Du Kremlin au Pacifique

Georges Ducrocq · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/3

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Du Kremlin au Pacifique

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Les ruelles du couvent, qui n’entendent que des psaumes le reste de l’année, s’animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses, ont besoin d’expansion et d’enjouement, ce sont filles de pasteurs, amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait, intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se reconnaît de loin, on s’aborde selon l’étiquette pompeuse du désert, et l’on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes, d’une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde que soit l’écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d’un bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief! Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le visage, à l’égyptienne; sous le chapeau de velours aux grands bords relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le front; un gilet chatoyant prend le buste; des colliers d’ambre; des coquillages, des pièces d’argent sont cousus au corsage et au bout des tresses; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent à cette majesté: l’élégance est de faire du bruit en marchant, de froisser des étoffes et du cuir. Écrasées par ce luxe, dépaysées, plus douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête se tiennent à l’écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel: le charme des vallées est dans leur regard.

Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent un cri d’allégresse: le grand lama est signalé à l’horizon, on a vu trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d’un mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l’étrier. Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses besicles: à peine a-t-il mis pied à terre qu’il tire un flacon de jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le supérieur du couvent s’approche avec cérémonie de ce grand personnage, échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.

La nuit d’attente qui précède une fête est toujours belle; les pèlerins flânent, inoccupés, l’âme prête aux émotions. Il s’en offre une, exquise, la vue que l’on découvre au bord du lac. Avant le coucher du soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu’à la grève, le flot bleu caressant chante sur les graviers, l’espace s’étend devant leurs yeux, un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes, fines comme les bords d’un calice, la pureté d’une eau que rien ne trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol avec son visage transparent soulève l’admiration. Même quand un frémissement l’agite sous les flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui plaît tant aux Mongols.

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Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de perches: là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent sur le ciel clair.

Une vertu bienfaisante s’attache au Kosso-Gol: c’est un refuge. Les oiseaux sauvages cessent de l’être sur ces rives où personne ne les chasse, l’alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a tant d’hirondelles que c’est tous les soirs, sur le monastère, un lacis de cris éperdus, qui durent jusqu’à la nuit close.

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LA FÊTE

 

De bon matin les conques ont mugi et les pèlerins sont déjà dehors, en habits de fête. La pointe du Mounkou-Sardik s’éclaire, heureux présage. Une procession se dirige vers la plaine; en tête quatre jeunes figurants, déguisés en squelettes, avec de blanches têtes de morts, puis les porteurs d’étendards et de parasols, la troupe des devins bariolés d’amulettes, les yeux voilés sous un chapeau à franges, les joueurs de trompette qui n’auront toute la journée que deux notes plaintives, enfin, les moines, crâne, lèvre et menton rasé, chantant des psaumes, en robes rouges ou vieil or, selon leur grade, les officiants coiffés d’un grand casque à chenille. La foule, très recueillie, suit ses prêtres, et la scène est éblouissante dans les fines lueurs du matin. On s’arrête au milieu de la steppe, près d’un grand feu autour duquel les squelettes dansent une ronde macabre. Et le ton des cantiques s’élève, la plainte des cuivres se fait déchirante. Soudain, le grand lama, tenant un magnifique château de beurre, le jette dans les flammes, la foule pousse un cri, le cortège à la débandade retourne au monastère, il ne reste à l’endroit du sacrifice qu’un brasier qui fume: le diable est conjuré.

Les pèlerins consacrent la matinée à visiter les pagodes, il y en a trois et chacune reçoit leurs dévotions. La confusion des jeunes filles est charmante quand elles pénètrent dans le sanctuaire: elles y trouvent une chaleur, une fumée épaisse, l’ardente litanie des moines et la présence des idoles, bien faite pour troubler une âme innocente; toutes rougissantes, elles touchent du front le socle des statues, s’agenouillent derrière leurs parents et se relèvent avec une légèreté surprenante pour des corps aussi robustes. Le passage devant le sceptre du grand lama est encore une source d’émotions; elles ne respirent que dans la cour et vont s’atteler joyeusement, une pivoine sur chaque joue, dans les brancards du moulin à prières. Tous ces actes de piété se font avec le plus grand sérieux; la main des vieux cavaliers tremble quand ils allument le bâton d’encens, et les riches héritières, devant l’autel, quittent l’air altier.

L’après-midi débute par un spectacle. Rien n’amuse les Mongols comme la grosse pantomime, les masques, les figures de danse. Ils s’asseyent en rond, dans l’herbe, devant la pagode, les enfants et les femmes au premier rang, entourés des drapeaux et des parasols. Prêtres, lamas, petits novices, sur une estrade; le char de Bouddha, son cheval blanc caparaçonné de velours et son vieil écuyer assistent à la représentation. Les danseurs sont horribles à voir: ils ont des têtes de cerfs, de taureaux, de chimères, mais leurs pas cadencés excitent une secrète terreur. Un comique donne le change, c’est un vieillard grimé appuyé sur un enfant, il singe la danse des dieux et n’aboutit qu’à des culbutes; de dépit, il tire une flèche et veut bander son arc. Impossible. Et la foule rit sans pitié du vieil homme dont la force est usée.

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Le plus bel épisode de la fête est la procession qui se déroule, le soir, aux lueurs inclinées du couchant dans les grands pâturages. Escortant le char de Bouddha, suivis par une foule qui prie avec ferveur, lamas, devins, porteurs d’oriflammes s’avancent à pas lents, au son des tambours, des cloches et des trompettes qui donnent la plénitude de leur souffle. Entre le Mounkou-Sardik qui pâlit et les reflets du Kosso-Gol le cortège se déploie avec magnificence, la brise fait onduler les bannières, les yeux des femmes élargis par la fatigue ont un brillant magique, les riches vestes damassées resplendissent sur le pré, l’herbe donne tout son parfum. La procession décrit un grand carré. Aux quatre points cardinaux le char s’arrête et la tribu simule un campement; les parents, les amis, par petits cercles s’installent par terre, comme s’ils prenaient leurs quartiers pour la nuit, et, dans ce bivouac improvisé, les lamas circulent avec de grands brocs de thé bouillant. A quatre reprises, ils font cette halte que la tombée du soir rend plus majestueuse. Assemblés autour des feux par petits tas paisibles, les pasteurs sont là comme chez eux, à la belle étoile, allument leur pipe et causent fraternellement, tandis que les femmes, plus recueillies, viennent encore, d’un zèle inassouvi, se jeter sous les pieds des devins entre les roues du char.

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La nuit est venue quand les grands parasols se baissent pour rentrer au couvent. Demain, regagnant sa tente au galop, le nomade se souviendra de ce beau soir de fête qui lui rappelle les cahots de sa vie vagabonde et qu’un dieu le protège à chaque étape, le grand veilleur de nuit.

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LA TRANSBAÏKALIE

 

Après avoir goûté du désert, quel bonheur de retrouver la forêt sibérienne, la fraîcheur d’un sous-bois de bouleaux, des rivières qui marchent, des arbres humides, des nuages, et de ne plus sentir l’odeur âcre de la steppe. C’est par les chemins du nord, rudes et brumeux, sous le couvert des forêts, le long des lentes rivières, que les Russes ont gagné l’océan.

Pour atteindre le fleuve Amour, il faut traverser la Transbaïkalie. Elle a déjà la couleur blonde de l’Extrême-Orient, des vallées sablonneuses où la rivière fait des détours, des flancs maigres et séchés par le vent de Mongolie. Mais la lumière est incomparable. Baigné par ce ciel étonnant, il suffit d’un beau pin vigoureux pour peupler le désert. La plus mince fleur d’or brille sur sa tige. Mille corolles cachées, bleues, violettes, d’un rouge brun, d’un soufre ardent, gentianes et clochettes, myosotis, marguerites, et l’œillet du poète, toutes fleurs naines, mais d’une rare élégance, respirent cet air miraculeux. Hiver comme été, c’est une clarté dont rien n’approche. Que de malades ressusciteraient si on pouvait les amener ici!

Il arrive aux stations des paysans d’un autre âge. Un vieux bonnet surtout attire les regards; comme la coiffure crochue des doges de Venise, il se relève en corne, drapé dans un châle voyant, cachemire dont les franges encadrent un noble et sérieux visage. La femme, si drôlement coiffée, porte cotillon court d’un rouge franc, tablier pressant le buste, collier de grosses boules d’ambre, gorgerin de perles et des boucles d’oreilles d’argent massif, comme dans l’ancien temps. Tout en elle est suranné, ses manières dignes et calmes. Au milieu de ses pots de crème, elle est le point de mire des quolibets que lui décochent les voyageurs, mais qu’elle relève avec esprit. La vente finie, vivement elle rajuste les bords de son turban, prend les rênes, le fouet et s’en retourne droite comme un I, vers une isba perdue dans la dune. C’est la fille d’un vieux-croyant, de ces moujiks exilés pour avoir trop aimé leurs vieilles coutumes. Ils furent les premiers colons de la Sibérie, les plus honnêtes, et la douceur même. Aujourd’hui, les hommes s’en vont, l’été, s’embaucher à la mine, les femmes, bonnes fermières, propres, accortes, viennent au train vendre leurs denrées. Comme les premiers ermites, ces buveurs d’eau et de lait ont défriché la terre: le vieux bonnet, le châle à fleurs et les bijoux de famille ne sont donc pas si ridicules.

A une station isolée dans la montagne, le train s’arrête dans un grand silence. Au bout d’un pâturage, on aperçoit une petite fille, qui court, qui court, tant qu’elle peut, un panier de myrtilles à la main, de l’autre, portant à bras tendu une écuelle de crème. Elle arrive tout essoufflée et se met dans un coin en rougissant. La mauvaise vendeuse! Heureusement sa marchandise parle pour elle, les fruits, la crème s’enlèvent, et dans son poing fermé, elle tient des kopeks. Quelle aubaine! Vite elle retourne à la maison, au galop cette fois, au risque de casser son plat, fière d’avoir gagné sa journée; la mère sera contente, mais quel événement dans cette petite tête que le passage du train!

Dans les fonds, la rivière met toujours une coulée de verdure et les colons ont échelonné leurs postes le long de ce chemin luisant. Un bel été et de grandes pluies assurent au Cosaque son fourrage, au paysan sa récolte de blé, de sarrasin, de millet, son carré de chanvre et de pommes de terre, et des choux pour la soupe, de quoi vivre heureux dans l’isba flanquée de grands tournesols. Par-dessus les pâquis, peuplés de beaux troupeaux, les clochers se suivent tous bleus, tous en bulbe, les églises crépies à la chaux, les isbas rouges comme des coquelicots. Où poussent l’églantine, le cerisier à grappes, le bouleau, un Russe n’est pas dépaysé. Pourtant, quand la famille augmente, il faut bien que les jeunes s’en aillent. Une vieille femme conduit jusqu’au train un couple de nouveaux mariés qui émigrent vers l’Orient, emportant leur avoir dans un coffre clinquant; ils partent résolument: on leur a dit merveilles des pays d’outre-monts, la Sibérie est grande, ils ne lui demandent qu’un petit morceau fertile. Mais la vieille mère a moins d’assurance, elle sait qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, et puis, c’est dur de quitter ses petits: les yeux rouges, elle les embrasse et s’en va, sans tourner la tête, en mangeant ses larmes.

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LA DESCENTE DU FLEUVE AMOUR

 

C’est le chemin des émigrants. Ils encombrent le pont du bateau qui descend la Chilka, ils dorment à la belle étoile, sous des couvertures. Les coqs du bord les réveillent, mouillés par le brouillard, éblouis par le matin; ils vont faire leur prière à l’avant, penchés sur la rivière qui les entraîne, persuadés qu’ils marchent vers le bonheur. Le soir, les soldats chantent et tous écoutent, ravis, les voix mâles qui résonnent dans les couloirs de roches. Quelques-uns se tiennent à l’écart, les malades, les tristes ou des amoureux peu bavards. Un couple savoure sa lune de miel: c’est un robuste ouvrier des chantiers de Vladivostok, qui est revenu au pays, à Tobolsk, chercher sa fiancée, une blonde aux yeux pâles. Pour s’occuper, la femme a pris sa machine à coudre et festonne de petits bonnets. Le gros lourdaud regarde sa libellule avec émerveillement; par moments elle lève les yeux et pose franchement sur lui son regard humide. Ceux-là ne doutent pas de l’avenir.

Les Jaunes sont relégués dans l’entrepont, contre la machine. Les Mandchous s’en consolent, il y fait chaud et la place importe peu, pourvu qu’on puisse fumer et s’égayer en compagnie. Mais le Chinois fait bande à part, froissé dans son orgueil. Un riche marchand de Chang-Haï ou de Tientsin est outré de se voir confondu avec des portefaix et de se morfondre, lui qui a chaussettes blanches, fins souliers, gilet brodé, sous une écoutille. Un groupe de Coréens en habits neigeux, rêvassent en fumant la longue pipe, paisibles jardiniers venus au bord de l’Amour planter leurs choux. Enfin, dans la cuisine, un Japonais, quand tout le monde est endormi, veille encore à la chandelle sur sa grammaire russe, c’est le petit serpent à fond de cale.

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Le bateau brûle du bois et refait tous les soirs sa provision de bûches. Du train dont va le pillage, il n’y aura bientôt plus de forêts, la fournaise croque à plaisir les chênes, les érables, les peupliers. Par les nuits sombres, c’est un beau feu d’artifice, sur la rivière, dans ces grands défilés où elle tourne. Le cirque de montagnes qui nous entoure est plongé dans l’ombre, mais elles se devinent à la pâleur du ciel sur leur crête, aux tournants où la lune apparaît, fouillant dans les sapins et faisant jaillir des silhouettes d’arbres, des bouleaux, des fantômes. La rencontre d’un bateau dans ces nuits pâles tient du prodige: ses lampes rouges s’aperçoivent de loin, elles arrivent comme les prunelles d’une bête, suivies d’une carcasse phosphorescente. La cheminée lance des étincelles, on entend battre les aubes, la sirène mugit, et le monstre s’éloigne dans la nuit, lent et mystérieux, comme un spectre au travers duquel on aperçoit la lumière de l’âme.

L’arrêt, nécessaire pour charger du bois, permet aux petits marchands de framboises ou d’airelles d’exercer leur industrie. Ils apportent aux passagers des pains de beurre, emmaillotés dans une feuille de chou, de la crème aigre, des pommes sauvages, et les Cosaques rôdent autour. Ces marchés d’occasion souvent tournent au tragique: le Cosaque vide la corbeille, le bateau siffle et la paysanne bernée se lamente et se tord les bras sur le rivage. Alors, bon prince, le soldat lui lance son panier et son écu qui tombent à ses pieds, vite elle regarde si la pièce est fausse et, souriant à travers ses larmes, elle envoie au taquin un baiser qui lui pardonne.

Un charme imprévu de la route est la rencontre des îles qui sont fréquentes au milieu du courant: c’est un point léger sur l’horizon, une épave qui grossit et devient tout doucement un bout de terre effilé, animé et couvert de grands arbres aux têtes bouclées. Ces îles légères au milieu de l’eau, à la limite du ciel, ont une grâce mélancolique; sur un déluge sans bornes, elles captivent le regard et semblent venir à nous comme des navires chargés de feuillage. Jamais leur charme n’est plus attrayant que dans ces matinées, faites exprès, de brouillards et de transparences, où, dans un lointain vaporeux, on les voit s’avancer, sveltes et souriantes. Le rivage est souligné par une bordure de saules, fléchis par le courant, le soleil argente toutes les feuilles, l’eau glisse entre les racines, et la verdure, rajeunie par la rosée, scintille comme en avril. Ou le soir, quand le coucher de soleil est d’une violence espagnole, une ville semble brûler à l’horizon, du brasier s’élèvent des fumées noires, toute la largeur du fleuve est en feu; alors comme des joyaux sombres l’archipel se détache sur un fond d’or. Jardins secrets, impénétrables, qui recèlent du bonheur: l’indigène, frappé de leur mine heureuse, les a surnommées les «îles de la lune de miel».

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Fi du miel, pense la pauvre étudiante, calfeutrée dans sa cabine, qui ne paraît même pas au dîner et relit dans la solitude son cher Kropotkine. Un merveilleux pays se déroule sous ses yeux sans pouvoir l’arracher à ses livres. A l’idée qu’elle n’a pas une pensée commune avec les gens du bateau, elle s’enivre, pauvre fille de vingt ans, abusée par des chimères. Pourtant de si bons yeux n’étaient pas faits pour la haine, et tant qu’une femme n’a pas coupé ses cheveux, il n’en faut pas désespérer.

Une jeune dame met la gaieté à bord: c’est le fruit savoureux issu d’un Cosaque et d’une Mongole, marquée par les deux races. Du désert, elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer les reins, comme une écuyère assouplie; l’air indépendant, un front à fendre l’espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat. Qu’elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau de velours, les troupeaux de sa mère! Sa voix a des éclats nets et cinglants. Quel élan dans tout ce qu’elle fait, quelle élégance! Les Russes en sont ébahis; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table ce feu qui l’anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays, avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route. Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d’une peau de chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l’eau, sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d’un déluge; ses yeux sont faits à ce large horizon, elle n’en a jamais vu d’autre, et, dans ses moments de délassement, elle se souvient qu’elle est sibérienne.

Cependant les pays se succèdent, tous noyés. L’impression, déjà ressentie dans la taïga, d’une grandeur accablante, vous poursuit. Le fleuve a parfois plus de trois verstes de large, sans compter ses bras errants et ses lagunes, où l’on se réfugie en cas de tempête. Sous les roseaux, agités par le vent, un campement s’improvise, il se trouve toujours dans l’équipage un joueur de guitare, les autres chantent; la journée passe à l’abri. Le soir, la tempête apaisée, dans la savane qui ne se courbe plus, un feu s’éteint: près des cendres, un jeune soldat joue une mélodie d’une douceur infinie: «J’ai tant passé sous les fenêtres de ma bien-aimée que mes talons en sont blessés!» Personne ne l’écoute, il chante pour lui-même, il est bien loin d’ici.

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Du temps où il n’y avait pas de chemin de fer, le seul trait d’union entre le Baïkal et le Pacifique était ce chemin d’eau, tortueux et lent. Vers la fin de l’été, une kyrielle d’écueils qui affleurent rendent la navigation pénible et tous les voyageurs gardent dans l’oreille le cri du sondeur penché à l’avant, sur sa perche, avertissant la nuit d’une voix monotone le pilote qui louvoie entre les signaux. Mais ce long voyage était plein d’attrait, la rivière à chaque coude réservait des surprises; tantôt, serrée comme une couleuvre entre les pierres, elle menait à de grands cirques fermés où l’épervier planait dans le silence; tantôt, quittant ces lieux sauvages, elle se donnait du bon temps dans la plaine qu’elle couvrait de roseaux et de saules, entravés dans ses bras. Les bateaux n’allaient pas vite mais laissaient le loisir d’admirer. Les couchers de soleil se gravaient dans les yeux, la couleur sombre des eaux, à la tombée du soir, brune comme ces pensées de velours que les Russes appellent les «yeux d’Annette». La nuit, si le brouillard se levait, le capitaine jetait l’ancre; la halte dans la brume, pleine de murmures et d’étranges parfums, le silence, le courant froissé sous la quille, c’était bien émouvant. Les premiers rayons du matin dissipaient les nuées qui s’enfuyaient, légères, et le bateau les chassait devant lui comme un troupeau de fées.

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KABAROVSK

 

Par-dessus les eaux, les grands miroirs brillants, les archipels luisants, une colline lève le front. L’Amour arrive jusqu’à sa base, et reçoit l’Oussouri, avec lequel il bifurque vers le nord. Une fine statue sur le terre-plein domine le spectacle étonnant de ces deux larges fleuves qui s’embrassent, c’est la statue de Mouraviev, une aiguille noire qui se détache, volontaire, sur ces grands horizons noyés; l’homme a le piédestal qu’il rêvait, un beau tournant du fleuve dont il fit la conquête.

Sur cette terrasse de Kabarovsk, il fait bon se promener le soir, quand la musique militaire joue sous les feuilles et qu’il passe sous les ombrages de jeunes cavaliers, des robes claires et des plumes blanches, dans l’air sec et transparent d’une soirée d’automne. Le fleuve tourne avec calme au pied de la falaise, ridé d’un friselis léger. Points bruns perdus sur cette immensité, les barques n’ont pas l’air de bouger, comme les îles engourdies sous le ciel tiède. La lumière est enlaçante. Une seule fumée tache l’horizon, c’est une forêt qui brûle et le vent nous apporte une odeur de roussi.

Kabarovsk est une ville militaire, tracée au cordeau, pleine de bâtiments officiels, de casernes et d’écoles, et la population, où le soldat domine, mène la vie élégante des petites garnisons, les uniformes et les toilettes étincelant dans des flots de poussière. L’estafette qui vole porter les ordres du gouverneur, le cadet qui va au collège, les fillettes même, les «gymnasiarques», ont un air martial, tout le monde ici marche à la baguette. C’est aujourd’hui la rentrée des classes: il arrive des postes lointains des capitaines qui amènent leur fille au pensionnat. Une de ces enfants nous frappe par sa mine sérieuse et douce; la robe, simple, en serge, le chapeau de fine paille et son bouquet de pâquerettes, le ruban de velours dans les cheveux, révèlent la main soigneuse d’une maman et la petite a dans les yeux un éclat franc, sage et discret: «Voilà, explique le capitaine avec de grands gestes, j’ai épousé une Française et cette petite-là, c’est une Française, tout le portrait de sa mère; elle parle mieux le français que le russe, et adroite comme une petite fée; ça coud, ça brode et ça dessine, voyez plutôt.» Gênée par ces éloges, la fillette, cramponnée à son parapluie, baisse les yeux; elle est jolie. Que de soins il a fallu à la mère pour donner à cette violette le parfum de nos bois!

«Que seras-tu plus tard? demandons-nous à un écolier. Soldat?—Officier, réplique vivement l’enfant.» C’est le même qui passe ses soirées à lire les campagnes de Napoléon: tendre la main à des Français lui paraît dur après Moscou et Sébastopol. Sa sœur, moins farouche, est fière de nous réciter sa fable de La Fontaine et de nous faire la révérence comme elle a lu dans un vieux livre qu’on la faisait en France. Leurs parents sont le vrai type du ménage d’officier sibérien, lui, bureaucrate en semaine, chasseur du samedi au lundi, l’œil gai sous les lunettes, la lèvre fine dans une barbe bien fournie, un être sain, naïf, tout près de la nature, dont il a les gaucheries et les adresses; elle, au contraire, toute pâle et nerveuse, relevant de maladie, mais si douce et prévenante que le foyer est embelli par sa présence; elle a voulu que le français règne à la maison, elle le parle sans accent avec une fragilité merveilleuse, les enfants l’ont appris sur ses lèvres. Quels braves gens! Et fiers d’être sibériens, parlant de leur terre avec émotion. Un de leurs amis a planté un jardin où il fait pousser à grand’peine la mirabelle, l’abricot, la pêche, des fruits d’Europe, une rareté ici. Nous nous sommes promené sous ces ombrages soignés avec amour. Le maître du verger a détaché une pomme pour nous l’offrir, elle avait de la poussière sur la peau, mais la chair était succulente, et tous nous la regardaient croquer d’un air d’orgueil; ils triomphaient devant les espaliers. «La Sibérie, disait notre ami, c’est une belle jeune fille.»

Kabarovsk n’a qu’un port minuscule, animé par un va-et-vient de jonques et de barques légères. Au grand soleil, les toiles carrées, les oriflammes rouges sont d’un bel effet. Les Chinois, les plus nombreux, détiennent le commerce des grains, des fèves, des pois, et leurs débardeurs facétieux réjouissent le quai. De grand matin, on entend piétiner dans les rues: les ouvriers du port descendent, les marchands, les spéculateurs fiévreux, rongés par l’opium. Il faut gagner de l’argent, voilà ce qu’un Chinois se répète. A l’âge où chez nous les polissons montent aux cerisiers, il est dans les affaires; à quinze ans, marié, considéré, il fonde des succursales, aucun peuple n’a la bosse du commerce aussi jeune. C’est une race haletante. Enrichis, ils ruminent de nouvelles affaires, la mort les surprend sur leurs livres de comptes. Toute leur vie n’est qu’un long calcul. Leur cadavre même est assuré, et s’ils meurent en exil, ils sont sûrs de retourner dans un beau cercueil à la terre natale.

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Il arrive aussi le matin des barques chargées à pleins bords de piments et de raisins, de minces pirogues maniées par de petits hommes fort laids et des femmes dont les cris perçants s’élèvent sur les eaux: ce sont des Goldes. Ils apportent en ville les légumes que les maraîchers coréens ont fait pousser au bord du fleuve. Ces bateliers ne sont beaux qu’à l’aviron, quand ils manœuvrent leur esquif avec la rame découpée qui a la grâce d’un violon. Une fois amarrés, ils allument un feu par terre et s’accroupissent autour pour fumer; quelques enfants jouent dans la barque sur une peau de chien, la femme recoud au bas de sa robe une breloque de cuivre, un coquillage. Vus de près, ces indigènes semblent taillés à coups de hache; la tête énorme a de durs saillants, la face est large, les pommettes et les os de la mâchoire proéminents, la joue gonflée, les yeux perdus dans la graisse et tout le corps à l’avenant, mal équarri et gauche. Ils s’habillent de peaux de saumon, sur lesquelles ils peignent avec le suc des plantes, en rouge, en bleu, les ondes et les spirales qu’ils ont vu frémir à la surface de l’eau. Ce sont de vrais primitifs. On aime à songer que, depuis des siècles, cette lourde race mène la vie du pêcheur, attendant que le fleuve la nourrisse. Leur vie tient dans le creux d’une barque; l’enfant y apprend à marcher; il en garde toute la vie la jambe torse. Autrefois, ils voulaient être ensevelis dans un canot, persuadés qu’on n’entrait au paradis qu’en donnant le coup d’aviron.

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LE BAS AMOUR

 

Pour descendre à l’océan, il n’y a qu’un chemin, celui du fleuve Amour. S’il ne traversait ces terres énormes, elles pourraient dire adieu à la vie, c’est la veine qui charrie le sang. A la fin de l’automne, ce pays vous donne de la mélancolie, les forêts du bord de l’eau sont toutes flétries, les gros nuages des mers du Nord s’amoncellent lourdement dans le ciel; il fait déjà sombre comme à nos plus mauvaises journées de décembre. Une pluie fine et tenace dissout les feuilles mortes. De grands troupeaux d’oies sauvages filent à tire-d’aile sous les nuées, avec de longs cris d’angoisse. Mais, tant que le fleuve n’est pas gelé, les villages baignés par lui ne souffrent pas de l’abandon; les bateaux les visitent, ils apportent les nouvelles, emportent les tonnes de poisson: on vit. Arrivent les premiers glaçons, il faut allumer le poêle, tirer la pelisse de l’armoire, le traîneau du hangar; la grande nuit commence.

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Un fil de corail sur le rivage annonce une pêcherie; les saumons écarlates, fraîchement écorchés, sèchent en plein air, gardés par les chiens, et la brise apporte une forte odeur de saumure. Une flottille de pirogues, les unes creusées dans des troncs de peuplier, les autres en écorce de bouleau, voltige sur le fleuve; les Goldes, rusés marchands, apportent aux passagers leurs salaisons, et c’est autour du bateau un tapage assourdissant, car toutes les femmes crient à la fois et elles ont la voix aigre. Un anneau passé dans le nez, une pierre alourdissant l’oreille, la tunique en peau de saumon, ornée d’enroulements gracieux, bleus et rouges, les bottes en peau de phoque, elles sont parfois quatre ou six rivées au banc des rameurs, l’homme au gouvernail. L’habitude de naviguer jeunes leur donne les bras forts, la joue hâlée, la démarche pesante. Tous puisent dans une boîte ovale, décorée d’entrelacs, des feuilles de tabac qu’ils roulent en cigare. Pauvre peuple qui chasse encore avec des arcs et pêche au harpon; sa hutte est en baguettes de saules, il vit de peu, ingénument, mais, si l’on songe qu’ils passent dans les glaces les trois quarts de l’année, on s’étonne de leur résistance.

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Dans ces pays ingrats, les nouveaux venus ont de la peine à s’acclimater. Une femme d’officier arrive, encore jeune et vivante. Jour par jour, le poison agit, la tristesse du ciel suinte sur sa jeunesse; bientôt fanée et désemparée, elle implore six mois de répit pour aller respirer l’air natal. «Vous ne pouvez vous imaginer dans quel désespoir on sombre, disait une de ces nostalgiques. Les beaux jours, ici, durent trois mois, coupés de pluies; quand le dernier bateau quitte Nicolaievsk, le martyre commence. On supporte bien le froid, mais l’ennui, les journées sans lumière, l’affreux délaissement. Je n’étais pas mélancolique, je le suis devenue.» Cette jeune femme, merveilleusement instruite, ardente musicienne, n’apportait plus aux actes de la vie qu’une morne indifférence; autrefois régulier, le visage, abreuvé de dégoûts, s’était plombé, elle avait la voix blanche des malades qui ont touché aux frontières de la mort. Un soir qu’elle avait joué au piano avec plus d’âme, étourdissant son mal incurable dans un flot de mélodies, ses garçons réussirent à l’impatienter; tous deux étaient habillés de même velours, coiffés de la même toque, mais l’un, robuste et brutal, battait toujours l’autre frêle et charmant. «Vous trouvez qu’ils ne se ressemblent pas, dit-elle avec un sourire ambigu. Ce gamin-là n’est pas mon fils, c’est un enfant de paysan. Sa famille est morte d’épidémie en une nuit, les voisins n’osaient pénétrer dans la maison, ils disaient: «Quand personne ne bougera plus, on les enterrera tous ensemble», et ils entre-bâillaient quelquefois la porte. Ce petit est resté deux jours avec ses morts; il a eu si peur que pendant un an il n’a plus parlé! Nous avons lu l’histoire dans les journaux. J’ai dit à mon mari: Adoptons-le. Mais vous voyez quel sauvage!» Et elle l’attire doucement dans ses bras, comme elle embrasse l’autre, d’une bonne lèvre triste.

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Des indigènes d’un nouveau type abordent avec des cris étranges; ils surprennent par leur carrure, leurs épaules massives, leur coffre, leur tête rugueuse; les yeux ne sont ni en amande, ni bridés comme ceux des Jaunes, mais, ouverts, ils regardent franchement, la barbe est fournie, l’expression du visage simple et bonasse. Une calotte en cuir de chien rabattue sur les oreilles; par-dessus, un chapeau pointu en écorce de bouleau; un paletot de bure, un petit jupon, des bottes de peau, un anneau dans l’oreille, forment avec la pipe le costume étonnant de ces Ghiliaks. Ils habitent au bord de l’eau des maisons sur pilotis, couvertes par un toit à pignon, de perches entre-croisées; chaque cahute a son balcon d’où le pêcheur peut surveiller son barrage et ses filets; les poissons qu’il a pris sèchent sur un échafaud, le vent les balance, les chiens en dessous font bonne garde, car, s’il en tombe un, c’est pour le gardien.

L’extrême laideur de ces arriérés soulève d’abord un sentiment de gêne, puis leurs physionomies d’un autre âge attirent: l’homme lacustre est devant nous. Comme le bateau se remet en marche, ils font une prière en aspergeant les quatre points de l’horizon avec quelques gouttes d’eau-de-vie, regardent le village qui s’éloigne, les barques fines qui s’en retournent, portant, sculpté au bec de la proue, le canard protecteur, puis ils se couchent sur une peau d’ours et se mettent à boire démesurément.

Une matinée plus douce dégage parfois le ciel; un rayon timide descend sur les joncs et les oseraies, réchauffe la dorure des bois, crible l’Amour de gouttelettes d’argent et rayonne jusqu’aux chaînes bleuissantes de l’horizon. Alors l’aspect des îles est charmeur; vers des taillis de saules et des couronnes de peupliers le bateau navigue: l’une passée, une autre émerge, c’est un chapelet sans fin qu’on égrène, quelques mouettes commencent à croiser, un phoque montre son échine, la laine des roseaux voltige. Furtive embellie entre deux jours de deuil.

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NICOLAIEVSK OU LE PARADIS DES ASSASSINS

 

La petite ville montre une rangée de toits très bas sur le bord d’une falaise, le poids des nuages a l’air de l’écraser. Elle fait face au fleuve qui coule, à pleins bords, immense, d’une couleur grisâtre, et va se perdre dans les brumes. Sur l’autre rive, une montagne revêche la toise; autour, noyées sous la pluie, les forêts l’assiègent. Tout rebute et chagrine dans les objets qu’on voit. Il pleut, le ciel est triste. On trouve aux horizons une mine terreuse, un air désabusé.

Nicolaievsk, dit le proverbe, est une ville oubliée de Dieu. L’hiver dure huit mois, dont quatre d’isolement absolu, où la poste chôme; les journaux n’arrivent plus, les gens sont retranchés du reste des humains. Toutes les journées se ressemblent, toutes grises, la maison calfeutrée ne reçoit plus aucun bruit du dehors, il est dangereux d’aller chez le voisin, car la tourmente peut vous bloquer. Longues journées mélancoliques. La lampe reste toujours allumée; on lit, on relit la lettre d’un ami de l’an passé, un journal vieux de six mois, un livre qu’on sait par cœur; le givre colle ses algues au carreau, le poêle ronronne, et l’esprit peu à peu sombre et s’endort comme une mèche qui n’a plus d’huile.

Une troupe d’acteurs faméliques est venue jouer à Nicolaievsk et personne ne s’est dérangé pour aller les entendre. On meurt ici de ne plus vivre; qui pense à rire des ridicules de la vie? Les années de service d’un fonctionnaire comptent double, l’âge de la retraite vient plus tôt mais aussi les cheveux blancs. Pourtant, quand les forçats traversent la ville, la dernière avant le bagne, ils voudraient bien ne pas aller plus loin: à Sakaline ils rêveront de Nicolaievsk.

La récompense du bon forçat est d’y revenir séjourner l’été. Il aide aux travaux du port, il se fait cocher et mène ces victorias un peu délabrées, ces maigres chevaux qui donnent aux exilés l’illusion de Moscou. Libérés, les galériens ne veulent plus retourner dans leur village où ils seraient montrés au doigt. Ils restent donc à Nicolaievsk, le faux monnayeur épouse l’empoisonneuse; ils font souche d’honnêtes gens, car le crime chez les Russes n’est pas toujours l’indice d’une nature dégradée; dans un coup de colère ou d’ivresse, ils tuent, mais l’assassin peut être un bon ouvrier. On les emploie dans les maisons, ils font d’excellents veilleurs de nuit, très vigilants contre les voleurs, on leur met dans la main le coutelas du cuisinier. «J’ai beau me dire qu’il est repenti, disait une jeune femme; quand il vient prendre mes ordres, le matin, c’est plus fort que moi, je me sauve et je m’enferme à double tour dans ma chambre.»

Bonne Sibérie! Elle ne repousse personne, elle ferme les yeux sur le passé, n’ayant pas le droit d’être difficile, et finalement l’homme la bénit, c’est la terre de salut où l’on refait sa vie. Ces condamnés, qui ont tant à expier, créent des fils solides, opiniâtres et modestes, qui lavent la tache du nom. Si triste que soit ce bout du monde, il rend l’honneur à des hommes.

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Il rend aussi la santé aux lépreux. Une vieille femme, émue d’en voir tant parmi ces pêcheurs, mal nourris, peu soigneux, a résolu de leur construire un hôpital. Pour trouver les fonds nécessaires, elle est allée, de porte en porte, quêter à travers la Sibérie. Au bord du fleuve où les malheureux tombaient en miettes, ne connaissant d’autre remède que l’ail sauvage, une maisonnette blanche maintenant les recueille et quelquefois les sauve. Un ancien forçat garde l’hospice; ces plaies rebutantes qui demandent un cœur aguerri, il les soigne: «Ces mains-là, dit-il, ont fait assez de mal, je ne veux pas mourir avant qu’elles n’aient fait un peu de bien.»

L’intérêt de tous les visages qu’on rencontre est qu’ils cachent un secret. Cet officier, qui boit, mais conserve dans l’ivresse un air de distinction, une parole toujours châtiée, est un désespéré, dont le fils, voleur, a brisé la carrière; il a demandé ce poste perdu pour ensevelir sa honte. Celui-ci a conspiré dans sa jeunesse et ronge son frein depuis vingt ans; ce beau gentilhomme a fait trop de dettes. Malades, naufragés, vieilles épaves, trouvant la nature encore moins âpre que les hommes, ils forment dans ce désert une société étrange, bigarrée, sans autre lien que le malheur. Voilà pourquoi ils ne vont pas au théâtre: «Nous avons chez nous, disentils, bien assez de drames et de comédies.»

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LA MINE D’OR

 

Un homme marche légèrement dans la rue, les cheveux gris, l’air jeune et résolu, un corps maigre, élégant, dont tous les mouvements sont rythmés, l’œil limpide: c’est le chercheur d’or. Les forêts des alentours cachent dans leurs ombres d’anciens lits de rivières. Dès que la neige permet de se faufiler sous les branches, dans le traîneau de l’indigène, les aventuriers se mettent en chasse. C’est un rude métier, des nuits glacées, des fatigues et des privations inouïes, de pénibles sondages, les intrépides persévèrent, un jour la chance sourit et leur met l’or dans la main. L’amour-propre de ces enrichis est moins flatté par les dorures de leurs salons que lorsqu’ils retournent aux lieux où ils ont peiné, longuement souffert et réussi.

Pour atteindre la mine, il faut remonter une rivière capricieuse qui serpente entre deux rives de saules et couper à travers la forêt par un chemin taillé dans les sapins. Entouré d’arbres silencieux, ce chantier fait une trouée dans la solitude; les blouses des travailleurs, les chariots, les plans inclinés du lavoir, mettent au cœur de la taïga une laideur insolite. Demain, si le filon est épuisé, toutes ces baraques s’envoleront et la forêt réparera l’accroc à sa robe. Pour l’instant, la place est fiévreuse: on lave, on tamise, on cuit la précieuse poudre. Chaque soir, les gendarmes, revolver au côté, sabre au poing, escortent un nouveau sac, produit de la journée.

Cette richesse qui lui coule dans les mains est une tentation pour l’ouvrier. Aux travaux d’épurement de l’or, on emploie les vieux-croyants sibériens, cœurs honnêtes; au lavage, les pieds dans l’eau, les patients Coréens; aux terrassements, à la pioche, les forçats libérés; peu de Chinois, ils sont trop fraudeurs. Sous une pierre, au fond d’une source, on découvre souvent la cachette où le contrebandier fait sa pelote. Pour tous la vie est dure, les longues pluies et les brouillards exhalent au-dessus des forêts humides des vapeurs mortelles, un mal rongeur s’attaque aux os et les amollit comme des éponges. Ce jeune ouvrier qui claque la fièvre dit: «Si je reste un mois de plus, j’aurai ma croix au cimetière, mais je pars dans huit jours pour Odessa.» Pauvre diable! il s’en allait, les poches pleines d’or, peut-être pour un plus long voyage.

Il faut que cette vie de forêt ait de secrets appas, car le vrai Sibérien n’en peut mener d’autre. Le directeur du chantier est un enfant de la taïga, robuste, toujours gai, l’homme qu’il faut pour ces grandes équipes d’ouvriers vicieux. Les cheveux, la barbe drus, il dit de lui-même en riant: «Je suis un ours de la forêt.» Tandis que les mineurs rêvent de la ville comme du fruit défendu et vont boire leur salaire à Nicolaievsk, lui, reste fidèle au poste; son plaisir est d’aller sur son cheval noir, le pied chaussé dans l’étrier mexicain, à travers bois, guidé par un flair de sauvage. Les gélinottes, les grives, les vieux arbres couverts de lichens, les gouttelettes de brouillard suspendues aux aiguilles, le déroulement des pins sous la brume, l’odeur des tourbières et des troncs vermoulus, tout lui plaît dans ces lieux déserts où la terre est à l’homme. Dans une ville, il étouffe. «J’aime mieux la bise que l’accordéon.»

Le maître de ces solitudes, avant les mineurs, était le chasseur toungouse. Les chercheurs d’or ont suivi ses sentiers, marqués par des entailles dans le tronc des bouleaux, ils ont dormi sous sa tente. Le bateau qui nous ramène frôle un de leurs campements, dissimulé sous les feuilles: un petit homme remarquable par la vivacité de ses yeux et de ses mouvements, entouré de chiens, raccommode un arc; une hutte de perches et d’écorces, meublée de quelques pelleteries, abrite sa nombreuse famille, pétulante comme lui: bêtes et gens, dans cette tribu, donnent l’impression de finesse, d’adresse et de courage. Leurs habits sont en peaux de cerf, leur bonnet d’écureuil brodé de perles bleues. Au lieu de faire visage de bois à l’étranger, ils l’accueillent gentiment, et le Toungouse, aussitôt, d’un air éveillé, commence une histoire; chasseur, il en a dans son carnier. Comme il conte bien! C’est une aventure inouïe, un coup dont on n’a pas l’idée; et le voilà parti, se croyant en forêt, mimant l’affût, la façon dont il a rampé sous bois, l’attaque des chiens, leur course, leur désespoir quand l’ours a grimpé à l’arbre, tout cela avec volubilité, des gestes drôles, une voix mordante, émue, et le récit se termine par une caresse au chien qui ferme les yeux de contentement.

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Pour mettre au cou d’une Parisienne un collet de zibeline, il a fallu que le Toungouse s’ingénie. Il a bien étudié les habitudes de la bête, l’heure de ses rentrées, et un jour il s’est posté. La zibeline en tapinois rentre chez elle à pas menus: il faut frapper à la tête ou le poil est gâté. Après une semaine d’angoisses et de ruses, il n’a pas osé tirer; de tristesse il s’assied dans la neige et se met à pleurer. La chasse pour lui n’est pas un passe-temps: une femme et des enfants dans la hutte attendent son retour avec les dents longues.

Gentil chasseur, charmant conteur, espiègle, bon cœur incapable de thésauriser, souverain des bois qui connaît tous les sentiers de son royaume et prend plaisir à l’arpenter, hôte bienveillant et courtois, fils de ces vieilles races aristocrates qui se passaient de bien-être, mais non d’émotions, et cherchaient les plus vives et les plus délicieuses, voilà comme nous imaginons dans ses forêts le petit Toungouse, peuple alerte qui fournit de temps à autre aux races épuisées de la Chine des conquérants pour la gouverner.

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