Du Kremlin au Pacifique
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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UN VIEUX PEUPLE
Au ras du fleuve, dans un liséré de terrain entre la montagne, la forêt et le flot magnifique, le village ghiliak lève son armature de bouleau, ses perches en croix finement reflétées. Sur la grève, une meute de chiens, découplés comme des loups, aux yeux laiteux, aboient vers une barque immobile près d’un filet. Quelques femmes accroupies sur le sable, autour de la flamme, cuisent dans un pot d’argile la graisse d’un phoque fraîchement tué; sa peau, qui fera des bottes et des gants, sèche sur un toit. Quatre pieux soutiennent le tréteau où des jeunes filles écorchent vivement le saumon, jettent les branchies aux chiens et suspendent ces magnifiques morceaux de pourpre, comme des girandoles. C’est la grande semaine où l’on capture des milliers de poissons; tout le village est sur pied, les barrages tendus jusqu’au milieu du fleuve, les filets promptement relevés, et la pêche miraculeuse s’entasse sur le rivage. Les vieux, assis sous leur pignon, regardent, tout en reprisant les mailles usées, revenir les barques pleines. C’est un bon temps pour la pêche, un matin gris cendré, le fleuve file avec calme, les phoques au large font des culbutes et les derniers rayons tremblant sur les bois ont une grâce langoureuse. Bientôt les jours raccourciront, mais, des largesses de l’Amour, le Ghiliak vivra tout l’hiver.
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Un vieux, grisonnant, marchant tout de travers, la lèvre abîmée par la pipe, mais l’œil encore perçant, nous a mené dans le village, gravement salué par tous les jeunes gens, car chez les Ghiliaks barbe blanche est vénérable. Il habite une vieille maison sur pilotis, dont le plancher, le toit et les parois en troncs de bouleaux reposent sur quelques bonnes souches de sapins, toutes garnies d’un manchon de métal, pour empêcher les rats d’y grimper. Une odeur rance de saumure et d’huile règne dans cette cahute où vivent deux femmes: l’une, la tête hérissée d’une crinière de lionne, recoud à son tablier de peau des rondelles de cuivre d’un gracieux travail, l’autre allaite un gros nourrisson. Emboîté dans une gaine, étroitement ligoté, le petit malheureux suit d’un œil inquiet le chien qui lui lèche la figure et sa mère qui l’amuse d’un jouet en bois blanc, un ours drôlement sculpté. Le jour, par la porte basse, éclaire mal la chambre, mais on distingue, au milieu, sur des pierres et des cendres brasillantes, une marmite à trois oreilles; dans les solives obscures, sous la faîtière, les outils suspendus du pêcheur, des filets, des harpons, du liège, des sacoches en peau de poisson et dans la plus sombre encoignure trois statuettes en paille torchée, le dieu du fleuve, le dieu de la forêt et celui du foyer, couverts d’ex-voto en frisures de bouleau. Les deux femmes portent à l’oreille une boucle de plomb chargée d’une pierre brute, leur tunique s’attache par un anneau finement ciselé dans une dent de morse. Petites et grasses, d’aspect huileux, elles jettent à l’étranger de mauvais regards, tandis que l’homme, affectueux, confiant, montre volontiers ses trésors, ses peaux de lynx ou de renard et ses plus rares zibelines, celles qui ont le poil profond, sombre et soyeux.
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Par une planche à crans, on descend de cette habitation aérienne et le Ghiliak nous mène à sa maison d’hiver, celle-là construite en pisé, à demi enterrée et solidement bardée: une banquette fait le tour de la pièce, la cheminée est dehors, creusée dans un tronc d’arbre. Au milieu, les chiens ont leur litière, quand ils rentrent, fourbus, des longues courses en traîneau: d’aussi bons amis ne peuvent coucher dehors. La lucarne, vitrée d’une peau de poisson, filtre un jour orangé, bien bas quand le soleil s’éloigne. Aux femmes surtout l’hiver doit paraître long: à la lueur d’un méchant lumignon, elles râpent et polissent le cuir, taillent des habits, recousent avec du fil de poisson la culotte déchirée, le bonnet de fourrure, font des arcs et des flèches, radoubent le canot, dégrossissent des avirons, trient les lichens et les herbes médicinales, mais surtout elles veillent au feu, chaque nuit recouvert de cendres et ranimé chaque matin: c’est leur sacerdoce. Dans la maison où il y a des filles, un jeune homme à barbe noire vient quelquefois causer; la fiancée attend avec ardeur les premières feuilles et songe au jour des noces où le mari apportera devant le seuil paternel la marmite neuve, symbole du foyer, qu’il a forgée lui-même: elle n’aura qu’à y mettre le pied pour devenir sa femme.
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La dernière maison du village est celle du tonnelier, forçat libéré, très occupé en cette saison à fabriquer ses douves, car la pêche est bonne et il faut des barils. Son toit touche aux feuilles de la forêt, où le cimetière se dissimule. Derrière les premiers taillis, au milieu des fougères et des lis, sous un if où des ramiers roucoulent, une maisonnette en miniature cache les cendres d’un mort. Ses parents l’ont enseveli avec ses objets précieux, sa pelisse, ses filets, sa pipe et son couteau, le tout brisé pour qu’il en ait l’âme. Une main pieuse entretient sous ce petit toit de menues provisions, du poisson, du tabac, de l’eau-de-vie. Le pêcheur dort content au milieu de tout ce qu’il a aimé, son grand fleuve, sa forêt, son village. On parle souvent de lui, car les sauvages n’ont guère d’idées; ils sentent la présence des défunts presque aussi chaudement que celle des vivants; dans ces cœurs simples, les souvenirs sont longs à s’effacer.
Une antique légende demeure chez les Ghiliaks: jadis il est venu, de très loin, sur une jolie frégate, un capitaine blanc avec ses compagnons; il n’était pas méchant. Une tempête, comme il s’en élève dans ces mers maudites, l’a englouti: c’était La Pérouse, le premier Européen qui abordait dans ces parages. Malheureux, disait André Chénier,
Malheureux, tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant: Reviendra-t-il jamais?
Il n’est pas revenu, mais, dans la nuit morose, où végétaient les pauvres Ghiliaks, le navigateur a passé comme un astre étincelant. Ils s’en souviennent encore.
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LES JUNGLES DE L’OUSSOURI
Cette mer glacée et inhospitalière était tout juste bonne à recevoir un bagne. Sans se décourager, le Russe est revenu sur ses pas, cherchant des eaux plus douces.
Nous remontons l’Oussouri, entre deux rives bien ombragées que l’automne commence à piquer de taches de rousseur; les trembles, les bouleaux, les chênes rougissants, tapissent le fond des vallées; sur la berge, la cabane d’un Coréen sous un vieil arbre surveille le potager et l’on croise sa barque massive en sapin mal raboté; plus loin une cosaquie reflète dans l’eau grise ses maisons blanches et la boule verte de son clocher.
L’Oussouri suit le pied des collines qui barrent l’horizon de Kabarovsk: moins puissant que l’Amour, plus familier, plus riant, son cours vagabonde dans des terres marécageuses. Les joncs, les roseaux, les grandes herbes traînantes, rendent la navigation pénible, la rivière s’égare dans des lagunes, des eaux dormantes. Les filets, tendus par les riverains, créent un nouvel obstacle. Enfin, la nuit, le brouillard se lève, le sondeur inquiet tâte dans les ténèbres les fonds toujours perfides, le mieux est d’attendre au lendemain et de jeter l’ancre dans ce pays qui sent le marais et la fièvre: attirés par les lueurs du bord, d’énormes saumons, chose malaisée à croire, sautent dans l’entrepont; les matelots les prennent à la main et nous les apportent, vivants. Sur le rivage, des chiens, devinant notre présence, ont aboyé toute la nuit.
Le lendemain, un soleil radieux met la brume en déroute et éclaire, au pied d’une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes. Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un combat contre un ours: il est fier d’en montrer les cicatrices.
La gazelle de l’Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au poil d’or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l’herbe chaude et se lève le soir, se dirigeant dans l’obscurité avec ses grands yeux poltrons. Il faut la surprendre à l’heure de la sieste, quand elle dort au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu’elle, une tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée s’abat comme une fleur et vous regarde en mourant d’un œil désespéré.
Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l’air est plein de moustiques grisés par la fin de l’été; on respire le long des étangs des aromes mordants, l’herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle et l’on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène, brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs de sang et l’automne met dans les teintes et les parfums une maturité douloureuse.
La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue. Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L’ataman de Cosaques, excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l’officier, sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses grandes chasses, ses prouesses d’homme des bois. Le bateau l’a déposé devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté l’ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l’officier, c’est un plaisir de les commander.»
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VLADIVOSTOK
Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler les cendres et les étincelles, le train passe à travers l’incendie, personne n’y prend garde: un trésor flambe au milieu d’insouciants.
Aux approches de l’océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté, brille comme une soie; par l’échancrure d’une montagne, la nappe bleue se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine, Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à huit mille verstes de Pétersbourg.
Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou d’arachides, des bottes d’algues et de choux de mer, des caisses de son remplies d’œufs qu’ils détachent délicatement de leur gangue, en vérifiant par transparence si l’œuf est frais. La belle humeur de ces drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de ces pâtes fades qu’ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de rire qui n’en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des typhons: ils s’aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus, le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait passer un bon quart d’heure, les mots poivrés les font hennir, ils écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec animation; souvent la lune pâlit, ils n’ont pas dormi et se remettent à l’ouvrage aussi dur que la veille.
Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens l’habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le maraîcher n’est pas pressé; il s’en va, ruminant sous son chapeau de paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin, salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules. Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme une bande de rouges-gorges. Près de l’échoppe du savetier qui lit son almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses lancent de l’eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la campagnarde; c’est à côté de la grande ville un hameau champêtre, l’asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge et de leurs soies printanières.
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La ville russe, construite à la hâte, s’étage en éventail au flanc d’une montagne, jusqu’au faîte couronné par des coupoles d’or. Elle n’est animée que par le séjour de l’escadre. L’hirondelle n’est pas mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps, reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C’est la joie qui rentre en ville. Toutes les nuits d’été, les feux des projecteurs balayent les ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.
Un coup de canon, par moments, retentit: c’est un bateau de guerre qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à quelque vaisseau étranger. L’écho des montagnes prolonge à l’infini la détonation, l’air en est ébranlé, c’est la chanson que les gens de Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu’ils sont aux avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.
Mais Vladivostok gèle tous les hivers.
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CHEZ LES MANDCHOUS
Le train s’emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils prennent l’aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré. La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l’aise dans une veste de toile bleue et des souliers ferrés: l’homme, en marchant, a une façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.
La maison qu’ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées, les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les montagnes, les groupes d’arbres, égrenés, signalent par leur chevelure la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide, sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en chantant, résonne avec magnificence.
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La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des coulées d’herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets, des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les yeux vers ses montagnes, à l’automne, il voit, comme les marches d’un escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers, en bas les taillis vineux, plus haut l’or des bouleaux, la pourpre des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change, mais sur la cime, le front des cèdres reste d’un beau vert immuable. Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n’est qu’un laboureur, mais d’une vieille race de conquérants, et d’un fer de charrue on peut toujours forger une épée.
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UN OFFICIER
C’était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n’ont hérité de leurs aïeux qu’un sentiment très pur de l’honneur, une âme scrupuleuse et la vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues réflexions, l’œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d’un enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.
Sorti de l’École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d’indépendance et d’élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère: le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n’a pas de souplesse.»
Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré l’intérêt et la compassion, on les sentait pleines d’inquiétudes, de fièvres, d’espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la plus petite, l’avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a commencé par les mettre en deuil.
Mais l’infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où ils logent, est devenue l’asile des indigènes molestés. Devant les colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille étend ses sarments; un jour les Mandchous l’ont apportée timidement, «pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s’asseye sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne rêvaient pas d’autre récompense.
Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation, novateurs, esprits d’avant-garde, le passé les étreignait toujours. Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l’attendrissait. Il ne serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d’une petite croix sur le front.
On ne pouvait s’empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur: ils souffraient, durs martyrs d’eux-mêmes; ils voulaient sortir de l’ornière sans trop savoir comment; l’injustice les révoltait, ils s’enflammaient pour des rêves, ils allaient de l’avant, comme les premiers croisés, ignorant leur chemin; c’étaient deux cœurs naïfs, stoïques et malheureux.
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LA VIE DE PROVINCE
Les fouets claquent dans la grand’rue, c’est jour de marché, jour de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts, étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère, la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse, la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus, bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village qu’elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu’à l’essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s’arrêtent chez le carrossier à l’enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un mont-de-piété ou à l’auberge des Trois-Couronnes.
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La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient leurs noix confites d’une voix suraiguë, les marchands de grains, les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et des jarres d’huile on discute, on rit, on se tape sur l’épaule. Le charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse, on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des cuisines s’improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante. Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette captive leur tient compagnie.
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Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d’un Chinois, menue, vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des gamins. Elle est mise avec plus d’élégance, mais le peuple se moque d’elle parce qu’il la sent incapable aux travaux des champs, femme de marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au fond d’une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand négociant d’Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet, les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les bibelots, ornent la pièce d’apparat; les boiseries ont des fleurs sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de la journée, dans cette pièce qu’un jour voilé éclaire, est de déguster dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois femmes dans la salle voisine s’occupent à des soins de parure, se coiffent, piquent un jasmin dans l’édifice, se fardent: la plus jeune et la plus jolie a les autres comme dames d’atour. La toilette des enfants n’exige pas moins d’apprêt, il faut qu’ils soient mignons, costumés selon leur fortune; l’avarice du marchand n’a qu’une fissure, l’orgueil qu’il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux. Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre, qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la récolte reste aux ongles du Chinois.
L’homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c’est l’exil chez les barbares. A qui confier le secret d’une pièce de vers que les parfums d’une nuit d’été vous ont inspirée? Les finesses de l’esprit passent inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile. Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et, ne sachant jamais auquel il est prudent d’obéir, pour s’épargner les soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu’il a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d’opium, il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il tremble comme un lièvre au gîte.
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Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes; leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s’est écroulé dans la révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre, les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l’office. Même abandon au cimetière: les sépulcres entr’ouverts montrent leurs squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés, sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la piété filiale n’en demande pas davantage.
Dans un quartier éloigné, au bout d’une rue, près d’un étang au bord duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se prosternent vers l’alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque, et l’appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret, résonne singulièrement dans ce pays lointain.
La foule animée des soirs de marché s’est dispersée, la dernière charrette s’éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits s’éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes soufflées dès que la patrouille approche. D’un bouge illuminé s’échappent des cris de détresse. Notre ami s’est élancé: un soldat bat une femme, il veut l’arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond du cabaret une voix d’ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre chemin.» C’est un officier qui s’enivre avec son subalterne. «Vous voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais. On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l’honneur.» Nous sommes revenus, n’osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés par l’algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en rasant les murailles.
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FIÉVREUSE CONQUÊTE
Une ville neuve, informe, de pièces et de morceaux, éparpillée sur huit verstes, sort de terre. Une nuée de terrassiers s’agitent, le fléau sur l’épaule; les maçons grimpent d’un pied léger les plans inclinés et transportent, comme plumes, d’énormes poutres en fer. Les chantiers bourdonnent: déjà les restaurants, les cafés-chantants allument leurs quinquets; un faux luxe s’étale, des flûtes de champagne sur des nappes tachées, des fruits blets dans des coupes, des romances, du fard, des beautés frelatées.
Karbine était jadis un petit village mandchou, quelques fermes sous de vieux arbres, dont on a conservé les ombrages pour la promenade; l’automne, ils sont superbes. Ce sont les seuls qui gardent leur calme, leur naturel et leur sérénité dans cette ville où un flot mouvant de marchands, d’aventuriers, de spéculateurs, d’escrocs passe dans un bruit d’or. Un perruquier marseillais, venu il y a trois ans, riche d’une boîte de sardines, est sur le chemin de la fortune. Les brasseurs d’affaires lui achètent des flacons de chypre et d’opoponax qu’ils versent dans leurs bottes avant d’entrer au théâtre. Le cafetier monte une bibliothèque et prête le roman à la mode; le plus borgne cabaret a des orgues puissantes; les cochers nagent dans l’opulence, et restent au lit quand le temps est mauvais; l’hôtel refuse des voyageurs; les loyers sont hors de prix; c’est une cohue dans les rues, des calèches qui roulent, la fièvre dans tous les yeux.
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Un beau fleuve, devant Karbine, le Soungari, emporte les jonques vers l’Amour et la Sibérie. On vient de lancer par-dessus un pont grandiose aux arches légères, le dernier écrou est vissé et les travailleurs s’en vont bras dessus bras dessous en chantant. La nuit tombe, noie les berges et les voiles en route vers le nord. En écoutant le pas des ouvriers qui résonne sur le tablier de fer et leur voix qui s’éloigne comme un chant de triomphe, on songe avec émerveillement aux forces immenses dont la Russie dispose.
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RACE DE TRAVAILLEURS
Un fleuve aux larges bords se présente à l’horizon, c’est le Soungari, sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur. On ne juge de son étendue et de sa majesté que d’une falaise de sa rive gauche. Là, sous un bouquet d’arbres, contre l’auberge, on peut, des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n’y a que les fleuves d’Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.
Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l’hivernage; ils n’y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver, la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n’ont qu’un plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres. Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs; le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire l’horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n’est qu’une troupe de village, mais dans l’air pur les voix ont de l’écho, les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun allume sa lanterne et s’en retourne sagement, en suivant la rainure des sillons.
Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est passé, c’est maintenant celui des charrois: sur la vieille route mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d’huile. Huit mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses étendards au vent: on se gare. Les bêtes s’arrêtent, toutes seules, à l’auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici, le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent, la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un vieux cadre, chargée de souvenirs.
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La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n’y touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis, des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures caressantes, ils abritent l’aïeul enterré. Le cercueil est une borne que la charrue n’ose franchir, et la terre en est ennoblie.
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LA VILLE ALTIÈRE
La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l’horizon, l’œil n’en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.
Ses abords sont animés. Un marché aux légumes bariole l’esplanade de taches vertes et d’habits bleus; la place, bordée de vieilles pagodes, qui lèvent entre les feuilles leurs toits fourchus, exhale ce charme pieux des vieilles places de marché, consacrées par l’usage. Puis c’est un bruyant faubourg, pavoisé par des enseignes, éclairé par des étalages, ici des robes brodées, des soieries, des bijoux, plus loin la devanture d’un sellier, harnais ciselés, la vaisselle d’un batteur de cuivre. Le tapage est assourdissant. Le cordonnier martèle son cuir de bœuf, le fripier fait des discours, les chars embourbés se heurtent et viennent buter à l’angle des rues, sur de grosses bornes, merveilleusement polies; on tremble pour les aveugles qui traversent cette cohue, sans qu’une roue les effleure.
Le rempart, dont la crête s’enlève hardiment sur le ciel, est couronné de tours à double étage. Il faut y monter pour découvrir, dans son ampleur, l’aspect de la ville, barricadée comme une citadelle, dans un carré de murs. Moukden a conservé la ceinture impériale. On ferme encore, à la tombée de la nuit, ses grandes portes voûtées. Dans la cour intérieure, qui sépare les poternes comme un puits d’ombre, l’air est toujours délicieusement frais. Les désœuvrés y viennent écouter le boniment des charlatans, bâiller aux nouvelles, lire l’édit du gouverneur, en lettres d’or sur un placard sang de bœuf. Des conteurs populaires, accrochés à l’une des pierres d’angle, récitent d’une voix entraînante, tout d’une haleine, leurs longues chansons de geste, le roman national, et la foule scande la fin de chaque couplet d’un cri: on se croirait au moyen âge. Le soir est l’heure où le rempart est le plus majestueux; vers les murailles illuminées accourent de grands vols de corbeaux qui tournent longtemps par-dessus la ville avant de trouver leur gîte.
Déchue et désertée par les empereurs, l’ancienne capitale joue encore à la souveraine, ses rues ont de belles perspectives, elles aboutissent à de grandes tours sévères; Moukden a la beauté des résidences où des rois ont vécu. Le quartier réservé au monarque montre au fond des cours d’honneur les pavillons aux tuiles d’or, les rampes d’escalier en porphyre sculpté, les temples et les colonnes enlacées par des dragons fougueux. Dans les quartiers déserts enfouis sous des jardins, le long des rues étroites, tortueuses, bordées de murs chagrins, que déborde parfois un vieil arbre, près des étangs mélancoliques, on frôle d’anciens palais, des gloires défuntes: le marchepied, qui servait aux cavaliers pour se bouter en selle, brille à force d’avoir été usé. Ces vieux hôtels verrouillés conservent à la ville sa grandeur: on devine les parvis où les chaises se rangeaient, les vieux perrons aux capricieux balustres, le toit d’émail étincelant, et ces charmants logis, ornés de fines boiseries, où l’homme des Huit Bannières, sur ses nattes, oubliait les fatigues de la guerre et songeait à des passe-temps plus doux.
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Quelques métiers de luxe ont survécu: l’antiquaire, assis au coin d’une rue, devant un carré de lustrine, manie avec amour des flacons de pierre dure, des anneaux de jade, de minuscules figurines de marbre ou d’agate, où jusqu’aux veines de la matière sont utilisées par une main espiègle. Nulle part, les orfèvres n’ont plus de goût; ces lourdauds de Mandchous mettent une adresse exquise à travailler l’argent. De plusieurs lieues à la ronde, les fiancées viennent choisir à Moukden leur parure de noces, le clou d’argent planté dans le chignon, le papillon de filigrane, l’aigrette fragile, le paon ou le phénix d’un si bel effet dans une jeune chevelure.
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L’empereur et sa cour ont quitté le pays, mais la plus humble femme du peuple garde la mise discrète, le talon élégant, les grâces et la fierté d’une époque où la ville était dans sa splendeur.
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FEMMES DE CHEZ NOUS
«Entrez, Messieurs», dit une voix claire sous la cornette. D’un préau d’école, s’échappe un concert de voix qui épellent, réglées par celle de la maîtresse, d’un pur accent, d’un beau velours. La classe s’est levée d’un seul bond et a crié bonjour en chinois, et l’on chuchote, on rit sous cape. Elles sont là, une centaine de fillettes, enfants trouvées, recueillies par les sœurs, des infirmes, des malingres, le rebut de la ville. Mais à force de soins on en a fait des ménagères, elles ont appris à coudre et à tricoter, elles savent lire et écrire, ce qui est rare pour une femme chinoise, on leur enseigne de beaux cantiques; elles sont douces et si bien mises, un nœud rouge dans les cheveux, qu’un jour un marchand les épouse. Il ne reste au couvent que les aveugles qui chantent au lutrin.
Pour nous faire honneur, la communauté s’est réunie au parloir, dont on a entre-bâillé les persiennes. C’est la grande chambre austère de nos couvents, images aux murs, chaises de paille, et des traînettes en tapisserie sur le parquet ciré. Un rayon de soleil, à la croisée, passe à travers les bégonias, et poudroie sur les cornettes. Chaque visage embéguiné évoque une de nos vieilles provinces: voilà des montagnardes, des filles du Jura et des Vosges, taillées en bois de chêne, une Picarde au nez malin, un front de Bretonne qui miroite, un visage du Nord angélique: les plus nombreuses viennent d’Alsace et de Lorraine, les provinces inépuisables; on les reconnaît à leur parler chantant.
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Monseigneur se plaint de la lenteur des trains en Mandchourie. «Les Grandeurs voyagent lentement», dit sœur Mathilde sans avoir l’air d’y toucher, et tout le parloir s’est déridé. Il y en a une, toute cassée, sœur la Racine, comme on l’appelle, depuis cinquante-trois ans en Mandchourie; elle a des yeux tout jeunes et clairs et des naïvetés qui amusent les autres. Comme nous retournons en France, elle pourrait nous confier une lettre pour sa famille. «Écrivez vite votre lettre, ma sœur.—Permettez, dit la vieille religieuse en rougissant, si Mme la supérieure m’y autorise.» Elle avait bien quatre-vingts ans.
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La cloche sonne le salut; les cornettes s’en vont à travers le petit cimetière aux croix blanches. La mission, saccagée par les Boxeurs, ne s’est pas relevée; les murs de la cathédrale restent marqués par les boulets, les flammes de l’incendie; tout parle encore de cette nuit tragique où l’évêque et son troupeau furent martyrisés. Cependant, dans la chapelle provisoire, étroite et nue, des femmes prient de toute leur âme: pas une qui ne pleure un deuil: du milieu des ruines leur chant s’élève, pur et plaintif. Les premières communautés chrétiennes devaient avoir ce recueillement, cette intimité et ces traces de larmes sur des joues désolées.
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LES ANCIENS MAITRES
Sur le revers d’une colline, un bois solitaire se dresse au milieu des labours. Son feuillage est sacré. C’est là, dans les champs paternels, sous les retraites profondes d’un parc abandonné, que les empereurs mandchous, fondateurs de la dynastie, ont fixé leur tombeau.
Une majesté s’attache à ces châteaux funèbres. Les murailles se dissimulent dans les cèdres, quelques tuiles d’or se détachent dans l’ombre, et cette grande masse lourde et sombre, faite de vieux arbres et de ruines, convie à des rêves de gloire. On ne peut sans émotion entrer dans cette forêt, immobile, sans oiseaux, sans lumière, voir les monstres sculptés, granits aux formes effacées, rongés par les lichens, qui gardent les abords du sépulcre et dorment sous les branches, pétrifiés par une très longue attente; et cette futaie mélancolique en impose comme une grande douleur.
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Une citadelle au bout de l’avenue barre d’un front militaire le sommet de la butte. Elle se dresse tout à coup, parmi ces lourds ombrages, comme l’image de la guerre: on la découvre avec surprise et trouble comme un château perdu au fond des bois. Des avenues, des cours, des préaux, maintiennent autour du souverain l’aspect d’un vrai palais où l’on ne pénètre qu’avec lenteur. On franchit tours et remparts, des pavillons pleins d’orgueil, la pagode dont les degrés de marbre et la balustrade furent ciselés par un maître, toute une royale architecture au milieu d’un désert.
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Le dernier mur passé, en haut de la colline, un simple mamelon, couvert de chaux, voici la tombe d’un empereur. Elle est rude et sans art. Chaque soldat y apporta son boisseau de terre, mais c’était la terre natale, la plus légère aux morts.
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LA MER LIBRE
Un vent tiède souffle au visage, la mer sourit au large, l’air est tendre et salé, de tous côtés on sent la présence des flots, deux lignes de montagnes blondes, légères, s’élancent vers l’horizon, le soleil chauffe délicieusement, c’est l’ardeur qu’on retrouve à l’extrémité des grandes terres léthargiques: pour que la Sibérie respire, il lui faut cette fenêtre.
Dorée par les feux du Midi, de mœurs plus légères, Port-Arthur n’est plus la ville sibérienne. La poussière, qui sent l’Extrême-Orient, a comme un parfum de décrépitude. Les coureurs qui vous hèlent en pousse-pousse, les portefaix bronzés qui enfièvrent le quai, les grandes rumeurs du port, les roches pâles et brûlées, les collines de sable, annoncent un autre monde, inquiet, voluptueux. L’air est translucide, la mer moirée, on se laisserait vivre sous un ciel aimable.
Mais c’est une ville de guerre. Des collines qui l’entourent, on la voit dans le sable, embusquée, ramassée sur elle-même comme une lutteuse. Le bruit des marteaux n’arrête pas par-dessus ses chantiers. Une patrouille de Cosaques, qui termine sa ronde, rentre en ville, l’escadron chante; c’est un air religieux. Ici, sous le manteau des forts, on le trouve solennel.
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Les voilà donc au but rêvé. Ce Port-Arthur dont le nom voltige sur tous les bouleaux sibériens, la place forte enviée, le bijou qu’ils ont voulu à tout prix conquérir, ils le tiennent enfin. Ces Russes si mystérieux et fermés, on ne les reconnaît plus: un sourire de triomphe s’épanouit sur leur lèvre, ils viennent au bord de la mer sans cacher leur joie. Toute fatigue et dépense s’oublient devant cet enjeu qui en valait la peine.
La nouvelle a couru qu’un bateau de guerre français arrivait dans la rade. C’était vrai. Un grand œuf blanc, éblouissant, brillait sur la mer qui le berçait comme un jouet neuf. Des matelots repeignaient sa cuirasse; on les voyait. Le vent nous apportait leur voix. En haut du mât flottaient les trois couleurs: jamais l’Asie ne nous en avait montré de plus belles.
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TABLE DES GRAVURES
Le Kremlin 1 La Moskowa 5 Le transsibérien 7 La terre noire 11 Paysage de l’Oural 12 Cosaques sibériens 15 Sous la neige 16 La taïga 19 Paysage d’hiver 21 Irkoutsk 23 Le Baïkal 25 Un torrent qui se jette dans le Baïkal 29 Un marais dans la taïga 31 Kultuk, au sud du Baïkal 33 L’Irkout 35 Prêtre bouriate 36 Types bouriates 37 L’Irkout et les Alpes de Tounka 39 La frontière mongole 41 Caravanier bouriate 42 La steppe au pied du Mounkou-Sardik 45 Les bords du lac Kosso-Gol 48 Tombeaux de chamanes au bord du Kosso-Gol 51 Masques de la fête mongole 53 Danses sacrées chez les Mongols 54 La tente mongole 55 La rivière dans les sapins 57 La Chilka, affluent de l’Amour 61 Les bras de l’Amour 62 Les îles du fleuve Amour 64 L’Amour traversant les monts Khingan 66 Kabarovsk 69 Les Chinois sur la grève 72 Le bas Amour 75 Pêcheries indigènes au bord de l’Amour 76 Séchoirs de saumons 77 Barque ghiliak 79 L’Amour à Nicolaievsk 81 Paysage d’hiver 83 La taïga 85 Types toungouses 88 Femmes ghiliaks qui font cuire un phoque 91 La maison d’été du Ghiliak 92 Jouet ghiliak, ours en bois blanc 93 Tablier-talisman d’aïeule ghiliak 93 Phoque en bois, appareil à polir les peaux de saumons 94 Dieu ghiliak, celui qui a donné naissance à l’humanité 94 Tombe ghiliak 95 Les jungles de l’Oussouri 97 Cimetière coréen à Vladivostok 101 Les cuirassés 103 Mandchous en quatrième classe 105 Une bande de Kounghouses faisant sa reddition 106 En pays conquis 109 Petits marchands mandchous 113 La cangue 114 Gros marchands chinois 115 L’hôtel du mandarin 117 Cimetière mandchou 119 Pont sur le Soungari 121 Marchand d’huile devant ses outres 122 Terrassiers 125 Bouquet d’arbres funéraires 127 Une porte de Moukden 129 Balustrade de pont 131 Noce mandchoue 132 L’orphelinat 133 Jeux d’enfants 134 La récréation 135 Gardien du tombeau 137 Les murs du tombeau 138 Tombe d’empereur 139 La mer libre 141 Port-Arthur 142 Types de Bouriates 145
Photographies: Le Vérascope Richard. Graveurs: MM. Ducourtioux et Huillard.
Imp. J. Dumoulin, à Paris.—348-05
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Vous avez terminé Du Kremlin au Pacifique
Georges Ducrocq