Des racines blondes
Doklanda
Le lent balancement avait cessé, le train avait glissé contre une butée, et je me suis réveillée.
On était dans le noir. Il n’y avait pas de porte. Est-ce que j’étais allongée à plat ventre ou est-ce que je tournoyais pendue au plafond ?
Je vis la lune danser au-dessus de ma tête et un faucon fondre sur moi pour m’arracher les yeux de son bec.
Levant les bras pour me protéger, je me rendis compte qu’il s’agissait du conducteur qui tenait une lanterne et me secouait pour me réveiller. Je constatai que c’était un de ces nomades touaregs qui parfois parvenaient à gagner Londolo après une sécheresse ou une guerre dans leur pays natal. Engloutis dans leurs amples robes fluides, ils circulaient en ville à l’écart de tout le monde. C’était donc un immigrant, comme moi.
« Viens », me dit-il de cette voix douce des gens du désert qui se propage si aisément à travers des kilomètres de dunes ininterrompus. Je réussis à me lever, oubliai mon panier, et sortis du train derrière le Touareg et sa lanterne.
Une sorte de brouillard bleuté recouvrait le quai qu’il parcourut en longues foulées élastiques. Je le suivais du mieux que je pouvais.
Nous avons monté quelques marches jusqu’à un palier où j’ai vu miroiter une lueur à travers une fente dans le mur. Qui était en réalité une porte qu’il a déverrouillée, et par où se sont engouffrés le violent éclat du soleil de midi et une rafale de bruits semblables au ronflement d’une fournaise. J’eus un mouvement de recul comme si les flammes m’avaient atteinte, prête à détaler pour retrouver la sécurité du tunnel, mais le Touareg s’est retourné vers moi, sa silhouette élancée se détachant sur la brillante lumière du jour.
« Attends », m’a-t-il dit, et il est parti. Je ne l’ai plus jamais revu.
Avant que j’aie eu le temps de refermer la porte, mon nouveau sauveteur, ou plutôt ma nouvelle sauveteuse, arriva avec un paquet de feuilles de bananier pleines de nourriture.
« Salut, dit-elle, passant la tête par la porte comme si elle débarquait chez une vieille amie. Tu peux m’appeler Ezinwene ! »
Je reconnus l’odeur du parfum Ylang Ylang, originaire de Madagascar. Il se présentait en flacons ayant la forme d’une femme voluptueuse, et c’était le parfum favori de Madama Consolation. Des bouffées de cette senteur douceâtre et écœurante nous parvenaient bien avant qu’elle apparaisse, ce qui nous laissait le temps de filer au pas de course dans la direction opposée.
Je devais avoir l’air sauvage et affamée parce que la jeune femme m’a immédiatement tendu le paquet et a observé comme fascinée mes yeux larmoyants et mes mains qui déchiquetaient un poulet à la sauce coco posé sur un monticule de semoule tiède.
Ensuite, j’ai séché mes doigts en les léchant un par un.
Ezinwene était jeune et venait d’une famille aisée, ce que prouvaient les deux couronnes d’or sur ses dents de devant. (S’il était riche, l’Ambossan tenait absolument à ce que tout le monde le sache.) Ses lèvres énormes et molles étaient tachées de rouge rubis par les fleurs de tabac. Sa peau couleur cannelle resplendissait sous l’effet combiné d’un régime sain et de crèmes hydratantes hors de prix telles que le beurre de cacao et l’huile de karité. Ses dents étaient taillées en pointe juste comme il faut, selon la mode. Sa coiffure de tresses enchevêtrées formait un échafaudage en arc de cercle, signifiant qu’elle n’était pas mariée. Cousues dans cette masse, des pendeloques en bois repoussaient les méchants esprits. Sur ses seins nus en forme de cônes parfaits tintinnabulaient des colliers de coquillages et ses tétons bruns se dressaient coquettement vers le ciel. Des bracelets d’or enlaçaient ses bras comme des serpents. Ses hanches rondes et plantureuses, drapées de soie verte imprimée de flamands orange, lui garantissaient un bon mariage.
Ezinwene exsudait la confiance en soi propre à ceux que les dieux ont favorisés.
Honnêtement, je dois avouer que j’ai détesté me trouver face à cette jeune Aphrikane belle, en pleine santé et riche.
Elle me donnait l’impression d’être une vieille truie.
Qui plus est, elle me rappelait la Petite Miracle.
Elle n’arrêtait pas de bavarder, mais je m’en fichais. Après tant d’heures passées seule avec moi-même, j’aspirais à de la conversation. Les Ambossans ne croyaient pas aux bienfaits de la solitude, moi non plus désormais. Avais-je vraiment été heureuse jadis chez moi à jouer seule avec ma poupée de chiffon ? Ils disaient que ce besoin de solitude des Europans constituait une preuve supplémentaire de notre infériorité culturelle, de notre incapacité à partager. Pour tous les Aphrikans, l’intimité était un concept étranger. La vie était communautaire, et pour les esclaves, intime par nécessité.
« Je suis si heureuse d’avoir découvert ma vocation, babillait-elle. Je suis ici pour aider les moins chanceux que moi. Je suis de ceux qui croient que, même si nous avons tous été créés égaux, certains auront des vies faciles et certains devront endurer les plus grandes tribulations. Seigneur, moi et mes grands mots ! Ça veut dire malchance, tu comprends. La vie peut sembler si injuste, n’est-ce pas ? Prends-moi, par exemple. Un seul claquement de doigts, et mes serviteurs accourent obéir à mes ordres. Pourtant, même pour moi, la vie est un combat. Personne ne comprend à quel point c’est affreusement ennuyeux, fastidieux, horriblement monotone, mortellement déprimant de ne pas être censée lever un doigt, littéralement. Que diable peut-on faire de son temps ? »
Elle se pencha vers moi.
« Ce commerce d’esclaves est effroyable. Vraiment. Je le désapprouve totalement. Ça m’a même donné des cauchemars. J’ai entendu raconter ce qui se passe sur ces horribles bateaux et dans les colonies. Toi, pauvre petite chose douce, aimable, tourmentée, infortunée. Comme tu as dû souffrir ! »
Elle lissa et rejeta vers l’arrière des cheveux bouclés qui s’étaient égarés sur son front luisant, tapota et arrangea son pagne luxueux de ses longs doigts aux ongles peints d’un vernis citrouille orangé et parsemés d’étoiles de diamant. Puis elle pencha la tête sur le côté et me sourit – ce sourire étiré, entre sympathie et compassion, une ligne que quelqu’un venait juste d’enjamber.
Quand j’avais son âge, je transportais un plateau en bois plein de chips de patate douce sur mon épaule avec, dans ma tête, la certitude que j’étais membre à part entière de la race la plus méprisée du monde, les Blancs, ou pour utiliser le terme inventé par les Ambossans – les Caucasoi.
« Écoute-moi bien, poursuivit-elle en articulant exagérément, nous sommes aux docks de Kanada Wadi. Nous devons atteindre les Quais du Japon-Occidental un peu plus bas où un bateau t’attend. Nous ne pouvons pas attendre la nuit parce que la nouvelle de ta fuite se sera répandue. Tu comprends ? »
J’ai hoché la tête, réprimant l’envie de lui cogner la sienne.
Elle se congratula, croisant les bras contre sa poitrine, comme si sa mission était accomplie et qu’elle pouvait rentrer chez elle en vantant sa dangereuse escapade de combattante pour la liberté.
Était-ce vraiment si simple ?
J’aurais voulu lui demander si elle avait déjà fait un truc comme ça, mais je connaissais d’avance sa réponse.
Elle serait insouciante.
Je serais prudente.
Les docks de Kanada Wadi grouillaient de dockers ambossans, protège-sexe en cuir, le visage encroûté de saleté, le corps barbouillé de poussière de suie et de sueur. Avec leurs sabots durs et craquelés, ils exposaient la masculinité brute d’hommes qui gagnent leur vie au prix de travaux physiques exténuants.
Ils puaient aussi, cette odeur repoussante des matelots dont les pores n’exsudent pas la sueur mais la bière et le rhum qu’ils boivent à longueur de journée parce que l’eau douce est rationnée en mer.
Telle une bande de gros chats, ils commencèrent à se rapprocher, reniflant les phéromones de la nubile Ezinwene, dénudant la moitié basse de son corps dans une scène de porno soft ou hard en fonction de ce que chacun était capable d’imaginer ; inhalant son parfum mielleux comme si c’était un aphrodisiaque tandis qu’elle se pavanait devant eux, jetant des sourires aguicheurs par-dessus son épaule avec la confiance en soi d’une femme certaine de récolter des regards admiratifs.
Qu’est-ce qu’elle pouvait bien fabriquer ?
Le soleil frappait avec la férocité tropicale typique, sans considération pour ceux d’entre nous qui étaient nés sans produire assez de mélanine protectrice.
Les coups de marteau, les cris et les bruits métalliques étaient insupportables. Je me faisais l’effet d’un chiffon mou, les cheveux trempés et tordus, une flaque de sueur ruisselant de ma lèvre supérieure.
L’air était étouffant. Les voies d’eau fumaient. Les allées boueuses, visqueuses, glissaient sous mes pieds. Partout des poulies, des roues, des caisses en bois de la taille de cabanes ; des cordes enroulées sur le sol comme de grands serpents endormis.
Des grues s’élevaient dans l’air, on aurait cru des oiseaux exotiques préhistoriques. Il y avait des paniers de toutes les formes, des tonneaux qui auraient pu contenir dix personnes de ma taille, des pots d’argile géants, des bascules si robustes que deux buffles aphrikans pouvaient s’y peser ensemble.
Les navires négriers encombraient les docks comme des mammouths, leurs trois mâts se dressant vers le ciel à la façon d’immenses cornes.
La plupart exhibaient en figure de proue Yemonja, la déesse ambossane de la mer, aux seins voluptueux et aux sourcils froncés.
Des bras articulés jaillissaient des étraves comme des rostres d’espadons prêts à fendre les océans du monde.
Chaque bâtiment était constellé de cavités rondes, dans lesquelles on poussait les canons, qui émergeaient comme des phallus en érection à l’approche de la côte europane.
Les navires se balançaient et tanguaient dans l’eau, impatients de reprendre la mer et de nourrir leurs ventres carnivores du succulent bétail humain.
Les matelots grimpaient au gréement, en descendaient, grouillaient sur les ponts, embarqués pour la traversée de trois mois du Passage du Milieu.
Je me tenais le ventre.
Les négriers naviguaient vers la côte de l’Europa où ils appâtaient mon peuple avec des perles, des couteaux, des chapeaux, des gourdes, des bols, des lances, des mousquets, des rouleaux de coton, du cognac, du rhum, des bouilloires même.
C’est agréable de savoir ce qu’on vaut.
Les bateaux venaient d’arriver ou s’apprêtaient à partir pour les diverses côtes de l’Europa : la Côte du Charbon, la Côte du Chou, la Côte de l’Étain, la Côte du Maïs, la Côte d’Olive, la Côte de Tulipe, la Côte de Blé, la Côte de Vigne, la Côte de la Grippe et le Cap de la Malchance.
Parvenus au Nouveau Monde, ils échangeaient des esclaves contre du rhum, du tabac, du coton, puis ils retournaient chez eux – riches, obèses, indolents, satisfaits.
Nous sommes passées devant des hangars sur le quai de Doklanda où trois millions de barriques de rhum étaient entreposées en permanence. L’odeur douceâtre enivrante de bois imbibé de rhum suffisait à me griser.
Puis nous sommes tombées sur plusieurs petites boutiques vendant des marchandises essentielles pour les gens de mer telles que poulets et moutons vivants, des produits secs, des marmites et des ustensiles, puis sur une autre que je connaissais de nom. Je contemplai la vitrine de « Fashion Victim », exposant des Joyaux de créateurs pour le Maître qui a du goût. Clouée sur la porte, une plaque bleue portait le sceau royal du Royaume-Uni.
C’était haut de gamme, c’était classe, réservé à ceux qui pouvaient se permettre de parer leurs esclaves de « joyaux » coûteux afin de parader aux mariages, fêtes rituelles et autres.
Posés sur une couche de velours pourpre, il y avait un tour de cou en or incrusté de saphirs, avec un crochet à l’arrière auquel attacher une chaîne (possibilité de graver un nom moyennant supplément) ; de gros bracelets en or incrustés d’améthystes avec chaîne de couplage (disponibles aussi en platine) et des bracelets de cheville plaqués argent (avec clés assorties).
Un homme nu de deux mètres de haut gardait le seuil, le torse encombré de perles multicolores, une coiffure en crinière de lion teinte en rouge le rehaussait de cinquante bons centimètres, il tenait à la main une épée et un bouclier. Il était blanc, bien entendu. Les agents de sécurité l’étaient toujours. Celui-ci avait l’air très nordique avec ses tresses blond de lin et sa stature.
Ezinwene me devançait et avait fini par se retourner, notant enfin que j’étais à la traîne. Elle me décocha un regard plein de reproches, même de loin je voyais scintiller ses yeux. C’était le regard typique de la maîtresse d’esclaves. Destiné à instiller la peur et la servilité.
Je m’arrachai à la contemplation des Pourvoyeurs Royaux de Chaînes et de Menottes et courus vers elle. Le temps que je la rejoigne, elle s’était remise en marche, longeant de près les navires qui nous surplombaient. Je lisais leurs noms : Le Héros ambossan, Reine europane, Beauté noire, Meilleur Vireur, Blanchelande, Ô chère Mama.
J’ai alors remarqué les sourires narquois que les gens me lançaient : les belles dames à la mode, poitrine dénudée et regards dédaigneux, les beaux messieurs plastronnant, une luxueuse étoffe jetée par-dessus l’épaule, les robustes enfants menés par des nannies blanches plus maternelles que leurs propres mères.
Ezinwene s’arrêta devant un petit bâtiment ancré à l’extrémité du quai, attendit que je la rejoigne puis essaya de me faire grimper la passerelle, grimaçant, lèvres retroussées. Les rayons du soleil se réverbéraient sur ses dents en or mais laissaient le reste de son corps dans l’ombre. Sous cette chaleur dévoreuse d’énergie, au milieu du bruit, épuisée nerveusement, l’idée me vint que la mission réelle d’Ezinwene était de me conduire sur un bateau négrier où je serais vendue illégalement, à moins qu’un policier m’y attende pour me ramener enchaînée chez Bwana.
La Résistance avait-elle été infiltrée ? Évidemment.
Tout se mettait en place.
La chaleur me grillait le cerveau.
J’étais incapable de penser correctement.
Mes pieds ne pouvaient pas, refusaient de grimper à bord.
Plus jamais de chambre de torture flottante.
Plus jamais de cercueil flottant.
J’enfonçai mes talons dans la gadoue des docks et je me sentis sombrer.
Plonger après toutes ces années dans l’époque où j’étais une enfant captive.
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