Du Kremlin au Pacifique
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Du Kremlin au Pacifique
Du même auteur, à la même librairie:
PAUVRE ET DOUCE CORÉE =2= francs
GEORGES DUCROCQ
Du Kremlin au Pacifique
PARIS HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR 9, QUAI VOLTAIRE, 9
1905
A nos amis qui souffrent aux avant-postes de l’Occident,
aux seuls qui nous aient tendu la main depuis la défaite.
[Illustration]
L’AMULETTE
Ceux qui disent que les Russes sont des Orientaux les jugent vite. Est-il rien de plus vif et de plus crâne que leurs danses? Seul, l’Espagnol danse avec un tel emportement. Ces brunes filles de Voronège qui, le soir, sur les tréteaux des jardins d’été, sautent, les poings sur les hanches, et provoquent la foule d’un air mutin, Moscou les applaudit parce qu’elles sont de la race. Elles portent le naïf costume d’autrefois, la jupe courte, le corsage clair, le tablier brodé, les colliers de verre que chaque saut fait bondir, la tiare de perles et ces longs rubans cerise qui flottent autour des tailles. Au rebours de la danse orientale, lente et lascive, celle-ci est tout feu, nerf et malice. Elle est paysanne et sans façon, elle piaffe, elle prend le galop et se dérobe comme un cheval de steppe, elle est mobile et charmeuse comme les tours du vent dans les avoines.
Il est vrai que, dans un recoin mystérieux du Kremlin, à l’écart, en contrebas, quelques tourelles dissimulées font songer à l’Orient. Leurs bulbes d’or ressemblent à des casques sarrasins. Vermillonnées et décorées de dessins ardents comme les tapis d’Asie, elles surmontent une petite galerie aérienne dont les fenêtres grillées paraissent cacher les jalousies d’un sérail; elles portent à leur cimier un croissant d’or, surmonté d’une petite croix, mais le baptême semble récent. Ces belles infidèles sont le dernier vestige des appartements où vivaient les grands-ducs, sous la domination tartare. De ce temps-là, quand le «petit père» partait pour la Horde payer tribut, vers les grandes steppes de la Volga, Dieu seul savait quand il en reviendrait. Il n’était qu’un fétu dans la main du païen. Pour lui plaire, en bon vassal, il portait caftan brodé, tiare en poil de loup, turquoises au sabre et logeait ses amours derrière des moucharabiehs. Quand, à cheval et dédaigneux, le khan de Tartarie le recevait, le tsar pliait le genou, baisait la poussière, et pour un crin de cheval la tête lui volait des épaules. Toutes les bonnes gens de Moscou le savaient et pleuraient à chaudes larmes en lui tenant l’étrier. De ces épreuves, les minarets du Térem sont les témoins. Un Russe en les voyant rit victorieusement dans sa barbe et se rappelle les affronts essuyés par ses pères. On les conserve, quoique païens, au Kremlin dans l’enclos sacré, pour que le peuple se souvienne, car la croisade n’est pas finie.
Nulle part on ne sent mieux cette ferveur que devant la chapelle de Notre-Dame de Géorgie, au seuil de la place Rouge. Pas plus grosse qu’un œuf, c’est le reliquaire, l’icone favorite du peuple: les cierges ne lui manquent jamais; c’est l’endroit le plus passant et la Dame la plus saluée de Moscou. L’hiver, au retour du bal, au galop des grands chevaux noirs, d’une si belle robe ténébreuse, les traîneaux ralentissent, le cocher pelotonné dans sa capote lève son chapeau, des peaux de renard et de zibeline sort une main qui tremble encore de l’étreinte du valseur, et, tout bas, avec une petite prière, on demande en passant une grâce à Notre-Dame. On la porte en carrosse aux agonisants pour leur donner du courage; les mères dans l’inquiétude viennent lui demander de garder leurs enfants du péril; celui qui meurt aux frontières la revoit dans son cadre vermeil qui lui sourit et lui promet le paradis.
Quand ils ont fait leurs dévotions aux saints de la ville basse, jeunes mariés en pèlerinage, campagnards venus au marché, conscrits sur leur départ, tous, ils montent au Kremlin. Ils passent la muraille rouge, sous les dents du vieux rempart qu’on dirait teint avec du sang, par la porte du Sauveur sous laquelle chacun se découvre et ils vont droit aux cathédrales. Ces saintes églises, blanchies à la chaux, n’ont de superbe que leur vieillesse: là reposent les premiers tsars de Moscou, les rassembleurs de la terre russe. Un Slave monte au Kremlin comme un Athénien à l’Acropole, il entre, le cœur grave, sous la voûte du Sacre. D’abord, dans les ténèbres, il ne voit que des gouttes de feu, des cires qui brûlent devant l’iconostase; puis, quand les yeux sont faits à la pénombre, il distingue les bosses et les facettes des icones enchâssées dans l’or, chargées de pierreries, la face brune de la Vierge, et sa main polie par les baisers. Aux murs, les saints, la légion dont la Russie chôme scrupuleusement les fêtes, sont peints avec leurs auréoles, les fresques enveloppent les piliers et montent jusqu’à la coupole d’où un grand christ en mosaïque regarde la foule d’un œil sévère; tout au fond de l’église, rangés dans l’ombre, des cercueils en argent sous des housses de velours, ce sont les tombeaux des empereurs. Le pauvre moujik en grosses bottes, la petite vieille qui a de la boue à ses pieds nus, tremblent de confusion de se sentir admis dans un lieu aussi vénérable; un général, une femme de la noblesse s’agenouillent à côté d’eux, sur la même dalle, saint Vladimir, quelle bonté! «Barine, dit la vieille à son voisin décoré, aie la gentillesse de faire passer mon cierge», et, comme une fragile étoile, le fil de suif allumé avance de main en main jusqu’aux larges prunelles miséricordieuses de la Vierge. Que de prières sont déjà montées dans ce petit espace, que de fronts meurtris sur le pavé de fer!
Ces lampes qui brûlent au fond des nefs, ces femmes agenouillées, ces milliers de signes de croix, remuent l’âme du plus indifférent: Moscou a la beauté des grands lieux de pèlerinage. Et puis, il n’est pas d’heure de la journée où les cloches ne sonnent, pimpantes aux matines, plus lentes le soir, quand les sonneurs ont les bras rompus; les plus grosses ont une voix caverneuse d’archimandrite, les plus petites, les paroisses modestes, un son argentin. Sans trêve, par-dessus les toits, elles s’appellent! Moscou sans carillons, on croirait que le cœur de la Russie a cessé de battre.
[Illustration]
Dans les soirées d’été accablantes et dont la lueur s’éternise, la seule promenade qui donne un peu de fraîcheur est de suivre les détours de la Moskowa, la rivière à l’étrange sourire, jusqu’au mont des Moineaux. C’est une petite colline boisée de bouleaux, d’où l’on découvre à l’extrémité de la plaine tous les clochers de Moscou. De cette butte, les soldats de Napoléon aperçurent pour la première fois la ville dorée, promise à leur courage; les survivants en rapportèrent une image fabuleuse, ils en parlaient comme les soldats d’Alexandre des merveilles de l’Asie. Quand, perçant le ciel gris et les nuages de poussière, les rayons du couchant frappent ce buisson étincelant de croix, de chaînes et de coupoles, on dirait les feux d’un trésor. Par un beau soir de juillet, dans l’air lourd et fumeux, ces mille flèches qui scintillent, assiégées par les vapeurs de la nuit, évoquent un château de fées. La captive murée dans ces tours, c’est l’âme russe.
Quelquefois le mirage dure une heure. A mesure que le soleil décline, les flammes se resserrent et n’éclairent plus à la fin que les tulipes du Kremlin; la dernière qui brille est la grande tour d’Ivan, un point d’or dans la nuit brûlante.
La nuit tombe, les yeux conservent l’enchantement d’un diadème. Dans tout vrai cœur de Russe, cette vision-là demeure profondément gravée.
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DANS LE TRANSSIBÉRIEN
A chaque départ, une légère fièvre règne dans la gare de Moscou. Ces wagons qui roulent si loin et rapportent l’odeur du désert, laissent toujours sur le quai des mouchoirs qui s’agitent, des femmes qui pleurent; c’est une petite ville de province qu’ils transportent, pleine d’intrigues et de romans. Onze jours, c’est long; l’ennui rapproche et chacun veut savoir pourquoi l’autre voyage, à la poursuite de quel merle bleu.
Celui-ci au nez cabossé, à la figure rougeaude, tiquetée de poils roux, les cheveux rêches, l’œil d’un bleu pur, sous un front bas et plissé, est un consul qui va rejoindre son poste. Sa face rayonne, quand il dit, en se frappant la poitrine: «J’ai l’oukase de Sa Majesté dans ma poche.» Une vraie pâte de Grand-Russe, opiniâtre, douce, née pour le labeur et le service. A vingt-cinq ans, ayant mauvaise vue, il a quitté la flotte, carrière brisée; il est redevenu docile étudiant, s’est assimilé, avec cette mémoire souple des Slaves, les langues de l’Asie; et de suite on l’a envoyé aux frontières: c’est sa place. Renfrogné, grognon, un ours en tanière, bouleversé comme une vieille femme par des présages, trois bougies allumées, deux mains en croix, il donne de lui une piètre idée. Une minute après, c’est un autre homme, un mot l’a fait sortir de sa coquille, l’enthousiasme le transfigure, il raconte sa joie d’aller en Mandchourie. Puis, avec des Français, il entre en confidences; des souvenirs de sa vie de matelot, l’enivrement d’une fête à Marseille le rendent tout à coup éloquent. Et soudain, volte-face, il rougit et se renfonce dans un silence bougon.
Le soutien de ce grand taciturne est une jeune femme, fluette, brune, vive, deux grands yeux d’encre, élargis par la migraine, dans un étroit visage fané, des yeux à aller jusqu’au bout du monde. L’alouette en Orient gazouille pour le maître. Ils ont passé leur lune de miel au Turkestan, elle avait des femmes sartes pour compagnes; il fallait bien voir âme qui vive et ces grandes romanesques lui ont confié leurs amours: il lui en reste dans les manières un léger abandon. Quand elle chantonne, c’est en mineur, comme les mahométanes. Mais elle a du sang de Cosaque dans les veines; elle sait, devant l’obstacle, donner le coup de cravache et son rire balaye tous les nuages.
Deux beaux enfants, un domestique turc et un chien complétaient ce ménage. Nés sur les frontières, élevés chez les nomades, le vent du désert dans les cheveux, les polissons mettaient à une rude épreuve la douceur de l’épagneul et la patience du Sarte. Katia avait des yeux de velours dont ses petites amies du Turkestan lui avaient déjà appris l’usage; le gamin enfourchait tout ce qu’il trouvait, coussin, genou, le plus souvent la croupe du chien dont les yeux d’or ne bronchaient pas. Le soir, pour calmer ces deux impatients, le musulman cherchait dans sa mémoire un vieux conte de caravanier; ils fermaient les paupières en croyant respirer des jasmins, et le chien, bourré de chocolat, se couchait à leurs pieds, la patte sous son oreille endolorie.
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LES FRONTIÈRES D’EUROPE
Un ciel gris qui refuse de s’ouvrir, la terre noire encore assombrie par les nuées, des plaines et des plaines toutes tristes, des champs de blé coupés, pas un arbre, quelques moulins dont les bras tendent leur voilure au repos, une immense monotonie. Sur tous les visages massés dans les gares, ennui et lassitude. Quelques types pourtant se détachent: Michel aux grands yeux tristes, engourdi dans sa touloupe; à côté, ricaneur, l’estropié au menton futé, la mauvaise langue du village; le pope frisé ce matin par sa femme; la grosse servante d’auberge qui lance généreusement des baisers aux soldats; tous les autres sont gris, incolores, la vie a passé sur eux son rouleau.
Le train arrive au petit jour sur un pont de fer qui tremble et résonne. Nous passons la Volga. L’eau grise coule doucement sous les arches; de grosses barques descendent dans les vapeurs du matin, un pêcheur jette son filet vers le soleil levant. Quel calme, quelle puissance dans ce grand fleuve qui chemine! Maman Volga, disent les Russes, oui, une vieille maman, mêlée à leur histoire, qui a versé à ses enfants sa force et son insouciance.
Haï! Haï!
chantent les haleurs de la Volga,
Les Anglais astucieux ont inventé des machines; Nous autres, moujiks, n’en avons pas, Et nous tirons la corde, Haï! Haï!
Petite chanson peu maligne, mais qui dit la persévérance du Russe, obstiné dans sa voie comme le grand fleuve aux eaux troubles.
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Un air plus vif annonce l’Oural. C’est un pays vert, frais, riant dans ses fonds de vallées, couvert d’un manteau de sapins sur ses croupes, plein de sources et de ruisselets. Tout en haut des crêtes trempées par les nuages, une isba, un carré de pommes de terre, une jonchée de foin, un pré où dort une vache blanche. Le train gravit lentement ces plateaux à peine ondulés, suit la courbe heureuse des vallons, s’enfonce dans la forêt. Chaque col découvre un horizon de chaînes arrondies, des abîmes bleutés, la goutte de mercure d’un petit lac, le clocher vert d’un hameau de couteliers. Ici, pays du fer et de l’acier, l’émigrant achète une bonne lame. Les flancs de la montagne recèlent des pierres précieuses: aux stations on vous met dans la main des poignées d’améthystes. C’est aussi la contrée des fruits: un parfum de framboise s’attache aux vêtements, philtre qui veut vous retenir. Parfois, sous les grandes herbes des talus, sous les ronces et fougères, un couple de rieurs, garçon et fille, interrompt sa cueillette pour regarder passer le train. Quels secrets se racontent-ils au fond du bois, en mordant ces belles pommes rouges, les dernières que nous montre l’Europe, la vieille ensorceleuse?
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A LA CONQUÊTE DE L’ASIE
La première station sibérienne est un rendez-vous de misères. Là, sous des baraques, les émigrants attendent leur feuille de route, avec des malles, des literies, des enfants, vêtus de blouses trop larges, de casquettes qui leur entrent aux oreilles, les pieds meurtris par d’affreuses bottines élastiques: une tribu campée sur ses hardes. La douleur a marqué la plupart des visages; il y en a de pensifs et de mornes, comme séchés par la foudre; une belle et grande jeune femme promène un regard distrait autour d’elle, ses petits lui prennent la main qui reste indifférente. Quel orage a courbé cette fleur magnifique?
Pour la première fois on entend le bruit des chaînes: une bande de condamnés passe avec la livrée du bagne, l’habit de bure, les entraves aux pieds. Un sous-officier fait l’appel: à la file les forçats sortent du rang et montent dans le fourgon; femmes et enfants les suivent chargés de paquets; sans les baïonnettes et ce bruit de ferraille, on les prendrait pour des émigrants.
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Voilà donc la Sibérie. Elle apparaît d’abord comme une terre aride. On dit qu’au printemps elle est toute en fleur: les chevaux en ont jusqu’au poitrail; pour le moment, c’est un sol brûlé et décharné. Les cours d’eau sans pente s’égarent et croupissent, l’herbe est grillée; c’est l’image de la désolation, et l’odeur pénétrante et triste des herbes brûlées vous poursuit jusque dans la nuit.
Quelques nomades y campent durant la belle saison, des Kirghiz aux jambes torses, cuivrés, tannés, laids comme les cavaliers d’Attila. Ils vivent sous la tente: on découvre à l’horizon, dans l’air chaud qui brasille, leurs toits de feutre arrondis, on les voit galoper dans la steppe. Demain, si leurs chevaux n’ont plus d’herbe, ils décamperont. Au passage du train, viennent aussi des Bachkirs, drapés dans des soieries voyantes, grands, barbus, solennels sous un turban de mousseline, l’œil alangui. C’est déjà l’Asie, le chatoiement.
L’hiver, la steppe est atrocement nue. En glissant sur la neige, les coups de vent ont laissé de merveilleux dessins, des sillages, des traînées de moire, comme la trace d’un valseur. Quelle solitude! Pourtant, d’un pli du sol, un filet de fumée bleue s’échappe: c’est l’haleine d’un vivant, six mois bloqué, qui attend, au coin du feu, avril et la délivrance.
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LA TAÏGA
Katia s’est mise à la portière et désignant du doigt un point argenté à l’horizon, elle se retourne en criant: «Un arbre!» Cet arbre, c’est un bouleau. Il est tout seul, en éclaireur, mais il en arrive d’autres, au bout de la plaine, comme un rideau de troupes. Ils se massent sur le champ de bataille. Duel à mort, en effet, entre la steppe et la forêt, et chaque année les arbres gagnent du terrain. «On dirait un parc», dit Katia. Un parc naturel dont l’herbe ne serait jamais fauchée, ni les massifs taillés, où les allées ne conduisent à aucun château, des charmilles désertes, un superbe domaine abandonné. Le soir, dans les larges espaces, les groupes de bouleaux éplorés ont une grâce touchante: avec un peu de complaisance, quand le jour baisse et que les feuillages se voilent, on peut se croire dans un parc à la Watteau: il n’y manque que les pièces d’eau, les musiciens et les marquises.
Ces belles perspectives ne sont que le prélude de la taïga. Bientôt on pénètre avec angoisse dans ses ténèbres. La forêt sibérienne est extraordinairement touffue et sombre; elle n’a pas de spacieuses futaies où l’air circule, c’est un amas confus de troncs tumultueux. A peine, dans le noir, distingue-t-on le cierge fin d’un bouleau, le candélabre d’un mélèze ou la dépouille d’un sapin culbuté par la foudre, pâmé comme un héros dans les bras de ses compagnons. Un parfum de terreau s’en exhale, ce sont des arbres qui pourrissent dans les fondrières, aiguilles sèches, écorces vermoulues, graisse féconde où des milliers de fleurs prennent racine, des fougères, des ciguës, des marguerites. Le triste est que là-dessous, il n’y a pas d’oiseaux. Vivent nos forêts sagement exploitées, nos anciens, nos modernes et nos baliveaux, où bouvreuils, fauvettes, mésanges et roitelets font leurs nids.
La taïga est un monde obscur. Elle n’est gaie que l’hiver: alors on y voit plus clair; c’est la saison où les villages renouent connaissance; par les matins de givre, les traîneaux filent, les chemins sont durs, l’équipage a bon pied, la buée s’attache à la crinière des bêtes et leur met des diamants sur le poil; avec de bonnes fourrures, on supporte l’air glacial, un doux rayon de soleil glisse entre les brindilles, les grelots sonnent. «Cours, mon cheval, vers l’isba où nos amis nous attendent et te donneront du vin chaud.»
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Il y a dans le bois des espaces défrichés où l’on aperçoit le bulbe d’un clocher, une masure d’un rouge vif, une jupe écarlate de faneuse, un paysan à la charrue poussant ses trois chevaux, tandis que la bergeronnette le suit dans le sillon. Bonne terre, semble-t-il. Les fermières viennent au train avec des poulets, des œufs, des crêpes, un teint frais. Leur petit œil éveillé ne craint pas ces messieurs de Moscou. Blondes aux tresses lourdes comme les filles de Novgorod, ou brunes alertes de l’Ukraine, de la Grande ou de la Petite-Russie, elles ont cet air déluré, piquant, frondeur qu’on ne trouve qu’en Sibérie. Pas de raison ici d’assourdir la voix. «Chez nous, dit le proverbe, on a les cheveux sauvages», la parole aussi. Ce n’est pas une fleur pâle, cette jeune Sibérienne qui vous offre en plaisantant un panier de myrtilles dont on dirait qu’elle s’est barbouillé les joues.
Il n’est pour attrister le regard que les arbres abattus: on leur fait une entaille dans le pied dont ils meurent; au lieu de les trancher en pleine sève, on attend qu’ils soient secs, et le bûcheron paresseux les coupe à hauteur d’homme, laissant sur le terrain quantité de souches qui, à la longue, ressemblent à un cimetière. Rien n’est lugubre comme ces troncs sans feuilles, qui languissent et implorent le coup de grâce.
Mais la terre est si jeune, si généreuse, on la sent remplie de ferments qui travaillent. Il y a le long des fossés de grandes fleurs d’un rose ardent, effréné, des massifs d’angéliques et de reines des prés, courtisées par des milliers de papillons dorés, sanglants, des semis de fleurettes blanches sur toutes les eaux dormantes. Les moustiques virevoltent dans l’air chaud. Aux clairières, les bouleaux s’entrelacent autour des mares que l’hirondelle frise en volant, puis le bois ténébreux recommence, la nuit brune où l’on croit voir des loups. Beau pays dont les forces s’éveillent: il vous donne des sensations troubles et puissantes, de la fièvre et de l’étouffement. Comme l’épervier qui plane dans l’azur et jette son cri triomphant, on voudrait s’élancer, trouer ce manteau sur lequel on sent la lumière. Perdu dans ces grands bois où l’on pourrait marcher des semaines, on leur trouve tout de même une jeunesse qui sent bon.
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IRKOUTSK
Une petite ville fraîche et blanche apparaît dans la plaine inondée, jolie comme une hermine au bord de l’eau; ses clochers brillent, deux rivières passent sous ses fenêtres, un ciel immense la couve sous son dôme, elle a l’air jeune et guilleret: c’est Irkoutsk, une petite capitale. On y arrive par un pont de bois jeté sur l’Angara. La belle rivière! Comme elle est souple et rapide! on voit les herbes et les cailloux de son lit comme au travers d’une vitre. Elle accourt du Baïkal, avec un courant qui fait trembler les amarres, entraîne barques et radeaux: cependant elle est douce, elle glisse le long des rives, sa brise est une caresse.
Ce qui passe sur le pont n’offre pas moins d’attrait. Le type qu’on observe frappe par sa haute stature, son air délibéré. Les hommes ont des yeux de loup, les femmes l’œillade effrontée; tous, charpentés solidement, flânent en ouvriers du lundi. L’un joue de l’accordéon, un autre grignote des graines de cèdre dont il jette les épluchures dans la rivière, un groupe sur le quai semble comploter un mauvais coup. Des chenapans, dit la rumeur publique. En tout cas, de beaux hommes, bien carrés, qui feraient de merveilleux terrassiers, s’ils fêtaient moins les saints du calendrier. Il est choquant de voir tant de femmes peiner, gâcher du mortier, porter des briques, charretières au besoin, debout sur un char antique, gardant leur équilibre et poussant l’attelage comme des cochers de cirque, tandis que de grands flandrins, la toque sur l’oreille, la blouse au vent, arpentent en zigzag les trottoirs de bois et narguent les passants.
Dans cette foule un peu canaille, qui aime les violences, les fichus rouges, passe quelquefois une rare beauté blanche et nacrée, la Sibérienne des légendes, étiolée par de longs hivers, pensive, un camélia éblouissant, deux yeux purs comme de l’eau de roche. A l’heure où le ciel met un bandeau de pourpre, qu’on l’aperçoive à sa fenêtre, derrière le rideau de mousseline et les géraniums, ou qu’elle passe en voiture, insensible aux ardeurs du couchant, elle est pâle, languissante, un air de contrainte et de souffrance, c’est une grande fleur qui a poussé trop vite.
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LE BAÏKAL
La foule s’en va, le dimanche, respirer au bord du Baïkal. Par un matin d’été, plein de promesses, il est doux, mêlé à ces cœurs simples, de remonter lentement la belle vallée de l’Angara. La rivière que l’on côtoie emporte en fuyant le reflet des sapins. Les îles, modelées par le courant, ont pris la forme d’un glaive; des troupeaux de chevaux s’ennuient dans leurs pâtures, les plus impatients viennent jusqu’à la pointe, et n’osant se jeter à l’eau, la crinière agitée, frappent le sol de détresse et se mettent à hennir.
La brèche où passe la rivière est majestueuse et l’eau coule hâtivement. Dans ce couloir austère la montagne est si grave qu’elle met une sourdine à la gaieté des voyageurs. Soudain le fond s’éclaire sur un espace éblouissant, un cri de joie est parti du train: c’est le Baïkal.
L’Angara a percé le rebord du lac. Deux petits villages gardent les lèvres de la blessure, l’un caché sous les mélèzes, Listvennaïa, l’endroit de plaisance où l’on envoie les belles anémiques, l’autre, Baïkal, débarcadère pour les bateaux durant la belle saison. Entre ces deux hameaux, un passeur conduit sa barque dont l’eau reste longtemps troublée. Quelques martins-pêcheurs et des mouettes franchissent aussi la passe et se perchent au milieu sur un rocher tout blanc qu’on appelle la pierre des Chamanes, où le peuple s’imagine que les sorciers, les nuits sans lune, font leurs incantations. Tout est décidément extraordinaire dans l’Angara, même sa source, inépuisable, c’est la fille d’un dieu.
Le Baïkal est cerné par les montagnes, d’où lui vient sa beauté: l’œil brille sous un noir sourcil. Ses falaises élevées tombent à pic, ses plages sont rares, et comme il ne touche que des roches, il est d’une pureté sans pareille. Tout bon pèlerin gravit la montagne de marbre qui se dresse au bord du lac, couverte de thym, de lavande et de grandes fleurs sans odeur. Du sommet, on découvre, vers le sud, la rive de Transbaïkalie; au nord, les rives se perdent dans une mer lumineuse. L’après-midi est chaude, le marbre sur lequel on s’appuie brûle, le lac luit comme du plomb fondu. Sur les eaux paresseuses, calme plat, et la brume des beaux jours, saturée d’or. Une envie de sommeil et d’oubli vous gagne. Délicieuses journées qui compensent les rigueurs de l’hiver. De toutes les clartés répandues sur le lac on se remplit les yeux à satiété, on rentre à la maison avec des brassées d’églantines: tout n’est pas que douleur en Sibérie.
Les couchers de soleil, en été, se prolongent; le ciel ne peut se résoudre à fermer son écrin, les couleurs y font des gammes veloutées et voilées, dont la pureté de l’air permet de jouir et qui retentissent dans une eau délicate et sensible à l’extrême. Puis les étoiles s’allument, bien nettes, d’autres, au fond du lac, leur répondent. C’est l’heure où le Baïkal revêt son aspect le plus religieux. Penché sur l’abîme où vivent tant d’animaux étranges, comment l’indigène, le pieux Bouriate ne l’aurait-il pas divinisé?
Lac sacré, saint Baïkal,
dit une petite chanson que l’on fredonne au bagne,
Lac sacré, saint Baïkal, Fais que mon tonneau surnage; Bargousin, bon vent du Nord, Souffle sur les vagues et pousse-moi vers la côte. Un vieux forçat m’a aidé dans mon évasion; Quand je n’ai plus senti le poids de mes chaînes, Je me suis senti revivre dans l’air de la liberté.
J’ai marché jour et nuit sous la forêt; Je faisais le tour des villages par les petits sentiers: Les filles des Cosaques m’ont donné du pain, Les brigands m’ont donné du tabac. Le tigre m’a épargné, L’hiver ne m’a pas gelé, La balle du Cosaque ne m’a pas atteint.
Lac sacré, saint Baïkal, Fais que mon tonneau surnage, Que je ne sombre pas près du rivage!
[Illustration]
LES BORDS DE LA COUPE
Un vieux Cosaque, l’«Ancien», nous gardait. La façon dont cet homme comprenait son devoir était touchante. On lui avait commandé de veiller sur les étrangers, il veillait. La nuit, dans les auberges, il couchait en travers des portes; sa femme avait glissé du pain blanc dans son bissac, il le donnait: toute sa préoccupation était de servir, d’obéir et de contenter ses maîtres. On rougissait presque de lui adresser la parole, car il se mettait aussitôt au port d’armes, le bonnet à la main et il avait des cheveux blancs. Le voyage en carriole devait le sortir de ses habitudes, c’était un vieil homme rangé qui avait femme, enfants, un petit bien qu’il ne quittait jamais; il portait un bel habit de velours et disait volontiers: «J’ai de quoi boire du thé jusqu’au menton, Dieu merci!» A sa peau de mouton, à sa figure honnête, on devinait qu’il arrivait droit de son village; mais les railleurs, avec lui, n’avaient pas toujours le dessus.
Il est rare que l’étape arrive avant la nuit, la course est longue, beaucoup de côtes, et le cocher, comme les papillons, a mille choses à dire aux fleurs de la route. Ces trajets dans les bois ont leur charme: grâce au lac qui embellit tout ce qui l’entoure, la forêt semble habitée; sous les sapins, il y a de légers bouleaux, sous les bouleaux, des noisetiers, des sorbiers, à terre des fougères, des anémones, des digitales et des ailes de feu qui voltigent. Des chapelets d’hirondelles au ventre blanc font la causette sur les fils du télégraphe, les marmottes devant leurs terriers, de loin, font la nique aux passants. L’extrême légèreté de l’air donne une grande douceur aux feuilles mouillées. Quand on arrive en haut d’une côte, un large horizon bleu se découvre, des chaînes tendues comme des voiles aux plis légers, sur le front d’un ciel pâle, une suite de longues vallées harmonieuses, un pays modulé, musical.
«Postillon, dépêche-toi, on n’y voit plus.—Oui, mais regarde le beau ruban d’étoiles sur nos têtes.» C’est étonnant de rouler la nuit au milieu des sapins; quelques-uns se penchent comme s’ils avaient à vous parler; d’autres ont des diamants dans leur chevelure. Nous allons d’un train de poste, montant, dévalant. Enfin, dans un creux noir, un point d’or scintille, c’est l’auberge. Elle est en sapin neuf, petite, on n’y trouve que des œufs durs et du thé, mais par la fenêtre ouverte la nuit entre. Pas de lune, mais suffisamment d’étoiles pour voir entre les arbres les vapeurs légères du crépuscule. Tout près, un murmure de source. Au ciel, une grande fête, des lumières dont quelques-unes se détachent, et, comme au bord d’une mer calme, un grand silence.
[Illustration]
Kultuk est un petit port au bout du lac, placé juste à l’endroit où la rive décrit une courbe magnifique entre les montagnes du fond. Les pêcheurs qui l’habitent ont l’immensité sous les yeux. Dans ce malheureux village, quelques peaux de mouton séchaient au soleil, personne dans la rue ni aux carreaux. Mais, sur la grève, des enfants jouaient dans les épaves, ils prenaient ces morceaux de bois blanchis par les eaux, les jetaient aussi loin qu’ils pouvaient avec leurs petits bras et le Baïkal les leur ramenait, ne voulant pas de tache sur son manteau. Ou bien ils regardaient jusqu’au fond du cristal les galets dorés par le soleil.
A partir de Kultuk, la route longe le lac à flanc de coteau. Il apparaît, entre le bout des feuilles de sureau et de noisetiers, gonflé par une brise légère. Le Baïkal est surtout charmant, par une matinée chaude, quand il est d’huile et que, de temps en temps, une mouette se pose dessus. Un petit poisson saute en l’air et provoque de longs frissons. De grands plis soulèvent le velours, comme une respiration profonde.
Fraîches demeures entourées de vergers, prairies qui descendent vers le Baïkal, église rustique, couverte d’écorce, tous ces hameaux nichés dans un repli du rivage respirent la paix et le calme. Chacun vit pauvrement avec du lait, des œufs, sur la pêche et la récolte, une petite vie bien à l’écart, mais l’horizon lumineux devant soi: les yeux des pêcheurs en gardent un brouillard bleu. Les fermes sont aménagées pour l’hiver, doubles fenêtres, portes matelassées, grand poêle, crépi à la chaux, et sous le manteau de la cheminée un berceau suspendu à une perche.
Après les grandes pluies de l’été, tous les ruisseaux sont débordés. On traverse des torrents déchaînés. Entre deux files de peupliers, la rivière descend de la montagne en mugissant. Plus de pont, elle a tout brisé et couché le long des berges des carcasses de sapins, les racines en l’air. On la sent qui mousse dans la nuit et qui frémit comme un cheval emporté. Cependant le passeur pousse son bac: sur l’autre rive, une grande voiture de foin attend, le paysan à la tête des chevaux; une jeune femme, assise tout en haut, mange des cerises. Comme l’air est pur, les voix résonnent. Quel timbre juste ont les Sibériennes! Elle a crié bonsoir. Le beau cri mélodieux sous les arbres avec les harmonies profondes du torrent qui grondait!
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Quand la route est impraticable, il reste la voie du lac. Des pêcheurs nous conduisent, très doucement, à quoi bon se hâter! sur l’eau stagnante et pure. Le temps est lourd, le Baïkal couvert par une vapeur d’étuve et les mouettes accablées nagent en dormant. Nos rameurs, par intervalles, s’arrêtent, dans un religieux silence, presque une angoisse, la barque est suspendue sur un palais de verre, les gouttes tombent des avirons une à une. Vers le soir, le soleil perce: au ciel qui n’avait pas souri de la journée, le couchant met un peu d’incarnat, tardive aurore. Dans l’âme sibérienne, grise et morne d’ennui, il arrive aussi qu’un beau sentiment jaillisse vers le soir.
Sur le bateau qui nous ramenait par une belle nuit d’étoiles, un violon et une harpe jouaient des valses amoureuses. Un cercle de soldats les écoutait, émus par ces airs flottants si bien d’accord avec les langueurs d’un lac d’Orient. Ils ont chanté à pleine voix une mélodie sibérienne, entraînante et naïve, et puis le violon a joué seul. Le cœur tremble toujours quand un violon chante aux approches de la nuit. Celui-là profitait du silence et comme un rossignol il se grisait de sa douleur.
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EN REMONTANT L’IRKOUT
A mesure que le lac s’éloigne, les délicatesses du ciel s’estompent, la ligne prend un accent plus mâle, la végétation se fortifie, l’air durcit: nous approchons des hauts plateaux.
Nous sommes en pays cosaque. Les villages sont interminables parce qu’autour de chaque maison, le soldat-laboureur a son champ, son verger, sa pâture: aussi n’y circule-t-on qu’à cheval, même les femmes, car le temps n’est plus où dans le camp des Zaporogues la mère du Cosaque n’était pas admise.
Dans une colonie, où les hommes sont à la guerre, il n’est resté qu’une vieille, humble et gercée, avec une petite fille sauvage comme une chèvre. «Petite, va chercher des œufs pour les barines.» L’enfant, tandis que la vieille allume ses cotrets, court pieds nus dans la boue, et revient essoufflée avec des œufs plein son tablier. Mais avant de rentrer, elle se lave les pieds au ruisseau. «Petite, mets la nappe et le couvert.» L’enfant obéit comme un soldat, en faisant de grandes enjambées et se mordant les lèvres quand elle passe, craintive, devant l’étranger. La soupe fume, la chambre est clarteuse, un bégonia fleurit la croisée. «Excusez-nous, dit la vieille, nous ne pouvons faire mieux», et les deux femmes nous observent du coin de l’œil avec anxiété. «Rassurez-vous, bonne-maman, l’omelette est délicieuse.»
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Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de longues coulées d’herbages: un peuple curieux, les Bouriates, chassé jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe; le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde et rauque, cuivrés, l’œil et les cheveux d’une noirceur diabolique, on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise qu’ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de la chambre, un trou percé dans le toit; ils s’y accroupissent dans la fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu’elle aperçoit l’étranger, il est d’usage qu’elle coure au-devant de lui avec une jatte dorée pleine d’eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue: on n’entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.
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Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leurs frères mongols, ils allument le bâton d’encens, offrent le gâteau de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pèlerinage, trouvant sans doute qu’on respire et qu’on prie mieux là-haut, dans l’air natal. Quoique lamaïtes, ils n’ont pas renoncé à leurs sorcelleries: derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs, effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.
Prince ou caravanier, un Bouriate n’est heureux qu’à cheval. Manier ces petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu’ils mordent le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi rapidement qu’au désert, se griser de sa propre vitesse, c’est le plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons pour faire route avec lui, le tirer d’embarras, au gué, si la rivière est dangereuse, polis, courtois et qui s’esquivent avec noblesse, lorsqu’on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu, à l’antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière, asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières cuillerées, libation qui n’est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque le vent bouleverse les sapins.
L’Irkout, qui arrose ce pays, est un mauvais torrent impétueux. Il ne fait pas bon le traverser au temps des crues, le passeur dans sa nacelle fait de grands signes de croix, le troupeau de bœufs entraîné par le courant, atteint à grand’peine le rivage, des morceaux de la berge se détachent et troublent les ondes. C’est que, là-haut, dans la montagne, il a tourné longtemps avant de conquérir sa liberté. Dans ces défilés encaissés, il roule en grondant, jamais plus beau que le soir, quand son eau toute blême, qu’un peu d’écume blanchit, pousse ce chant de révolte, sourd, menaçant, coupé de sanglots, qui emplit le ravin. La nuit, sous les arbres, cette rumeur vous poursuit, c’est presque une voix humaine, une captive qui souffre, un frémissement de colère.
Dans les pures clartés qui descendent du plateau, les montagnes se détachent avec plus d’ardeur. L’immense plaine de Tounka est bordée par une merveilleuse chaîne cisaillée. Sur ses pointes, s’accrochent, dans les chaleurs d’orage, des nuages de pourpre, qui finissent par crever la nuit en larges gouttes: chaque éclair qui fend les ténèbres montre alors, avec un relief saisissant, cette bordure de pics, ce mur crénelé qu’on ne peut comparer qu’à un vieil étendard frangé par les batailles. C’est un beau drame à l’horizon.
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On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se montre sur les talus ainsi que le petit fuchsia qui sent bon, il y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des marguerites, baignées par un air salubre, merveilleusement ciselées, la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les nuées, s’élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les vallées, ce n’est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes futaies où la lumière répand ses ondes, l’arbre a pris toute son envergure. Des milliers d’écureuils badinent sur ces branches robustes, ils vous regardent d’un air mutin; on s’approche, la fourrure zébrée file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent jusqu’au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans l’air. Les sapins ont un port vainqueur, les bouleaux une svelte jeunesse; de l’humble capillaire à la cime des grands arbres, la même sève généreuse circule.
Parfois les branches mouillées s’écartent, un bout de pré s’étale, clos de longues perches, un étang sert d’abreuvoir aux bestiaux, une aire à battre le grain, quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre et de mousse, signalent l’habitation d’un Bouriate. Il vit là sur son bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de laitage, se met le soir à l’affût pour tirer le canard et envoie ses enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n’est pas toujours gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un certain écart sépare les enclos; et quand l’isolement pèse, sur un bon petit cheval on va voir les amis.
Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord de l’Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur les galets. Alimenté par le glacier du Moukou-Sardik dont la tête majestueuse commence à barrer l’horizon, grossi par tous les ruisselets de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu’au désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne, sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l’edelweiss, laineux comme un bas de montagnard, brille au bord de l’eau glacée. La forêt s’arrête net à la lisière du plateau: la Russie ne va pas plus loin.
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Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques, tentaient d’évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l’icone qu’un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l’église en planches sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l’entendent pas, ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les sapins. «Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire, tous des païens», et, montrant sa commune éparpillée dans les bois, il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe: «C’est une vraie république.»
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Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L’un est un bel insouciant de dix-huit ans qui n’aime que son cheval et sa liberté. Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant quand il court sous les arbres, avec l’audace de la jeunesse. Presque toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces, comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit fermier de la montagne; il a pris la tête de la caravane et presse le pas, car on approche de la fin de l’automne et son foin n’est pas coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf: des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l’arrière-garde, il chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux, suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de lui, il le prend sur l’arçon, aux pas difficiles, c’est un petit chien d’aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses souffrances, respire la sainteté; le soir, à l’étape, les autres ne se lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire garnie; en marche, quand il chante comme un prêtre à l’office, ils se taisent pour l’écouter et sa voix triste résonne jusqu’au fond du bois.
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EN MONGOLIE
Les chevaux se sont mis à hennir comme s’ils sentaient l’air libre, on les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur d’immenses herbages fleuris d’edelweiss et de plantes inconnues, aux parfums violents, c’est le plateau mongol. Une montagne fière décore l’horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente; sa pointe a l’air d’un sceptre; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau, une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.
Ce pic a toujours eu le don d’attirer les Mongols; tout l’été la plaine est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé au bord d’un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte. Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l’herbe.
Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d’or. Déjà de l’horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l’acier, le cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la solitude, c’est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche, encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l’arçon, apprend déjà les cahots du cheval.