Des racines blondes

Bernardine Evaristo · Chapitre 8 sur 27

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Des racines blondes

Le Passage du Milieu

 

 

Ligotée sur le dos au fond de la chaloupe du kidnappeur, me débattant, j’avais l’impression d’être un poisson pris au filet, aux affres de la mort, crachant des écailles pourries.

La tête cognant contre des éclisses de bois, j’inhalais l’étrange et nouvelle odeur d’algues imprégnant la paroi de la chaloupe, qui s’éloignait de la côte.

J’étais comme écartelée : mon corps poussé loin du rivage, cependant que mon cœur me tirait vers la masse continentale à laquelle se rattachait toute ma vie.

Deux hommes ramaient, muscles pompant fort, sans se préoccuper de nos contorsions, pauvres captifs, coincés entre leurs jambes. C’étaient les mêmes Noirs étranges qui s’étaient emparés de notre cargaison sur la plage. Ils n’étaient pas de mon espèce. Mon espèce ? Si je devais préciser le moment où la race humaine s’est divisée en deux extrêmes catégories, la blanche et la noire, c’est celui-là : dans la société que j’allais rejoindre, ma couleur seule, ni ma personnalité ni mes capacités, déterminerait mon destin.

Les rameurs s’arrêtèrent et on me hissa sur une échelle de corde qui se balançait dangereusement le long de la paroi du bateau.

J’ai jeté un dernier regard en direction de la côte et il m’a semblé que la sombre forêt s’avançait vers la mer – une légion d’étalons noirs courant à ma rescousse.

Puis j’ai aperçu des oiseaux tomber en piqué dans les flots en un jaillissement de petites éclaboussures, l’exhibition insouciante d’un ballet aquatique.

C’était éblouissant.

De l’eau scintillait sur mes cils.

J’ai cligné de l’œil pour la chasser.

Au-dessous l’océan se mouvait en silence.

Le navire négrier, avec son équipage noir, pesait environ deux cents tonnes. Six canons étaient installés sur le pont-batterie. Je me tordais le cou pour voir la multitude de filets et de cordes qui s’étiraient haut dans le ciel afin de stabiliser les voiles que gonflaient les alizés. Elles ressemblaient aux ailes des blancs albatros de la légende, prêts à nous transporter vers un étrange endroit inconnu.

L’un des hommes me monta à bord sur son épaule, mes mains liées, mon corps meurtri et trempé. Le bateau roulait d’un bord sur l’autre sous l’effet du vent qui se renforçait, et moi je dansais d’un pied sur l’autre pour garder l’équilibre. Chèvres, moutons et poulets dans leurs cages, bêlant et piaillant, étaient hélitreuillés à bord. Des barils d’eau étaient hissés le long des parois, ainsi que des sacs de blé et des piles de peaux de bovins, et aussi de nouveaux captifs dégouttant d’eau par-dessus la rambarde de la poupe, tandis qu’on en poussait d’autres dans la trappe vers la cale.

Garanwyn réussit à se glisser à mes côtés. Il mesurait une bonne tête de plus que moi, ses genoux bulbeux verrouillaient des jambes beaucoup plus maigres, alors que ses épaules noueuses tentaient de se défausser de l’enfant qui n’avait pas encore gagné la carrure et les proportions que procure la virilité.

Pourtant, comme l’homme qu’il voulait devenir, il prit ma main molle et mouillée dans la sienne, poisseuse et vaillante, et la serra. J’en fis autant. La tiédeur m’envahit.

Le capitaine Wabwire, qui commandait le navire, appuyé contre une rambarde, jambes négligemment croisées, observait l’activité à son bord.

À l’ombre d’une voile, ses yeux semblaient des cavités sans fond.

Il faisait tournoyer une canne en bois entre ses doigts fins.

Contrairement aux marins qui se rasaient le crâne, se coupaient les cheveux ras ou les portaient dressés en touffes, il coiffait les siens en tresses plaquées nettement séparées. Un pagne d’un blanc impeccable entourait des hanches minces, les pans jetés par-dessus les épaules avec le panache habituel.

J’étais fascinée.

C’était un paon au long cou, plein de morgue, debout à l’écart du chaos régnant sur son bateau.

Il m’aperçut qui l’épiais par l’interstice existant entre deux captifs à hauteur de la taille. Nous étions tous les deux pétrifiés. Je voulais détourner les yeux mais les larmes en débordaient et coulaient en déluge sur mes joues.

Il ébouriffa ses ailes, se retourna et se pavana en direction des cabines sur le gaillard d’arrière, sa canne tourbillonnant avec fureur.

Après cette scène, j’eus peu d’occasions de revoir l’oiseau précieux.

Les corps et les paroles des marins avaient une étrange présence physique. Dotés de muscles parfaitement dessinés et très compacts, la langue qu’ils parlaient m’était totalement inconnue. Ils entrecoupaient les mots de cliquetis et de claquements – des sons produits en pressant leur langue contre le palais. Ils caquetaient des voyelles très ouvertes tandis que le son des consonnes dures se réverbérait et se propageait le long de mes vertèbres, me faisant frissonner.

Je regardais bouche bée les entailles qui façonnaient leurs visages et sur leurs biceps les tatouages de femmes nues dont les fesses démesurées s’élargissaient quand ils fléchissaient les muscles. L’un d’entre eux pissait par-dessus bord. Les autres croulèrent de rire quand le vent rabattit l’urine sur un groupe de captifs.

Je tressaillis de dégoût, ne me doutant pas que ce comportement grossier n’était rien en comparaison de celui que ces lions de la mer nous réservaient une fois au large.

Les hommes qui travaillaient comme négriers constituaient la lie de la communauté maritime parce que même leurs propres chances de survivre au Passage du Milieu étaient faibles. Ceux qui avaient été enrôlés de force dans ce trafic n’avaient pas d’autre choix que sombrer dans le code moral des négriers, à savoir : Tout est permis.

J’étais là figée au milieu de ce chaos, et tout à coup un marin me cramponna le cou de ses mains avec une telle force qu’il propulsa mes jambes vers la trappe.

Je dégringolai les étroites marches en bois et me retrouvai dans l’obscurité, tandis que mon esprit déguerpissait de nouveau, sautait par-dessus la rambarde, atterrissait dans la chaloupe, ramait à toute vitesse vers le rivage et galopait à travers la forêt vers ma maison.

Sous le pont, le système de stockage était unisexe et utilitaire : des planches de bois constituaient des rayonnages qui couraient en six rangées parallèles sur toute la longueur de la cale.

Les rayonnages étaient à la fois peu encombrants et peu coûteux, ai-je compris plus tard. Il y avait deux options : l’ajustement serré, qui permettait d’ajouter trente pour cent de chargement, mais avait le désavantage d’augmenter les pertes humaines. Ou l’ajustement lâche, qui offrait plus d’espace par personne, mais réduisait les profits.

On m’assigna un espace sur une latte puis je fus entravée aux pieds par des fers boulonnés dans le bois. Je n’étais pas menottée. Les femmes ne l’étaient pas. Pas de bracelets fantaisie pour nous, seuls les hommes portaient des chaînes qui reliaient leurs bracelets de chevilles à ceux de leurs poignets.

À quoi s’ajoutait le désagrément du grouillement des asticots sur leurs entailles, qui suppuraient à cause du frottement continu des fers sur la peau. Les hommes ne pouvaient malheureusement pas se pencher pour ôter les bestioles gluantes de leurs chevilles.

Les miennes étaient presque assez fines pour s’extraire des fers.

Notre rayonnage était réservé aux femmes et nous allions devoir passer la quasi-totalité du voyage couchées dessus. Plus exactement couchées sur le côté car le capitaine Wabwire avait opté pour l’ajustement serré – plus de fret, moins d’espace.

Si l’une se retournait, nous devions toutes en faire autant.

L’espace en hauteur de moins de cinquante centimètres rendait la position assise impossible, sauf pour les plus petites.

Quand j’étais allongée sur le côté droit, mon visage s’écrasait contre le dos de Hildegaard. Sa peau crème et élastique se décollait facilement des os. Elle devint mon matelas et mon oreiller.

Sur le côté gauche, mon nez cognait la colonne vertébrale de Samantha.

Hildegaard venait d’une autre nation que la mienne. Je n’ai jamais découvert laquelle parce que nous n’avons jamais dépassé le langage des signes.

Elle avait deux longues nattes blondes qui s’enroulaient deux fois autour de la tête. Les poux grouillaient sur son crâne, comme sur les nôtres. On se grattait tellement que le cuir chevelu saignait et s’infectait. Les hommes avaient le crâne rasé, mais les tresses augmentaient la valeur marchande des femmes. On s’épouillait le devant de la tête. Et derrière les oreilles, ça grouillait tant et plus. Cette activité se révélait très efficace pour soulager la tension.

C’était néanmoins très traumatisant de découvrir que votre voisine était morte pendant la nuit et que les poux continuaient de s’activer.

Comme la fois où je me suis réveillée.

Mais pas Samantha.

Samantha avait travaillé comme vachère sur le domaine de Throgmorton, quelque part au sud de chez moi.

Elle était maigre alors que Hildegaard était bien en chair, pleine de taches de rousseur alors que la peau de Hildegaard était immaculée, ses cheveux bouclés auburn lui tombaient sur les épaules à l’opposé des nattes enroulées de Hildegaard.

Samantha m’avait raconté qu’elle avait dix-sept ans, qu’elle était mariée depuis un an et avait une petite fille d’un mois, Rosie-May. Son mari, Wilf, avait été loué par leur maître à un fermier voisin, mais il venait voir sa femme et sa fille tous les dimanches après la messe. Il les prenait toutes les deux dans ses bras et les tenait ainsi le plus longtemps possible.

À l’avènement de l’été, le maître, le seigneur Thurston Throgmorton, commençait ses visites saisonnières dans la masure qu’elle partageait avec sept autres femmes.

Celles qui refusaient n’étaient pas de taille à lui résister.

Mais Samantha était maintenant une femme mariée et une mère.

Elle l’avait laissé sur le sol, se tenant l’entrejambes et hurlant les plus immondes jurons.

Quelques jours plus tard, elle se rendait à la laiterie, Rosie-May attachée dans son dos, sifflant la comptine Mary avait un petit agneau, remarquant le joli vert qu’avait pris la mousse sur la lande, s’émerveillant de la douceur de l’air, quand deux géants avaient surgi au tournant, vêtus de capes marron et de hautes bottes en cuir. Ils lui bloquaient à la fois le passage et les rayons du soleil.

Leurs yeux étaient embrasés.

Ils arrachèrent Rosie-May de son dos et la jetèrent par terre. Juste comme ça.

Et ils traînèrent Samantha vers la vallée au pied des collines.

Quand elle réussit à regarder derrière elle, le seigneur Throgmorton se tenait debout au milieu du chemin.

Triomphant.

Le petit tas à ses pieds était son bébé.

Dans la forêt ils l’ont violée chacun à son tour – elle n’éprouvait rien.

Soulagés, rhabillés, ses kidnappeurs l’ont attachée avec de la ficelle et installée sur le cheval d’un cavalier qui la maintenait devant lui, les bras passés autour de sa taille, tout en galopant vers la côte.

Elle sentait contre elle son sexe dur, et, toutes les deux ou trois heures, il la descendait le temps de se soulager en elle.

Ils l’ont fait chacun à son tour.

Jusqu’à ce qu’ils atteignent la côte.

Plus le navire progressait vers les tropiques, plus la chaleur devenait insupportable. Un peu d’air frais entrait par les grillages en bois et les bouches d’aération, mais ce n’était jamais assez. Quand il pleuvait, on entendait l’ordre redouté : « Fermez les écoutilles, avant, arrière. »

Si la tempête durait plusieurs jours, mes poumons sifflaient comme ceux d’une asthmatique.

Pour les repas, on nous donnait des fèveroles et des patates douces à la sauce spéciale marins.

Femmes et enfants étaient autorisés à s’asseoir sur le sol et à piocher dans une cuvette commune avec chacun sa cuiller en bois.

Samantha n’avait pas beaucoup d’appétit.

Elle me donnait ce qu’elle ne mangeait pas.

Je comptais ses os de plus en plus visibles.

Ses yeux ne s’éloignaient jamais de cette chaude matinée anglaise.

J’étais la fille que la sienne aurait pu devenir.

Mes joues qu’elle caressait étaient celles de sa fille.

Quand elle plongeait son regard dans le mien, elle ne me voyait pas.

Et quand elle parlait, c’était à Rosie-May qu’elle s’adressait.

Nous étions des substituts familiaux les unes pour les autres.

Hildegaard empilait tant de nourriture sur sa cuiller que sa main vacillait en la portant vers sa bouche en cœur, d’où sortait sa langue rose humide pour guider la cuiller sans rien perdre. À la cinquième ou sixième fois qu’elle se resservit, son adversaire, une femme nommée Bethany qui égalait Hildegaard en taille et voracité, envoya valdinguer la cuiller loin du pot.

Gifles, coups de poing, coups de pied tournèrent à la mêlée générale chez les femmes. L’équipage accourut dans la cale, hurlant, applaudissant, aiguillonnant Hildegaard qui donna un coup de boule à Bethany si fort qu’elle lui ouvrit le front, et Bethany qui tentait de ses poignes d’arracher les nattes de Hildegaard.

Je souhaitai que toute cette nourriture qu’engouffrait Hildegaard finisse par l’étouffer.

Nous mourions toutes de faim.

J’ai commencé à régurgiter ce que je mangeais.

Je devenais un fil de fer.

Un jour j’ai réussi à glisser mes pieds hors des fers.

Puis je les ai fait rentrer en vérifiant que personne autour de moi ne l’avait remarqué.

L’équipage tirait à l’écart ceux qu’il avait vus ne pas manger.

Le châtiment consistait à placer des charbons brûlants si près des lèvres des délinquants qu’elles cloquaient.

Ça ne marchait pas toujours.

Les mâles de mon espèce restaient enchaînés pour servir d’expérience. On les nourrissait à la louche. S’ils étaient trop faibles pour lever la tête ils devaient manger couchés, parfois ils s’étranglaient, quelquefois ils en mouraient.

Si nous étions obéissants et si le temps le permettait, nous mangions sur le pont.

Nous faisions sur nous. Évidemment. Ça coulait entre les lattes sur les gens du dessous.

Les grands seaux coniques à l’extrémité des rangées se remplissaient rapidement.

En cas de terrible tempête, nous étions incapables de nettoyer la cale. (Vous l’imaginez bien.) L’une d’elles a duré dix-huit jours.

On aurait aussi bien fait de nous dénuder au bout de la première semaine.

L’eau fraîche est devenue mon nouveau dieu.

Et Lui, où était-Il quand j’avais besoin de Lui ?

On priait, on chantait des hymnes, on attendait le miracle qui n’arrivait jamais.

Escarres, coupures, asticots, faim, déshydratation, asphyxie, saleté – je me dégoûtais moi-même.

Les premiers temps, j’essayais de retenir ma respiration en une tentative enfantine de suicide.

Mes rêves étaient pleins de vents hivernaux.

Mes rêves étaient pleins de gobelets de limonade maison.

Mes rêves étaient remplis des rires de mes sœurs qui avaient perdu tous leurs traits de personnalité énervants.

Mes rêves étaient emplis de l’amour de ma mère et de mon père.

Mes rêves étaient remplis des arômes du chèvrefeuille, du pain juste cuit et du buisson de lavande derrière la maison avec laquelle nous fabriquions des boules antimites, et de l’arôme frais, piquant de l’herbe après une nuit de pluie.

Quand je partais en voyage dans mes rêves, je ne voulais pas revenir.

Le Dr Nwonkorey, le chirurgien, était la personne la plus âgée à bord. Son teint brun inégal était recouvert de mousse blanche, de l’écume blanche formait sa moustache, des herbes blanches lui servaient de barbe et il avait de remarquables dents blanches. Une telle couche sale s’était formée sur les miennes qu’il aurait fallu une pelle pour la gratter.

Le Dr Nwonkorey se déplaçait dans la touffeur nauséabonde de la cale avec un bandeau de mousseline imprégné de citron vert sur la bouche. Il disait que la cale ressemblait à un abattoir avec des mares de sang, de la merde liquide dégoulinant partout, des mucosités visqueuses coulant du nez des hommes qui ne pouvaient se redresser pour les essuyer – et puis la sueur, les fièvres, la dysenterie, les vomissures, le désespoir, et un sol si couvert de détritus humains qu’il fallait faire attention de ne pas glisser d’une extrémité à l’autre.

Il avait un faible pour nous les enfants et au début il nous soignait avec un bon gros rire.

Quand on se contentait de le fixer avec des yeux de poisson mort, il laissait tomber, en riant toujours.

Quand il me versait du vinaigre dans la bouche pour prévenir le scorbut, il me tapotait le front avec un linge humide et soupirait avant de s’éloigner, son haleine alcoolisée flottant derrière lui.

Il allait et venait dans la travée, son ventre nu ballottant par-dessus son pagne de coton blanc, brandissant ciseaux et lames, fils de coton, cataplasmes et potions, récitant des formules magiques et des incantations, tout en murmurant : « C’est sans espoir ! Inutile ! Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux bien faire ? »

Un jour il était si soûl qu’il a dégringolé les marches de la cale sur les fesses. Ses cheveux crépus étaient tout emmêlés, ses yeux injectés de sang, et il avait souillé son pagne. Quand il atterrit sur le sol il bafouilla : « J’étais le docteur-sorcier personnel du roi Wamukoto Landuleni Eze ! »

Ensuite il a vomi.

Nous l’avons de moins en moins vu : tous les trois jours, tous les cinq, tous les dix…

Sur d’autres navires négriers, les médecins étaient payés en prime par tête – au prorata du nombre d’accouchements. Une incitation à maintenir la cargaison en vie. Mais je ne crois pas que cette rémunération au rendement fonctionnait avec notre vieil ivrogne de docteur ex-sorcier.

Le silence ne régnait jamais sous les ponts. La cacophonie de geignements et de grognements, jour et nuit, ponctués de cris, était contagieuse. Quand un hurleur ne la fermait pas, il était fouetté jusqu’à ce qu’il s’arrête.

Et si un passager devenait fou, il y avait une seule solution – la solution finale.

Les corps basculaient par-dessus bord et constituaient un repas pour les requins.

On raconte que le fond de l’Atlantique est pavé des squelettes de ceux qui ne s’en sont pas sortis.

S’ils se réveillaient tous et nageaient vers un rivage, ils pourraient fonder leur propre pays.

« Balancez-les par-dessus les écoutilles ! » J’avais toujours ce cri dans les oreilles.

L’air frais me grisait tellement que je m’évanouissais presque. C’était le cas pour certains.

La vue sur l’océan était… spectaculaire et panoramique.

On nous versait dessus des seaux d’eau – quelques instants de bonheur suprême.

Nous étions obligés de chanter et de danser en cercle, agitant vigoureusement les bras, le chat à neuf queues s’abattait sur les pieds qui s’arrêtaient.

Les mâles de mon espèce demeuraient menottés et ligotés par une chaîne elle-même boulonnée au pont. Dans ces conditions, leur chorégraphie se limitait à un trépignement de plantes de pied. Le pont en tremblait.

Comme s’ils étaient en colère.

Là-haut, par des journées claires, pures et ensoleillées, les marins pouvaient satisfaire leurs fantasmes.

C’était prévu.

Un des avantages du commerce.

Leurs femmes n’étaient-elles pas sur une terre lointaine ?

La vie en mer n’était-elle pas dure pour eux aussi ?

Les femelles captives n’étaient-elles pas accommodantes ?

Faciles, si l’on peut dire.

La plupart des nuits la cale s’ouvrait. Les femmes étaient arrachées à leurs planches. Une bagarre pouvait s’ensuivre, mais plus le voyage durait, moins elles avaient la force de résister. Elles revenaient au bout de quelques heures, ou de quelques jours : pleurant, en sang, furieuses, muettes. Certaines disparaissaient à jamais.

Hildegaard se convulsait comme une folle quand la cale s’ouvrait la nuit.

Toujours belle, elle ne tarderait pas à être cueillie, nous le savions toutes.

Et une nuit ils sont venus la chercher.

Je les regardai s’efforcer de la faire descendre de sa planche, tandis qu’elle se transformait en poids mort, les obligeant à l’en arracher.

Samantha m’entourait de ses bras squelettiques.

Tandis qu’ils la traînaient, Hildegaard serrait les poings, les lançait au hasard, son corps nu se tordait, elle donnait des coups de pied, crachait, essayait de mordre.

Elle était impressionnante, mais j’avais si peur pour elle.

Je voulais lui dire adieu, mais quand j’ai ouvert la bouche seul un croassement en est sorti.

Si je ferme les yeux, je sens encore le corps chaud, maternel de Hildegaard ; quand elle m’étreignait, je dormais comme si j’étais en liberté.

La personne à qui on attribua son espace était restée assise pendant des semaines dans une coursive si peuplée qu’elle ne pouvait pas s’allonger. Les esclaves en surplus étaient entassés là, ou bien à la proue, ou vers le timon s’il y avait de la place.

Appelons ça la classe d’entrepont.

Jane avait treize ans. Elle pleura de soulagement la première fois qu’elle put s’allonger sur la planche et étirer tout son corps. (Elle ne savait pas ce qui l’attendait). Prisonnière de guerre, elle était restée incarcérée des mois dans un fort sur la côte avant d’être embarquée. Comme elle, des centaines d’esclaves avaient été fourrés dans un donjon sans fenêtres. Elle disait s’attendre à un traitement spécial en raison de son état – elle était enceinte. Elle a babillé pendant des heures. Peut-être même une cabine particulière ? Un lit ? Une robe ? Une cuvette ? Du savon ? Un gant de toilette ? Un peigne ? Une couverture ? Un pot de chambre ? Une assiette ?

Oui, bientôt.

Jane s’était enfoncée si profondément dans son rêve qu’elle s’était perdue et n’avait plus rebroussé chemin.

Garanwyn était allongé sur une latte face à la mienne. Nous n’entendions nos voix que si on criait plus fort que le chœur discordant dans la cale.

Quand sa voix commença à se casser, il me dit qu’il était en train de devenir un homme.

On discutait de notre destination, mais personne ne savait vraiment où nous allions. Est-ce que c’était l’endroit qu’on appelait le Nouveau Monde ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on nous réservait ?

Nous n’en avions aucune idée.

Quand je vomissais, Garanwyn me rassurait : ça n’allait pas durer. (Il avait raison.)

Si quelqu’un mourait durant la nuit, il me disait de remercier Dieu d’être toujours vivante. (Je le faisais.)

Quand je suis tombée en dépression, il m’a affirmé que la liberté était imminente. (C’était faux.)

Je lui ai raconté mon expérience avec mes fers aux pieds. Il en parla à Slade, qui dormait à côté de lui.

En réponse, on me dit que je devrais monter sur le pont cette nuit même pour découvrir où étaient rangées les clés des cadenas. Ce n’était pas une simple requête.

Mes chevilles avaient maintenant l’épaisseur de pattes de canard. Je souhaitais tant qu’elles grossissent.

Pour la première fois de ma vie, des gens dépendaient de moi – pas pour récolter des œufs ou empêcher le lait bouillant de déborder, ou balayer la cour – pour leur sauver la vie.

Je me suis extraite de mes fers et j’ai rampé dans la cale, surveillée par tous ceux qui avaient la possibilité de tourner la tête dans ma direction.

Les marins étaient devenus négligents. La cale n’était pas verrouillée.

J’émergeai sur le pont, mon cœur battant à s’échapper de ma cage thoracique.

Les vagues éclaboussaient les flancs du navire.

Le ciel était du même bleu étoilé que celui de mon pays natal.

Tout était si paisible et si beau.

La pleine lune glissait derrière les nuages, procurant assez de clarté pour ce que je devais faire mais sans m’éclairer vraiment.

Un unique garde se tenait recroquevillé sur un rouleau de corde épaisse. Il ronflait. Puait le rhum. Comme tous les autres.

J’ai rampé vers un garçon, un adolescent si foncé qu’il était presque noir. Ses lèvres semblaient s’étaler d’une oreille à l’autre. Plusieurs semaines avant, nous l’avions vu lâcher accidentellement une voile du haut du mât de misaine. Le capitaine en second avait immédiatement ordonné la flagellation, il avait été attaché à un poteau et avait reçu trente coups de fouet.

Il avait dû écoper du quart de nuit dont personne ne voulait.

Les clés de nos chaînes pendaient à une corde qui lui entourait le cou. Mes doigts tremblaient pendant que je travaillais à défaire le nœud. Soudain il changea de position et tomba à plat sur le dos. Il restait là, hébété, fixant le ciel en clignant des yeux d’ivrogne. Je m’étais précipitée derrière le rouleau de corde et j’épiais. Il se retourna sur le côté et se rendormit. Les clés étaient maintenant coincées sous lui. Zut ! Je pensais à tous les autres sous le pont. Je ne pouvais pas les abandonner.

Je me suis mise à chercher un truc capable de casser des chaînes ou un cadenas. Je courais partout, paniquée. Mes mains sont devenues mes yeux, elles plongeaient dans des paniers et des boîtes, en ressortaient avec des boucles, des outils de gréement, et finalement un maillet plus un épissoir.

J’ai foncé comme une dératée avec mes instruments de libération que j’ai donnés à Slade, qui a travaillé avec l’épissoir, soigneusement, rapidement.

Garanwyn m’a ordonné de retourner sur ma planche.

Je me suis allongée, j’ai réintroduit mes pieds dans les fers.

Les hommes étaient détachés l’un après l’autre. Quatre, cinq, six, sept. Ils travaillaient en douceur, en silence, ressuscités.

J’ai vu Slade, pied léger, rapide, monter les marches avec le sang-froid d’un serpent prêt à attaquer. Mon Garanwyn juste derrière lui.

Ils arrivaient en haut des marches quand la cale s’est ouverte. Ils se sont trouvés nez à nez avec deux marins qui venaient chercher une proie pour une séance de baise.

Ces deux connards n’avaient même pas pris leurs mousquets.

La lune éclairait les visages de Slade et de Garanwyn. Figés.

C’est devenu l’enfer. Les marins hurlaient à l’aide. Nos hommes les ont maîtrisés.

Là-haut on appelait aux armes et l’équipage entra en action. Bruits de pieds, tirs de mousquet, la trappe refermée, quelques hommes essayant de la rouvrir avec le maillet. C’était inutile. Ils essayèrent de se renchaîner. Peine perdue.

Les imprécations pleuvaient sur nous à travers les grilles. Ils allaient nous découper la peau du dos en lamelles. Nous serions enterrés vivants. Pas d’eau. Pas de nourriture.

Vingt marins armés sont entrés et ont emmené tous les hommes non enchaînés.

Nous nous sommes tus.

Quatre jours passèrent avant que la trappe s’ouvre de nouveau.

Nous étions faibles, déshydratés, nous crevions de faim, nous allions mourir.

Samantha mourut.

Elle resta allongée contre moi – se décomposant rapidement à cause de la chaleur – pendant trois jours et trois nuits avant qu’ils viennent l’enlever.

Il n’y avait pas d’espace qui m’aurait permis de m’écarter de son corps.

Ses entrailles s’étaient vidées. Les miennes aussi.

Les asticots qui sortaient de sa bouche, de son nez et de ses oreilles essayaient d’entrer dans les miens.

L’odeur était – inoubliable.

Je suis devenue un peu folle.

Le cinquième jour on nous a ordonné de récurer la cale, on nous a laissés prendre un peu d’exercice et on nous a nourris. Les femmes et les enfants étaient maintenant, eux aussi, enchaînés sur le pont.

Ils ont amené les « rebelles ». Un spectacle allait commencer.

Slade n’était pas parmi eux.

Puis j’ai aperçu Garanwyn, qui se traînait sur le sol en s’aidant d’un bras. On lui avait brisé les rotules. Les yeux disparaissaient sous des enflures et des ecchymoses. Le côté droit du visage avait deux fois sa taille normale. Il lui manquait l’oreille gauche, la droite était de la chair ensanglantée. La poitrine s’était effondrée comme si on en avait extrait toutes les côtes. Un bras pendait, désarticulé. Il n’avait pas d’ongles aux mains ni aux pieds. Ses parties génitales étaient de la bouillie.

Il était le plus jeune des hommes. On avait essayé de le faire parler.

Garanwyn me chercha du regard, et quand ses yeux croisèrent les miens, il articula : « Shhhh ! »

J’imaginais qu’il devait être furieux contre moi, mais non, il ne cherchait que mon bien-être.

Ils l’ont suspendu.

Le fouet vrillait l’air, lui déchirait en lambeaux la peau du dos, des fesses et des jambes.

Les marins chargés de l’exécution se relayaient. Quatre équipes.

Sans s’arrêter.

Ils n’eurent pas besoin de vérifier qu’il respirait avant de le balancer par-dessus bord.

Tout était ma faute.

Je vivrais avec ce sentiment de culpabilité le restant de ma vie.

Les autres hommes s’en tirèrent avec trente coups de fouet chacun. Il fallait qu’ils guérissent avant l’accostage du bateau, qu’ils soient des mâles en bonne santé pour être vendus un bon prix.

Sur quatre cents esclaves embarqués, deux cent vingt-sept survécurent.

Soit la moyenne internationale.

Le capitaine Wabwire fit une apparition ce matin-là. On ne l’avait pas vu depuis des lustres. Il surveilla les opérations en se balançant sur ses pieds, d’avant en arrière. Le caftan jaune canari qu’il portait ce jour-là était couvert de reliefs de nourriture. Les tresses de ses cheveux desséchés se défaisaient. Ses yeux avaient perdu leur éclat. Sa peau était terne, il avait l’air hébété.

Il s’avança vers nous en titubant comme s’il voulait faire une déclaration, un sermon sur la futilité de l’insurrection.

Mais quand il ouvrit la bouche, il s’écroula par terre.

Deux marins se précipitèrent pour le relever et le ramener dans sa cabine.

L’idée me traversa qu’il avait perdu la tête.

Ensuite notre bateau poursuivit sa route sans incident vers sa destination – l’île paradisiaque de la Nouvelle-Ambossa au Japon-Occidental.

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