Echanges de bons procédés
Chapitre 4
Il y a des hommes, dans la rue, qui vous font un effet bœuf.
Tout va de travers. J’étais censée vaincre ma phobie avec panache ; j’ai viré hystérique. J’étais censée tomber sur un biologiste anti-sexy : j’ai rencontré un de ces beaux mâles tout droit sortis d’une comédie romantique.
Extra-hot.
Extra-cool.
Extra-pris.
La vie est une fête ratée, et je crève d’envie que ça se passe à la sauce Quatre mariages et un enterrement : il pleut, il me rattrape, il m’avoue qu’il m’a désirée au premier regard et hop, il me donne un baiser de la mort-qui-tue sous l’œil des badauds émerveillés par tant de passion.
Mais on est loin du compte : il fait une chaleur à se mettre à poil. La rue est déserte. Alvaro m’a laissée partir.
Et moi, je rêve de sa bouche, de sa peau dorée et de ses prunelles sombres.
Le monde est dégueulasse !
Dépitée, agacée, encore effrayée, je pénètre dans l’hôtel. Il n’y a personne à l’accueil, et c’est tant mieux. J’apprécie beaucoup Paloma, mais n’ai aucune envie de discuter le bout de gras pour le moment. Je fonce dans ma chambre, essayant de me sortir Alvaro et ses araignées de la tête, et de trancher : vais-je vraiment laisser tomber la thérapie choc ?
J’ouvre la porte, bien décidée à dresser une liste des pour et des contre. Une enveloppe rouge, par terre, attire mon regard. Qui l’a glissée là ? Ce doit être une attention de Paloma. Cette femme est une déesse du réconfort !
Je ferme derrière moi, m’empare de l’enveloppe, la décachette…
MERDE, MERDE, MERDE !
Je la lâche en glapissant. Une monstrueuse araignée noir et dorée en jaillit pour courir à la vitesse de Speedy Gonzales sous une commode.
C’est un cauchemar !
Je ne bouge pas d’un poil, terrorisée. Cela dit, cette fois — chose étrange et merveilleuse —, mon cerveau reste en état de marche. Et il mouline, tentant avec vigueur de me faire reprendre pied.
OK, le monstre est ici, et quoi ? C’est du jus de pipi de chat à côté de ce que tu as vu chez Alvaro. Tu as survécu à la chambre des horreurs, tu peux gérer une pauvre créature à huit pattes.
J’inspire, expire profondément et, tout en gardant un œil sur son refuge (sait-on jamais, si elle décide que le coin ne lui convient pas), je m’empare prudemment de l’enveloppe pour découvrir le message qu’elle contient :
SURPRISE !
J’en reste bouche bée.
Qui m’en veut à ce point ?
Complètement sonnée, je me laisse tomber sur mon lit. Je ne suis pas dans Quatre mariages et un enterrement. Non, j’ai basculé dans Pretty Little Liars. On souhaite ma mort. Mais je ne dois pas me laisser impressionner. Je dois ré-flé-chir. C’est ce que ferait Tina. Elle identifierait le coupable et fomenterait une vengeance aux petits oignons.
Suspect numéro 1 : Concepción. Alvaro et Paloma ont précisé qu’elle était loca. Elle m’a menacée de son balai. M’a traitée de diablo. Elle veut me chasser et a mis en place cette manœuvre abjecte pour me faire dégager.
Mais est-elle capable de monter un tel truc toute seule ? Je doute. La carte est imprimée, et je ne l’imagine pas se débrouiller avec un ordinateur.
Ce qui fait de Rosa mon suspect numéro 2. Elle a été vexée quand elle a constaté que je trouvais Alvaro canon. C’est une midinette amoureuse… et la petite-fille de Concepción ! A-t-elle hérité de son grain de folie ?
Ou alors, elles se sont carrément liguées contre moi.
A deux, on est toujours plus fortes.
A moins que ce ne soit une mauvaise plaisanterie de Mister Acné et Cou de poulet, les deux types qui ont traité mes cuisses de boulottes…
Plus je réfléchis, plus mes théories virent fantaisistes : Alvaro, pour me tester… Paloma, qui, sous ses airs de mama adorable, est en fait démente…
Qui ? Qui ? QUI ? !
Je ne cesse de cogiter, effrayée à l’idée de m’endormir en compagnie de l’araignée. Peu à peu, cependant, mes paupières deviennent lourdes… Alors que je bascule dans un demi-sommeil, je constate que j’ai progressé. Avant, j’aurais bondi hors de ma chambre… Là, je stresse, OK, mais il y a du changement. Et je peux faire mieux encore : je vais passer la nuit avec cette araignée. Je me remémore les paroles d’Alvaro. « Elles ont peur de toi. Elles préfèrent se tenir à l’écart. Elles ne peuvent pas te mordre. Tu ne peux pas les avaler. Tu peux être fière de toi. »
Je peux être fière de moi.
Mon cœur fait boum boum quand je repense à son regard pétillant, à son charme et à sa gentillesse… A ses fesses, aussi.
Et, sans même m’en rendre compte, je glisse dans un sommeil profond.
Alvaro enlève son T-shirt d’un geste brusque… Vibrante, je contemple son torse doré aux abdominaux bien dessinés, puis plante mon regard dans le sien. J’y lis un désir, une urgence qui me font frémir. Un éclair de plaisir contracte mon ventre alors qu’il me plaque contre lui et que je sens son sexe dressé tout près de mon intimité, son souffle sur ma peau.
— Tu as des préservatifs ? je demande, haletante, mourant d’envie de l’accueillir en moi.
Il en attrape un dans la table de chevet juste à côté, et l’enfile. Je pose les yeux sur son membre viril… Et mes tétons durcis par l’excitation dépointent illico. La chaleur que je ressentais au cœur de mes cuisses baisse de trente degrés, d’un coup d’un seul. On atteint le pôle Nord, à vrai dire.
Il a dégainé une capote motif araignée.
Une CAPOTE MOTIF ARAIGNEE !
— Laisse-moi insérer ma grosse mygale en toi, querida…
Non ! Non, non, non !
Je me réveille en sursaut, et jette un œil à la pendule sur le mur. 8 heures. Encore sous le choc, je me remémore les événements de la veille : ma rencontre avec Alvaro, l’hôtel, l’album, la bière partagée, le labo et, surtout, la lettre.
Immédiatement, je me redresse dans mon lit pour passer mes vêtements et mes draps au peigne fin : pourvu que l’araignée ne se soit pas incrustée… Je fouille, farfouille. Rien. Pas de trace de mon ennemie.
Je scrute le sol. Rien à signaler non plus.
J’abandonne prudemment mon matelas et gagne la salle de bains : RAS. Vite, une douche ! Habillage rapide ensuite. J’ai hâte de fuir cette chambre mais, lorsque je jette un œil dans le miroir, mon visage défait me force à ralentir le mouvement. Mon esthéticienne a raison : le non-démaquillage est le pire ennemi de la femme. Je répare tout ça lestement et, une fois que je suis présentable, je quitte enfin la pièce.
Ma décision est prise : j’ai survécu à cette nuit, je suis donc une super héroïne, moi aussi. J’irai voir Alvaro et poursuivrai mon combat antiphobie jusqu’au bout. Mais pas avant d’avoir pris un bon petit déj’. J’ai une faim de loup et je donnerais mon gri-gri pour un latte au sucre vanillé.
Encore une fois, Paloma n’est pas à l’accueil.
Si ça se trouve, c’est elle, la coupable : elle a déposé l’araignée, un spécimen mortel, dans ma chambre. Puis elle a eu peur que le monstre passe sous la porte et se pointe dans sa propre chambre pour la tuer. Du coup, elle a quitté l’hôtel et…
C’est n’importe quoi.
Tu as vraiment besoin de ta dose matinale, pauvre fille !
Je dégote un PMU dans la rue juste à côté. Ils ne servent certainement pas de latte au sucre vanillé, mais je me contenterai d’un café noir : mon corps hurle à la caféine. J’entre pour commander et, à ma grande surprise, je tombe sur Cou de poulet, avachi derrière le comptoir.
Tiens, tiens, comme on se retrouve…
Je lui lance un regard dur, auquel il oppose une œillade bovine, et j’attaque :
— Trois croissants, un café allongé et… un aveu.
— Quoi ? grogne-t-il en se curant le nez.
Il ne semble vraiment pas piger ce que je lui demande.
— C’est vous qui vous êtes amusés à déposer du courrier sous ma porte, toi et ton petit copain ?
Il me dévisage comme si j’étais folle à lier. Je le blanchis sans hésiter. Je sais reconnaître un acteur quand j’en vois un et, là, il ne joue pas.
— Laisse tomber.
Il hoche la tête et prépare ma commande en chantonnant La Danse des canards.
Non, définitivement. Ce mec-là n’est pas mon corbeau.
Après trois croissants et trois cafés, je me sens mieux : idées claires, détermination au top. Je m’apprête à rendre visite à Alvaro quand je le vois passer sur le trottoir d’en face, son journal à la main. Je le hèle. Il m’aperçoit et m’adresse un large sourire. Puis il traverse la rue d’un pas rapide.
Ce qu’il est canon, avec sa démarche féline…
Un homme comme lui serait incapable de dégainer un préservaraignée.
— Faustine ! Ça va ? me salue-t-il en se plantant devant moi. Je me suis inquiété pour toi. Je peux m’asseoir ?
Tu peux même m’embrasser si tu veux… ou me faire l’amour sur cette table.
— Bien sûr ! Désolée pour hier. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Enfin, si, mais…
— C’est moi qui suis désolé que tu aies vu mon labo. Ce n’était pas censé se produire.
— J’aurais dû faire gaffe. Deuxième porte à droite, ce n’est pourtant pas compliqué !
— Est-ce que tu veux qu’on continue quand même ? demande-t-il.
Je ne sais pas si c’est la joie d’avoir bu du café qui me fait délirer, mais je crois déceler une étincelle d’espoir dans ses grands yeux bruns.
Le reflet du soleil, ma fille. Le reflet du soleil…
— J’en ai plus que jamais besoin. Surtout après ce que j’ai trouvé, en regagnant ma chambre.
Il fronce les sourcils.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Oui. On a glissé ça sous ma porte.
J’extrais l’enveloppe de mon sac à main et la lui tends. Il l’ouvre, lit la carte et me contemple, perplexe.
— C’était quoi, la surprise qui accompagnait cette charmante missive ?
— Une araignée.
Il me lance un regard stupéfait.
— Une araignée ? De quel type ?
— Aucune idée.
— Décris-la-moi.
— Noir et dorée, avec de longues pattes.
Il blêmit.
— Qu’est-ce qui était doré ? Le dos ?
— Je ne sais plus. Je crois que oui…
— Faustine, dit-il d’un ton grave, si c’est le cas, il peut s’agir d’une espèce tropicale extrêmement dangereuse, qui vient tout droit de mon labo.
— Comment aurait-on pu entrer dans ton labo ? Nous étions chez toi, hier soir !
— Je laisse toujours la fenêtre ouverte… Elle donne sur le jardin.
Il semble nerveux tout à coup, et ça ne me rassure pas du tout du tout. Quand il se lève — d’un signe, il m’engage à l’imiter —, je sens mon pouls s’accélérer.
— Nous allons vérifier ça tout de suite, conclut-il.
Sur le chemin, je lui expose mes théories sur les coupables.
— Tu penses vraiment que Concepción serait capable de voler une araignée chez moi ? Je sais qu’elle n’a plus toute sa raison, mais quand même !
— Si Rosa l’a aidée, c’est bien possible…
— Mais pourquoi est-ce que Rosa ferait ça ?
Je rougis, hésite à poursuivre et me lance enfin, alors que nous atteignons le perron.
— Parce que nous avons parlé de toi.
— De moi ?
— Oui. Elle a dit que tu étais canon et… j’ai approuvé.
Alors qu’il s’apprête à ouvrir la porte, Alvaro se fige un instant. Un sourire absolument craquant étire ses lèvres. Il darde sur moi un regard pétillant.
— Je suis flatté, murmure-t-il, clin d’œil à la clé. Mais en quoi ça la pousserait à coller une araignée dans ta chambre ?
— Elle m’a demandé si je comptais te draguer…
Il lève un sourcil interrogateur.
Je me défends aussitôt, gênée :
— J’ai dit non, bien sûr ! Mais je pense qu’elle ne m’a pas crue.
Il m’observe un instant, et moi, je sens ce frisson désormais familier me traverser le corps. Puis il se détourne et ouvre la porte.
— Elle irait jusque-là ? s’étonne-t-il en entrant. Elle n’a que quinze ans. On ne s’amourache pas d’un vieux comme moi à cet âge-là.
— J’ai été ado et je confirme : on s’amourache d’un vieux comme toi à cet âge-là.
Il laisse échapper un rire alors que nous arrivons devant son laboratoire.
— Je t’épargne les visions d’horreur. Va t’asseoir dans le salon. De mon côté, je vérifie si l’araignée est là.
Je m’exécute et m’installe sur le canapé moelleux. Mes pensées devraient se focaliser sur cette histoire d’enveloppe rouge, mais je ne peux empêcher mon esprit de bifurquer en direction d’Alvaro. Alvaro et sa sexytude. Alvaro et son efficacité. M’a-t-il trouvée canon, lui aussi ?
Avec tes auréoles « vive la transpi » ? Mouarf. Tu n’es pas trop mal, dans ton genre, mais à côté de la bombe avec qui il sort…
Alvaro, qui revient en poussant un soupir de soulagement, ne me laisse pas finir mon petit monologue intérieur.
— La mienne est toujours ici, mais on va tout de même vérifier que celle qui squatte ta chambre n’est pas dangereuse. Je n’y crois guère. Et en supposant que Concepción et Rosa soient les coupables, elles n’ont pu utiliser qu’une araignée inoffensive. Il y en a un paquet dans le bois, à côté. Elles ont dû se servir là-bas.
Il s’assied à mes côtés et soupire.
— En tout cas, je n’en reviens pas, reprend-il. Concepción, passe encore… Mais Rosa ! Est-ce qu’elle pense vraiment avoir une chance avec moi ? Tout ça parce qu’elle avait peur que tu me dragues ? C’est dingue !
Heu… Pas tant que ça. J’aurais bien tenté le coup, moi !
— D’autant que tu es en couple.
Il se tourne vers moi, étonné.
— En couple ?
— Oui, quand j’écoutais à ta porte, j’ai entendu votre dispute…
— J’avais raison, alors ! Tu m’espionnais ! lance-t-il d’un air taquin.
Je confirme en rosissant tandis qu’il ajoute :
— Non seulement la curiosité est un vilain défaut, mais elle peut te faire avaler des choses pas possibles.
— Ah bon ?
Légère accélération des battements de mon cœur.
Est-ce que je crois qu’il se passe ce que je crois qu’il se passe ?
Mon Spiderman serait-il célibataire ?
Je m’enjoins à rester immobile, alors que j’ai envie de sautiller comme une dingue sur son canapé, en couinant de bonheur.
— Mina est ma cousine et ma meilleure amie. Je suis le parrain de son fils.
Un soupir de soulagement m’échappe.
Merde…
Je tente de le camoufler en une grosse toux, mais ne parviens à produire qu’une quinte ridicule.
Si seulement j’étais fumeuse…
Cela dit, ça semble assez convaincant, puisque Alvaro s’inquiète.
— Ça va, Faustine ?
— Très bien ! dis-je en stoppant mon manège. Merveilleusement bien, même !
Je souris tellement que j’ai le sentiment que mes lèvres, légèrement gercées, se craquellent. Je dois avoir l’air d’une illuminée.
Mais en pleine euphorie, un doute m’assaille.
— Je t’ai quand même entendu lui dire : « Tu m’aiderais si tu m’aimais vraiment. »
Là, je deviens lourde. Tant pis.
— Ouïe étonnante et excellente mémoire ! commente Alvaro, qui a l’air de bien s’amuser.
— Qualités indispensables à une actrice !
Il hésite un instant avant de reprendre la parole, et ses traits redeviennent sérieux.
— Je te le répète, Faustine, tout le monde a ses peurs. Moi, par exemple, je suis un maître de conférences… terrifié à l’idée de donner des conférences.
— Comment ça ?
— Supporter les regards braqués sur moi. M’exprimer devant tout un parterre de gens… C’est l’horreur.
La fameuse faille du héros.
— Tu ne sembles pourtant pas timide !
— Pas du tout, en effet… quand je n’ai pas à me taper un discours en public. Mina, qui est également ma collègue, a assuré à ma place mes trois dernières conférences. Quand tu es arrivée, je lui mettais la pression pour qu’elle prenne en charge la prochaine, dans une semaine. Mais elle en a sa claque. Et je ne peux pas lui en vouloir. Je lui ai fait un petit chantage stupide. Je me suis senti con dès qu’elle est partie… Je l’ai appelée dans la foulée pour m’excuser.
Mais…
— Tu n’étais pas avec Rosalida ?
— Si. Rosalida ne m’empêche pas de passer des coups de fil, figure-toi, puisqu’il s’agit d’une créature à huit pattes, bien velue.
Tout doute étant écarté, je peux me réjouir à mort, fantasmer à mort, et tout mettre en œuvre pour séduire mon Spiderman… On ne sait jamais, peut-être que je lui plais !
Et si je le sauvais, moi aussi ?
C’est bien connu : on tombe toujours amoureux de celui qui vous a sorti du merdier, non ? En tout cas, c’est ainsi dans tous les films d’action que j’ai vus. Et j’en ai regardé une tripotée !
— Je peux t’aider, tu sais ! Tu as devant toi une spécialiste du trac ! J’ai plein de trucs pour gérer le stress : la respiration du faucon aviné, l’inspir-expir du petit chien qui accouche. Pas mal aussi d’imaginer les gens en face de toi aux toilettes. Ça détend.
Il éclate de rire.
— Donnant-donnant, alors ?
— Donnant-donnant. Tu m’aides avec mes araignées, je t’aide pour ta conférence.
— ¡ Trato hecho !
— Marché conclu ?
— C’est ça ! confirme-t-il, en me tendant la main.
Je la lui serre, et nous restons ainsi un petit moment, yeux dans les yeux, ma paume bien au chaud dans la sienne. Mon ventre se contracte, mon cœur bat la chamade.
— On va vérifier ce qui se terre dans ta chambre ?
A regret, je lui lâche la main, et acquiesce.
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