heure de me rendre à l’atelier de cordonnerie. Il m’a répondu qu’aujourd’hui, c’était séance de piscine, pas de cordonnerie. De toute façon, je restais ici parce qu’il avait des questions à me poser. Il m’a redemandé ce que j’avais fait dans la journée chez madame Kaltenmuller, hormis brûler des feuilles mortes et tailler la vigne vierge, et j’ai dit que je n’avais rien fait d’autre, alors il m’a demandé si vraiment je ne me souvenais de rien. Ou si, par hasard, je n’étais pas en train de me foutre de lui ?
Je n’ai pas répondu.
Il m’a demandé aussi si le nom de monsieur Kaltenmuller me disait encore quelque chose.
Une ombre est apparue de côté. Elle s’est re étée sur les verres de mes lunettes. J’ai passé mon doigt sur le verre de gauche. Cette fois, j’ai senti un déplacement, quelqu’un qui m’observait en marchant. J’ai tourné le visage. D’abord j’ai croisé le regard de Joseph qui avait l’air de me dire : Il faut parler Lucky, dépêche-toi de leur apprendre quelque chose. J’ai voulu faire plaisir à Joseph, mais il y avait cette ombre, et j’ai pensé à ma mère quand on allait au cimetière sur la tombe de mon père, quand je récitais des prières apprises par cœur avec Lili. Et quand Lili se mettait à l’ombre de la croix et s’amusait à produire des étincelles avec les silex, autour des eurs.
Je me suis retourné. C’était un homme en blouson de cuir à col de fourrure de l’US Army. Il est reparti s’asseoir. Il a croisé les jambes. J’ai aussi aperçu sa cravate foncée à rayures sur une chemise bleu ciel.
L’homme s’est penché. Il a toussoté en même temps qu’il approchait sa chaise du bureau pour me parler.
Il m’a demandé si j’aimais bien monsieur Kaltenmuller.
J’ai répondu que j’aimais monsieur Kaltenmuller et que je partais souvent me promener avec lui en voiture. Quand j’étais avec ma sœur, il sortait toujours la Ford Taunus, pas la fourgonnette.
Elle est de quelle couleur cette Ford Taunus ?
Jaune Daytona, monsieur.
J’ai regardé Joseph. Un battement de cil. Je pouvais continuer.
J’ai déclaré que j’étais prêt à parler mais à une seule condition.
Le visiteur m’a demandé d’énoncer ma condition, et le directeur a déclaré que c’était quand même un comble.
L’homme a ouvert sa main, paume vers le bas, et lui a fait signe de se calmer. Il m’a regardé de nouveau :
Dis-moi, Lucky... au fait, tu me permets de t’appeler Lucky ?
C’est mon prénom.
J’ai passé la main sur mes verres de lunettes.
Je sais que c’est ton prénom, mais j’aurais pu t’appeler par ton nom : Wotruba.
Wotruba, c’est mon père, Wolfgang Wotruba.
Il a souri.
Je suis allé sur la tombe de ton père.
Je ne vous crois pas.
Tu ne me crois pas ? Tu veux que je te dise où elle se trouve ?
Oui. Elle est où cette tombe ? À gauche ou à droite ?
À droite. La troisième allée quand on tourne le dos à la grille, en face du monument aux morts.
J’ai fermé les yeux. Je me suis revu avec ma mère. Lili courait devant. J’ai compté le nombre d’allées. J’ai approuvé.
Il a noté que je connaissais bien le cimetière.
J’ai aperçu Joseph. Il souriait dans sa barbe. J’ai fait comme si je ne l’avais pas vu.
Le visiteur a poursuivi.
Je sais que tu t’appelles Lucky, alors je vais te dire mon nom. Je m’appelle Saul. Je suis de la police.
Je lui ai rappelé que je parlerais à une seule condition.
Laquelle ?
Ma sœur est partie ce matin. Si vous la retrouvez, je dirai ce qui est arrivé à monsieur Kaltenmuller.
Saul s’est tourné vers le directeur. Il a dit que, cette fois, il ne comprenait plus rien du tout et qu’il serait peut-être temps de le mettre au parfum. Lui aussi, il allait nir par perdre patience. Il s’est levé.
Alors, ta sœur...?
Le directeur a regardé Joseph et Joseph s’est raclé la gorge. Il a déclaré qu’il n’en savait pas plus que moi.
Saul s’est levé. Il m’a annoncé qu’il était chargé de l’enquête sur le suicide de monsieur Kaltenmuller et qu’il attendait de moi que je lui raconte ce qui s’était produit.
J’ai pensé à madame Kaltenmuller.
Tu ferais bien de répondre, Lucky, a-t-il ajouté.
J’ai dit que j’étais en train de tailler la vigne vierge quand j’avais entendu madame Kaltenmuller qui m’appelait au secours.
À la bonne heure, ce garçon veut collaborer, a dit Saul.
De son côté il allait consulter le dossier de ma sœur à la gendarmerie. Il allait la retrouver, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute.
Il m’a demandé si Lili avait l’habitude de faire du stop. Je lui ai répondu qu’elle s’entendait très bien avec les camionneurs. Parfois elle allait au relais routier et elle attendait le passage des camions.
Saul a regardé le directeur.
Vous n’auriez pas une photo ?
Le directeur a sorti une photographie de Lili d’un dossier. Saul l’a mise dans la poche de son blouson.
Alors, j’ai commencé à raconter ce qui s’était passé dans le garage.
Saul m’a interrompu. Il a demandé au directeur s’il n’y aurait pas une autre pièce disponible dans l’établissement. Nous avions besoin de parler tous les deux.
Monsieur Saigon a indiqué le bureau de l’intendant, voisin de l’atelier de cordonnerie.
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Je suis parti avec Saul dans le bureau de l’intendant.
Il m’a proposé de m’asseoir, puis il a jeté un regard circulaire sur les murs avant d’aviser sur une étagère un registre qu’il a posé sur le coin du bureau, et il a ôté son blouson d’aviateur. Sa voix a changé de ton. Il a dit que je devais arrêter de le prendre pour ce qu’il n’était pas. Des comme moi, classés récalcitrants dans les centres de rééducation, il en avait maté des dizaines. Alors, un de plus, un de moins.
Je lui ai demandé pourquoi il me disait cela. Je ne lui avais jamais rien fait. Il a pris le registre des deux mains. Il m’a recommandé d’ôter mes lunettes. Je les ai ôtées. Je n’ai pas eu le temps de plier les branches. J’ai senti un coup sur la tête. Ensuite comme une explosion. J’ai reçu un nouveau coup sur une oreille. Et sur l’épaule. J’ai protégé mon crâne avec mes bras.
Il ne croyait pas un mot de mes histoires. Il avait passé la n de l’après-midi dans le garage de monsieur Kaltenmuller et il en était venu à la conclusion que je mentais. Il avait tellement ré échi qu’il avait ni par se mettre à la place du mort sur le siège. Depuis qu’il était sorti du garage, ça le tracassait cette histoire de suicide, et ça travaillait très dur dans son cerveau.
J’ai ôté mes bras. Les coups de registre ont redoublé. J’ai remis mes bras. J’ai rentré ma tête dans les épaules en appelant Joseph au secours et ça s’est calmé. J’ai entendu sa respiration. Il avait du mal à reprendre son sou e. Il a dit qu’il arrêtait un instant, mais je ne perdais rien pour attendre. Il avait déjà eu a aire à des plus coriaces. Il a cité un nom arabe. Ensuite, il a contourné le meuble de bureau. Cette fois, il était disposé à m’écouter.
Mais auparavant, il a voulu savoir ce que j’avais fait à Filiputti, un copain du centre, derrière la salle des fêtes au mois de juin.
Je lui ai demandé pourquoi il parlait de Filiputti, je ne comprenais pas ce que Filiputti venait faire là. Il a dit qu’il ne sortirait pas du bureau sans que je lui aie appris pourquoi ça s’était passé comme ça avec Filiputti. Il savait ce qui s’était produit derrière la salle des fêtes. Mais il voulait savoir pourquoi.
Je lui ai dit, c’est à cause de ma sœur. Filiputti voulait sortir avec elle. Alors Saul m’a demandé si c’était une raison pour le dé gurer avec un cutter. J’ai dit que non. Ce n’était pas une raison. Saul s’est tu.
Il m’a tendu un mouchoir en papier. Ça m’a fait peur quand j’ai aperçu du rouge sur le blanc. J’ai dit que moi aussi j’en avais assez vu. Des dérouillées j’en avais déjà pris plus d’une fois. De toute façon, il ne cognait pas assez fort. Alors il a répondu que ça le faisait doucement rire.
Il a déboutonné la manche de son bras de chemise, il l’a enroulée au-dessus de son poignet, lentement, jusqu’au coude, ensuite l’autre manche. Il a allumé une cigarette et il a repris son sou e. Il a dit qu’il adorait ce genre de situation. En n, il a posé les deux coudes sur la table.
Allez, ne perdons pas de temps. Je vais d’abord te raconter ce que j’ai fait dans le garage des Kaltenmuller après la levée du corps : j’ai mis le contact et j’ai démarré, ensuite j’ai fermé la portière et j’ai baissé la vitre, j’ai attendu le plus longtemps possible, jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer, et je suis sorti. J’ai calculé la durée entre le démarrage du moteur et le moment où j’étais susceptible de perdre connaissance. J’en ai déduit que, s’il s’est suicidé, c’est sans conviction. Il y a des moyens plus e caces, ne serait-ce qu’en reliant avec du chatterton – j’en ai vu dans le garage – un tuyau d’arrosage au silencieux du pot d’échappement, et d’introduire le tuyau dans la cabine. Ça va plus vite. Donc, on sou re moins.
Je me pose aussi des questions au sujet de madame Kaltenmuller. Écoute-moi bien, Lucky. Elle entend le moteur. Pourtant la voiture ne sort pas du garage. Mais elle ne se pose pas de question. Chaque matin, à huit heures, monsieur Kaltenmuller se met au volant de sa fourgonnette de plâtrier-peintre, chaque matin il part travailler, et ce jour-là, il n’est peut-être pas huit heures, mais il monte dans sa Ford Taunus et il n’ouvre même pas la porte de son garage... Ou elle est sourde, ou elle est inconsciente.
Elle m’a raconté que, justement, elle est descendue parce qu’elle s’inquiétait de ne pas voir la Taunus dans la cour. À ce moment-là, elle aperçoit de la fumée. Mais moi, j’a rme qu’elle a mis beaucoup de temps pour s’en rendre compte... D’autant que son mari était dépressif. Il n’arrêtait pas de prendre des cachets, cet homme. On a retrouvé des boîtes de neuroleptiques dans le tiroir de sa table de nuit. Apparemment, il se soignait...
Au whisky.
Pardon ?
Au whisky. Il a bu du whisky.
Quand ça ?
Ce matin. Au petit déjeuner.
Combien de whisky ?
Je ne sais pas moi, je n’ai pas compté. Peut-être dix.
Tu en es certain ?
Peut-être moins.
Saul a ouvert le rideau de la fenêtre. Il a regardé à l’extérieur dans la cour. Il a remis les mains dans ses poches. Il a repris :
... La voilà donc qui descend les escaliers. Sans même le souci de savoir ce qu’il fabrique...
Il a sorti une main de sa poche.
... alors que le moteur tourne. Ça me paraît bizarre. Ensuite, elle raconte qu’elle est remontée à la cuisine pour sortir et appeler à l’aide. C’est à ce moment-là qu’elle t’aperçoit. Tu es en haut de l’échelle et tu te précipites de l’échelle à la porte du garage, mais tu ne parviens pas à l’ouvrir. C’est bien cela ?
Oui monsieur.
Tu te rends au garage en passant par la cuisine.
Oui monsieur.
D’accord, mais écoute ma question : n’as-tu rien trouvé d’anormal dans ce garage, hormis je veux dire, la fumée, et monsieur Kaltenmuller a alé sur son volant...?
Je n’ai rien répondu.
Saul a remis la main dans sa poche.
... J’aimerais bien faire un tour avec toi chez les Kaltenmuller. Tu pourras me raconter ton histoire une nouvelle fois... Vois-tu, je m’intéresse beaucoup aux histoires qui concernent Marius Kaltenmuller...
J’ai prévenu que je ne partirais avec lui qu’avec l’autorisation de monsieur Saigon.
Saul s’est penché vers moi. C’était sans doute la première fois que j’avais le souci des autorisations.
On a entendu frapper. C’était Joseph : il voulait savoir si on en avait pour longtemps.
Saul s’est levé. Encore quelques petites minutes, monsieur, le temps pour notre ami Lucky de se remettre de ses émotions.
J’ai appelé Joseph. Il a ouvert la porte. Il m’a demandé si j’avais bien obéi aux ordres de monsieur l’inspecteur. Je n’ai pas répondu.
Saul a dit que tout s’était bien passé, qu’il pouvait compter sur moi désormais et qu’on retournait ensemble chez madame Kaltenmuller. Il m’a donné un autre mouchoir et il m’a conseillé de m’en servir. Alors, je lui ai déclaré que monsieur Kaltenmuller avait préparé une surprise pour sa femme. Justement aujourd’hui. Il avait décidé de lui o rir des vacances et il s’était rendu ce matin à l’agence de voyages.
Saul m’a regardé, incrédule, et il s’est assis. Il a dit à Joseph qu’on ne partait pas tout de suite, qu’il avait quelques questions à me poser et Joseph a répondu qu’il lui donnait le feu vert.
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La R8 Gordini surbaissée de Saul stationnait dans la cour centrale de l’Institut. Sa carrosserie bleue à double bande blanche brillait au soleil. J’ai pris place dans le siège baquet en skaï noir. Saul m’a conseillé d’attacher ma ceinture ventrale. Il m’a aidé à la régler. Ensuite, il m’a demandé si je n’étais pas malade en voiture. Il a ajouté qu’avant d’entrer dans la police, il avait été pilote de rallye. Il a cité le rallye de Monte-Carlo, l’East African Safari et le Tour de Corse.
La Gordini a démarré dans un nuage de poussière et je me suis accroché à l’arceau de sécurité. Elle est partie en travers dans le virage qui faisait l’angle entre le bâtiment administratif et les salles de relaxation. Saul a contrebraqué, plein gaz. Il a terminé son dérapage au frein à main sur les gravillons à l’entrée de la ligne droite ornée de troènes qui conduisait à la grille et il a constaté que le moteur tournait comme une horloge. Ça sentait le caoutchouc brûlé. Il m’a demandé si j’aimais la vitesse et j’ai répondu oui. Il en a déduit que j’avais du cran. Saul a passé la quatrième. Dimanche, il avait une course de côte. Il a évoqué un train de pneus à monter sur jantes larges. Il a changé de sujet. Je n’avais pas tout dit sur le suicide de monsieur Kaltenmuller. Alors il m’a demandé si je me souvenais exactement de ce qui s’était passé dans le garage.
Je ne me souviens pas.
Il a insisté
Et si quelque chose t’avait échappé, je ne sais pas, moi, un détail...?
Je n’ai rien vu. Je travaillais dans le jardin.
D’accord, mais tu es le seul témoin. À moins de dix mètres du lieu du suicide...
L’aiguille du compteur de vitesse oscillait entre le 5 et le 0 du 150.
... Accroche-toi, Lucky...
Oui, monsieur.
... Si on exclut la présence de madame Kaltenmuller...
On a sauté un dos d’âne.
... T’as bien dû apercevoir quelque chose... T’as envie de vomir ?
Pas du tout, monsieur.
Peut-être que madame Kaltenmuller a reçu une visite à ce moment-là... non...? Qu’en penses-tu ?
Mon oncle m’a donné l’ordre de brûler les feuilles mortes et de tailler la vigne vierge. J’étais seul. Elle était seule.
D’accord, mais aussi, pourquoi ton oncle t’avait-il donné cet ordre et pas un autre ?
Je ne sais pas. Je ne taille pas uniquement la vigne vierge. Il aurait pu tout aussi bien me donner l’ordre de désherber sous le poirier.
Mais, dans le garage, que s’est-il passé ?
J’ai raconté une nouvelle fois. Il m’a demandé de préciser la position exacte de monsieur Kaltenmuller contre le volant. Alors j’ai voulu imiter monsieur Kaltenmuller en essayant de prendre appui contre le tableau de bord en tôle grise de la R8 et en serrant la poignée de maintien xée au montant du pare-brise, mais c’était impossible de tirer sur les courroies de ma ceinture.
Tu ne sais pas, Lucky, m’a-t-il dit, on sera mieux chez madame Kaltenmuller pour parler. Mais auparavant, j’ai bien envie d’aller faire un tour dans cette agence de voyages.
Parvenu devant l’agence, il a garé sa R8 le long du trottoir et je l’ai attendu. À son retour, il a rangé un calepin et un crayon de papier dans la poche intérieure de son blouson.
Plus tard, à hauteur des écoles primaires, il m’a demandé si j’aimais bien me promener en voiture de rallye.
Oui, monsieur.
Il m’a demandé si j’avais beaucoup voyagé.
Pas autant que ma sœur... Elle, elle est déjà partie en camion.
Saul a promis qu’il m’emmènerait un jour en voyage. Je lui ai demandé si ce serait en R8 Gordini. Il n’a pas répondu. Il a xé la route.
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Mon oncle passait la tondeuse à gazon sur le pré de madame Kaltenmuller.
Saul l’a interpellé. Pithiviers a lâché la manette des gaz et il m’a aperçu, à quelques mètres, appuyé contre le mur du transformateur électrique. Il a demandé ce que je faisais là. Saul n’a pas répondu à sa question. Mais il lui a parlé. Il a supposé que la Ford Taunus était encore en place, comme il en avait donné l’ordre aux gendarmes.
Saul a ouvert la porte du garage. Il a appelé madame Kaltenmuller. En fait, elle nous attendait devant les escaliers en colimaçon. Elle portait sa robe jaune à perroquets géants.
Saul m’a enjoint de monter dans la voiture et de m’installer, exactement comme si j’étais monsieur Kaltenmuller.
J’ai pris la position du corps. Ma tête a reposé sur le volant, puis je l’ai laissée partir en arrière, contre le siège. Il m’a dit d’accord. Tu peux sortir. Ensuite il m’a donné l’ordre de retourner à l’endroit où je taillais la vigne vierge, de revenir en courant devant la porte du garage, de me diriger vers la cuisine en montant les escaliers de la terrasse, de traverser la cuisine et d’emprunter le couloir pour ouvrir la porte du sous-sol, en n de dévaler les marches qui conduisaient au garage. Il a regardé sa montre et, debout sous le saule pleureur, il m’a donné le signal du départ.
J’ai fait exactement ce qu’il m’a demandé. Quand je suis arrivé devant la Taunus où il m’a rejoint, il a stoppé le chronomètre et il m’a regardé. Il a dit que, juste après le suicide, j’avais dû courir plus vite parce que la peur donne des ailes.
N’est-ce pas que tu as eu peur ?
Je ne savais pas ce qu’il fallait répondre. Mais j’ai dit oui.
J’ai ajouté que je m’étais trouvé dans les escaliers de la cave un peu avant madame Kaltenmuller. J’ignorais pourquoi je m’en souvenais. Mais je l’ai dit.
Il a hoché la tête. Ça au moins, c’était intéressant. D’ailleurs, il en avait déjà parlé avec madame Kaltenmuller.
Il s’est tourné vers elle. Il en venait maintenant à une question très délicate, peut-être la seule question vraiment délicate.
J’ai pensé que c’était mieux si je partais et j’ai repris le chemin des escaliers. La main de Saul s’est posée sur mon épaule et j’ai stoppé.
Il a demandé à madame Kaltenmuller s’il pouvait se permettre de lui poser certaines questions indiscrètes.
Elle a répondu qu’il pouvait lui poser toutes les questions qu’il voulait sur le suicide de son mari.
Il a hoché encore une fois la tête.
Je vous comprends, madame Kaltenmuller.
J’ai reculé de quelques pas et j’ai annoncé que je devais partir.
Saul m’a ordonné de rester. Ça pouvait devenir intéressant.
Dans cette histoire, nous nissons tous avec un cadavre au volant de sa voiture, moteur en marche, et ça n’est pas si fréquent, a-t-il ajouté.
Madame Kaltenmuller a baissé la tête. Elle préférait qu’on ne parle pas ainsi de Marius. Alors Saul lui a demandé comment il devait parler de son mari. Et il a annoncé qu’il en venait au fait.
Tout cela, madame Kaltenmuller, ne doit pas poser problème. Je vous demande donc comment ça allait entre lui et vous, voilà, c’est simple, non ? Je ne veux rien savoir d’autre pour l’instant.
Adélaïde s’est déclarée disposée à répondre à cette question.
Je n’ai jamais prétendu que tout allait bien ! Au contraire. Tout allait mal. Mon mari était suivi par un médecin.
Saul a attendu tranquillement qu’elle nisse sa phrase.
Il avait vu les boîtes de médicaments. Il savait que Marius Kaltenmuller était un gros consommateur de neuroleptiques et d’antidépresseurs. Il savait aussi qu’il avait bu depuis le matin, et il a eu un geste en ma direction.
Mais il a haussé les épaules : Et alors, madame Kaltenmuller ? Que voulez-vous que je vous dise ? Il n’y a pas de mal à cela.
Elle a croisé les bras.
Depuis combien de temps les prenait-il, ces médicaments ?
Depuis le début.
Depuis le début de quoi ?
Elle s’est appuyée contre la rampe d’escalier.
Déjà, avant notre mariage.
Ça fait donc plus de dix ans. Je ne vous fais pas trop mal si je vous rappelle que vous avez accueilli le mois dernier un photographe de mode qui a logé chez vous plusieurs jours ?
Elle lui a répondu que ça n’avait rien à voir avec son absorption de médicaments.
Peut-être, ça n’avait rien à voir, Saul était d’accord, mais il se posait quand même la question.
Madame Kaltenmuller n’a pas bougé d’un cil. Elle comprenait ce qu’il voulait dire, mais elle ne pouvait l’admettre, et Saul a rétorqué qu’elle serait susceptible d’en admettre bien d’autres et qu’il ne fallait pas parler trop vite. Alors il lui a demandé s’il ne s’était rien passé de particulier ce matin avant que Marius descende se mettre au volant de sa Ford Taunus.
Non, rien de spécial, a-t-elle dit.
Il lui a posé la question : Serait-elle d’accord pour l’accompagner à la cuisine ?
Elle a demandé pourquoi elle ne serait pas d’accord. Ensuite elle lui a fait remarquer que cette a aire ne me concernait pas. De toute façon il ne comprend rien, a-t-elle dit, et elle m’a désigné d’un geste de la main.
Saul a pris les escaliers. Selon lui, c’était important que je sois là. D’abord je ne faisais rien de mal.
À ce moment précis, mon oncle est entré dans le garage à la recherche d’un tournevis pour régler la carburation de la tondeuse.
L’inspecteur lui a demandé si c’était une habitude chez lui d’entrer sans frapper. C’est avec madame Kaltenmuller qu’il discutait, avec personne d’autre.
Mon oncle s’est excusé. Il a tourné la tête et il est sorti.
Saul l’a rappelé. Il avait aussi des questions à lui poser.
Mon oncle s’est immobilisé.
Saul voulait savoir depuis combien de temps Pithiviers était ici.
Mon oncle s’est courbé. Il a pris une bobine de celle dans un panier posé sous le saule pleureur. Il travaillait depuis plus de quatre ans pour monsieur et madame Kaltenmuller.
Saul a précisé sa question. Il a demandé depuis combien de temps il travaillait aujourd’hui ? depuis qu’il était arrivé ?
Pithiviers a répondu qu’il ne comptait pas les heures. Il était payé au forfait, et Saul lui a demandé s’il allait répondre, oui ou non, à sa question.
Mon oncle a consulté sa vieille montre : Ça devait faire quatre à cinq heures, au moins. Quand il était arrivé, les gendarmes n’avaient pas encore quitté les lieux. Et Saul s’est approché pour observer son poignet. Il a voulu savoir ce qu’il avait fait en quatre heures, ou en cinq heures.
Mon oncle lui a décrit la taille des poiriers et la tonte de la pelouse entre le jardin et le verger devant le bouquet de noisetiers. Il lui a demandé à son tour pourquoi il s’intéressait tant à la taille des arbres, et Saul a dit : Je ré échis, ça me fait ré échir, tout ce temps que vous passez ici.
Mon oncle a rétorqué qu’il passait dans cette maison le temps qu’il devait passer. Trois fois par semaine, c’était son métier. Et il a montré la portière de sa camionnette : MARCEL PITHIVIERS, PARCS & JARDINS. TRAVAUX D’ENTRETIEN DOMESTIQUE.
Saul n’a rien dit. Il est revenu s’installer devant le capot de la Ford. Mon oncle est parti jusqu’au bouquet de noisetiers et il est revenu avec la tondeuse. Il m’a regardé. Alors j’ai dit à Saul que je préférais regagner l’Institut et Saul m’a ordonné une nouvelle fois de rester. Il me raccompagnerait à l’Institut quand il serait temps et quand il en aurait ni avec ces messieurs-dames.
Il a posé un regard circulaire sur les murs du garage. Madame Kaltenmuller était immobile au pied des escaliers et mon oncle chargeait la tondeuse dans le co re de son Ami 6 break.
Saul prenait son temps. Il promenait son regard de l’un à l’autre en suivant la ligne horizontale des étagères. Il observait Adélaïde, puis il tournait de nouveau la tête en direction de mon oncle.
Vous, pour l’instant, a-t-il dit à madame Kaltenmuller, vous parlez de suicide, mais j’ai un doute, si vous me permettez.
Son regard s’est arrêté sur une boîte de conserve vide posée au fond d’une étagère. Il a fait deux pas en avant. Il a pris la boîte de conserve. Il a regardé à l’intérieur et je me suis mis sur la pointe des pieds pour observer comme lui la dizaine d’écrous et de vis à tête plate.
Il a demandé à Adélaïde si Marius aimait le bricolage. Elle a posé la main sur la rampe d’escalier. Elle a d’abord voulu savoir pourquoi cette question. Mais Saul ne répondait pas. Elle a ni par dire que son mari n’avait jamais eu le temps de bricoler.
Saul a remué l’intérieur de la boîte de conserve. On entendait le roulement métallique des écrous et des vis contre la paroi. Il a reposé la boîte. Cette réponse l’étonnait. En règle générale, les hommes de l’âge de Marius, aussi économes que lui – et il a appuyé sur le mot économe – aimaient le bricolage.
Il a joué avec l’entonnoir posé à côté de la boîte. Puis il l’a porté à son nez pour le sentir et il a demandé à quoi servait cet entonnoir. Madame Kaltenmuller a répondu : Pithiviers s’en sert pour mettre de l’essence dans sa tondeuse.
Curieux, a dit l’inspecteur.
Elle a demandé, pourquoi curieux.
Il a reposé l’entonnoir.
Ça sent le whisky ce truc-là, pas le mélange pour tondeuse.
Il a fait quelques pas vers elle en essuyant ses mains dans son mouchoir.
Auriez-vous la bonté de m’indiquer le chemin de la cuisine, chère madame ?
Elle a monté les escaliers et il l’a suivie. Moi aussi, mais par l’extérieur. J’ai couru. Je suis arrivé avant eux.
Saul a regardé autour de lui en pénétrant dans la cuisine.
La question, a-t-il poursuivi, c’est que votre mari était très économe. C’est ce que m’a dit la secrétaire de l’agence de voyages où Marius s’est rendu ce matin. Il m’a regardé et il a baissé les paupières. Votre mari vous préparait une surprise : deux billets pour Capri. Un pour lui, un pour vous... Voyage en amoureux...
Madame Kaltenmuller allait s’asseoir. Elle s’est gée.
... Ça vous surprend...? Je me demande ce qui a pu se produire pour qu’un homme comme lui, si économe, achète deux billets d’avion et un séjour à l’hôtel alors qu’il a prévu de se suicider.
Madame Kaltenmuller a haussé les épaules. Elle lui a proposé sa chaise. L’inspecteur a ôté son blouson en cuir de l’US Army. Il l’a posé sur le dossier de l’autre chaise, à côté du réfrigérateur, et il a demandé si ça ne dérangeait pas.
Elle a dit, si ça peut vous faire plaisir.
L’inspecteur a regardé madame Kaltenmuller.
Adélaïde, c’est bien vous ?
Elle l’a regardé, interloquée. Elle n’a pas répondu.
Il l’a observée attentivement.
C’est donc bien vous la belle Adélaïde ?
Elle l’a regardé encore. Ses lèvres ont frémi. Elle a caressé le Formica de la table avec le plat de la main, en un large demi-cercle. Elle a entraîné au passage des miettes de biscottes éparses autour du cendrier. Elle a respiré plus profondément.
Saul la contemplait. Il lui a fait la remarque qu’elle portait une très jolie robe et que le motif des perroquets était bien choisi. Il lui a demandé si elle s’o rait souvent des robes comme celle-ci, qui lui allaient si bien au teint.
Elle a baissé les yeux sur lui, troublée. Elle a serré les lèvres.
Il a dit que Marius avait eu de la chance. Il avait épousé la plus belle femme du département. Est-ce que je me trompe ? Sa voix a baissé d’un ton. Je ne pouvais plus entendre ce qu’il disait.
Elle lui a demandé s’il aimait cette couleur de robe. Il a murmuré quelque chose. Puis ils se sont remis à parler normalement.
Il s’est levé.
Si, un jour, on allait ensemble à l’agence, ce serait l’occasion de discuter avec cette secrétaire. Je vous promets qu’elle sait quantité de choses sur vous. Votre mari a mis du temps à choisir son voyage. Et s’il a préféré Capri à d’autres destinations, c’est parce que cette femme l’a conseillé. Ils ont beaucoup parlé tous les deux. Il a évoqué vos goûts, votre passion des voyages.
Je ne suis jamais parti en voyage, a répondu Adélaïde.
Saul a poursuivi : La vendeuse avait l’impression de vous connaître. Elle attendait avec impatience d’établir les billets pour vous découvrir en photo. Elle lui a donc demandé de se munir de votre carte d’identité le jour du paiement... ce matin. C’est là où je voulais en venir, mais moi, ce n’est pas votre photo qui m’intéresse, c’est le paiement, et, voyez-vous, il a réglé en chèque... cependant il avait annoncé qu’il paierait en liquide... Alors ma question est la suivante, madame Kaltenmuller : où votre mari entreposait-il son argent ?
Adélaïde l’ignorait. Saul pouvait fouiller. De toute façon, il ne trouverait rien. Son mari lui remettait un peu d’argent chaque semaine. D’ailleurs, elle en était encore à se demander comment il avait pu s’y prendre pour le payer, ce voyage.
La secrétaire s’est montrée très bavarde, a repris Saul. Marius avait du répondant. Ça ne l’a pas gêné de sortir son carnet de chèques... Donc, je répète ma question : où mettait-il son argent liquide...?
Pas de réponse.
Il a repris : Les trois quarts du temps, votre mari se faisait payer de la main à la main, comme tous les artisans.
Il s’est étiré. Ses jambes ont traversé l’espace entre les chaises. Elles ont frôlé les bas d’Adélaïde Kaltenmuller. Elle n’a pas bougé. Elle a regardé autour d’elle et elle a remis en place une boucle de ses cheveux à re ets roux. Elle a répété qu’elle n’en savait rien. Elle a regardé à l’extérieur. Si elle avait su où il cachait son argent, elle en aurait pro té, ça lui aurait fait le plus grand bien.
Saul a remarqué qu’elle ne lui donnait pas l’impression de vivre en dessous de ses moyens. D’ailleurs, il serait curieux de jeter un œil sur sa garde-robe et sur sa collection de chaussures... Tiens, a-t-il poursuivi, pourquoi pas ? Votre mari a dit un jour à la secrétaire : Adélaïde possède une collection de robes d’été, je crois que c’est impossible à imaginer. Et je ne vous parle pas de ses chaussures.
Vous n’avez pas regardé dans les armoires tout à l’heure en présence des gendarmes ?
Je n’ai pas regardé dans les armoires, vous avez raison.
Alors, allez-y, vous les verrez, mes robes.
Si vous me donnez le feu vert, dans ce cas...
Il a tiré sur le dossier de sa chaise et elle s’est préparée à lui emboîter le pas.
Il s’est immobilisé.
Allons, madame Kaltenmuller, vous savez très bien que vos robes, ça ne m’intéresse pas.
Elle s’est assise.
La secrétaire de l’agence a évoqué une certaine boîte à sucre. Votre mari la conservait dans le bu et de la cuisine. Les voleurs n’iraient jamais fouiller dans une boîte à sucre.
Le visage d’Adélaïde est resté impassible. Saul était debout cette fois.
Où est-elle, cette boîte ?
Elle s’est levée à sa suite pour se diriger vers le bu et au-dessus de l’évier, ouvrir la porte, prendre une boîte métallique. Elle l’a posée sur la table. Elle l’a poussée d’une main, en cherchant de l’autre main le paquet de Royale Menthol rangé à côté du mixer. La boîte à sucre a glissé sur le Formica et Saul n’a eu qu’à tendre le bras. Il a soulevé le couvercle avec l’ongle de son index. La boîte était vide.
Il est resté silencieux. Il a demandé à Adélaïde Kaltenmuller, en l’appelant par son prénom, ce qu’elle comptait lui prouver avec ce manège. Il l’avait ouverte, mais bien entendu, il savait qu’elle était vide, et ce n’était pas la peine de lui déclarer qu’il n’y avait jamais eu d’argent dans cette boîte, parce que en aucun cas, il ne la croirait.
Au risque de le décevoir, elle se sentait obligée de lui avouer que cette boîte avait contenu des billets de banque, mais ces billets, elle en avait utilisé une partie pour les besoins du ménage. L’autre partie, il aurait fallu voir avec son mari.
Elle a déchiré le ruban de cellophane rouge autour du paquet de cigarettes, sans quitter Saul des yeux. Ensuite un coin du papier aluminium. Elle a extrait une cigarette longue. Elle se demandait vraiment ce que Marius avait pu faire de cet argent.
L’inspecteur m’a vu bouger un bras. Il m’a fait un petit signe. Je suis resté immobile.
De toute façon, quelque chose clochait, il n’en démordait pas : monsieur Kaltenmuller avait annoncé qu’il paierait en espèces. Prudent et économe comme il l’était, tout indiquait qu’il avait cet argent. Les billets étaient donc quelque part. Où ? Cela, Saul ne le savait pas.
Il a regardé autour de lui.
Il a poursuivi : Mais, peut-être, vous, Adélaïde, vous pourriez me renseigner, parce que cet argent vous revient, mais aussi il faudrait dans ce cas accepter de reconnaître que c’est peut-être mieux pour vous qu’il se soit suicidé, je parle d’un point de vue strictement nancier.
Elle a laissé tomber sa cigarette. Elle s’est saisie du ruban rouge du papier de cellophane et elle l’a tourné entre son pouce et son index jusqu’à constituer une sphère minuscule.
Saul lui a demandé comment elle se sentait. Parce qu’il avait encore des choses à lui dire.
Elle a répété qu’il pouvait fouiller partout dans la maison, il ne trouverait pas d’argent.
J’aimerais voir votre penderie. Malgré tout. Vous permettez ?
Il a contourné la table et il a posé la main sur mon épaule en me demandant de les accompagner.
Ils sont passés dans la chambre à l’étage. J’ai regardé par la porte-fenêtre de la cuisine. Mon oncle rangeait toujours sa tondeuse à l’arrière de sa voiture.
Je les ai rejoints.
Saul a dit qu’il voulait simplement véri er une chose.
Elle a ouvert la porte de sa penderie. Il a contemplé la rangée de robes sur leur cintre. Elle a demandé si elle devait en essayer une. Mais, ce qui intéressait Saul, c’était de savoir ce qu’elle portait au moment du suicide, et elle a sorti sa robe à coquelicots. Il a touché le tissu, il a constaté qu’il était très léger. Adélaïde Kaltenmuller a ôté son bracelet et elle l’a posé sur la table de nuit. À côté de sa boîte à bijoux. Je me suis approché et j’ai regardé la boîte à bijoux. Elle a expliqué que cette robe, c’était une mousseline, qui rappelait la texture de la soie, mais ce n’était pas de la soie. Il a lu l’étiquette. Il a annoncé qu’il y avait du polyamide. Puis il a demandé quel habit elle avait porté ensuite, et elle a sorti une jupe vert menthe assortie à un chemisier rose pâle actuellement au sale. Elle lui a demandé pourquoi il tenait tant à savoir comment elle était habillée. Il a dit que c’était une véri cation sans importance pour l’instant, mais qu’il préférait poser la question.
Si vous me permettez, madame Kaltenmuller, a-t-il poursuivi, vous avez une garde-robe très impressionnante, et je pense à la boîte à sucre.
Elle a ri.
Il a reconnu qu’elle était vraiment très élégante. La robe à coquelicots était bien coupée.
Ça aurait plu à Saul de voir comment elle lui allait. Du moins, il avait besoin de s’imprégner de cette robe pour l’imaginer en train de découvrir le corps de son mari. Elle devait donc l’essayer. Elle a marqué un temps d’hésitation. Elle a dit : Ce n’est peut-être pas le moment, et elle m’a regardé. Il m’a proposé de sortir de la chambre. J’ai obéi et il a fermé la porte.
Je suis resté sur le seuil. Quelque temps plus tard, Saul a rouvert la porte. Elle avait déjà ôté la robe à coquelicots. Il lui a demandé ce que c’était cette tache sur le coin du col, sous la couture des épaulettes.
Ce n’est rien, a-t-elle dit.
Saul a fait la remarque amusée que ce n’était quand même pas le whisky de monsieur Kaltenmuller qui avait laissé une telle trace. Elle s’est contentée de sourire, elle a dit qu’elle ne s’en était même pas rendu compte. Mais ça lui était déjà arrivé... Elle a eu une seconde d’hésitation... avec d’autres vêtements... Elle allait donc porter cette robe au pressing. L’inspecteur lui a conseillé de n’en rien faire. Pas avant la n de l’enquête. Alors, elle a évoqué son mari. Elle a rappelé qu’il buvait. Elle a approché la robe de son visage. Elle est restée longtemps ainsi.