Dante et Goethe : dialogues
Deuxième Dialogue.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Per occulta virtù, che da lei mosse
D'antico amor senti la gran potenza.
Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je suis Béatrice.»
Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.
Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à son fils:
Cosi la madre al figlio par superba.
Et le cœur de Dante éclate en sanglots; et Béatrice approuve que «sa douleur soit égale à ses égarements.» Et se tournant vers les anges qui lui forment cortége, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui qui avait été si bien doué dans son jeune âge, après avoir marché dans la droite voie pendant qu'elle était encore sur la terre, entra dans les voies fallacieuses, quand elle eut «changé de vie;» et comment, tout autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire voir le royaume des damnés.
Tanto giù cadde, che tutti argomenti
Alla salute sua eran già corti,
Fuor che mostrargli le perdute genti.
Et Dante place une vision fort compliquée, dans laquelle il annonce, aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lévrier sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug étranger l'Église et l'Italie. Ensuite Béatrice ordonne à Mathilde (nous avons vu comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Léthé pour qu'il y perde la mémoire de ses péchés, puis dans l'Eunoé, fleuve divin, où il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvelé, Dante sort des eaux «pur et disposé à monter aux étoiles.»
Puro, e disposto a salire alle stelle.
Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui fît quelque observation, mais on garda le silence. À mesure que l'on avançait dans le voyage dantesque, on se sentait plus porté au recueillement. Il n'est pas jusqu'à Marcel qui ne parût en humeur sérieuse. Depuis quelques instants déjà, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec distraction, le dessin de sa sœur. Viviane, tout en écoutant les cantiques, avait retracé d'un crayon fidèle la scène qui se passait sur la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du ciel, avec le caractère tragique de cette procession d'animaux et d'enfants qu'elle avait vue défiler triste et morne pendant deux heures, au bruit de l'Océan, sous la pluie de plus en plus obstinée. Diotime loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne semblait disposé à quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil à escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse de la troisième cantique.
DIOTIME.
Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idéal, selon que le génie de Dante l'a conçu, a pour principe l'amour éternel, considéré comme le premier moteur et la fin suprême de la gravitation des âmes et des astres. L'âme du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et aimé,
Il primo amante.
de qui tout procède et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour aller à lui que l'attraction de l'esprit et du cœur, la vertu, la science, la sagesse amoureuse, uno amoroso uso di sapienza; point d'autres progrès, en nous et hors de nous, que l'accroissement du désir.
MARCEL.
Il y a dans les poésies de ce pauvre Musset des vers qui rendent, à sa manière juvénile, ce système planétaire et psychologique de Dante:
J'aime! voilà le mot de la nature entière…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant.
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes,
Mais une autre l'aimait elle-même—et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
VIVIANE.
Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.
DIOTIME.
Le ciel de Dante s'ordonne selon l'Almageste de Ptolémée, adopté par saint Thomas; il est composé de sept planètes: la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des étoiles fixes, au-dessus duquel notre poëte met le neuvième ciel, ou le premier mobile, qui donne le mouvement à tous les autres et n'a au-dessus de lui que l'empyrée, siége de l'Éternel.
ÉLIE.
Cet empyrée figure dans la cosmogonie pythagoricienne.
DIOTIME.
En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante se soit préoccupé particulièrement des idées attribuées à Pythagore. Mais les idées pythagoriciennes étaient alors comme flottantes dans toute l'Italie; elles y circulaient à travers Platon, Aristote et saint Augustin.
ÉLIE.
Dante devait bien aussi, ce me semble, connaître de très-près Pythagore par son traducteur et son disciple Boëce.
DIOTIME.
Cela est très-vraisemblable; et quant à moi, si vous me demandiez mon sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comédie une influence pythagoricienne très-sensible, venue, sans aucun doute, à l'Allighieri par Boëce qu'il lisait sans cesse.
VIVIANE.
Je croyais que Boëce était à demi-chrétien.
DIOTIME.
Cela s'est beaucoup dit dans l'Église, mais je ne vois pas trop sur quel fondement. Tout l'ensemble des idées de Boëce est pythagoricien, nous dirions aujourd'hui panthéiste. Boëce croit à l'éternité de la matière, à la préexistence des âmes, à leur ressouvenir des existences antérieures; il croit à l'identité de nature qui fait de l'homme un être semblable et même égal aux dieux. Lui aussi, il avait été, de son temps, accusé de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considérait pas comme enclin au christianisme.
—Mais où en étais-je?…
De planète en planète, de vertu en vertu, de science en science, car la théorie morale de Dante est étroitement liée à son système astronomique où les planètes sont à la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est propre, l'ascension vers Dieu se fait à la fois plus rapide, plus libre, plus facile et plus manifeste.
ÉLIE.
Cela revient à dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'élève et plus s'accroît en elle le désir des choses divines.
DIOTIME.
En effet.
Bene operando l' uom, di giorno in giorno,
S'accorge che la sua virtute avanza.
Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses idées les plus abstraites, de même qu'il a dit, en décrivant la montagne du Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d'un plus radieux éclat à mesure qu'elle s'élève et se rapproche du soleil divin. Nous avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine, à travers les airs.
Beatrice in suso, ed io in lei guardava.
Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers, en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte toute la théorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance abstraite de cet Éternel féminin que chante le chœur mystique, à la fin du poëme de Gœthe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la reine des anges.
ÉLIE.
Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui fait l'âme de la femme supérieure au génie de l'homme, Dante et Gœthe me semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!
DIOTIME.
En effet, dans le Paradis perdu, Adam seul est créé pour Dieu; tout au contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que dans Adam.
ÉLIE.
He for God only
She for God in him.
DIOTIME.
Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu, sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je soupçonne ici une erreur des copistes), la sœur de son ami Forese, à qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom que puisse souhaiter une femme ici-bas:
Tra bella e buona
Non so qual fosse più,
et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'un non so chè divino. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:
Lo maggior don, che Dio per sua larghezza,
Fesse creando, e alla sua bontate
Più conformato, e quel ch' ei più apprezza.
Fu della volontà la libertate,
Di che le creature intelligenti,
Et tutte e sole furo e son dotate.
Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en présence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire, d'Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond Bérenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours semblé que notre poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l'appelant «ce juste,» quel giusto, et, après l'avoir loué des grands services rendus à son maître, il ajoute avec émotion:
Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d'âge.
Si le monde savait ce qui'il eut de courage
En mendiant son pain, et morceau par morceau,
Son renom déjà grand serait encor plus beau.
Indi partissi povero e vetusto.
E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe
Mendicando sua vita a frusto a frusto.
Assai lo loda, e più lo loderebbe.
Un des plus beaux chants du Paradis, c'est le huitième. Le poëte décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui, à Florence, s'était lié avec Dante de l'amitié la plus tendre. In costui, dit Boccace, regnò molta bellezza e assai innamoramento. Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de ses canzoni:
Voi che intendendo il terzo ciel movete;
il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aimés:
Assai m'amasti ed avesti ben onde,
Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l'ami de son cœur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement intéressante, c'est la théorie d'une hiérarchie naturelle des intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n'a point égard à ces vocations naturelles.
Si le monde observait pour chaque créature
Le premier fondement que pose la nature
Et s'il s'y conformait, il aurait de bon grain:
Mais en religion pour le froc on élève
Tel que le ciel avait fait naître pour le glaive;
L'on fait un roi de tel qui naquit pour prêcher.
De là vient qu'au hasard on vous voit trébucher.
Ma voi torcete alla religione
Tal che fu nato a cingersi la spada;
E fate re di tal ch'è da sermona.
Onde la traccia vostra è fuor di strada.
MARCEL.
Mais c'est du fouriérisme tout pur!
VIVIANE.
Je me rappelle, dans l'Histoire de la Révolution de Michelet, un passage sur Louis XVI entièrement conforme à ce sentiment de Dante.
DIOTIME.
Gœthe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables. L'esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c'était, dans les entraves du dogme, un esprit de liberté d'un tel essor, qu'aucun esprit moderne ne l'a dépassé en hardiesse. «Chaque jour, dit M. Littré, Dante prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l'introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines.»
Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la sœur du tyran Ezzelino, l'amante de Sordello, de qui on a parlé déjà au Purgatoire, qui vécut amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les chansons, les jeux; mais qui fut néanmoins pieuse et miséricordieuse. Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater crudeliter affligebat. Non loin d'elle est Folco ou Folchetto de Marseille, le troubadour, bello di corpo, ornato parladore, cortese donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio, dit l'Ottimo. Et Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d'amour, rappelle et flétrit, pour la troisième fois, l'envie et la superbe de ses concitoyens; il maudit le florin, il maledetto fiore, qui fut semence de mal pour toute l'Italie, et surtout pour l'Église.
VIVIANE.
Qui faut-il entendre par ce florin maudit?
DIOTIME.
Il n'y a point ici d'allusion, mais une réalité, ma chère Viviane. Le florin, il fiorin giallo, appelé plus tard zecchino, était une monnaie de l'or le plus pur, à l'effigie de saint Jean-Baptiste, et qui fut frappée à Florence, pour la première fois, au milieu du XIIIe siècle. Cette monnaie d'un titre supérieur donna un avantage considérable aux Florentins dans les échanges; elle contribua à leur puissance commerciale; mais elle devint bientôt l'objet des convoitises de Rome, l'occasion d'un luxe excessif, et fut à la fois ainsi pour la république une cause de richesse et de calamités.
Parvenus au quatrième ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie insigne des âmes qui vécurent entièrement exemptes de péchés. Selon une cosmologie commune à Platon, aux Pères de l'Église et aux mystiques, le soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des philosophes, des théologiens, de ceux qu'on appelait les flambeaux du monde.
ÉLIE.
Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti, dit le prophète Daniel.
DIOTIME.
Là sont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard de
Saint-Victor, Boèce le grand consolateur, Orose, Denis l'Aréopagite, Siger de Brabant…
ÉLIE.
Mais voilà, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mêlée; et Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la science est bien loin d'être pure. Albert le Grand, par exemple, un disciple d'Avicenne, un docteur dans toutes les sciences licites et illicites, comme on écrit alors! Siger, cet obstiné studieux d'Averroës et de Maimonide, qui ne trouvait déjà plus que trente-six arguments contre trente en faveur de l'immortalité de l'âme!
DIOTIME.
Dante reste au Paradis ce que nous l'avons vu dans l'Enfer, mon cher Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux exclusions d'une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre à cette Église romaine qui commence avec saint Pierre et s'achève au concile de Trente; ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande Église humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.
L'apologie de saint Dominique et celle de saint François d'Assise sont parmi les plus beaux morceaux de la Comédie. Il était impossible que ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui remplissaient le monde de leurs rivalités, n'eussent pas une place considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et saint François personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans les âmes l'appréhension du danger dont l'Église était menacée par sa propre corruption et par les progrès de l'hérésie. Ce grand esprit et ce grand cœur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre par l'amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l'ardeur des séraphins, l'école dominicaine et l'école franciscaine avaient entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle. Saint Dominique visait à l'empire des consciences par un dogmatisme absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur, Domini canes, ses disciples parcourent le monde pour dépister les hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail, ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands, avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l'apôtre de la mansuétude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les créatures; les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les communistes de l'état populaire. Ils annonceront comme très-prochain (pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avènement du troisième Testament, le règne de l'Esprit, l'Évangile éternel. Ils oseront dire que Jésus-Christ n'a pas été parfait dans la vie contemplative, et que l'esprit de vie s'est retiré de l'Église. Tout pénétrés d'une aspiration innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l'amour pur, par qui l'âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les liens de la discipline. Agitateurs d'une société nouvelle, ils ne dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.
ÉLIE.
Dante appartenait-il à l'école dominicaine ou à l'école franciscaine?
DIOTIME.
Dante, en théologie, n'est, à proprement parler, ni dominicain ni franciscain, de même qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans la Comédie, il se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa tendresse d'âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses nouvelles, des vérités importunes, invidiosi veri, comme il dit au dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de l'Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,
Il calavrese abate Giovacchino.
Di spirito profetico dotato.
Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre des Fioretti.
VIVIANE.
Qu'est-ce que les Fioretti?
DIOTIME.
I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco, sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang à part entre les classiques trecentisti. J'aurais bien quelque autre sujet de soupçonner notre poëte de n'avoir pas incliné vers les Dominicains. Au XIVe siècle, les principaux chefs de l'ordre furent des Français, et force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n'aimait pas la France. Dante disamava la Francia, écrit Mazzini, de qui, soit dit en passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit légendaire, Dante réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint François d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.
MARCEL.
Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abbé calabrais que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs, leurs noms et formes?»
DIOTIME.
C'est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars, où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres justes. Son bisaïeul Cacciaguida s'empresse vers lui: «O mon sang! õ sanguis meus!» s'écrie-t-il, du plus loin qu'il l'aperçoit. En très-beaux vers et dans un style d'une simplicité épique, le patricien toscan fait à son petit-fils l'histoire de leur maison. La racine parle à la feuille.
O fronda mia in che io compiacemmi
Pure aspettando, io fui la tua radice.
Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et pudique, le beau vivre des citoyens.
A cosi bello
Viver di cittadini, e cosi fida
Cattadinanza, a cosi dolce ustello.
Maria mi diè…
Il fait un tableau tout hellénique, et d'une grâce surprenante dans la bouche d'un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de Fiesole et de Rome.
L'una vegghiava a studio della culla
E consolando usava l' idioma
Che pria li padri e le madri trastulla.
L'altra, traendo alla rocca la chioma.
Favoleggiava con la sua famigllia
De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.
C'est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c'est un manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l'on ne travaille chaque jour à le réparer.
Ben se' tu manto che tosto raccorce.
Gœthe, dans ses Mémoires, à propos d'une très-belle lettre d'Ulrich de Hutten qu'il cite, développe exactement la même pensée. C'est l'idée moderne, l'idée anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil des ancêtres qu'un engagement d'honneur à l'excellence en toutes choses. Dans le Convito, Dante l'a exprimée déjà en appelant vilissimo tout homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en déclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la personne qui ennoblit la race.
ÉLIE.
N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu'Alfred de Vigny écrit ces beaux vers dans son poëme de L'Esprit pur que la critique a blâmé comme trop peu modeste:
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.
Si j'écris leur histoire ils descendront de moi.
DIOTIME.
Sans doute.—C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de l'exil où il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:
Tu lascerai ogni cosa diletta
Più caramente: e questu è quello strale
Che l' arco dell' esitio pria saetta.
Tu proverai sì come sa di sale
Lo pane altruì, e com' è duro calle
Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.
C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitté la compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'être fait à lui seul son propre parti:
A te fia bello
Averti fatto parte per le stesso.
C'est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s'il devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu'il a eue des choses éternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris «dans le monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n'aient une saveur trop âcre à plusieurs:
A molti fia savor di forte agrume.
Mais il craint encore davantage, «s'il est un timide amant du vrai,» de perdre sa vie dans la postérité:
E s'io al vero son timido amico.
Temo di perder vita tra coloro
Che questo tempo chiameranno antico.
Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les témoignages que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de l'ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par «une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»
Che vide e vuol dirittamente, ed ama.
Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, écarte tout mensonge et manifeste toute ta vision:
Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.
Tutta tua vision fa manifesta.
Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:
E lascia pur grattar dov'è la rogna.
Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur, dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur médiocre.»
Questo tuo grido farà come vento
Che le più alte cime più percuote.
E ciò non fia d' onor poco argomento.
Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute la Comédie que ce seul discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis, qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de Dieu.
Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix, qui, en parlant, dit, je et moi, quand sa pensée est nous et notre,
Nella voce ed to e Mio
Quand' era nel concetto Noi e' Nostro.
qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe la république chrétienne, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire, n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique» d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement prédestiné au gouvernement du monde.
ÉLIE.
Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89, la nation initiatrice du droit et de la morale politique.
DIOTIME.
Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe; il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M. Littré appelle l'esprit qui vivifie la société moderne, et dont il donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.
VIVIANE.
Laquelle?
DIOTIME.
J'en ai pris note précisément à propos de la Comédie; la voici: «L'esprit qui vivifie, dit M. Littré, c'est la combinaison du savoir humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanité acquiert de vrai s'applique à développer tout ce qu'elle a de bon.» Seulement M. Littré considère cette combinaison comme «nouvelle dans le monde,» et en cela je ne saurais être entièrement de son avis, car le désir de la voir se réaliser est le mobile principal qui fait écrire à Dante le poëme sacré dont il dit que le ciel et la terre y ont mis la main, et cette combinaison se trouve, avant la Comédie, dans l'idée génératrice du Tesoretto de Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais d'encyclopédie qui ont été faits en divers temps; seulement elle a acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute nouvelle.
Dante voit dans l'aigle lumineuse les âmes de Constantin, d'Ézéchias, de
Guillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux côtés du roi David, Trajan et
Riphée.
MARCEL.
Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prêtre fervent, Julien?
DIOTIME.
La légende n'autorisait pas Dante à sauver l'apostat, mon cher Marcel. Elle ne lui était pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait que, après cinq siècles de séjour en enfer, il en avait été tiré par les prières du pape saint Grégoire; et notre poëte, avec saint Thomas, complète la légende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'Église, en supposant à son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a confessé Jésus-Christ et mérité le ciel.
Quant au Troyen Riphée, de qui Virgile a dit:
Justissimus unus
Qui fuit in Teucris et servantissimus æqui,
Dante le baptise de ce baptême de désir que l'Église accordait aux païens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurément, disait-elle, la rédemption chrétienne.
Dans le ciel de Jupiter où Dante exalte les rois justes, il flagelle les mauvais princes. Il entend la royauté comme nous la pourrions entendre aujourd'hui. Sa doctrine à cet égard est sans aucune ambiguïté: les rois sont les ministres et non les maîtres des peuples.
Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.
Nous voici au septième ciel, dans Saturne, l'astre des mélancoliques, des taciturnes, selon Ptolémée, le séjour des solitaires contemplatifs. Là Béatrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:
Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.
Mi comincio, tu ti faresti quale
Fu Semelè quando di cener fessi.
Saint Damien et saint Benoit parlent à Dante. Le premier, en quelques vers d'une causticité shakespearienne, fait un parallèle satirique entre les anciens pasteurs de l'Église et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il, saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,
Maigres et pieds nus,
Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:
Magri e sealzi,
Prendendo il cibo di qualunque ostello;
les autres, si engraissés, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en avant et en arrière, qui les hissent et les soutiennent sur leurs palefrois couverts de riches manteaux:
Si che due bestie van sott' una pelle.
Saint Benoit, à son tour, compare la discipline relâchée et les mœurs corrompues des ordres religieux à ce que furent à l'origine la règle austère, la pauvreté, l'humilité, le jeûne et la prière des fondateurs.
Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la constellation des Gémeaux, d'où le poëte jette un regard sur les sept planètes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il sourit:
E vidi questo globo
Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.
Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces, en très-beaux vers, de l'intelligence, quelle qu'elle soit, qu'il a reçue d'eux tout entière,
Oh gloriose stelle, oh lume pregno
Di gran virtù, dal quale io riconosco
Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.
Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d'étoile en étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir l'éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d'un grand spectacle. Dans une image d'une grâce infinie, il la peint semblable à l'oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde fixement et prévient d'un ardent désir le lever du soleil, guettant les premières lueurs de l'aube sous la nocturne feuillée.
Come l'augello, intra l'amate fronde,
Posatu al nido de' suoi dolie nati,
La notte che le cose ei nascoade.
Previene', tempo in su l'aperta frasca.
E con ardente affetto il Sole aspetta.
Fiso guardando, pur che l'alba nasea.
Soudain, les voici tous deux illuminés d'une lumière «à qui rien ne résiste.» Jésus-Christ apparaît, suivi de la vierge Marie et d'un cortège triomphal d'âmes bienheureuses.
Tout ce chant n'est qu'un hymne à l'éternelle beauté. Arrivé presque au terme de sa longue carrière poétique, où tant d'autres auraient senti leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups d'aile, il s'élève plus libre et plus fier vers les suprêmes sommets.
Examiné comme un bachelier par les saints apôtres, par saint Pierre, saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, et ayant répondu en bon chrétien, Dante a pénétré jusqu'au neuvième ciel, où Béatrice lui fait connaître la hiérarchie des neuf chœurs angéliques; de là il s'élève avec elle jusqu'au seuil de l'empyrée. À ce moment, Béatrice se transfigure; elle resplendit d'une telle béatitude que l'œil et l'âme du poëte en sont comme foudroyés. Cette beauté ineffable, dit-il, est au-dessus de toute vision mortelle; il croit même que les anges n'en sauraient supporter toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l'a créée, en peut jouir entièrement.
La bellezza ch' io vidi si trasmoda
Non par di là da noi, ma certo io credo
Che solo il suo Fattor tutta la goda.
Quant à lui, qui du premier jour où elle lui apparut ici-bas, l'a suivie, et chantée, il sent que désormais la tâche est au-dessus de ses forces et de son art.
Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso
In questa vita, insino a questa vista,
Non è 'l seguire al mio cantar preciso;
Ma or convien, che'l mio seguir desista.
Più dietro a sua bellezza, poetando,
Come all' ultimo suo ciascuno artista.
Béatrice montre à Dante les abords de la cité céleste, l'immense amphithéâtre où siégent sur des trônes les bienheureux qui ont là leur demeure fixe et ne font qu'apparaître momentanément au poëte dans les astres dont ils ont subi l'influence. Un trône est resté vide, et semble attendre un grand élu. Là, dit Béatrice, viendra l'âme auguste du souverain qui voulut relever de son abaissement l'Italie, mais avant qu'elle y fût disposée.
In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni,
Per la corona che già v' è su posta.
Prima che tu a queste nozze ceni,
Sederà l' alma, che fia giù agosta,
Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia
Verrà in prima ch' ella sia disposta.
Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant qu'il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque Dante se tourne vers elle et s'apprête à l'interroger, il ne la voit plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où donc est-elle?» s'écrie le poëte,
Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.
Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son salut. Et instantanément de son cœur prosterné sort un hymne d'amour et de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que jamais ni amant ni poëte n'en dira de plus belles à aucune femme. Il fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle relève les yeux vers l'éternel foyer de tout amour.
Alors saint Bernard explique à Dante l'ordre et la division de la rose mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur d'allégresse où plonge, enivré du suc divin, l'essaim des abeilles célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire éternel,
I gran patrici
Di questo imperio giustissimo e pio.
Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante puisse soutenir l'éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d'assentiment, Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante pénètre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés invinciblement dans l'immense orbite de l'amour éternel «qui meut le soleil et les étoiles.»
Ma già volgeva il mio disiro, e 'l cette,
Si come ruota, che igualmente è mossa,
L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.
Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette Comédie divine dont l'humanité est à la fois le sujet, l'acteur principal et l'éternel auditoire. Telle est la fin de cette œuvre unique à laquelle ont travaillé ensemble le génie d'un grand poëte, le génie d'une grande nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d'âge en âge, sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vérités essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race humaine, la religion qu'elle se sera révélée à elle-même en s'avançant comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du royaume de Satan au royaume de Dieu.
La Divine Comédie, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images imposées à l'art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle, l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son évolution ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive, confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et aimant avec Dieu le salut du monde.
Pour exprimer d'une manière sensible cette donnée abstraite, qui pour d'autres n'eût été qu'un sujet de dissertation rimée et de froide rhétorique, Dante possédait heureusement l'intelligence profonde de tous les arts: une faculté plastique extraordinaire tout à la fois grecque et latine, avec un sentiment musical que l'on pourrait dire moderne et qui lui fait trouver, dans un idiome encore âpre et contracté, des effets de mélodie et d'harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les poésies les plus exquises en offrent peu d'exemples. On a remarqué avec justesse que dans la savante construction des trois cantiques où se développe l'action de la Comédie, dans cette symétrie presque incroyable des trois royaumes où Dante a distribué presque également en trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donné à l'Enfer un caractère plus particulièrement architectural et sculptural, au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations éthérées, la musique des sphères.
Pourtant je pense avec Schelling qu'il ne faudrait ici rien séparer. Dans l'idée comme dans l'art de l'Allighieri tout se tient; l'excellence propre à chaque partie n'apparaît entièrement que dans sa relation avec l'ensemble. Depuis le premier jusqu'au dernier vers de cette Divine Comédie, point de brisements, point de défaillances. Un rhythme intérieur qui jamais ne fléchit, le rhythme passionné, d'une âme héroïque, nous entraîne; il nous élève, par ce grand crescendo d'amour dont parle Balbo, par des variétés insensibles de mode, de mesure et de style, du fond des troubles, des déchirements, des douteurs aiguës et confuses de la vie mortelle, jusqu'à cette existence sereine, harmonieuse, ineffable, où rien ne change, ne souffre, ne périt.
Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce poëme incomparable que vous ne sentiez mieux que moi! Cet idéal de l'amour pur à qui Dante, dans sa poétique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse, toute vertu, toute béatitude, cet Éternel féminin que lui révèle Béatrice et qu'il chante cinq siècles avant Gœthe, qu'ai-je besoin d'en disserter davantage, quand, chaque jour, à toute heure, il nous apparaît en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les piétés, dans toutes les grâces de votre vie si jeune et déjà si haute?
* * * * *
Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement, s'était rapprochée d'elle. En silence, elle s'était assise sur l'escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tête charmante. N'entendant plus la voix de la Nina, la jeune fille releva le front, son front pâle et pur; puis, d'un léger mouvement, l'ayant dégagé des longues boucles blondes qui l'offusquaient:
O Béatrice, dolce guida e cara!
dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.