Dante et Goethe : dialogues
Deuxième Dialogue.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen âge et de l'incohérence qu'un ensemble de notions superstitieuses et de connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse astronomie imposée par Ptolémée, confirmée par saint Thomas, et dont l'autorité ne devait rencontrer un premier doute qu'à deux siècles et à trois cents lieues de là, dans le cerveau d'un Copernic, lequel, notez-le bien, a été excommunié par l'Église et frappé d'une sentence de réprobation qui n'a été levée formellement que de nos jours!—Fausse classification des sciences et des arts, dans le trivium et le quadrivium des écoles.—Fausse cosmogonie, sur la foi d'un Aristote latin altéré par les Arabes, christianisé par Albert le Grand et saint Thomas.—Fausse histoire envahie par la légende, écrite en vue de l'édification bien plus que de la vérité, et qui tourne les événements à la démonstration perpétuelle des justes jugements de Dieu.—Fausse histoire naturelle tirée des Bestiaires.—Fausse mathématique qui cherche la quadrature du cercle.—Fausse antiquité où l'on entrevoit à peine Homère, où l'on ne sait de Virgile que ce qu'en donnent des manuscrits et des traductions pleines d'erreurs.—Fausse morale, enfin, à la fois astrologique et théologique, qui croit à l'influence des planètes sur les passions de l'homme, et qui ne repose que sur la crainte servile d'un maître jaloux. Il n'était pas possible que de toutes ces notions fausses sortît spontanément un art pur. Et nous devrions nous étonner, Marcel, non pas de ce que le poëme de Dante renferme beaucoup de ces choses qui blessent le goût de Voltaire, mais de ce qu'on y rencontre en si grand nombre des traits d'une simplicité homérique, des sentiments, des images d'une vérité si vivante, d'une grâce si naturelle, que rien n'a pu, ne pourra jamais en altérer la force et l'inimitable beauté. Et voyez, tout d'abord, dès le début de la Comédie, dans cette première scène par qui s'ouvrent les deux chants les plus obscurs peut-être, les plus allégoriques de tout le poëme:
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Che la diritta via era smarrita…
MARCEL.
Ah! de grâce! pitié pour les ignorants. Un peu de bon français, pour l'amour de Dieu; car, mon italien appris, s'il vous en souvient, de notre vetturino sur la route de Sienne à Pérouse, ne saurait me servir beaucoup à l'intelligence des Cantiques.
DIOTIME.
Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.
ÉLIE.
De quelle traduction vous servez-vous?
DIOTIME.
De toutes et d'aucune; souvent de la mienne. C'est présomptueux, peut-être; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec Gœthe: «La passion supplée le génie.» D'ailleurs, je ne saurais quelle version préférer, n'ayant de choix que dans l'insuffisance. Notre vieux français, dans sa vive allure, le français que parle Grangier, se prêtait à la tâche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien Rivarol, à «marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre,» mais le français moderne est absolument impropre, il faut bien le dire, à cette pénétration du génie d'une autre langue, sans laquelle toute traduction d'une grande œuvre poétique n'est qu'impertinence et mensonge. Quand un traducteur français vise à l'exactitude, il devient aussitôt tendu, inintelligible; lorsqu'il cherche l'élégance, il ne garde de l'original ni sève, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe dans la platitude. Il serait temps que l'on renonçât à la prétention de faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans naïveté, sans mystère, ces créations primitives des grandes poésies nationales qui ne sont que hardiesses, naïvetés, mystères.
MARCEL.
Mais à ce compte, vous condamneriez la plupart d'entre nous à ignorer ces cinq ou six grandes œuvres dont tout le monde parle et qu'il semble honteux de ne pas connaître.
DIOTIME.
Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu'on les connût beaucoup mieux en les lisant dans l'original. À la rigueur, je puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l'hébreu, restent l'objet d'un luxe ou d'une vocation particulière de l'esprit; mais je n'admets guère, je l'avoue, que l'on ne prenne pas la peine, chez nous, d'apprendre l'idiome vivant des quatre nations modernes qui ont exprimé leur génie dans une grande littérature.
MARCEL.
Cela vous plaît à dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si aisé.
DIOTIME.
Ce devrait être un jeu pour un Français, qui a étudié pendant tout le cours de son éducation universitaire le grec et le latin, que d'apprendre par surcroît les deux langues sœurs de la sienne, comme elle filles de Rome. Resterait donc l'étude des langues germaniques, l'allemand et l'anglais. Je reconnais qu'il y a là quelque difficulté. Mais, pour peu que l'on réfléchisse sur les conditions nouvelles de la vie européenne, on verra que, indépendamment des joies intellectuelles qui nous attendent dans l'intimité d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un Gœthe, les études philosophiques, scientifiques et politiques, les affaires industrielles et commerciales elles-mêmes qui jouent un si grand rôle dans l'existence moderne, ont déjà beaucoup à souffrir et souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infériorité dans la connaissance des langues.
ÉLIE.
J'ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe siècle, un traité sur le commerce, dont l'auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens. Il recommande aux négociants italiens la connaissance d'une langue orientale, qu'il appelle le Coman, et dont il ne reste plus d'autre trace. Il y a cependant un inconvénient réel à cette culture des idiomes étrangers: c'est que, à force de parler et d'écrire en d'autres langues, on parlera et on écrira beaucoup moins bien dans la sienne.
DIOTIME.
Il y aura certainement, lorsqu'on parlera un grand nombre de langues diverses, un effort à faire pour rester fidèle au génie de la sienne propre, et pour éviter la banalité cosmopolite qui déjà envahit le journalisme européen. À mesure que notre domaine intellectuel s'étend, il nous devient moins facile de le posséder et de le fertiliser. Voyez de nos jours l'histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombré de matériaux, elle exige dans l'écrivain une telle force de contrôle et d'appropriation, la composition, la proportion, l'ordre et la suite y paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les maîtres en l'art d'écrire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet, s'y pourraient sentir troublés. Mais un tel état n'est pas pour durer, et l'ordre renaîtra bientôt en toutes choses: un ordre supérieur dans une société qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle se produiront de nouveaux génies créateurs. Ceux-là, d'une science plus vaste, feront jaillir une poésie plus vraie et qui des profondeurs mieux pénétrées de la nature et de l'humanité s'élèvera plus haut vers Dieu.
ÉLIE.
Vous croyez qu'un jour un poëte viendra qui pourrait surpasser Homère ou
Virgile?
DIOTIME.
Je pense, avec le philosophe allemand, que les destinées de l'art dépendent des destinées générales de l'esprit humain. Comment donc, ayant une persuasion si vive des progrès de la civilisation, douterais-je que d'une société renouvelée doive sortir un jour un art nouveau?
MARCEL.
«Ô grand poëte qui naîtrez!» vous voilà parlant comme Amaury!
DIOTIME.
On pourrait parler plus mal.—Mais où en étions-nous donc de mon grand poëte et de mon petit commentaire?
MARCEL.
À la première tercine de l'enfer, que je vous priais de me traduire.
DIOTIME.
Au milieu du chemin de notre vie,
Je me trouvai dans une forêt obscure.
Avant perdu la droite voie.
Quelle simplicité dans ce début, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et comme aussitôt l'artiste se déclare dans la manière tout imagée dont il expose l'action! Rien d'abstrait, un chemin, une forêt, un voyageur. Avec quelle franchise Dante entre tout d'abord en scène! Comme cela est personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C'est le grand secret d'Homère.
VIVIANE.
Assurément, si l'on voulait bien me laisser prendre les choses comme elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m'étourdissent, dès ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allégories.
DIOTIME.
L'allégorie est ici presque aussi simple que le sens littéral. La voie droite, le vrai chemin, sont les images familières de la vie chrétienne. «Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres,» dit le Sauveur. Les litanies comparent la Vierge à l'étoile qui guide le voyageur dans ce chemin, dont la moitié est l'âge de trente-cinq ans qu'avait Dante dans l'année 1300 où il suppose avoir commencé son voyage.
MARCEL.
Mais voilà qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans, plutôt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?
DIOTIME.
Au temps de l'Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses des idées dogmatiques. Nourri, comme il l'était, des saintes Écritures, Dante n'ignorait pas les années comptées à l'homme par David et Jérémie: Dies annorum nostrorum septuaginta anni. Et déjà, dans son Convito, il avait dit que l'âge de trente-cinq ans est le point culminant de la vie pour les hommes bien nés, ai perfettamente naturati.
ÉLIE.
Nos paysans de l'Ouest disent encore vivre son droit âge, et ils entendent par là ne pas mourir avant soixante-dix ans.
DIOTIME.
Quant à la forêt sauvage, c'est la forêt des vices et de la barbarie, cela ne peut pas faire question. La société du moyen âge, à peine policée dans les villes et dans les cours, charmée et comme surprise de cette civilisation urbaine, figurait sous l'image de la forêt, du désert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cité, au contraire, était prise comme emblème des vertus et des grâces. Urbanité, courtoisie, étaient les attributs par excellence des nobles esprits; les mœurs rustiques étaient en grand dédain à Florence; on y appelait la noblesse nouvelle, que l'on détestait, le parti sauvage. Dans le Purgatoire, la France est qualifiée de trista selva; dans le livre de l'Éloquence, c'est l'Italie tout entière aux mains des guelfes qui prend ce nom de réprobation.
VIVIANE.
Et cette colline, éclairée des rayons du soleil levant, que Dante veut gravir pour s'arracher aux ténèbres de la forêt, comment la faudra-t-il entendre dans votre interprétation?
DIOTIME.
N'y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s'approche le prêtre au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de délectation qui apparaît si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas cette belle mosaïque du dôme de Sienne où Socrate et Cratès sont représentés gravissant avec effort la montagne escarpée de la vertu?
ÉLIE.
Il faut croire que c'est une image bien naturelle à l'esprit humain, car on la trouve partout. Je l'ai vue dans Hésiode, et on l'emploie jusque dans le style le moins mystique des temps les plus modernes. Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de gravir au bien public. Évidemment il y sous-entend la montagne de Dante.
DIOTIME.
Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout le moyen âge, elle est l'emblème de la vertu contemplative, et le soleil qui l'éclaire n'est autre que Dieu lui-même, le soleil des intelligences, comme dit l'Ecclésiaste, l'astre de vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde.
MARCEL.
Cet astre-là ressemble furieusement au roi soleil de mon cher empereur
Julien; ne trouvez-vous pas?
DIOTIME.
Je ne dis pas non.
L'alto sol che tu disiri.
Le suprême soleil que tu désires,
dira Virgile parlant à Sordello dans le Purgatoire. Selon Ptolémée, le soleil, qu'il tient pour une planète, est le foyer ardent d'où émanent les clartés prophétiques et l'inspiration des poëtes.
VIVIANE.
Et ces animaux furieux, qui m'ont fait autant de peur qu'à Dante lui-même, cette panthère, ce lion, cette louve, qui le menacent et le font redescendre vers la forêt, trouvez-vous que l'explication en soit si facile?
DIOTIME.
Ces bêtes féroces, qui ont tant tourmenté les commentateurs, Dante les a prises tout simplement dans Jérémie. Il n'a fait que transcrire. Tenez, voici le passage: Percussit eos LEO de silva; LUPUS ad resperam castavit; PARDUS vigilans super civitates eorum.
VIVIANE.
Mais cela ne me dit pas du tout la signification allégorique de ces animaux.
DIOTIME.
N'en déplaise aux commentateurs, je la trouve très-simple. Dans la Bible, qu'il ne faut pas ici perdre de vue, car elle forme avec les Pères de l'Église et Aristote le fond même du savoir à cette époque, la panthère est légère et dissolue. Le lion est un roi terrible, dévorateur des peuples.
ÉLIE.
Saint Paul, qui emprunte à Ézéchiel cette métaphore, rend grâces à Dieu de l'avoir délivré du lion Néron.
DIOTIME.
Un autre auteur que Dante lisait beaucoup, Boëce, prend le lion comme emblème de l'orgueil et de l'ambition. Quant à la louve, partout la Bible lui donne l'épithète d'avide, de rapace. Ainsi donc, la panthère, le lion et la louve figurent trois péchés capitaux: la luxure, l'orgueil, l'avarice, qui s'opposent à ce que l'homme en général, ou Dante plus particulièrement ici, s'avance dans la voie du salut. Mais notre poëte nous avertit lui-même que, selon l'usage, son allégorie est susceptible de plusieurs interprétations, et que sa Comédie est polisensa.
VIVIANE.
Et c'est bien ce qui me décourage. Comment se décider à chercher quatre ou cinq sens différents à un seul vers?
ÉLIE.
Vous manquez de l'esprit rabbinique, ma chère Viviane. Selon les rabbins, il n'y avait pas moins de soixante et dix sens légitimes pour un seul verset de la Bible.
DIOTIME.
Et les docteurs chrétiens étaient entrés à l'envi dans cette voie, ouverte par les Juifs, de l'interprétation mystique, anagogique, tropologique, que sais-je encore? Et les commentateurs de Dante ne font rien que de conforme à l'esprit du temps en voyant dans la forêt l'emblème des calamités politiques de l'Italie; dans la panthère, cruelle et pleine de grâce, au pelage tacheté, à laquelle les rimeurs comparaient souvent les belles femmes, la démocratie des Noirs et des Blancs, ces Florentins inquiets et injustes qui semblaient nés, comme Thucydide le dit du peuple d'Athènes, «pour ne jamais connaître le repos et pour le ravir aux autres.»
Le lion, selon cette interprétation historique, c'est l'emblème des rois de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.
VIVIANE.
Et la louve?
DIOTIME.
La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,» qui, «s'étant repue, a plus faim qu'auparavant,» c'est l'Église romaine, insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour que «elle a l'estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se repaître du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.» La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s'applique également à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par tant d'autres de s'unir à tous les princes étrangers. Partout dans la Comédie, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de l'Église, sont appelés loups et louveteaux, lupi, lupicini. Vous voyez donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile à saisir que le sens moral.
VIVIANE.
Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le lévrier, je vous prie, ce Veltro qui doit, à ce que dit Virgile, chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?
DIOTIME.
Les ennemis de la louve, les chiens, c'étaient au temps de Dante les gibelins, les Mastini, les Cane della Scala, etc. À mon avis, ce lévrier, ce grand chien libérateur, n'est autre que Can Francesco, seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre poëte a mis sa troisième cantique; d'autres voient dans le lévrier Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le Veltro allegorico. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot, ont appliqué l'allégorie du lévrier sauveur, les uns à l'empereur des Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca, comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d'Italie. Cette prédiction du lévrier, j'en conviens, est, comme toutes les prédictions, extrêmement vague; mais bien qu'elle intéresse vivement les imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale du poëme.
MARCEL.
En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces allégories chrétiennes de la voie droite, de la forêt des vices, de la montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthère, du lion et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble mystique, de ce grand païen Virgile?
DIOTIME.
Le Virgile du XIIIe siècle, ne l'oublions pas, ne ressemble guère à notre Virgile du XIXe. Une auréole de sagesse, presque de sainteté, entoure son front. On lui attribue la chasteté parfaite, et l'on tire son nom de sa virginité. On fait de lui une sorte de médiateur entre le monde païen et le monde chrétien, entre la raison et la foi. En ce siècle, l'Énéide compte tout autant de lecteurs et d'aussi pieux que l'Ancien Testament. On lui fait l'honneur de l'interprétation allégorique et mystique, tout comme à la Bible.
VIVIANE.
Mais cela ne se comprend pas.
DIOTIME.
L'enthousiasme qu'inspirait le beau et lumineux génie de l'antiquité à une génération encore tout enténébrée (passez-moi cette expression dantesque), élève à l'égal, au-dessus des plus grandes gloires du christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L'Église, qui avait vu d'abord d'un œil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne l'osant trop combattre, par s'en accommoder. Elle qui devait, plus tard, en haine de l'antiquité, proscrire jusqu'au mot Académie, elle admettait avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, qu'un souffle précurseur de la révélation dans le monde ancien avait ému les âmes vertueuses. Un cardinal osait dire qu'il eût manqué quelque chose à la perfection du dogme si Aristote n'avait point écrit. L'Église adoptait l'application des vers de la quatrième églogue à la venue du Messie et la supposition que le poëte Stace avait été converti à la loi chrétienne par ces vers mystérieux. Elle laissait s'accréditer une légende selon laquelle saint Paul aurait visité, à Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu'à Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât, pendant la messe, une hymne où l'apôtre du Christ pleurait de regret de n'avoir pas connu le chantre d'Auguste. Ce que je vous dis là est de toute exactitude. Un de mes amis qui était à Mantoue, il n'y a pas très-longtemps, m'a dit avoir encore entendu cet hymne à l'office de saint Paul. Quant au populaire, il n'avait pas manqué, non plus, de se faire un Virgile à sa mode. Par le même procédé qui lui fait changer les divinités de la mythologie païenne en fées et en démons, il habille Virgile en magicien; il en fait un nécromant, un miraculier, comme on disait alors. L'auteur de l'Énéide fait ses études à Tolède, ce foyer de magie; il bâtit pour l'empereur Auguste un vaste édifice qu'il nomme Salvatio Romæ. Il plante des jardins enchantés où règne un printemps éternel. Il s'en va vers Babylone où il épouse la fille du Sultan; il revient avec elle à Naples sur un pont qu'il jette à travers les airs. Il fabrique une mouche d'airain et une sangsue d'or qui délivrent la ville de grands fléaux; il creuse, à la requête de l'empereur, dans les flancs du Pausilippe, une grotte immense. On le voit paraître à la cour du roi Artus. Et ces légendes populaires n'étaient pas absolument rejetées des esprits sérieux. Villani semble croire que Virgile exerçait la magie; Boccace ne doute pas qu'il n'ait été un grand astrologue; un peu plus tard, Pétrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, «parce qu'il lit Virgile!» Cependant, au récit de ses prodiges et de ses bienfaits se mêlent des anecdotes moins favorables, inventées peut-être dans les cloîtres, pour discréditer la sagesse antique. On suppose Virgile, comme on a imaginé Aristote, oubliant la sagesse aux pieds d'une courtisane, et celle-ci, en grande malice et dérision, le suspendant tout au haut d'une tour, dans un panier, où, un jour de procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.
ÉLIE.
Que dirons-nous du bonhomme Virgile
Que tu pendis, si vray que l'Évangile,
Dans la corbeille jadis en ta fenestre
Dont tant marry fut qu'estoit possible estre.
C'est le motif d'une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.
VIVIANE.
Est-ce que vous l'avez dans votre collection?
ÉLIE.
Non. Je l'ai vue dans l'Histoire des Peintres, de Charles Blanc.
DIOTIME.
Lucas de Leyde paraît s'être préoccupé beaucoup de nos deux poëtes, car il a fait une autre composition qui représentait Dante au moment fatal où il apprend la mort de Henri VII.
VIVIANE.
Cette composition est-elle aussi dans l'Histoire des Peintres?
DIOTIME.
Je ne l'ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dépit de ces récits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler par le ridicule, continuait, avec les érudits, d'adorer Virgile. Vous voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre poëte trouve dans toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transformé à la fois par les docteurs de l'Église et par le génie populaire, et qui entrait sans difficulté dans une fiction catholique. J'ajoute que, dans la Comédie, Virgile subit une autre transformation encore, et qu'il y devient, non pas tant un prophète, un précurseur de Jésus-Christ, qu'un précurseur de Dante lui-même.
VIVIANE.
En quelle manière?
DIOTIME.
Je vous disais que la Comédie, si vaste en son dessein, est une œuvre très-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante, le voyage, le progrès, nous dirions aujourd'hui l'évolution de son âme, des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien, dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'éternité.
E sarai meco senza fine cive
Di quella Roma onde Cristo è Romano
Virgile ne joue qu'un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son maître et son seigneur, bien qu'il le consulte et lui obéisse en toutes choses, Virgile n'a d'autre mission néanmoins que de le conduire à travers les régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l'on touche aux régions de la pure lumière, à l'entrée du paradis terrestre, Virgile s'en retourne aux limbes d'où il est venu. Une autre plus digne, c'est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des païens ne saurait être admis, au pied du trône de l'Éternel. Et, ce qui semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît soudain, sans que Dante s'en aperçoive, sans qu'il lui dise une parole d'adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu'il donne un regret, une larme, à ce guide si cher.
Dante, perché Virgilio se ne vada
Non piangere anco; non piangere ancora,
Che pianger ti convien per altra spada.
Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le pleurer, nous quittons le chantre de l'Énéide. Dante ne fait pas plus de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Gœthe pour congédier le démon Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que, sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a décrits dans son Énéide, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois, pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue personnel de l'auteur du de Monarchia le chantre de l'empire romain, et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la négation audacieuse de Virgile, c'est-à-dire cette transformation dantesque que subit, dans la Comédie, le Virgile déjà transformé à trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le peuple du moyen âge.
MARCEL.
Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte Diotime!…
VIVIANE.
Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile pour une allégorie. Je n'y aurais, quant à lui, qu'une demi-répugnance, et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la froide, l'insensible, l'ennuyeuse théologie.
DIOTIME.
Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n'y a d'indispensables et aussi d'évidentes que les premières: celles de la voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens réel et ne s'applique qu'à la science des choses divines, la femme que le poëte a aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la théologie. Le vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s'emporte, en cette occasion, contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous l'oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la vie ne fut en quelque sorte qu'un éclair de beauté, mais tel qu'il alluma au plus profond d'un cœur de poëte et de héros un foyer inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend du ciel, ne peut s'appliquer qu'à une idée symbolisée. Mais nous n'en sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux portes de l'enfer, où nous lisons l'inscription tragique:
Per me si va nella città dolente,
Par moi l'on va dans la cité dolente,
Par moi l'on va dans l'éternelle douleur,
Par moi l'on va chez la race perdue.
La justice fut le mobile de mon grand Facteur;
Me firent la divine puissance,
La suprême sagesse et le premier amour.
Avant moi il n'y eut point de choses créées,
Sinon éternelles; et éternellement je dure:
Laissez toute espérance, vous qui entrez.
VIVIANE.
Cette inscription est vraiment sinistre.
MARCEL.
Mais quelle idée bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les portes de l'enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans fin pour la pauvre créature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la justice…, passe encore, quoique cela devienne assez peu compréhensible; mais l'amour!… convenez que c'est là une licence poétique par trop forte.
DIOTIME.
Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui. Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous l'avons vu, à la chute des anges, est l'œuvre du Dieu en trois personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron, où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées. L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide, Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de l'Iliade.
MARCEL.
Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au temps de Dante on connaissait à peine Homère?
DIOTIME.
Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom presque symbolique, le nom d'un clerc merveilleux, tel à peu près qu'il figure dans notre Roman de Troie.
ÉLIE.
L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic, en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à Pétrarque. La première édition de l'Iliade, publiée à Florence par le Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.
DIOTIME.
Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes, un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée, l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart, Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la Comédie. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces tercines:
Genti v' eran con occhi tardi e gravi,
Di grande autorità ne' lor sembianti:
Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci così dall' un de' canti
In luogo aperto, luminoso, e alto.
Si che veder si potean tutti quanti
Colà diritto supra 'l verde smalto.
Mi fur mostrati gli spiriti magni,
Che di vederli in me stesso m' esalto.
VIVIANE.
C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle langue toscane.
DIOTIME.
Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle où ils se trouvent en présence de Minos, juge des crimes et distributeur des châtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rétrécissant. Des supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez rigoureusement observée et selon des catégories conformes en général à la doctrine de l'Église, mais avec des particularités propres à Dante, et bien des ressouvenirs de l'Ethique d'Aristote, y punissent des âmes de plus en plus réprouvées. À chaque cercle préside un démon. Les sept péchés capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère, l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs dérivés et tous leurs contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au neuvième et dernier cercle où Dante a châtié le crime le plus exécrable à ses yeux, le plus opposé à sa nature magnanime, la trahison. À mesure que l'on descend, la fumée, les brouillards, les vapeurs des lacs fétides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus épais. Le tourbillon du premier cercle, où sont emportées les âmes qui ont failli par amour, celles que l'Église appelle luxurieuses, et parmi lesquelles Dante voit passer rapides, éperdues, Sémiramis, Cléopâtre, Hélène, et cette Francesca, sœur de Juliette, qui l'émeut d'une compassion si vive qu'à l'entendre gémir il tombe évanoui, ce tourbillon où notre poëte met ensemble le grand Achille et Pâris avec Tristan, le preux des chansons de geste, est trop connu pour nous y arrêter. Lorsqu'il sort de sa défaillance, Dante est entouré de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés.
Nuovi tormenti e nuovi tormentati
Mi veggio intorno.
Nous sommes avec lui au troisième cercle où tombe sur les pécheurs par gourmandise une pluie froide et lourde, mêlée de grêle et de neige. Notre poëte y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient surnommé Ciacco, pourceau, à cause de sa gloutonnerie. C'était un parasite de la maison Donati, uomo ghiotissimo quanto aleun fosse giammai, mais agréable, picao di belli e piacevoli motti, dit Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre poëte met une première satire de ses concitoyens à laquelle il reviendra. C'est là qu'il est question pour la première fois aussi de ce parti sauvage, dont nous parlions tout à l'heure, et qui a pour chef Vieri de' Cereta, venu avec les siens des forêts du val de Sieve. C'est ce Ciacco qui, répondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois bêtes féroces du commencement), y régnent, et que Florence ne compte que deux hommes justes.
MARCEL.
Deux justes! moins qu'à Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!
DIOTIME.
Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,
Giusti son due, ma non vi sono intesi.
Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido Cavalcanti et s'entend lui-même. Cela semble vraisemblable, car, plus loin, Dante va faire encore une allusion à sa propre gloire, à propos de Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres à un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisième est né qui, peut-être, les éclipsera tous deux.
MARCEL.
Décidément, il n'est pas modeste, votre Dante.
DIOTIME.
Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommandé de l'être dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont généralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il reconnaît son maître; il lui parle «d'un front rougissant;» il confesse qu'il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche qu'avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme un enfant. Il s'assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument comme Gœthe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d'eux de toute la distance qui met au-dessus de moi Shakespeare.»
ÉLIE.
Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la démocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait guère à la démocratie française, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition; qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait rien transmettre; où chacun enfin n'est occupé qu'à rabaisser autrui et à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose bien d'aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d'un homme de génie! Car c'est là, vous n'en disconviendrez pas, l'idéal démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!
VIVIANE.
Que voilà bien le gentilhomme breton!
ÉLIE.
Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé, prêt à donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chère Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien public.
DIOTIME.
La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit avec beaucoup d'enthousiasme.—Je reprends. Dans le quatrième cercle où règne Plutus, le démon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant «loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes, courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. Là sont en très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»
La corta buffa
De' ben, che son commessi alla Fortuna.
Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse dans la barque de Phlégias, et où l'on voit, plongées sous les eaux fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est accosté par ce Florentin bizarre,
Lo fiorentino spirito bizzarro.
par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca virtute,» que ses concitoyens surnommaient argentieri, pares qu'il passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Cœur, cet autre argentier, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux de son écurie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse Dante et s'écrie: «Bénie soit celle qui t'a porté dans ses flancs! Benedetta colei che in te s'incinse!»
MARCEL.
Toujours la même modestie!
DIOTIME.
Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes, c'est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par le poëte la cité de Dité.
VIVIANE.
Qu'est-ce que ce nom de Dité?
DIOTIME.
Il vient probablement du Dis des Latins qui était le Jupiter infernal. Dans cette cité qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire l'entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone, mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante. Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d'Épicure, «qui font mourir l'âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:
Che l'anima col corpo morta fanno.
Là est l'empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l'Église, de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: Seppe latino, greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo. C'est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des plus vraiment dantesques de toute la Comédie. Voulez-vous que je vous le dise?
VIVIANE.
Assurément.
DIOTIME.
Pour voir ce phénomène étrange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata s'est dressé dans son sépulcre: