Équateur

Brian Aldiss · Chapitre 1 sur 6 · partie 1/4

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

1.

Des ombres vespérales traversèrent l’aéroport spatial à longues enjambées. C’était l’heure du jour où l’on pouvait presque sentir la rotation de la Terre. Aux derniers rayons du soleil couchant, les palmiers poussiéreux qui entouraient le terrain faisaient penser à un décor de théâtre en carton verni. Dans la journée, ces palmiers luisaient d’un éclat métallique ; le soir, ce n’était plus que du papier mâché. Sous les tropiques, rien ne se montrait sous son véritable jour ; la chaleur déformait tout.

Les palmiers s’inclinèrent avec raideur quand le patrouilleur spatial AX25 fonça vers le ciel en les saupoudrant d’une nouvelle couche de poussière.

Les trois occupants du vaisseau ne furent renversés sur leurs couchettes d’accélération que pendant quelques secondes. Puis Allan Cunliffe se leva, alla négligemment vers le hublot et regarda au-dehors.

À voir son visage impassible, personne n’aurait pu deviner que le vaisseau venait de partir pour une mission hasardeuse.

— C’est maintenant qu’on commence à vivre, dit-il en regardant la Terre avec une sorte de fierté.

Son ami, Tyne Leslie, hocha la tête en signe d’assentiment. Pour le moment, il ne pouvait pas faire mieux. Il rejoignit Allan et regarda au-dehors lui aussi.

Il remarqua avec admiration que le vaste panorama du soleil couchant n’était déjà plus qu’une tache rouge sur le tapis qui s’étendait au-dessous d’eux ; Sumatra s’étalait de part et d’autre de l’équateur comme un poisson qu’on a embroché pour le saurir. Dehors : un vide étoilé. Au creux de l’estomac : un autre vide, étoilé lui aussi.

C’est maintenant qu’on commence à vivre… Mais c’était la première fois que Tyne s’en allait en patrouille de reconnaissance ; la vie, pour le moment, c’était pour lui l’adrénaline supplémentaire qui affluait par les valvules de son cœur, c’étaient les centaines de picotements sur sa peau et le vide étoilé dans ses entrailles.

— C’est une sensation qu’on n’éprouve pas derrière son bureau, dit-il.

Allan acquiesça sans rien dire. Ses silences étaient toujours positifs. Au moment où le reste du monde parlait plus qu’il ne l’avait jamais fait auparavant, Allan Cunliffe gardait le silence. Bien entendu, il éprouvait à l’égard des Rosks des sentiments aussi mélangés que n’importe quel Terrien, mais il n’en faisait part à personne. C’est cette qualité plus que toute autre qui avait permis l’éclosion d’une amitié solide entre Allan et Tyne, bien avant que ce dernier n’ait suivi les traces de son ami pour entrer dans le Service Spatial.

— Allons à l’avant voir Murray ! dit Allan en lui donnant une tape amicale sur l’épaule. Incontestablement, il avait deviné une partie des sentiments de son compagnon.

L’appareil de reconnaissance était petit ; c’était un Hynam de la ligne du Bristol-Cunard, un appareil à 3 places pourvu d’un armement léger et d’accélérateurs Betson-Watson « Medmenham X ». Le troisième membre de l’équipe, le chef, était le capitaine Murray Mumford, un des premiers hommes à avoir aperçu les Rosks, quatre ans plus tôt.

Quand les deux autres entrèrent dans la cabine, il grimaça un sourire, puis il brancha le pilote automatique et vint à eux :

— La Lune dans cinq heures et quelques minutes, dit-il.

Quand on avait vu Murray une fois, on ne pouvait plus l’oublier. Physiquement, il n’était ni plus ni moins qu’un superbe spécimen de virilité, un athlète aux larges épaules. Au bout de cinq minutes passées en sa compagnie, on était convaincu qu’il était doté d’un extraordinaire pouvoir de persuasion qui, sans qu’un seul mot fût prononcé, était capable de transformer des rivaux possibles en admirateurs. Tyne qui était toujours sensible aux courants des sentiments humains, se rendait compte de cette puissance magnétique de Murray ; s’il s’en méfiait, c’est parce qu’il savait que Murray n’ignorait pas son pouvoir et l’utilisait fréquemment à son propre avantage.

— Alors, où en sommes-nous ? demanda-t-il, en prenant le mescahale que lui tendait Allan. Il s’efforçait de montrer qu’il était à son aise.

— Avec un peu de chance, nous n’aurons pas grand mal à mener à bien cette première mission, répliqua Murray pendant qu’ils allumaient leurs mescahales. La zone que nous avons choisie pour dble, vous le savez, est la zone 101 de la Lune.

Le service d’information lunaire signale la présence d’un objet nouveau à l’extérieur de l’un des dômes des Rosks. Un objet petit et immobile – pour le moment en tout cas. Il se trouve à l’extérieur d’un dôme sur le périmètre sud de la zone 101, ce qui signifie qu’il nous sera assez facile de l’observer.

— Quel est l’état de la lumière là-bas en ce moment, Murray ? demanda Allan.

— Le coucher de soleil s’est produit il y a quatre heures à Grimaldi, là où se trouve la zone 101. D’après les services d’information, les Rosks auraient l’intention de profiter de la nuit pour tenter quelque chose ; nous avons récemment imposé un certain nombre de restrictions à leur trafic Terre-Lune. Les ordres sont précis : nous devons nous introduire sans nous faire remarquer, si possible, à la faveur de l’obscurité et voir de quoi il retourne. Un coup d’œil rapide, une inspection personnelle en tenue spatiale. Nous ne devrions pas en avoir pour plus de vingt minutes en dehors de l’appareil. Après, nous rentrerons chez nous, en héros.

La sensation de vide tenaillait plus que jamais les entrailles de Tyne. L’action, il la désirait et en même temps il la redoutait. Il regarda la carte de la Lune que Murray montrait négligemment. Un petit carré, en bas du troisième quadrant qui recouvrait Grimaldi, avait été colorié en jaune. C’était la zone 101. À côté, dans le même espace, un mot avait été écrit : « Rosks. »

Tyne remarqua que Murray étudiait son visage avec attention ; il détourna la tête.

— Le gouvernement mondial a commis une faute énorme en permettant aux Rosks d’avoir une base à l’extérieur de la Terre, dit-il.

— Vous étiez diplomate quand Allan et moi n’étions que des membres du Service Spatial, dit Murray en souriant. Dites-nous donc pourquoi leur avons-nous fait cadeau de la zone 101 ?

— La raison que l’on a donnée officiellement, dit Allan, venant au secours de son ami, c’est que si nous voulions nous montrer compréhensifs pour des étrangers, nous ne pouvions pas laisser une race voyageant dans l’espace assujettie à une seule planète ; nous étions moralement obligés de leur céder une partie de Grimaldi pour leur permettre d’effectuer des vols Terre-Lune.

— Oui, cela, c’était pour sauver la face officiellement, concéda Tyne. À chaque fois qu’il se trouve battu à propos d’un point quelconque, le gouvernement mondial, le Conseil des Nations Unies, se déclare « moralement obligé ». En fait, nous n’avions guère le choix. Les Rosks nous sont tellement supérieurs dans les discussions et dans les débats que dès qu’ils expriment le moindre désir, on leur donne satisfaction.

— Et maintenant, en somme, dit Murray, c’est le Service Spatial qui paie les pots cassés par la maladresse des politiciens. Tyne ne put s’empêcher de prendre cette réflexion comme une offense personnelle. Il n’oubliait pas qu’il avait autrefois été dans les services politiques, et la tension de son esprit était maintenant telle qu’il ne pouvait laisser passer cette remarque.

— Vous feriez mieux de vous demander si le Service Spatial s’engage dans la bonne voie. Les relations entre humains et Rosks se sont détériorées à un tel point ces douze derniers mois que si nous sommes surpris dans la zone 101, nous pourrions très bien déclencher une guerre.

— Vous parlez comme un diplomate ! s’exclama Murray d’un ton sarcastique.

Ils passèrent tous trois la presque totalité des quatre heures et demie qui suivirent à lire ; ils desserrèrent à peine les dents.

— Il s’agirait d’avoir l’œil. Fermez vos livres, dit soudain Murray en se levant d’un bond. Il retourna dans la cabine.

— Ne faites pas attention à Murray ; il se comporte souvent comme un magister autoritaire, dit Allan en riant.

Pas souvent, songea Tyne sans prendre la peine de contredire son ami à haute voix. Murray avait pris un verre plusieurs fois avec eux à l’hôtel Merdeka à Sumatra ; ses manières n’avaient alors rien d’autoritaire. Il revoyait Murray engloutir du carioka jusqu’à une heure avancée, puis se lever quelques heures plus tard pour manger avec un appétit monstrueux, tandis qu’Allan et Tyne repoussaient les petits déjeuners copieux, mais peu appétissants que l’hôtel fournissait.

Le présent immédiat éclipsa les pensées de Tyne ; le grand segment noir de la Lune fonçait sur eux. C’était comme une chute dans un trou en forme de sourire. Guidé au radar, l’appareil redevenait le satellite mouvant d’un vaisseau au lieu de constituer un petit monde autonome.

Quelques lueurs apparaissaient au loin. Des lumières des Rosks qui brillaient dans la zone 101.

— Mettez vos ceintures, dit Murray dans l’interphone.

Ils freinaient. À mesure que la décélération augmentait, ils avaient l’impression de plonger dans l’eau, puis dans la soupe, puis dans la mélasse, puis dans du bois. Puis ils ne plongèrent plus du tout. Ils étaient légers comme des plumes. Une secousse. Ils s’arrêtèrent. Ils étaient arrivés.

— Tout le monde descend ; veuillez préparer vos passeports ! lança Allan. Tyne se demanda ce qu’il ressentait réellement, en dépit du sourire rassurant que lui adressait Allan.

Murray sortit de la cabine d’un air très dégagé. Il était en proie à une surexcitation agréable. Pour lui, c’était cela la vie simple, sans autres soucis que ceux de l’instant présent.

— Nous avons réussi à tromper leur radar, dit-il. Aucun signe d’alerte de nos amis de l’extérieur. Enfilons vite notre tenue.

Ils ne perdirent pas une seconde. Il leur fallut une demi-heure, pendant laquelle Tyne transpira abondamment ; il se demandait sans cesse si les vigies roskiennes avaient repéré leur appareil. La tenue spatiale est un outil, un outil énorme, complexe, hasardeux et délicat permettant de survivre là où les hommes ne sont pas faits pour vivre. Elle nécessite des réglages interminables avant que l’on puisse se fier à elle. Il n’y avait pas un seul homme de l’espace qui ne ressentit une haine farouche à son égard ou qui n’enviât aux Rosks leur indiscutable supériorité.

Enfin, ils réussirent à lacer, attacher, assujettir et visser tout leur attirail. Trois robots monstrueux évoluèrent lourdement, avec lenteur dans l’espace réduit, emplissant presque l’astronef de leur masse ; ils se dirigèrent avec des gestes de chasseurs sous-marins vers l’écoutille. Cinq minutes plus tard, ils étaient debout à la surface de la Lune, plongés dans l’obscurité la plus complète.

Au cours de ce qu’ils considéraient déjà comme le bon vieux temps avant que les Rosks n’arrivent dans notre système, Tyne était allé à maintes reprises dans la Lune, pour son plaisir ou pour ses affaires. Il ne l’avait jamais vue aussi peu attirante et aussi sinistre que ce jour-là. Dans ces ténèbres de première grandeur, Grimaldi était un désert de suie glacé.

— Nous sommes à moins d’un kilomètre du dôme cible, dit Murray ; sa voix n’était qu’un murmure. Allons-y.

Ils réussissaient à voir grâce aux antennes à infrarouge. Murray leur ouvrit la marche le long du bord du cratère, contournant des éperons de débris amoncelés. Les dômes des étrangers apparurent comme des seins noirs se profilant sur une étoffe de soie aux clous de sequin. À travers le grillage du hublot de son costume, Tyne voyait le monde comme une caricature blafarde d’une réalité trop irréelle pour être vraie. Lui-même n’était qu’un pygmée enfermé dans les entrailles de fer d’un robot destructeur. Luttant contre cette sensation irrationnelle, il scruta les ténèbres pour distinguer l’objet qu’ils étaient venus observer.

Il y avait quelque chose devant eux. Impossible de voir ce que c’était. Tyne toucha le bras d’Allan qui se retourna et ils regardèrent dans la direction indiquée par Tyne. Murray s’arrêta et fit à leur intention un geste pataud pour leur dire d’avancer. « Peut-être se sent-il aussi vulnérable que moi », pensa Tyne, non sans une certaine sympathie ; il montra de nouveau l’objet, à Murray cette fois.

Une seconde plus tard, ils étaient inondés par la clarté aveuglante d’un projecteur, surpris dans un geste à peine achevé.

La lumière provenait de l’un des dômes qui se dressaient devant eux, mais sur un côté, d’un point situé près de la muraille du cratère. Murray resta cloué sur place, clignant des yeux. Il savait qu’ils étaient pris au piège.

— Couchez-vous, cria Allan.

— Détruisez cette lumière, dit Murray. Sa grosse griffe d’acier descendit comme un piston vers le pistolet, et remonta en pointant l’arme encombrante. Le recul le fit tressaillir Allan et Tyne n’entendirent des coups de feu qu’un bruit mou et vibrant, transmis par le micro de la tenue spatiale de Murray.

Il réussit à atteindre le phare. Celui-ci cessa de briller, mais déjà un autre faisceau émergeait du dôme le plus proche et vacillait dans les ténèbres. On doit tirer sur nous, se dit Tyne avec une certaine indifférence ; mais nous ne le saurons pas tant que nous n’aurons pas été atteints. Il avait sorti son pistolet et il tirait lui aussi, avec des gestes démentiels, dans la direction d’où l’attaque ennemie devait provenir.

— Les voici ! Allons vite au vaisseau, Tyne, cria Allan. Au moment où le nouveau projecteur les atteignit, Tyne entrevit des formes mouvantes. Les Rosks avaient dû les attendre. Soudain, un coup de boutoir le frappa à l’épaule, éveillant dans tout son corps une douleur aux prolongements lumineux semblables à un éclairage au néon détraqué. Haletant, il entendit son costume craquer comme un arbre que l’on abat. Il perdit connaissance. En s’affaissant, il vit, sens dessus dessous, des Rosks qui approchaient.

L’arrivée des Rosks dans le système solaire, quatre ans et demi auparavant, par un jour banal de mars 2189, marqua la fin d’une époque, bien que fort peu de gens s’en fussent alors rendu compte. L’isolement de l’homme était révolu. Il ne pouvait plus se considérer comme le seul être intelligent de l’univers. Au seuil de sa porte se trouvait une race supérieure à la sienne, scientifiquement sinon moralement.

Le choc provoqué par l’arrivée des Rosks fut surtout ressenti dans les pays dont les habitants avaient eu depuis plusieurs siècles l’habitude de se considérer comme les maîtres du monde, et comme les seuls arbitres de sa conduite. Ils se trouvaient maintenant dans la position du magister tyrannique qui, en se retournant, s’aperçoit de la présence du directeur.

Les Rosks débarquèrent d’un vaisseau puissant, et le quart de la population du monde trembla de frayeur ; un autre quart poussa des acclamations de joie, les plus sages réservèrent leur jugement. Certains d’entre eux, quatre ans et demi plus tard, ne s’étaient pas encore prononcés. Les Rosks n’étaient pas plus faciles à comprendre que les Terriens.

En apparence, les Rosks ressemblaient aux humains. Pas aux Blancs, aux Malais plutôt. Leur aspect variait d’un individu à l’autre, mais la plupart d’entre eux avaient la peau brune, le nez camus et les yeux noirs. La température de leur corps était de 40 degrés, ce qui indiquait qu’ils venaient d’une planète plus chaude que la nôtre.

Quand les Rosks arrivèrent, Tyne Leslie était le plus jeune secrétaire en second du secrétaire adjoint du sous-secrétaire de la Délégation britannique au Conseil des Nations Unies. Il avait pu se rendre compte des interminables atermoiements qui avaient caractérisé le monde à mesure que les réalités des problèmes posés par les relations entre les Rosks et les hommes étaient devenues manifestes. Car la véritable situation ne s’était dessinée que progressivement, tandis que les barrières linguistiques s’écroulaient. Et la véritable situation était à la fois compliquée et désagréable.

Les hommes se rendirent compte clairement de l’impasse où ils se trouvaient, grâce à un Rosk aux cheveux jaunes, Tawdell Co Barr, l’un des premiers porte-parole roskiens au C. N. U.

— Notre vaisseau originel, expliqua-t-il, est un astronef interstellaire qui abrite quatre appareils interplanétaires et à peu près cinq milles de nos congénères, mâles et femelles. La plupart d’entre eux sont des colonisateurs, qui sont uniquement à la recherche d’un monde où ils puissent s’installer. Nous provenons d’un monde que vous appelez Alpha Centauri II ; notre voyage est le premier qui ait jamais été effectué à partir de notre belle planète malheureusement surpeuplée. Nous avons atterri sur Sol, notre voisin le plus proche dans le vaste espace, pour y chercher un refuge – et nous nous sommes aperçus que la seule planète habitable était déjà encombrée par des hommes. Bien que nous soyons heureux d’y avoir trouvé une autre race douée de raison, vous ne pouvez pas mesurer l’étendue de notre déception ; notre voyage, notre long voyage, a été fait en vain.

— Ce discours est très raisonnable, avait commenté Tyne quand on le lui eut rapporté. D’autres discours raisonnables avaient suivi et chacun d’entre eux avait révélé un détail bizarre sur la piste des Rosks.

D’abord, ces détails étaient presque passés inaperçus pour le commun des mortels.

Une fois la première surprise passée, une vague d’optimisme avait déferlé. Les véritables difficultés soulevées par la situation n’étaient apparues que plus tard. Les Rosks étaient des héros, la plupart des gens avaient réussi à cacher la déception qu’ils avaient éprouvée en voyant que les visiteurs n’avaient ni des yeux en boule de loto, ni des antennes. À peu près personne ne s’inquiéta quand Tawdell Co Barr révéla que le régime politique des Rosks était une dictature dont le chef suprême était Ap II Dowl.

En fait, la courtoisie – une courtoisie assez gênée de la part des Terriens – était à l’ordre du jour. Le gros vaisseau tournait autour de la Terre, à l’intérieur de l’orbite lunaire ; une poignée de Rosks était descendue et avait fraternisé ; tantôt ils parlaient aux Conseillers de l’U. N. C. ; tantôt ils s’adressaient directement à la multitude ; parfois ils visitaient quelque cité terrienne.

En échange de cette hospitalité, ils offrirent aux hommes des livres et des microfilms sur la vie sociale et naturelle sur Alpha Centauri II, ainsi que des spécimens de leur littérature et de leur art et des échantillons de leur flore. Mais aucun Terrien ne fut autorisé à pénétrer dans l’un de leurs vaisseaux. Les savants, les politiciens, les hommes célèbres et les journalistes furent tous poliment éconduits, avec des explications plausibles.

— Notre vaisseau est aussi peu séduisant qu’un hôpital, avait dit gravement Co Barr. Beaucoup de nos congénères sont morts au cours du voyage. Beaucoup sont mourants à cause des déficiences alimentaires, ou bien ils souffrent de maladies mentales provoquées par une claustration à vie. Car nous avons été exilés pendant deux épuisantes générations dans la nuit de l’espace. Tout ce que nous vous demandons de nous donner, c’est votre pitié ; tout ce que nous vous supplions de nous accorder, c’est un endroit où nous pourrons nous reposer et nous remettre de nos épreuves.

Un endroit… mais quel endroit ? Au début, cette question paraissait presque insoluble ; l’U. N. C. siégea pratiquement sans interruption pendant des semaines. Pour la première fois depuis des siècles, toutes les nations étaient unies – dans leur détermination de ne pas accorder un asile aux Rosks sur leur territoire.

En fin de compte, on prit deux décisions. D’abord, on accorderait aux Rosks une base terrestre. Ensuite, on précisa son emplacement.

Ces deux réponses étaient inévitables. Même Tyne qui pourtant n’assistait aux débats que de loin, les avait vues venir. Dans l’attitude des humains à l’égard des Rosks, il y avait à la fois de la crainte et de l’envie ; il était impossible de demander aux Rosks de repartir du système solaire ; une telle démarche aurait pu provoquer en eux du ressentiment à l’égard des hommes et le désespoir aurait pu les inciter à conquérir un territoire, les armes à la main ; et on ignorait de quelles armes ils disposaient ; on ne se faisait pas faute de se demander quel stade la science roskienne avait pu atteindre.

Quant à leur base, elle ne pouvait se situer que dans une région équatoriale. La zone équatoriale terrestre avait à peu près la même température que la zone tempérée d’Alpha II. Le centre de l’Afrique n’était pas un emplacement très propice ; une petite île aurait pu paraître trop isolée. Le Brésil, nation dont la puissance augmentait sans cesse, ne voulut tolérer aucun Rosk près de ses frontières. Après bien des discussions, des querelles, des protestations et des vetos, on finit par céder aux Rosks un territoire de 150 kilomètres carrés au sud de Padang, à Sumatra.

— La gratitude que nous éprouvons devant cette petite offre est incommensurable, avait dit AP II Dowl, au cours d’une de ses rares visites sur Terre. Beaucoup considérèrent le choix de cet adjectif comme malencontreux – s’il n’était pas intentionnel.

Donc, les Rosks débarquèrent sur la Terre, de leur vaisseau énorme. Il devint bientôt clair qu’ils n’avaient plus l’intention de repartir ; ils en avaient assez des voyages spatiaux.

La Terre se refusait à jouer le rôle d’hôte perpétuel. Les Rosks s’étaient multipliés à l’intérieur d’un périmètre qu’ils avaient rapidement fortifié et représentaient une menace qui, pour demeurer informulée, n’en était pas moins de mauvais augure. Et pourtant, comment les expulser ? Il apparut aux hommes d’État terriens que la seule attitude possible était de harceler les Rosks jusqu’à ce qu’ils se décident à repartir.

Malheureusement, plus ils grattaient la plaie, plus la douleur était cuisante.

L’une après l’autre, toutes les nations envoyèrent leurs représentants à Sumatra pour voir ce qu’il était possible de faire et pour détecter les secrets des Rosks. Au grand conseil du C. N. U. à Padang, les hommes et les Rosks palabraient et marchandaient, exigeaient puis cédaient, bluffaient et se chamaillaient. La situation était à la fois comique et tragique. Le vieil espoir que l’on avait eu de profiter du contact des deux races autrement que sur le plan matériel était complètement abandonné.

Les Terriens n’avaient pas le droit de pénétrer dans la base roskienne, à l’exception des membres de missions diplomatiques. Les Rosks n’étaient pas autorisés à sortir ; pratiquement pourtant, les espions des deux camps enfreignaient ces règlements : Padang se remplit d’espions. La situation se compliqua encore quand, dans un désir de conciliation, le C. N. U. céda aux visiteurs la petite zone 101 sur la Lune, afin de leur permettre de procéder aux essais de leurs vaisseaux interplanétaires.

— Ce geste m’émeut jusqu’au plus profond de moi-même, déclara Tawdell Co Barr. Nous sommes venus en étrangers et vous nous avez reçus comme des amis. Ensemble, les Rosks et les hommes bâtiront une civilisation nouvelle.

Il y avait longtemps que ces paroles sonnaient le creux.

Que Tawdell le voulût ou non, les espoirs qu’il avait exprimés étaient ceux de nombreux hommes du monde entier. Malheureusement, ce discours fut le dernier que Tawdell prononça publiquement. Il disparut dans la base roskienne et on n’entendit plus jamais parler de lui. On estima dans les milieux diplomatiques que le Rosk aux cheveux jaunes avait été jugé trop conciliant à l’égard des hommes. La dictature du rigoureux Ap II Dowl connut alors un terrible renouveau ; ses acolytes siégèrent aux Conseils et les relations entre les deux camps se détériorèrent lentement.

La mission d’espionnage à laquelle Murray, Allan et Tyne participèrent n’était qu’un exemple de cette détérioration.

2.

Quelque chose comme un citron. Pas un citron. Non, c’était allongé ; un concombre. Non, c’était courbé. Une banane. Non, cela ondulait ; une tranche de melon. Non, un melon, décidément. Ou bien – c’était tellement déformé – était-ce un visage ? Cela se rida et se figea.

Une mâchoire se dessina. Les yeux restaient fixés obstinément vers le sol. Cela devint le visage de Murray Mumford vu à travers le brouillard de la faiblesse.

— Oh ! grogna Tyne en levant les yeux vers Murray. Il était allongé sur une couchette.

— Comment ça va ? demanda Murray. Vous vous sentez mieux ?

— Donnez-moi de l’eau, dit Tyne.

Il avala gloutonnement. Ses idées s’éclaircirent ; il se souvenait de l’incident de la zone 101, du coup qui lui avait fait perdre connaissance.

— Où sommes-nous, Murray ? demanda-t-il.

— À une heure de la Lune ; nous rentrons sans être poursuivis, dit Murray. J’ai été trop vite pour les Rosks. J’ai bien cru que vous ne vous remettriez jamais. Comment vous sentez-vous ?

— Voici la partie de mon corps qui se porte le mieux, dit Tyne d’un ton ironique en levant sa main gauche gantée. Sous le gant il y avait une paume et des doigts en acier ; on lui avait amputé la main après un accident d’avion quelques années auparavant.

— Je ne pense pas que vous ayez grand-chose de grave, dit Murray. Juste quelques contusions. Les Rosks nous ont tiré dessus. Une balle a traversé votre tunique à la hauteur de l’épaule. Heureusement, l’articulation n’a pas trop souffert ; les amortisseurs ont absorbé la plus grande partie du choc.

— Comment suis-je parvenu jusqu’ici ? Je n’ai pas perdu connaissance ?

— Oui, bien sûr ; vous êtes tombé comme un bœuf assommé. Je vous ai ramené jusqu’id, tantôt en vous tirant, tantôt en vous portant, dit Murray. Heureusement, quand vous avez été blessé, j’ai réussi à détruire le second projecteur roskien.

— Merci, Murray, dit Tyne. Et ce n’est qu’alors qu’il se souvint de son ami, avec un sentiment de culpabilité. – Où est Allan ?

— J’ai bien peur qu’Allan n’ait pas réussi à s’en tirer, dit Murray tranquillement.

— Que voulez-vous dire ?

En se retournant vers la couchette, comme s’il avait soudain trouvé les mots qui lui manquaient, Murray dit :

— Écoutez, Tyne, cela va peut-être vous sembler difficile à admettre. Au retour vers le vaisseau, les choses ont mal tourné. Nous étions dans une situation très difficile, vous le savez. Quand vous êtes tombé, je vous ai attrapé et hissé sur mon épaule. Allan m’a crié de courir et de vous laisser là. Il a dû céder à une panique momentanée, je suppose. Il voulait que je vous laisse entre les mains des Rosks. Je lui ai enjoint de couvrir ma retraite, et c’est alors qu’il a braqué un revolver sur moi, en me disant qu’il me tuerait si je ne vous laissais pas.

— Allons ! protesta Tyne. Allan a dit cela ?

— Savez-vous ce que c’est que la panique ? demanda Murray. Dans certaines situations, toutes vos amarres lâchent et vous ne savez plus ce que vous dites ni ce que vous faites. En voyant le revolver d’Allan braqué contre moi, au moment où je sentais que les Rosks arrivaient, j’ai… perdu mon sang-froid, moi aussi.

Il tourna la tête, le corps contracté ; Tyne ne l’avait encore jamais vu ainsi. Allongé sur la couchette, il sentit sa bouche se dessécher lorsqu’il demanda :

— Qu’avez-vous fait, Murray ?

L’espace défilait au-dehors, sournois comme un reptile, froid comme le temps en période de crise, indifférent aux paroles de Murray.

— J’ai tiré sur Allan. En plein estomac.

Tyne était cloué sur sa couchette. Il ne put qu’agiter son poing d’acier et son poing de chair comme un impotent.

— Il n’y avait rien d’autre à faire, dit sauvagement Murray en empoignant l’un des poignets de Tyne. Écoutez-moi, Tyne, est-ce que je pouvais vous laisser là-bas, froidement ? Nous n’avions rien à faire dans la zone 101 – nous n’avions pas de laissez-passer. Auriez-vous préféré reprendre connaissance au milieu d’un groupe de tueurs rosks ? J’ai adopté la seule solution possible. Allan Cunliffe s’est mutiné. En tant que capitaine, j’ai réglé cette affaire sur-le-champ. Il n’y a rien d’autre à dire.

— Mais je connais bien Allan, cria Tyne. Comment a-t-il pu… il n’a pas… ce n’est pas son genre…

— Nous ne réussissons jamais à connaître quelqu’un vraiment, cria Murray à son tour. Sur son visage sombre se lisait une agitation fiévreuse. Nous ne nous connaissons même pas nous-mêmes. En période de crise, il y a quelque chose qui nous submerge – notre subconscient peut-être. C’est ce qui est arrivé à Allan. Maintenant, taisez-vous et réfléchissez ; vous verrez que j’ai pris le seul parti possible.

Il partit vers la cabine à grandes enjambées, et s’y enferma en claquant la porte derrière lui, laissant Tyne seul.

Tyne resta allongé, passant et repassant les détails de l’affaire en revue dans son esprit. Il ne parvenait pas à croire que son ami était mort, ni qu’il avait perdu le contrôle de lui-même. Et pourtant, il n’avait aucune raison de ne pas prêter foi aux paroles de Murray. Après tout, une certaine rivalité en matière de promotions avait toujours opposé Allan et Murray ; peut-être au cours des secondes d’épouvante dans les ténèbres ce sentiment s’était-il exacerbé ?

Avant l’atterrissage, Murray revint une fois dans la salle de l’équipage pour voir Tyne. Ses manières étaient encore tendues.

— Comment allez-vous maintenant ? demanda-t-il.

— Je ne veux pas vous voir, dit Tyne farouchement. Je vous reverrai en présence de la commission d’enquête. En attendant, restez hors de mon chemin.

Le visage creusé de lignes dures, Murray s’approcha de la couchette et posa sa main sur la gorge de Tyne.

— Faites attention à ce que vous dites et n’oubliez pas à qui vous parlez. Je vous ai dit la vérité. Elle ne me plaît pas plus qu’à vous. Si Allan n’était pas soudain devenu un lâche, il serait encore avec nous.

Tyne leva sa main d’acier, saisit le poignet de l’autre et serra de toutes ses forces. Étouffant un cri de douleur, Murray retira sa main ; un bracelet de chair rouge l’encerclait. Il lança à Tyne un regard mauvais puis retourna dans sa cabine où il s’enferma. Tyne n’allait le revoir qu’au bout d’un temps étonnamment long.

Quand ils eurent atterri, Tyne attendit patiemment un certain temps, puis il cria à Murray de venir le libérer des courroies qui le maintenaient solidement à la couchette. Il n’obtint pas de réponse. Au bout de vingt minutes, l’écoutille arrière s’ouvrit et deux infirmiers sumatriens entrèrent avec une civière.

D’après leurs explications, Tyne comprit qu’une fois rentré au Q. G., Murray avait téléphoné directement à l’hôpital pour qu’on aille chercher son compagnon et qu’on l’examine.

— Vous m’examinerez plus tard, dit Tyne d’un ton maussade. Pour le moment, il faut que je voie le commandant.

— Ne vous inquiétez pas ; le commandant a déjà été informé de votre état de santé, dit l’un des infirmiers.

En dépit des protestations de Tyne, l’homme ne céda pas d’un pouce. D’après ses réponses, il semblait que Murray eût émis quelques doutes sur les facultés mentales de Tyne. On emmena donc Tyne à l’hôpital militaire sur un brancard.

Les formalités ne furent pas plus rapides que dans n’importe quel autre hôpital. Il fallut beaucoup de temps aux docteurs pour conclure que Tyne était sain d’esprit, mais furieux, contusionné, mais sensé. Entre les consultations s’intercalaient des périodes d’attente. Tout cela, pensait Tyne en finissant de fumer un paquet de mescahales, c’est la faute de Murray. Le capitaine de l’avion spatial s’était arrangé pour que l’envoi des rapports de Tyne soit retardé. Cela ne l’empêcherait pas de dire ce qu’il avait à dire et Murray allait devoir faire face à une situation difficile.

Deux heures plus tard, boutonnant son uniforme, il se précipita vers le bureau de l’Escadron. Une surprise l’y attendait. Murray n’avait pas fait son rapport. On n’avait pas vu Murray. La suspicion et la curiosité se mêlaient dans son esprit. Tyne partit en toute hâte vers les logements du personnel. Personne n’avait vu Murray, là non plus ; sa chambre était vide, toutes ses affaires en ordre. Au-dessus de son lit, une jolie sang-mêlé le regardait d’un air impertinent, de sa photographie. Il y avait écrit, en caractères d’écolière : avec tout l’amour de Mina.

Le soleil inondait la pièce de sa clarté. Tyne courut jusqu’à la grille principale pour questionner l’agent de service, abrité sous son parapluie. Oui, le capitaine Murray était parti dans une voiture du service, juste après le petit déjeuner, vers la ville.

— Merci, dit Tyne. Il fréta un taxi pour se rendre en ville lui-même, et fit les huit kilomètres de poussière et de soleil en proie à une impatience fébrile.

Il savait qu’il aurait dû faire son rapport avant de quitter le camp ; et surtout il aurait dû mettre ses supérieurs au courant de la mort d’Allan. Mais il sentait obscurément que le temps était capital. La disparition de Murray était inexplicable ; il serait plus facile de le retrouver tant que sa piste était encore chaude. Il était 10 h 50.

Padang était une des cités les plus intéressantes de la Terre.

Tous les aspects de la vie étaient marqués par la proximité de la base des Rosks, ce qui procurait un agréable frisson d’excitation. Le sentiment que quelque chose de gigantesque pourrait se produire un jour ou l’autre planait sur les rues chaudes et odorantes. C’était une cité internationale… Parmi les indigènes indonésiens et chinois évoluaient les délégués du C. N. U. venant de toutes les régions du globe, accompagnés de leur femme ou de leur maîtresse. Des camelots vendaient des emblèmes nationaux de toutes sortes, depuis les soleils levants jusqu’aux poireaux. C’était aussi une cité mixte, la première du monde, car les délégués roskiens au C.N.U., exhibant leur macaron qui leur servait de laissez-passer, déambulaient dans la cité ou s’asseyaient aux terrasses. C’était surtout une cité florissante. Le long de la gaie Tida Appa s’élevaient des gratte-ciel. Parmi les palmiers, les baraquements, les rues pittoresques bordées de maisons basses, il y avait aussi des immeubles massifs. Au-dessus des foules, cinquante drapeaux différents pendaient, flasques, dans la chaleur torride.

Après les politiciens venaient les hommes d’affaires ; après les hommes d’affaires, la racaille. En clignant de l’œil par la fenêtre de votre hôtel, vous pouviez acheter un homme de loi, une femme, ou une promenade interminable à flotter dans les égouts, un couteau planté entre les omoplates.

Tyne descendit de voiture au centre de la ville, devant la poste. Il traversa le grand marché couvert et se dirigea vers Bukit Besar. Il pénétra dans l’hôtel Merdeka. Il lui semblait que c’était le premier endroit où chercher Murray. Le Merdeka avait été l’endroit le plus fréquenté par Allan, Tyne et Murray. Ils avaient fini par en aimer le service rapide et efficace, la nourriture médiocre et l’agitation incessante.

L’hôtel était plein ; c’étaient surtout de petits employés d’ambassade comme Tyne l’avait été autrefois ; des hommes nerveux, joviaux, qui avalaient du whisky en prenant bien garde d’éviter le soleil… et qui attendaient sans cesse, en épiant les alentours. Tyne se fraya un chemin dans le hall puis revint par-derrière, vers l’escalier de service.

Il crut voir Amir, à l’extrémité du couloir, observer les clients, puis s’esquiver discrètement. Mais ce n’était pas possible. Amir, l’employé le plus brillant du personnel, n’avait aucune raison de se cacher ainsi. Il était presque devenu un ami intime de leur groupe.

Tyne monta l’escalier en cherchant la clé dans sa poche, et atteignit la chambre 6. C’était la chambre qu’Allan, Murray et Tyne partageaient… avaient partagé… Il tourna la clé et entra.

L’immense afflux des étrangers à Padang avait provoqué une crise du logement. Il était impossible de trouver une chambre à l’hôtel ; ce n’est qu’en payant les yeux de la tête et à temps complet, qu’ils avaient réussi à se procurer cette chambre pour les week-ends.

Un ouragan avait dévasté la chambre 6.

Tyne émit un sifflement. Toutes leurs affaires, leurs vêtements civils, tout avait été jeté au milieu de la pièce sur le plancher. Quelqu’un avait perquisitionné la chambre à fond, en toute hâte. Qui ? Pourquoi ?

— Je n’aime pas cela, dit Tyne à haute voix. Il alla sur le palier et appela un employé de l’hôtel.

Il retourna dans la chambre et resta planté au beau milieu. Il réfléchissait. Il était impliqué dans une affaire mystérieuse.

Quelque chose de bizarre s’était produit sur la Lune. On ne lui avait pas dit la vérité là-dessus, il en était certain. Et maintenant, il était arrivé quelque chose d’étrange ici. Pourquoi Murray avait-il déserté ? Où était-il allé ? Un soupçon envahissait l’esprit de Tyne : Murray avait-il assassiné Allan ?… Et pourquoi ?

Il retourna sur le palier, et cria de nouveau.

Il avait le cœur plein de haine pour Murray. Les manières aisées du colosse ne lui semblaient plus agréables. Elles lui apparaissaient comme le signe d’un sentiment de supériorité. Son sourire joyeux devenait la grimace hypocrite et sournoise d’un assassin. Pourtant, à supposer qu’il ait tué Allan… il aurait pu aussi facilement dire à Tyne que c’étaient les Rosks qui l’avaient abattu – après tout, Tyne était inconscient quand cela s’était produit. Rien n’était sûr ; ou plutôt une chose était certaine ; Tyne voulait retrouver Murray et lui arracher la vérité.

Il sortit à nouveau de la chambre pour appeler un employé et faillit heurter une petite servante.

— Où est Amir ? demanda Tyne.

— C’est son jour de congé.

— Quoi ? C’est la première fois que j’entends dire qu’il a un jour de congé.

— Amir n’est pas dans son assiette aujourd’hui. Il a mal à la tête et il prend des médicaments. Vous avez besoin de quelque chose ?

Soudain, il décida que personne ne devait voir la chambre. Il se sentit faible, fatigué, le ventre creux ; c’était sa première chasse à l’homme.

— Voulez-vous m’apporter mon petit déjeuner, s’il vous plaît ?

— Il y a longtemps qu’on ne sert plus le petit déjeuner, monsieur.

— Alors, appelez cela déjeuner ou n’importe quoi d’autre.

Il rentra dans la chambre et la ferma à clé. Méthodiquement, il commença à mettre de l’ordre dans le fouillis qui s’étalait sur le plancher. Cela lui fendait le cœur de plier les vêtements d’Allan, sachant qu’ils ne serviraient plus à personne. Certains vêtements civils de Murray avaient disparu, mais il y avait là un uniforme.

Le repas fut vite servi : un plat dénationalisé de saucisses frites, de chou et de riz suivi d’une insipide gelée de plancton. Une nouvelle variété de plancton, le long de la côte de Sumatra, servait de plus en plus de nourriture à l’île ; pour le moment, ces produits étaient plus nutritifs qu’appétissants.

Après le repas, le moral de Tyne s’améliora. Il avait cessé d’être le deuxième secrétaire adjoint au sous-secrétaire ; il voulait passer à l’action. Il s’avérait que l’instinct qui l’avait d’abord amené à Sumatra était fondé.

Cet homme mécontent, rassis et passif, cet homme sans virilité avait obéi au choix de son père en se lançant dans une carrière ingrate. Son travail avait surtout consisté à tuer le temps ; c’est-à-dire à le gaspiller.

Mais l’équateur est le morceau le plus chaud de la planète ; c’est aussi la partie qui tourne le plus vite, bien que cela ne soit pas perceptible par les sens. Or, quelque chose maintenant commençait à tourner vraiment.

En sortant, il rencontra le patron de l’hôtel ; il lui demanda s’il savait où était Murray.

— Désolé. Je ne l’ai pas vu aujourd’hui, dit M. Niap Nam. S’il est venu, je ne l’ai pas vu. Maintenant, il vaut mieux que vous sortiez par-derrière. Devant, il y a les réfugiés qui manifestent ; un de ces abrutis pourrait vous tirer dessus.

— Merci, Niap, dit Tyne. Il avait entendu le bruit de la rue, mais sans y prêter attention. Un coup de feu claqua. Les hurlements s’enflèrent, puis il perçut le piétinement d’une foule qui courait. Tyne s’esquiva par-derrière ; il traversa la cour et passa sous le canéficier. Les réfugiés étaient un groupe de terroristes formé principalement d’indigènes dont les kampongs avaient été évacués pour laisser la place à la base des Rosks ; leurs actes de violence quotidiens – qui consistaient souvent à bombarder les limousines des diplomates de grenades improvisées – ajoutaient le piment supplémentaire du risque à la vie à Padang.

Tyne se dirigea vers le Roxy. Si quelqu’un savait où était Murray, ce ne pourrait être que Mina, la jeune fille à demi hollandaise (l’autre moitié était restée indéterminée) qui meublait la plupart des loisirs de Murray. Tyne regarda sa montre. Un peu plus de midi ; son ennemi, car c’était déjà ainsi qu’il considérait Murray, n’avait pas moins de quatre heures et demie d’avance sur lui.

Le Roxy était un cinéma permanent, ouvert toute la journée. C’étaient des allées et venues perpétuelles, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’affluence était maintenant à son comble. Le foyer était une salle vaste et profonde. Les clients y déambulaient ou restaient sur place pour fumer.

Au comptoir des crèmes glacées, Mina poussa un petit cri de plaisir en apercevant Tyne. Oui, elle était jolie, avec ses cheveux noirs, ses yeux vifs, ses manières enjouées ; peut-être que lorsque Murray serait éliminé…

— Oui, il est venu me voir ici, dit Mina en réponse à la question de Tyne. A-t-il des ennuis, monsieur Leslie, pouvez-vous me le dire ? Il avait l’air de quelqu’un à qui l’on veut mettre des bâtons dans les roues.

— Peut-être avait-il mis ses chaussures aux mauvais pieds, dit Tyne. Il attendit patiemment que la jeune fille ait réussi à maîtriser son fou rire. Il avait oublié que la remarque la plus stupide suffisait à déchaîner son hilarité.

— Il faut que je le retrouve, Mina, dit-il. Le commandant veut le voir immédiatement. A-t-il dit où il allait ?

— Non, monsieur Leslie. Il ne m’a pas embrassée, il a juste dit « bonjour ». C’est pour cette raison que j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelqu’un qui voulait lui mettre…

— Des bâtons dans les roues, je sais. Qu’est-ce qu’il a dit d’autre, Mina ? Vous a-t-il donné rendez-vous pour plus tard ?

— Excusez-moi une minute. Elle se tourna, tout sourire, pour servir un grand Pakistani et reprit : tout ce qu’il m’a dit, c’est qu’il allait à l’usine de plancton. Pourquoi veut-il aller là-bas, monsieur Leslie ?

— Pour usiner du plancton, suggéra Tyne. Il tourna les talons sans sourire, tandis que la jeune fille, pliée en deux, éclatait d’un rire argentin. Pourquoi diable Murray allait-il là-bas ? Il marchait sans rien voir et faillit heurter un homme ventripotent au complet de toile blanche.

— Suivez-moi si vous voulez des nouvelles de Murray Mumford, dit l’obèse en parlant du coin des lèvres, sans paraître prêter la moindre attention à Tyne. Comme Tyne fixait sur lui un regard surpris, le gros homme poussa une porte-tambour qui donnait dans un bar adjacent. Pendant un instant, Tyne se demanda s’il avait bien entendu, puis il emboîta le pas à l’autre.

Un solide miniature de trente centimètres de haut vibrait sur le comptoir du bar. Il était silencieux. Copié sur le solide du cinéma, il ne montrait que la moitié de l’original. Ainsi, il était presque inintelligible ; mais il servait uniquement à attirer les clients du bar à l’intérieur pour voir l’original. À présent, c’était le buste plantureux de Lulu Balthazar qui reposait sur des oreillers.

Le regard de Tyne alla de la miniature à l’obèse. Le gros homme était assis à l’autre bout de la pièce, le visage tourné vers la porte ; il levait deux doigts tendus à l’intention du garçon. Ce dernier hochait la tête en souriant obséquieusement. Plusieurs consommateurs étaient installés çà et là.

— Qui êtes-vous ? demanda Tyne au gros homme, en arrivant auprès de sa table. Excusez-moi, mais je ne vous remets pas.

— Asseyez-vous, monsieur Leslie, dit l’étranger. Vous pouvez remercier votre étoile que je vous aie retrouvé avant que quelqu’un d’autre ait pu vous repérer.

— Je vous ai demandé qui vous êtes, dit Tyne en s’asseyant. Avez-vous un message pour moi de la part de Murray ?

— Voilà les whiskies, dit l’autre en souriant, tandis que le garçon posait les verres. Permettez-moi de boire à votre santé.

Tyne repoussa son verre.

— Je suis pressé, dit-il. Comment savez-vous que je cherche Murray ? Je suppose que vous avez surpris ma conversation avec la vendeuse de glaces. Plaisantez-vous ou voulez-vous vraiment m’être utile ?

Le gros homme avala son whisky, puis, fixant sur Tyne un regard interrogateur, il s’empara du verre que Tyne avait repoussé.

Sans prendre la peine de répondre à la question de Tyne, il dit :

— Si vous voulez absolument me donner un nom, appelez-moi Stobart, ce nom n’est pas pire qu’un autre. Je suis agent du C. N. U. Je peux vous faire arrêter d’un simple claquement de doigts, si j’en ai envie.

Un morceau, un très joli morceau de Lulu Balthazar montait dans une dyno-voiture. Le garçon accueillait les nouveaux venus de sourires niais et de hochements de tête.

— Vous parlez comme si vous sortiez d’un film de cape et d’épée, dit Tyne.

— Inutile d’essayer d’exhiber votre culture, dit Stobart d’un ton dépourvu d’aménité. Je suis suffisamment réel, comme vous vous en rendrez vite compte si vous voulez faire le malin. Et rappelez-vous bien une chose : je n’ai pas le sens de l’humour.

— D’accord, vous êtes réel, concéda Tyne. Apprenez-moi une chose. Pourquoi un agent du C. N. U. dévoile-t-il son identité aussi facilement ? Pourquoi s’intéresserait-il à moi ou à Mumford ? Si encore vous étiez un M. P. du camp, je le comprendrais.

— J’ai plutôt l’impression que vous ne comprenez rien à rien. Écoutez, mon vieux, vous pataugez à la limite d’une eau profonde. N’allez pas plus loin. C’est tout ce que j’ai à vous dire. Restez en dehors de cela. La découverte de Murray Mumford est de première urgence, et vous ne feriez que gêner les parties intéressées.

Tout en parlant, il glissa le whisky vers Tyne qui le prit et l’avala. Stobart leva deux doigts en l’air et le garçon s’approcha, présentant deux autres verres avec une grande courbette.

— Laissez-moi résoudre cette énigme, dit Tyne. Il nota avec désapprobation le ton suppliant que sa voix avait pris. Pourquoi Murray a-t-il tué Allan Cunliffe ? Pourquoi est-ce le C. N. U. et non le Service Spatial qui le recherche ?

— Vous êtes curieux, dit Stobart d’un ton glacial.

Tyne se sentit rougir. Il prit un verre vide dans sa main gauche et serra. Il continua de serrer jusqu’à ce que les fragments de verre scintillent sur la table.

— Répondez à ma question, dit-il.

Stobart éclata de rire.

— Monsieur est nerveux, dit-il. Il souffla sur le verre cassé en fins morceaux pour les faire aller sur la veste de Tyne. Avant que celui-ci ait pu esquisser le moindre geste, l’autre avait saisi sa main gauche d’une poigne irrésistible.

— Écoutez-moi, monsieur Leslie, dit Stobart, restez en dehors de cela. Mumford vous a menti, j’en suis certain. Il n’a pas voulu que vous deviniez l’importance de cette affaire. Je veux que vous me donniez sa version des événements qui se sont déroulés près de la zone 101. Après cela, je vous dirai ce qui s’est passé réellement. Ça vous va ?

Tyne répéta sans enthousiasme l’histoire que Murray lui avait racontée à bord de l’astronef.

— Tout cela ne tient pas debout, s’exclama Stobart. Pendant que vous étiez sans connaissance dans la Lune, les Rosks vous ont bel et bien capturés, vous et Mumford. Il n’a pas eu le temps de revenir à bord de l’astronef avec vous qui dormiez paisiblement sur ses épaules. Ils l’ont capturé très facilement et l’ont persuadé de transmettre des informations capitales ici, à un agent rosk de Padang qui les passera à son tour à la base roskienne de Sumatra.

— Comment ont-ils pu le persuader ? Quelles étaient ces informations ? Pourquoi ne m’a-t-il pas dit la vérité ?

— Que vous êtes naïf ! dit Stobart. Il ne regardait plus Tyne, comme s’il ne présentait plus aucun intérêt pour lui ; ses yeux larmoyants s’étaient portés sur les autres clients du bar. – Croyez-vous que Mumford dirait la vérité à qui que ce soit ? Il a trahi. Il aide les Rosks. Ne prenez pas la peine de me demander combien ils lui ont offert pour ce travail. Et ne me demandez pas quelle est l’information qu’ils lui ont donnée. Même si je le savais je ne vous le dirais pas.

— Je ne peux pas le croire. Pourquoi les Rosks ne pourraient-ils pas transmettre eux-mêmes leurs renseignements ? Ils ont quatre petits astronefs qui font la navette entre la Terre et la Lune.

— Si nous connaissions toutes les réponses, nous ne serions pas à la recherche de Mumford maintenant, dit Stobart sèchement. Je n’ai rien d’autre à vous dire. Et maintenant, Leslie, dépêchez-vous de rentrer au camp pour prévenir le Service Spatial avant que le « canardage » ne commence.

— Vous êtes ivre, sinon vous ne parleriez pas ainsi, dit Tyne tranquillement. Votre bouche pend-elle toujours comme une vieille chaussette rouge ?

— Il y a un Rosk assis au bar. Il est déguisé en homme d’affaires sumatrien, il nous épie comme un serpent, répliqua Stobart sans même un battement de dis.

— Moi, je viens de Neptune, dit Tyne. Comment avez-vous pu savoir tout cela, Stobart ?

Le gros homme proféra un juron.

— Vous croyez que je vais vous le dire ? Pour la dernière fois, Tyne, allez-vous-en. Vous avez en face de vous un camp bien organisé. Vous ne trouverez jamais Murray Mumford. Allez, debout, et fichez le camp. La distribution de whisky est terminée.

Un morceau de quelqu’un luttait avec un morceau de Luhi Balthazar quand Tyne passa devant le comptoir. Il écumait de rage. Son visage était brûlant. Il haïssait chaque pouce de lard du corps de Stobart, mais son intelligence lui disait que le conseil du gros homme était bon. Si Murray était impliqué à ce point dans une affaire de ce genre, Tyne ne pouvait plus rien.

Évitant le regard de Mina, il sortit du Roxy. Il pleuvait à torrents. Les rues étaient envahies par l’eau. Un peu plus loin, deux policiers étaient plantés, l’air malheureux, près d’une Pudenta russe encore fumante ; les réfugiés avaient encore frappé. Une heure quinze.

Au bar, Stobart constata avec une certaine satisfaction que l’agent rosk s’esquivait pour partir presque sur les talons de Tyne Leslie. Stobart aimait son métier. Tant que vous gardez la situation en main, il est aussi confortable qu’un vieux fauteuil. En déclenchant la bonne impulsion psychologique, on peut amener les gens à faire n’importe quoi. Même lorsqu’il s’agit d’un facteur aux réactions aussi imprévisibles que celles de Tyne Leslie.

3.

Tyne décida de couper par les petites rues. De cette façon, il réussirait à éviter la plus grande partie de la pluie. Il fallait rentrer vite à la base. S’il ne faisait pas son rapport sur la mission, il aurait des ennuis. Il se sentait en proie à un sentiment de défaite. Il avait même oublié de demander à ce Stobart ce qu’il était advenu d’Allan.

La pluie lui coulait dans le cou. Son costume tropical léger allait être à tordre en un rien de temps. Un taxi le dépassa lentement en lui éclaboussant les jambes.

Continuer : partie 2 sur 4