Équateur
La Nouvelle Amibe
1.
Vous n’avez jamais su quand ont commencé en fait les événements qui vous ont mené à Yinnisfar et ont provoqué la venue d’un monde d’ombres. Vous n’avez jamais connu le Crieur. Pour vous ce n’était qu’un homme qui a crié et est mort quand vous vous êtes approché de lui ; mais auparavant, ce Crieur a eu une longue histoire pleine de flétrissures. Il avait opéré loin de ce que la plupart des hommes appellent la civilisation, au-delà des limites de la galaxie, si bien que lors de ses fréquents déplacements d’une planète à l’autre, il voyait rarement les étoiles des deux côtés de sa planète. D’une part, il y avait une galaxie pleine, brillant très haut d’un vif éclat, et de l’autre un mur de vide qui s’étalait d’une éternité à l’autre, les univers d’îles lointaines ne faisant que rendre ce gouffre plus tangible.
En général, le Crieur regardait du côté des étoiles.
Mais pas au cours de ce voyage-ci. Le Crieur vendait des bobines de film, son petit vaisseau était bourré à bloc de microfilms. Il en avait de toutes les sortes, des nouvelles et des anciennes ; des films de philosophie, de sociologie et de mathématiques. En les étudiant bien à fond, on aurait pu reconstituer l’histoire entière de la Galaxie. Mais pourtant, ce n’était pas avec ces films savants que le Crieur gagnait le plus d’argent ; ils payaient le carburant, mais pas la boisson. Les films qui procuraient vraiment des bénéfices étaient ceux qui traitaient un sujet plus vieux que l’histoire : leur thème était le désir. Les films érotiques montrant toutes les formes de la convoitise humaine constituaient le véritable gagne-pain du Crieur ; et comme de tels objets étaient interdits, le Crieur vivait dans la crainte perpétuelle des douaniers d’une centaine de mondes.
Ce jour-là, il était heureux. Il venait de rouler proprement les gardiens tatillons de la moralité et il avait vendu la moitié de sa marchandise, pour ainsi dire sous leur nez. Bien pourvu de boissons, il voguait vers de nouveaux théâtres d’opérations.
Qu’il eût trop bu afin de célébrer de tels événements, voilà qui devait influencer sa vie entière. Une bouteille vide de merrit roula à ses pieds. Il faisait chaud dans la minuscule cabine de son vaisseau et il s’assoupit, affalé sur les commandes. Un ou deux petits boutons se trouvèrent enfoncés par sa tête endormie.
Le Crieur s’éveilla, l’esprit brumeux. Il sentait que quelque chose ne tournait pas rond et ses idées s’éclaircirent tout de suite, dès qu’il eut jeté un regard anxieux au hublot de l’avant. Aucun des nuages habituels d’étoiles n’était en vue. Il poussa un cri de terreur. Il se précipita vers le hublot arrière : la galaxie était là, comme une boule de paillettes sur une assiette, loin derrière lui. Le Crieur avala anxieusement sa salive et regarda son niveau de carburant. Il était bas, mais il en restait suffisamment pour revenir sur ses pas. Le pire, c’était l’air ; il n’avait pas renouvelé ses réservoirs d’oxygène dans la précipitation de son dernier départ. Ce n’était pas avec le dé à coudre qu’il en restait qu’il pourrait rentrer vivant sur la galaxie.
Il sentit un grand vide s’ouvrir dans son estomac. Il retourna à l’avant pour examiner un objet auquel il n’avait pas prêté attention jusque-là. Nettement séparé des fantômes lointains des autres galaxies, c’était le seul objet qui vînt rompre la continuité du vide : il avait l’aspect d’un disque. Le Crieur regarda à l’aide de ses instruments. Pas de doute, c’était un petit soleil.
Cela intrigua le Crieur. Ses connaissances en astronomie étaient négligeables, mais il savait que d’après les lois, il n’y avait rien entre les galaxies, ce long entonnoir de nuit coupait une galaxie d’une autre aussi sûrement que les vivants étaient coupés des morts ; il ne pouvait que supposer que ce soleil était une étoile vagabonde ; de tels phénomènes étaient courants, mais naturellement ces étoiles restaient dans leur galaxie respective, conformément aux lois de l’attraction universelle. Le Crieur laissa le problème en suspens. Ce qui l’intéressait, c’était de savoir si le soleil – quelle que fût sa provenance – avait autour de lui une planète ou plus pourvue d’oxygène.
Il priait pour qu’il en fût ainsi, en braquant ses instruments de ce côté.
Il y en avait. Le soleil était un astre nain blanc accompagné d’une planète presque aussi grande que lui. Un test stratosphérique rapide révéla au Crieur l’existence d’un mélange respirable d’oxygène et d’azote. En se félicitant de sa chance, le vendeur de film accéléra l’allure et atterrit. Il était au milieu d’une vallée bordée de collines boisées.
Il descendit par le manche à air, laissant en marche les appareils compresseurs et analyseurs. Ainsi, en moins d’une demi-heure ses réserves seraient pleines d’oxygène purifié provenant de l’air de la planète.
Il faisait chaud. Le Crieur éprouva immédiatement l’impression d’être environné de choses nouvelles partout. Tout semblait si frais et si éclatant que ses yeux lui faisaient mal. Fait rassurant, il n’y avait aucune trace de vie animale. Les arbres étaient d’une espèce qu’il ne reconnut pas, bien que pour lui il n’y eût guère de différence entre les arbres. Le silence lui serra la tête comme un étau et l’étourdit.
Les rives d’un lac s’étendaient à quelques mètres de là. Il partit dans cette direction, conscient en même temps d’une vague difficulté dans sa respiration. Il se força à inspirer plus lentement, concluant que l’air devait être trop riche pour lui.
Quelque chose émergea à la surface du lac, à quelque distance de là. Cela ressemblait à une tête d’homme, mais le Crieur n’en était pas certain, une brume s’élevait au-dessus de la surface du lac, comme si l’eau était chaude, et estompait les détails. Il semblait d’ailleurs peu probable qu’un homme fût en train de nager là.
La douleur qu’il ressentait dans les poumons devint plus nette. Il eut conscience également que ses membres le piquaient, comme si l’air était trop âpre pour eux. Tous les objets qu’il regardait apparaissaient entourés d’un spectre tremblotant. Il avait eu, grâce à ses instruments, l’assurance que tout était normal ; soudain, cette assurance ne signifiait plus rien ; il avait mal.
Épouvanté, le Crieur tourna les talons pour regagner son vaisseau. Il fut pris d’une quinte de toux et tomba ; tout tournait autour de lui. Il eut quand même le temps de voir que c’était bien un homme qui nageait dans le lac embrumé. Il appela à l’aide une seule fois.
Vous avez regardé de son côté et vous êtes parti aussitôt à la nage dans sa direction.
Mais le Crieur se mourait. Son cri lui fit monter le sang à la gorge. Il suffoquait. Il essaya de se relever et vous êtes sorti du lac pour aller à lui. Le Crieur, d’un geste malhabile, montra le vaisseau, avec la sécurité illusoire qu’il offrait. Quand vous êtes arrivé près de lui, il était mort.
Pendant un moment, vous êtes resté à genoux près de lui à l’examiner. Puis vous vous êtes retourné et vous avez regardé le vaisseau spatial pour la première fois, émerveillé.
Le soleil se leva et se coucha vingt-cinq fois avant que vous ayez réussi à assimiler tout ce que le vaisseau du Crieur contenait. Vous avez touché à tout, doucement, presque respectueusement. Ces microfilms ne signifiaient pas grand-chose pour vous, au premier abord, mais vous avez pu les comparer et reconstituer le puzzle de leurs secrets jusqu’à ce que l’ensemble fût bien coordonné. Le projecteur du Crieur était presque usé quand vous avez terminé. Alors, vous avez commencé à étudier le vaisseau proprement dit, buvant comme un assoiffé les renseignements qu’il pouvait donner.
Vous avez bu à petites gorgées l’eau de feu du Crieur. Vous avez lu son livre de bord. Vous avez essayé ses vêtements, vous vous êtes vu dans sa glace.
Vos pensées ont dû évoluer étrangement au cours de ces vingt-cinq journées comme si des vannes d’écluses s’étaient ouvertes pour la première fois, à mesure que vous vous révéliez à vous-même.
Tout ce que vous avez appris était déjà connu. La façon dont vous avez tout assemblé relevait du génie pur, mais néanmoins, ce savoir avait déjà été acquis par d’autres hommes. Il était le résultat de recherches et d’expériences. Ce n’est que plus tard, lorsque vous avez intégré ce savoir, que vous avez fait une déduction vraiment personnelle. Cette déduction, concernant les myriades de vies humaines de la galaxie était si terrifiante, si accablante que vous avez essayé de l’oublier.
Vous n’y avez pas réussi. C’était impossible. Il y avait au départ un fait inéluctable : la mort du Crieur ; vous saviez pourquoi il était mort. Il fallait donc agir, et obéir à votre premier impératif moral.
Pendant un moment seulement, vous avez regardé votre monde brillant. Vous y reviendriez quand votre devoir aurait été fait. Vous êtes grimpé dans le vaisseau du Crieur, vous avez établi un itinéraire sur le computateur de distance et vous êtes parti vers la galaxie.
2.
Vous êtes arrivé sans armes dans la cité en guerre. Votre vaisseau est resté à l’abandon sur une colline à quelques kilomètres de là. Vous avez marché comme dans un rêve, en portant vos propres vivres et vous avez demandé à voir le chef de l’armée des rebelles. Ils ont soulevé des difficultés innombrables, mais vous avez fini par vous trouver devant lui.
Le chef des rebelles était un homme coriace qui avait perdu un œil, et il était occupé quand vous êtes entré. Il a fixé sur vous un regard profondément méfiant, de son œil unique ; derrière lui, les gardes caressaient leur pistolet atomique.
— Je vous donne trois minutes, a dit le Borgne.
— Je n’ai pas besoin de votre temps, avez-vous répondu d’un ton léger. J’en ai assez du mien. J’ai également un plan plus grandiose que n’importe lequel des vôtres. Voulez-vous que je vous montre comment conquérir la région d’Yinnisfar ?
Le Borgne vous a regardé de nouveau. Il a vu… comment dire. Il a vu que vous n’étiez pas comme les autres hommes, que vous étiez plus vif qu’eux. Mais la région de Yinnisfar se trouve à de longues années-lumière de là, inexpugnable au cœur de la galaxie. Pendant deux fois dix millions d’années, son règne a été indiscuté par les deux fois dix millions de planètes.
— Vous êtes fou, a dit le Borgne. Sortez ! Notre objectif est de conquérir cette cité, pas une galaxie.
Vous n’avez pas bougé. Pourquoi les gardes ne sont-ils pas intervenus alors ? Pourquoi le Borgne ne vous a-t-il pas abattu avant que vous ayez commencé votre tâche ?
— La guerre civile que vous menez ici ne présente aucun intérêt, avez-vous dit. Pour quoi vous battez-vous ? Une cité. La rue voisine. Une place forte. Ce sont des dépouilles tout juste bonnes pour une hyène. Je vous offre l’opulence de Yinnisfar et vous pleurez pour la Mairie !
Le Borgne s’est levé en montrant les dents. Sa tignasse mal peignée s’est dressée comme des piquants. Ses joues tannées ont blêmi. Il a sorti son pistolet atomique et l’a braqué vers votre visage. Vous n’avez rien fait. Il n’y avait rien que vous ayez besoin de faire. Médusé, le Borgne s’est rassis. Il n’avait jamais vu une telle indifférence devant les menaces ; il était impressionné.
— Owlenj n’est qu’une pauvre planète, avec une longue liste d’opprimés, marmonna-t-il. Mais c’est mon univers ; c’est pourquoi il faut que je me batte pour elle et pour les hommes qui y vivent ; pour protéger leurs droits et leurs libertés. Je reconnais qu’un homme de mon habileté mérite un meilleur commandement ; peut-être lorsque nous aurons forcé cette cité à se mettre à genoux…
Mais le temps travaillait pour vous. Vous avez été patient et vous avez écouté le Borgne. Son discours était à la fois grandiloquent et mesquin ; il parlait du triomphe des droits humains et de la pénurie de soldats entraînés. Il voulait le Ciel sur la terre, mais il lui manquait un bataillon.
C’était un homme qui imposait le respect à ses compagnons. Pourtant, ses principes auraient été démodés un million de millénaires plus tôt, avant les premiers voyages dans l’espace. Ils n’avaient plus aucune consistance, les généraux de pacotille qui s’en étaient targués avant lui les avaient usés jusqu’à la corde : le besoin de force, l’abolition de l’injustice, la croyance que le droit vaincrait. Vous avez écouté avec une pitié glacée.
Quand il a terminé sa péroraison, vous avez dit au Borgne quel était votre plan pour conquérir Yinnisfar. Vous lui avez dit que, vivant sur le bord le plus froid de la galaxie, il ne pouvait avoir aucune idée des richesses de ces mondes centraux, que toutes les fables que les enfants d’Owlenj apprenaient sur les bancs de leur classe n’avaient rien à voir avec le dixième de la richesse de Yinnisfar. Que tous les hommes de là-bas jouissaient d’un bonheur impérissable ; que chaque fruit chauffé par le soleil du milieu de la galaxie contenait autant de suc que cinquante mangues d’Owlenj.
— Oui, nous avons toujours eu moins de privilèges par ici, grogna le Borgne. Que peut-on faire ici contre la puissance de la Région ?
Alors, vous lui avez dit sans sourire qu’il y avait un domaine dans lequel Yinnisfar était inférieur ; dans aucun de ses systèmes, elle ne pouvait avoir un général capable de déployer autant de sagacité et d’audace que le Borgne ; ses peuples avaient perdu leur vieille agressivité pour devenir des rêveurs inoffensifs.
— Évidemment, reconnut le Borgne à contrecœur ; ce sont des décadents.
— Décadents, c’est le mot ! Plus que vous ne pouvez le croire. Ils pendent à une branche comme une poire géante trop mûre et n’attendent que la chute, lorsque viendra le fer de votre attaque.
— Vous le croyez vraiment ?
— Je le sais. Écoutez. Pendant combien de temps la paix a-t-elle régné sur la galaxie ? – je ne parle pas évidemment de vos petites divergences d’opinion ici – pendant des millions d’années, n’est-ce pas ? Le silence et la paix étaient tels qu’on aurait pu entendre une épingle tomber dans l’espace et que les relations interstellaires se sont trouvées presque ramenées à zéro. Je vous le dis, mon ami, les puissantes nations des étoiles se sont endormies. Leurs guerriers, leurs techniciens n’ont pas été mis à l’épreuve depuis des générations. Leur science est attaquée par la rouille.
Le Borgne se leva d’un bond. Vous veniez de remporter une victoire. La première de la liste. Il proféra une sorte de rugissement exalté.
— Par Thraldemener ! S’il en est ainsi, cria-t-il, ils ne savent pas se battre. Ce sont des dégénérés. Allons, il n’y a pas de temps à perdre. Nous commencerons la libération des peuples de Yinnisfar demain, mon ami. Comment n’ai-je pas pensé à cela tout seul ?
— Attendez. – Vous avez touché sa manche dépenaillée au moment où il contournait le bureau. Il a senti une partie de votre vitalité le traverser. Il a attendu, docilement. – Si Owlenj doit partir à la conquête de Yinnisfar, il faut qu’elle soit unie. Vos forces ne sont pas suffisantes à elles seules pour tenir tête à la puissance agonisante de la région. Il faut mettre un terme à la guerre civile.
Le Borgne fronça les sourcils et parut indécis. La guerre civile était une cause chère à son cœur ; avant tout, il avait voulu réduire en cendres la petite ville, mais ce fut son ambition qui l’emporta. Il essaya pourtant d’atermoyer.
— On ne gagne pas une guerre civile aussi facilement, protesta-t-il. Cela fait cinq ans qu’elle dure, tout le monde a cette cause à cœur – beaucoup sont morts pour la justice et la liberté.
— Sans doute, mais ils ne demanderaient pas mieux que de pactiser avec l’injustice pour pouvoir manger régulièrement et dormir dans un bon lit. Je suis certain qu’ils n’apprécient pas tellement que le bruit des coups de feu vienne ponctuer leurs pensées.
— Et comment ferons-nous la paix, si nous n’écrasons pas l’ennemi complètement ?
— Nous allons voir le commandant ennemi, avez-vous dit. Et malgré ses dénégations et ses protestations, c’est ce que vous êtes allés faire.
Vous avez émergé de la cachette rebelle dans un bas-côté de la cathédrale en ruine de la cité. En franchissant les décombres avec précaution, vous avez laissé ce qui avait été la porte ouest et êtes arrivés aux remparts improvisés de plomb et de sable qui marquaient les actuelles positions avancées du Borgne. Celui-ci a recommencé à discuter ; vous l’avez fait taire. Vous avez endossé une tenue protectrice contre les radiations et un homme porteur d’un drapeau blanc vous a accompagné dans la rue.
Ç’avait été autrefois une belle avenue. Maintenant les grands exoquags étaient déchiquetés et la façade de nombreuses maisons avait terriblement souffert. Des tanks robots gisaient sur les trottoirs calcinés. Rien ne bougeait ; mais en remontant ce champ de bataille suburbain, vous avez dû sentir la présence d’yeux invisibles qui vous espionnaient. Vous avez dû une fois de plus avoir l’impression de marcher dans un décor de rêve.
Au sommet de l’avenue, une voix impersonnelle vous a enjoint de vous arrêter et vous a demandé ce que vous vouliez. Quand l’écho de ses paroles s’est perdu parmi les ruines, le Borgne a beuglé son nom et a demandé à voir le général ennemi.
Moins de deux minutes plus tard, un disque transparent à l’énergie rayonnée est tombé du ciel. Une porte s’est ouverte et la voix impersonnelle a crié :
— Montez !
Aussitôt entré, avec vos deux compagnons, vous avez été enlevé au-dessus des toits. Le disque est remonté de trois cents mètres vers le nord, puis il est redescendu. La porte s’est ouverte et vous êtes sortis.
3.
Vous étiez dans la cour d’un abattoir. Il n’y avait pas d’animaux, bien qu’un mur présentant une ligne de trous laissés par des balles fusées indiquât que cet endroit n’avait pas entièrement abandonné son utilisation ancienne.
Deux capitaines sont venus à votre rencontre avec un drapeau blanc.
Ils ont salué le Borgne et vous êtes sortis de l’abattoir par une rampe abrupte qui vous a menés dans un labyrinthe de couloirs nouvellement construits. Vous avez enlevé vos tenues spéciales contre les radiations et les capitaines impassibles vous ont montré une porte peinte en blanc.
Vous êtes entrés.
— Alors, traître, qu’est-ce qui t’a fait croire que je te laisserais la vie ? demanda le général Welded au Borgne. Son uniforme était usagé, mais correct ; ses yeux lançaient du feu. Il marchait comme marchent tous les soldats depuis un temps immémorial : comme si les disques de ses vertèbres avaient été soudés ensemble. Il avait une petite moustache qui se hérissait de triomphe à la vue de l’ennemi.
Oubliant tout ce qui n’était pas sa vieille haine, le Borgne marcha sur lui comme s’il voulait arracher cette moustache de la lèvre supérieure.
— Serrez-vous la main, vous deux, avez-vous dit avec impatience. Mettez-vous d’accord immédiatement. Plus vite nous commencerons les opérations, mieux cela vaudra.
Welded vous a regardé pour la première fois et il a paru comprendre immédiatement que c’était avec vous et non avec le Borgne qu’il lui faudrait traiter. Cet homme était intelligent. Sa voix se glaça, son visage se figea.
— Je n’ai aucune idée de ce que vous pouvez être, vous, dit-il, mais si jamais vous faites preuve de la moindre insolence, je vous abats comme un chien. Pour votre ami, c’est différent, je dois en prendre bien soin ; sa tête est destinée à orner la porte de la ville. Pourquoi êtes-vous venus me narguer ?
— Il ne s’agit pas de cela, avez-vous dit. Nous venons vous faire une proposition. Si vous êtes à écouter, écoutez-moi.
Dans l’échelle des émotions, il y a, au-delà de la fureur, un stade auquel la fureur devient de la peur. Comme Welded atteignait ce stade, il se raidit, comme s’il allait se briser en deux. Il ne pouvait rien dire. Vous avez commencé à parler de Yinnisfar et vous lui avez présenté la situation de la même façon qu’au Borgne.
Mais Welded était plus coriace que son rival, plus expérimenté et plus sûr de lui. Bien qu’un léger sourire concupiscent fût apparu sur ses lèvres quand vous avez évoqué les richesses de la région, il n’a pas fléchi. Quand vous avez terminé, il a parlé.
— Êtes-vous né à Owlenj, étranger ?
— Non.
— De quel monde venez-vous, étranger ?
— D’une planète en dehors de la galaxie.
— Il n’y a rien entre les galaxies que les ténèbres noires comme la suie. Comment s’appelle votre monde, étranger ?
— Il n’a pas de nom.
Welded claqua ses doigts avec colère.
— Vous avez une étrange façon d’essayer de gagner ma confiance, étranger, dit-il. Comment les habitants de votre monde l’appellent-ils ?
— Il n’y a pas d’habitants, avez-vous dit. Je suis le premier. Il n’a pas de nom parce que je ne lui en ai pas donné.
— Alors, moi, je vais lui en donner un, grinça Welded. Je l’appellerai : Mensonges ! Rien que des mensonges. Vous êtes un espion envoyé par Yinnisfar, un traître, un assassin ! Gardes ! Gardes ! Emmenez cet idiot à l’abattoir et faites-en de la chair à pâté.
Tout en vociférant, il avait sorti un lance-fusées de sa gaine et l’avait braqué vers vous. D’un coup de pied, le Borgne envoya l’amie de l’autre côté de la pièce.
— Écoutez-moi donc, espèce d’abruti, rugit-il. Allez-vous tuer cet homme qui nous offre tant ? Admettons que ce soit un espion de Yinnisfar – ne serait-ce pas alors l’homme idéal pour nous y mener ? Nous n’avons pas besoin de lui faire confiance. Nous le surveillerons de près. Saisissons la chance que nous avons de le garder entre nos mains.
Pendant que le Borgne parlait, le plafond s’était haussé d’un mètre ; à travers la brèche ainsi formée, des hommes s’étaient catapultés dans la pièce, vous avaient acculés, vous et le chef rebelle, dans des coins différents. En un rien de temps, vous vous trouviez emprisonnés dans les mailles d’un filet d’acier.
Welded les retint d’un geste de la main.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, reconnut-il à contrecœur. Gardes, laissez-nous. Nous avons à parler.
Deux heures plus tard, quand les plantons apportèrent du vin pour vous et pour les chefs, vous vous étiez mis d’accord et vous aviez commencé à échafauder un plan. Par un accord tacite, les deux hommes avaient décidé de ne plus parler de votre origine ; de toute façon, vous ne pouviez pas venir de Yinnisfar. Depuis des millénaires, le vaste empire ne s’était jamais préoccupé de savoir ce qui se passait aux confins de la galaxie.
— Je suis venu chez vous, avez-vous dit, parce que cette planète est une des rares qui soit près de la mienne et sur laquelle il y ait encore une certaine forme d’organisation militaire.
Cette explication flattait leur amour-propre. Ils ne voyaient pas ce qu’il y avait de suranné dans leurs querelles de clocher. Ce qui comptait uniquement pour vous, c’était de trouver quelqu’un qui puisse passer à l’action sans retard.
Deux heures plus tard, quand l’une des ordonnances de Welded entra avec quelque nourriture, Welded lançait le dernier des nombreux appels à l’adresse des garnisons d’Owlenj.
— Combien avez-vous de vaisseaux interplanétaires immédiatement disponibles ? demanda-t-il… Oui, tout compris. Je vois, quinze. Combien y en a-t-il de photo-guidés ?… Cinq seulement… De quel type sont-ils ?
Il prit les réponses en note, en répétant à haute voix pour que le Borgne et vous soyez mis au courant.
— Un cargo… un paquebot utilisé à des fins militaires, un transport de troupe… et deux envahisseurs. Bon. Donnez-moi leur tonnage maintenant.
Il prit note des tonnages, fronça les sourcils, hocha la tête et dit d’une voix pleine d’autorité :
— Excellent. Vous recevrez des instructions dans la matinée pour la fourniture de carburant et l’équipement de ces vaisseaux. Pour les dût autres, commencez dès maintenant à les transformer avec vos machines électroniques. Je veux qu’ils soient équipés d’un système de photoguidage dans quarante-huit heures au plus tard… Et veillez à ce que vos hommes soient consignés au quartier jusqu’à nouvel ordre. C’est bien compris ?… Parfait. Des questions ?… Je laisse cela à votre initiative, commandant, dit-il en raccrochant.
Pour la première fois, il regarda les plantons qui avaient apporté la nourriture.
— A-t-on respecté les consignes du cessez-le-feu, général ? demanda-t-il.
— Absolument, dit le planton. Les gens dansent dans la rue.
— Nous allons bientôt leur donner de quoi les faire danser, dit Welded en se frottant les mains. Il se tourna vers le Borgne qui jonglait avec des feuilles de papier.
— De quelle force pouvons-nous disposer ? demanda-t-il.
— Cela dépend du résultat de la conversion des engins photo-guidés.
— Étant donné la pénurie d’hommes et de matériel, on peut dire cinquante pour cent du total, dit Welded.
— Bien… Le Borgne parcourut du regard les différentes feuilles de papier.
— Avec ma propre flotte, mettons cent dix vaisseaux dont les deux tiers peuvent être utilisés à des fins militaires.
Ils se regardèrent d’un œil morne. Aussi peu avertis qu’ils pussent l’être, ce nombre leur parut insuffisant.
— C’est plus que nécessaire, dites-vous d’une voix confiante.
Ils abordèrent le formidable problème des vivres. La flotte allait voguer dans le vide pendant deux semaines avant d’atteindre les limites de la région. Il faudrait ensuite deux semaines et demie pour en atteindre le cœur ; enfin, trois jours seraient encore nécessaires pour arriver au pivot même de Yinnisfar.
— Et je ne parle pas des retards causés par une action de diversion ou par une riposte de l’adversaire, dit Welded.
— Pff ! Pas question de diversion, dit le Borgne. Nous traversons la galaxie comme un couteau qui tranche la chair. Il était plus gagné par votre confiance que Welded.
— Ils peuvent très bien capituler avant que nous ayons atteint Yinnisfar, dites-vous. Allons, nous irons sur la planète la plus proche et vos hommes pourront manger à leur aise.
— Il nous faut une marge de sécurité, insista Welded. Mettons que le voyage dure six semaines. Nous serons cinq mille cinq cents. – Il secoua la tête. Nous pouvons très bien assurer l’approvisionnement en air. Pour les calories, c’est une autre paire de manches. Tous ces hommes vont manger comme des affamés et nous ne pourrons jamais rassembler un tel stock à Owlenj. Je crois que la solution est la congélation complète. Tous les militaires d’un grade inférieur à celui de major et dont la présence n’est pas indispensable à la conduite du vaisseau voyagent congelés. Passez-moi les Services de Santé, planton ; je veux parler au médecin général.
Le planton se hâta d’obéir.
— Qu’y a-t-il d’autre à régler ? demanda Welded. Il ne faisait que commencer à espérer.
— L’armement, dit le Borgne. Le matériel nucléaire, d’abord. Sur ce point, mes forces ne peuvent pas être d’un grand secours. Nos stocks sont plus bas que d’habitude.
— Voici un rapport sur la situation de la semaine dernière. Les stocks sont très maigres, j’en ai peur, dit Welded en tendant une feuille dactylographiée.
Vous avez jeté un coup d’œil sur la liste, par-dessus l’épaule du Borgne.
— C’est très suffisant, avez-vous dit d’un ton optimiste.
4.
Au début, on pouvait croire que le plan allait réussir. Vous avez dû éprouver une fois encore l’impression de vivre un rêve invraisemblable dont vous pourriez crever le décor d’un seul doigt quand vous vous êtes trouvé dans le vaisseau de tête avec les deux commandants. Vous n’étiez pas nerveux, vous étiez optimiste. Welded et le Borgne, chacun à sa façon, manifestaient quelque inquiétude maintenant que le voyage était commencé. Le capitaine du vaisseau, le commandant Prim, dut endurer bien des tracasseries.
Les premiers jours se sont déroulés sans histoires. Au-delà des hublots, l’espace pendait comme un drapeau flasque, ses étoiles étincelantes n’étaient que des points minuscules au loin. Les autres vaisseaux n’étaient pas visibles à l’œil nu. On eût pu croire que le vaisseau amiral était seul. Au départ d’Owlenj, l’effectif total de la flotte d’invasion était de cent dix-sept unités. À la fin de la première semaine, cinq d’entre elles durent rebrousser chemin et repartir vers la base tant bien que mal, la mise au point de dernière heure ayant été bâclée. En mettant les choses au mieux, il leur faudrait six mois pour regagner le port ; les équipages seraient asphyxiés, à moins que les survivants ne puissent respirer l’oxygène des morts. Le reste de la flotte poursuivit sa route, les cales pleines de soldats dont la vie était suspendue, tous empilés et rangés comme des bouteilles.
Ils voguaient dans le vide depuis seize jours et ils avaient dépassé les étoiles que l’on considère généralement comme les avant-postes du grand empire de Yinnisfar, quand l’ennemi s’aperçut de leur présence.
— Une station appelée Camoens II R. S. T 225 annonça l’officier des communications, demande pourquoi nous avons passé Koramandel Tangent Dix sans donner notre identification.
— Laissez-le parler, avez-vous dit.
D’autres mises en demeure arrivèrent et restèrent sans réponse. La flotte d’invasion observait le plus profond silence, et autour d’elle, les mondes s’éveillaient à la vie. Le service de communications commença à intercepter des messages d’alertes et d’avertissements échangés par les stations planétaires.
« Galcondar Sabre appelle Rolf 158. Un appareil non identifié doit passer devant vous selon une trajectoire 99 GY4281 à 07.1430 Gai. approx…
« Acrostic I à la base de Cutaligni. Observez la flotte qui entre dans le secteur Home Paradise 014 et envoyez-moi vos observations.
« Peik-pi-Koing Astronomical à Droxy Pylon : Une centaine de vaisseaux approchent de la zone de contrôle. Code diamant, diamant index, diamant 09…»
« Appel à toutes les stations, d’Ishrail zone II. Procédure BAB 91 en opération immédiatement. »
Le Borgne eut un rire méprisant.
— On dirait que toutes ces mauviettes commencent à s’émouvoir, dit-il.
À mesure que le temps passait, il était de plus en plus mal à l’aise. L’espace qui était presque silencieux vingt-quatre heures plus tôt commençait à s’emplir de murmures ; bientôt, le murmure devint un concert de cris. Ce qui au début n’était qu’une curiosité inoffensive devint de l’irritation puis de l’inquiétude.
— Nous devrions peut-être leur répondre, dit le Borgne. Nous pourrions leur raconter n’importe quoi pour les tranquilliser. Leur dire que nous venons leur rendre une visite amicale, ou quelque chose comme cela.
— Ce ne sont pas les messages en clair qui m’inquiètent, dit Prim. Nous en avons intercepté plusieurs en code ; ce sont ceux-là qui me tracassent le plus.
— Ne peut-on pas leur raconter une histoire quelconque pour qu’ils nous laissent tranquilles ? répéta le Borgne à votre intention. Vous regardiez les ténèbres, presque comme si vous pouviez voir de l’autre côté du voile, presque comme si vous vous attendiez à voir les messages surgir comme des comètes devant les hublots.
— La vérité émergera, avez-vous dit sans vous retourner.
Deux jours plus tard, le parasond détecta le premier vaisseau aperçu depuis le départ d’Owlenj. Cela provoqua un tel tohu-bohu dans les appareils que Prim alla voir ce qui se passait. Le Borgne, maintenant remarquablement barbu, lui emboîta le pas.
— Ce ne peut pas être un vaisseau, disait le chef des communications en brandissant la feuille sur laquelle était transcrit le rapport.
— Ce ne peut être autre chose, protesta le sous-chef. Regardez sa course. Il vire nettement. Qu’est-ce qui pourrait manœuvrer ainsi, sinon un vaisseau ?
— Ça ne peut pas être un vaisseau, répéta le chef.
— Pourquoi ? demanda Prim.
— Je m’excuse, mon commandant, mais ce sacré bidule a au moins quarante-cinq kilomètres de long.
Au bout d’une seconde de silence, le Borgne demanda nerveusement.
— De quel côté vient-il ?
Le sous-chef prit la parole. Il semblait enchanté de la découverte qu’ils avaient effectuée sur l’écran.
— Depuis que nous l’observons, il a viré de trente à trente-deux degrés vers le nord, par rapport à une trajectoire nord-nord-ouest, en se référant à la quadrature de la galaxie.
Le Borgne empoigna le bois de la couchette du sous-chef comme s’il s’agissait du cou du sous-chef.
— Ce que je veux savoir, gronda-t-il, c’est s’il s’éloigne ou s’il vient vers nous.
— Ni l’un ni l’autre, dit le sous-chef en regardant de nouveau l’écran. Il semble avoir fini de virer et il se déplace selon une ligne qui est… à quatre-vingt-dix degrés de la nôtre, c’est-à-dire qu’elle forme un angle droit, précisa-t-il lourdement.
— Émet-il des signaux ? demanda Prim.
— Rien.
— Envoyez-lui une bordée en plein dans son avant, suggéra le Borgne.
— Vous n’êtes pas dans les rues d’Owlenj à canarder tout ce qui se présente devant vous ! Laissez-le aller.
Le Borgne se retourna avec colère et vit Welded. Ce dernier était venu sur la passerelle dès la première heure. Il regarda la tache s’estomper sur l’écran du parasond avant de répondre. Puis, faisant signe au Borgne de s’écarter un peu, et vérifiant que vous n’étiez pas alors sur la passerelle, il a dit à voix basse :
— Mon ami, il faut que je vous avoue quelque chose.
Il jeta un regard anxieux au Borgne et reprit :
— Mes premières craintes me reviennent ; vous savez que je suis un homme courageux, mais il est des moments où même un héros a des raisons d’avoir peur. Chaque heure qui s’écoule nous fait pénétrer davantage dans un nid de frelons. Vous en rendez-vous compte ? Nous ne sommes plus qu’à deux semaines et demie de la fabuleuse Yinnisfar elle-même. Je ne puis plus dormir. Je ne cesse de me demander si nous n’allons pas nous mettre le cou dans un collet dont nous n’allons plus pouvoir nous échapper.
Bien qu’il répugnât à montrer qu’il était d’accord avec son vieil ennemi, le Borgne ne pouvait laisser passer cette occasion de confier son anxiété.
— Ils ont des vaisseaux de quarante-cinq kilomètres de long, s’exclama-t-il. Comment pourrons-nous résister à de tels colosses ? Mais que pouvons-nous faire ? Il faut continuer, maintenant que nous avons commencé. Avez-vous une idée ?
Hochant la tête d’un air mystérieux, Welded fit signe à l’autre de l’accompagner dans sa cabine. Puis il en ferma la porte blindée.
— À vingt-quatre heures seulement d’ici, dit-il en frappant son poing sur la table, il y a beaucoup de riches planètes. Elles fourniront un butin aussi abondant que les planètes situées au cœur de la région, et elles sont moins bien gardées. Il me semble voir déjà les petites blondes dodues avec des bagues à tous les doigts et de petits hommes gras au compte en banque bien rembourré. Ces planètes sont grandes ouvertes et sans défense. Pourquoi aller à Yinnisfar, où nous rencontrerons certainement de la résistance ? Pourquoi ne pas nous arrêter ici, piller tout ce que nous pourrons et repartir vers Owlenj ?
Le Borgne hésitait. Cette solution lui plaisait autant que son ancien ennemi l’avait espéré. Mais il y avait un obstacle.
— Il a décidé que nous irions à Yinnisfar.
— Oui ! Je crois que nous avons supporté cet individu assez longtemps, répliqua Welded.
Ils n’avaient pas besoin de mentionner votre nom. Quand ils étaient loin de vous, leurs appréhensions à votre sujet étaient partagées. Welded s’approcha d’une armoire à pharmacie, prit un petit flacon bien bouché et le tendit au Borgne.
— Avec cela, nous allons résoudre le problème, dit-il.
— Grand Dieu ! fit le Borgne en posant la bouteille avec d’infinies précautions. Elle contenait du venin de grusby, le serpent tropical venimeux d’Owlenj. En respirer une seule goutte à un mètre de distance donnait la migraine pendant des semaines.
— Avec cela, nous allons parfumer son vin ce soir, dit Welded.
5.
Quand le vin fut apporté à la table du capitaine, après le dîner, le Borgne en accepta un verre, mais il ne put le boire. L’incertitude le rendait malade et en même temps la haine qu’il éprouvait pour Welded se ravivait. Non seulement il n’approuvait pas ce projet d’empoisonnement qu’il considérait comme peu viril, mais il comprenait clairement que ce petit flacon contenait suffisamment de drogue pour lui régler son compte à lui, s’il prenait à Welded l’envie de se débarrasser de son vieil ennemi.
Vous n’aviez pas tant d’inquiétudes. Comme toujours, vous étiez en forme. Vous avez pris votre verre quand il a été rempli et vous avez bu au succès de l’expédition, comme vous l’aviez fait tous les soirs.
Vous avez esquissé une moue de dégoût.
— Ce vin est aigre, avez-vous dit. Nous aurons de meilleurs crus à Yinnisfar.
Tout le monde a ri, sauf le Borgne. Les muscles de son visage étaient crispés. Il ne pouvait même pas s’obliger à regarder Welded.
— Que pensez-vous de l’objet de quarante-cinq kilomètres de long que nous avons repéré tout à l’heure ? vous demanda Prim en buvant son vin à une allure plus modérée.
— Oh ! c’était un vaisseau de Yinnisfar, ni plus ni moins, avez-vous dit avec insouciance. Ne vous inquiétez pas. L’évolution réglera cela de même qu’elle s’est occupée des monstrueux reptiles préhistoriques qui ont autrefois hanté Owlenj et d’autres planètes.
Le capitaine ouvrit les mains.
— Pour un homme réaliste, cette remarque est étrangement peu réaliste, dit-il. L’évolution est une chose et les vaisseaux géants une autre, tout à fait différente.
— Mais non, pas du tout… à moins de perdre de vue le fait que l’évolution est la méthode scientifique de la nature et que les vaisseaux spatiaux, n’étant pas des créatures organiques, font partie de l’évolution humaine. Quant à l’homme proprement dit, il n’est qu’une partie de la méthode scientifique de la nature.
Le capitaine qui ne croyait pas à la spéculation, se retrancha derrière son masque d’homme du monde.
— Je suppose que vous n’imaginez pas, à une date aussi avancée, que l’homme n’est pas le point final de l’évolution ? demanda-t-il. On nous dit sans cesse que la galaxie est trop vieille pour qu’il lui arrive autre chose qu’une extinction définitive.
— Je n’imagine rien, avez-vous repris d’un ton léger. Mais souvenez-vous d’une chose ; ce qui triomphe, en dernier ressort, c’est quelque chose de trop grand pour votre compréhension ou pour la mienne.
Vous vous êtes levé ; les autres vous ont imité. La salle à manger a bientôt été vide de ses occupants à l’exception des deux conspirateurs. Le Borgne s’épongea le front.
— J’ai été sur des charbons ardents toute la soirée, dit-il. Vous n’avez pas pu vous arranger pour glisser cette drogue dans du vin ce soir ?
Welded était plus raide que jamais, mais il vibrait comme la corde d’un arc tendue au maximum. Il eut du mal à faire sortir les mots de sa langue desséchée.
— Il n’a pas eu de vin du tout ce soir, réussit-il à murmurer. C’est le venin du grusby qu’il a bu, pur. Nous devrions être en train de le balancer les pieds les premiers par un hublot, en ce moment.
La flotte d’Owlenj voguait depuis quatre semaines. Maintenant, ils étaient profondément engagés au cœur de la galaxie bourrée d’étoiles et à moins de six jours de Yinnisfar lui-même. Des soleils qui portaient comme un fardeau accidentel des millions d’années d’histoires et de mythes humains brûlaient de tous côtés comme des torches funéraires. Un silence de tombeau avait remplacé le babillage alarmé des planètes.
— Ils nous attendent ! s’exclama le Borgne pour la énième fois. Il restait à demeure sur la passerelle du vaisseau amiral maintenant ; il y avait fait son lit et il prenait son repas assis sur son lit. Pendant des heures, sans interruption, il observait le spectacle immuable de l’univers, hanté par deux frayeurs : la peur que vous lui inspiriez avait grandi au point d’éclipser celle qu’il éprouvait à l’égard de Yinnisfar.
Malgré la désapprobation muette du capitaine, la passerelle était également devenue la cabine de Welded. Il y passait le plus clair de son temps, allongé sur le lit, un lance-fusées sous son oreiller. Il ne regardait jamais par les hublots.
Vous montiez fréquemment sur la passerelle, mais vous parliez rarement aux deux généraux. Vous étiez détaché ; vous flottiez dans une sorte de rêve dont les limites avec la réalité s’estompaient de plus en plus. Pourtant, vous manifestiez parfois une certaine impatience, vous parliez sur un ton brutal, vous claquiez les doigts avec irritation, comme si vous aviez désiré vous éveiller de cette torpeur.
Seul le capitaine Prim demeurait semblable à lui-même. La routine du commandement le soutenait. Il semblait avoir absorbé toute la confiance que le Borgne et Welded avaient perdue.
— Nous atterrissons à Yinnisfar dans six jours, vous a-t-il dit. Est-il possible qu’ils n’aient pas l’intention de résister ?
— On peut trouver d’excellentes raisons pour expliquer leur passivité, avez-vous dit. Owlenj est isolée de la Fédération depuis plusieurs générations et n’a aucune idée des courants intellectuels de la région. Ils sont peut-être tous pacifistes et impatients de manifester leur foi. À moins que leur hiérarchie militaire, n’ayant pas eu de guerre pour éclaircir ses rangs, se soit écroulée comme un château de cartes sous une pression inaccoutumée. On peut supposer tout ce qu’on veut.
— Et si, hasarda le sous-chef des communications, de sa couchette, et si tout le monde – tous les habitants de ces régions étaient morts depuis longtemps à l’insu des autres planètes extérieures à la région ?… Tout est si calme… comme la mort.
Ce furent ses derniers mots. À cette seconde même, le parasond explosa, fracassant la tête du sous-chef comme une noix de coco. Un liquide glacé coulait sur le plancher ; des éclats de verre et de métal jonchaient le sol ; des bouffées de fumées âcres et acides envahirent la passerelle. Un concert de voix effrayées s’éleva.
— Allez chercher le chef des communications dans son lit, aboya Prim ; mais Continuity était déjà au travail ; installé à l’intercom, il réclamait une équipe de brancardiers et trois électroniciens.
Welded inspectait les dégâts, chassant de la main la fumée qui émergeait d’un cratère chauffé au rouge au milieu des panneaux.
— D’où cela vient-il ? demanda-t-il. Un court-circuit ? L’éclatement d’un transistor ?
— Impossible ! trancha Prim, heureux pour une fois de contredire son supérieur. Voulez-vous vous dégager, s’il vous plaît. Laissez la place à l’équipe de réparateurs.
— Regardez ! s’écria le Borgne. Sa voix avait un tel accent d’angoisse que même à cette époque de crise, tous les regards pivotèrent dans la direction indiquée par son doigt. Ils fixaient les ténèbres de l’autre côté des hublots. Leurs yeux durent fouiller la nuit longtemps avant de voir.
Des mouches. Des mouches s’élevaient en un nuage d’un courant sombre à la surface duquel le soleil scintillait, si bien qu’entre la nuit et la lumière, les insectes étaient presque invisibles. Mais le courant, c’était l’espace lui-même et le scintillement, une série d’étoiles ; quant aux mouches, c’était un nuage de vaisseaux. Les forces séculaires de Yinnisfar réagissaient à l’attaque.
6.
On ne peut pas les compter, dit le Borgne en fixant un regard éperdu sur l’essaim de vaisseaux. Il doit y en avoir des milliers. Qu’allons-nous faire ? Ils ont détruit notre parasond – c’était une sorte d’avertissement, vous ne le voyez pas ! Par Pla et Ton, ils vont nous expédier dans l’éternité d’un moment à l’autre.
Les mots, il les toussait comme du sable, du fond de la gorge. Puis, ce fut comme s’il devait faire quelque chose à tout prix pour cacher son désespoir. Pivotant sur un talon, il traversa la passerelle et se planta devant vous.
— C’est vous qui nous avez attirés dans ce guêpier, hurla-t-il. Que comptez-vous faire pour nous tirer de là ? Comment allons-nous sauver notre peau ?
— Remettez-vous au capitaine et taisez-vous, avez-vous dit. Vous vous êtes écarté avant qu’il ne puisse vous toucher et vous êtes venu auprès du capitaine. Prim était en grande forme ; il donnait ses ordres avec assurance et sang-froid. Le réseau d’ondes courtes étant resté intact, il parlait rapidement aux chefs d’escadron de sa flotte.
Sur une sorte d’écran placé au-dessus de sa tête, les résultats de ses ordres apparaissaient immédiatement. La flotte d’Owlenj se déployait en éventail, divisée en petits escadrons individuels. Ils avançaient vers le rideau de mouches comme une main ouverte. À la vitesse maximale, ils fonçaient vers la flotte ennemie.
— Ils sont trop forts pour nous, vous a dit Prim, du coin de ses lèvres desséchées. Nous n’arriverons jamais à les ébranler. Nous n’en sortirons pas vivants. Nous ne sommes pas assez nombreux pour faire quoi que ce soit ; c’est du suicide.
— Que suggérez-vous d’autre ? lui avez-vous demandé.
— Si chaque vaisseau allait vers une planète, tournait autour et faisait peser la menace de la destruction ?… non, ils nous réduiraient à merci un par un. Il secoua la tête. – Nous n’avons pas d’autre possibilité, dit-il d’une voix tranquille en portant son attention sur la manœuvre.
Toute conversation devint impossible. Les vaisseaux qui attendaient et ceux qui attaquaient allaient se rejoindre. Le gouffre qui les séparait se garnit soudain d’un treillage de flammes électriques bleues et aveuglantes. Des maillons carrés s’ouvrirent et se fermèrent comme des mâchoires. Quelle que fût la source de cette puissance, elle devait être phénoménale, fondée sur l’énergie fondamentale de l’espace lui-même. Les vaisseaux Owlenjiens se trouvèrent pris dans cet étrange réseau avant que les attaquants aient seulement pu songer à s’échapper. Les mailles flamboyaient derrière les hublots et les mâchoires se refermaient, inondant chaque passerelle de sa clarté électrique. Ce fut la dernière lumière que virent des milliers d’yeux. Les vaisseaux sur lesquels se refermaient ces mâchoires bleues, brûlaient comme du magnésium ; ils brûlaient puis s’effondraient dans les limbes comme des bananes pourries, vidés de toute vie.
Mais la vitesse des envahisseurs était formidable. Quant au redoutable filet, il n’était pas tout à fait en phase. Celui qui en dirigeait la manœuvre n’avait pas calculé juste ; son action de cisaille fut trop lente ; beaucoup de vaisseaux passèrent à travers les interstices et se retrouvèrent dans les rangs de la flotte d’Yinnisfar.
Le vaisseau amiral le traversa sans encombre. Les mailles se refermèrent trop tard derrière lui. Un regard rapide à l’écran montra à Prim qu’il ne restait plus en gros que quarante vaisseaux en débandade complète.
— Superfusées – feu ! rugit-il.
Personne, dans cette immense mêlée, n’avait jamais assisté à une bataille spatiale. La galaxie, dans la fatigue de sa vieillesse, avait depuis longtemps raccroché son sabre. De tous les cerveaux pleins d’astuce qui suivaient l’évolution des événements, c’est celui de Prim qui fut le plus rapide à reprendre l’avantage. Les puissants défenseurs de Yinnisfar avaient eu trop confiance dans leur filet ; ils furent un moment décontenancés en voyant des survivants se trouver de leur côté.
Les explosions des superfusées les tirèrent de leur torpeur. Les projectiles bondissaient de vaisseau en vaisseau, scintillant d’une énergie cosmique, tandis que les attaquants plongeaient dans leurs rangs dévastés et prenaient la fuite. En un clin d’œil ils s’étaient dispersés, n’ayant plus rien à redouter du centre de fusion dans lequel quatre cents vaisseaux de Yinnisfar avaient péri.
— Nous sommes tirés d’affaire, avez-vous dit. Allons droit sur Yinnisfar, ils n’oseront pas nous attaquer.
Mais la flotte ennemie ne se laissa pas distancer aussi facilement. Plusieurs unités les avaient pris en chasse à une vitesse effarante. Parmi eux se trouvait le vaisseau de quarante-cinq kilomètres de long qu’ils avaient aperçu quelques jours plus tôt.
— Et il y en a encore trois comme lui, cria Welded, l’œil collé aux hublots. Regardez ! Comment peuvent-ils aller aussi vite ?
Prim, brutalement, obliqua vers le sud. Il était temps. Les poursuivants avaient lancé une masse noire comme de la fumée, juste devant l’ancienne position du vaisseau amiral. La fumée était de la matière fissile molécularisée capable de cribler le vaisseau amiral comme des mites dans un tapis, et de le réduire en gravillons. Dans cette manœuvre, il perdit de vue les quatre vaisseaux géants, mais ils réapparurent bientôt et avec une rapidité effarante ils formèrent les quatre coins d’un énorme carré, devant le vaisseau amiral.
— Aucun humain ne pourrait venir à bout d’appareils comme ceux-là, avez-vous dit, fasciné par le spectacle de la bataille.
— Ils ont sorti le filet, dit Prim. Il avait raison. Il se tourna et hurla des ordres aux bombardiers, disant qu’il fallait à tout prix abattre les géants. Le vaisseau amiral était seul maintenant ; le reste de la flotte était désintégré ou dispersé au loin.
Les quatre géants étaient en position. Une fois de plus, les mailles diaboliques vinrent s’interposer devant le vaisseau. Prim n’avait pas le temps de dévier sa course – ils fonçaient vers les flammes bleues aveuglantes. À la dernière seconde, l’un des bombardiers expédia une superfusée vers l’avant.
La superfusée et le filet entrèrent en contact.
Les deux énergies colossales s’empoignèrent comme des oiseaux de proie. La fusée n’explosa pas de la manière habituelle, la fusion remonta le long des mailles tremblotantes du filet, en les engloutissant à mesure. Au centre, elle laissa un cercle de vide qui s’agrandit sans cesse, à travers lequel le vaisseau amiral passa, sans dommage. La fusion remonta jusqu’aux coins du filet ; le feu engloutissait le feu. Elle atteignit les quatre vaisseaux géants.
Ces derniers restèrent intacts un moment. Autour d’eux s’irradiait un arc-en-ciel gigantesque, visible à des centaines d’années-lumière de là. Puis cette clarté aveuglante disparut, les quatre orbes fusionnèrent et devinrent de l’antilumière. Là où ils avaient été apparut un grand trou dans le vide de l’univers.
Plusieurs vaisseaux de Yinnisfar périrent dans ce cataclysme. Mais le vaisseau amiral n’eut pas le temps de se réjouir de sa victoire. Le moment de son plus grand triomphe fut aussi celui de sa destruction. Un globe translucide venant d’un destroyer ennemi heurta la turbine dorsale.
Comme une pieuvre qui se hisse à bord d’une barque, le globe déploya ses tentacules lumineux et engloutit le vaisseau amiral.
Prim jura comme un damné.
— Rien ne marche plus, dit-il en laissant tomber ses bras dans un geste d’impuissance.
Personne ne l’entendit. Les oreilles étaient emplies d’un grésillement continuel. Des teintes inoubliables orange et noires marquaient tout ce qui était à bord : les visages, les vêtements, le sol, les instruments.
Et puis, tout fut terminé. Ils restèrent dans l’obscurité ; seule la pâle clarté des étoiles se reflétait sur leur visage. Prim s’avança en chancelant vers les appareils. Il passa la main sur les cadrans. Plus rien ne fonctionnait.
— Nous sommes perdus, annonça-t-il. Aucun souffle de vie nulle part. Même le purificateur d’air est détruit.
Il s’effondra, le visage enfoui dans ses mains. Pendant un moment personne ne parla. Tous étaient vidés de toute émotion par les rigueurs apocalyptiques de la bataille et le poids de la défaite.
— Ils doivent être beaux joueurs à Yinnisfar, avez-vous dit enfin. Ils ont un code de guerre. Ils vont venir ici nous chercher et nous serons traités honorablement.
Welded dit d’une voix rude :
— Vous trouvez encore le moyen de la ramener ! Nous devrions vous tuer maintenant.
— C’est cela, réglons-lui son compte, dit le Borgne. Mais il ne bougea pas. Ce n’étaient plus que des chiffes molles ; des chiffes aux paroles démentielles.
— Je ne ressens que du soulagement, avez-vous dit. La bataille est terminée. Notre défaite est honorable. Regardez votre capitaine à demi mort de fatigue. Il s’est bien battu. Nous ne pouvons pas le blâmer d’avoir perdu la partie. Maintenant, il peut se reposer sans remords et nous aussi, car nous savons que l’avenir n’est pas entre nos mains. D’un moment à l’autre, ils vont venir nous chercher, et nous serons jugés honorablement à Yinnisfar.
Les autres ne vous ont pas répondu.
7.
Sur la passerelle du vaisseau amiral, l’air devenait irrespirable quand les émissaires de Yinnisfar sont arrivés, ainsi que vous l’aviez prédit. Ils ont vite ouvert une brèche dans la coque, saisi les hommes stupéfiés et les ont transférés sur leur vaisseau. Puis, en route pour Yinnisfar, à toute vitesse. Le vaisseau amiral est resté abandonné à son triste sort.
On vous a donné une chambre séparée à vous, à Prim, au Borgne et à Welded. Ces deux derniers étaient privés de tout ressort par l’ampleur des événements. Ils restaient assis, sans parler, comme des mannequins. Prim était en meilleur état, mais la réaction commençait à se produire, et il se mit à grelotter sur un divan. Vous êtes donc resté seul près du hublot à regarder Yinnisfar approcher.
La planète qui avait joué un rôle prépondérant dans la galaxie pendant si longtemps, offrait un curieux spectacle à cette date récente de son histoire. Autour de son équateur tournaient deux splendides anneaux dont l’un était à l’extérieur de l’autre. Le plus grand était naturel : c’était les débris de la lune qui s’était désintégrée quand un antique vaisseau spatial, ancré à Iri, avait brusquement explosé. L’autre anneau n’était rien d’autre qu’une poubelle satellite. La casse de vaisseaux spatiaux était depuis longtemps interdite sur le sol de Yinnisfar, les tas de ferrailles rouillées étant jugés peu esthétiques. Tous les objets en métal inutilisés étaient donc lancés dans l’orbite de l’anneau. Au bout d’une très longue période, cet anneau avait grandi au point d’atteindre 80 kilomètres d’épaisseur et plusieurs centaines de largeur. Loin d’être laid, il avait un aspect splendide ; c’était l’une des dix-sept merveilles de la galaxie. Bien qu’il fût entièrement composé d’objets allant des vieux moteurs aux cuillers rouillées, il scintillait comme un assemblage de joyaux innombrables, chaque pouce de métal éternellement poli par le frottement de la poussière météorique.
Quand le vaisseau dans lequel vous aviez pris place atterrit sur le côté de la planète exposé au jour, cet anneau n’était plus qu’à peine visible.
C’était Yinnisfar, cette terre de larmes et de plaisirs, hantée de souvenirs oubliés dans l’éternité.
Au bout de quelque temps, on vous débarqua, vous et les autres, et on vous transféra dans un petit vaisseau de surface qui vous amena à la Cour du Très Haut Suzerain, dans la ville de Nunion. L’équipage d’un vaisseau amiral fut expédié dans une direction et les troupes toujours congelées dans une autre, pendant qu’on vous menait dans une pièce minuscule. On vous apporta à manger, mais personne ne voulut rien prendre, sauf vous, qui avez complété le menu avec vos provisions personnelles.
Différentes personnalités sont venues vous voir et la plupart d’entre elles sont reparties, l’air morne, sans dire un mot. Par une fenêtre étroite, vous voyiez une cour. Des groupes d’hommes et de femmes erraient et chaque visage était marqué par le souci. Des conseillers gravissaient les marches d’un escalier. Il était clair qu’une crise grave menaçait et la cour tout entière en était affectée.
Enfin, un ordre parvint à vos gardiens. On vous fit entrer avec vos trois compagnons dans la salle d’audience en marbre, en présence du Très Haut, le Suzerain héritier de Yinnisfar et de la région de Yinnisfar.
C’était un homme pâle, aux austères vêtements de satin foncé. Il s’était étendu sur un divan. Malgré la fadeur de ses traits, ses yeux respiraient l’intelligence et sa voix ne manquait pas de fermeté.
Il vous regarda avec une certaine nonchalance, examina chacun des membres de votre groupe et finit par s’adresser à vous. Il alla droit au fait.
— Barbares, votre folie et votre cruauté ont amené la perturbation dans l’ordre des choses : votre avidité va avoir les plus terribles répercussions !
Vous vous êtes incliné et avez dit avec ironie :
— Si nous avons causé de l’ennui au grand empire d’Yinnisfar, nous le regrettons.
— Pff ! Je ne parle pas de l’empire ; il agita la main comme si l’empire était un simple hochet bien peu digne de son intérêt. Je veux parler du Cosmos tout entier, grâce auquel nous existons tous. Les forces de la nature sont déséquilibrées.
Vous avez fixé sur lui un regard interrogateur, sans un mot.
— Je vais vous dire quel est le sort qui nous menace maintenant, dit le Très Haut, avec l’espoir que vous comprendrez au moins quelques bribes. Voici. Cette galaxie est bien plus vieille que vous ne pouvez l’imaginer ; les philosophes, les théologiens et les savants sont d’accord pour affirmer que sa durée, aussi longue qu’elle soit, n’est pas infime et approche de son terme. Tout le monde sait cela, même vous, les habitants de l’extérieur, je suppose.
— Ce bruit a couru, en effet, avez-vous murmuré.
— Je suis heureux de voir que quelque sagesse a pénétré ces pays arriérés. Nous avons de bonnes raisons de croire qu’au cours de ces dernières heures, la galaxie, comme un vieux rideau qui croule sous son propre poids, est en train de se désintégrer, ce qui, en fait, signifie la fin de toutes choses, du passé, du futur et de tous les hommes.
Il s’arrêta, cherchant en vain des signes d’inquiétude sur votre visage et reprit, sans prêter la moindre attention aux marques de frayeur de vos compagnons :
— C’est la faute de votre stupidité, si cette désintégration est amorcée. La paix a régné sur la région pendant des générations plus nombreuses que les cheveux que vous avez sur la tête. Mais quand nous avons appris que votre flotte arrivait avec des intentions manifestement hostiles, nous avons été obligés de fourbir à nouveau les terribles armes de nos ancêtres. Dans chaque planète civilisée, les vaisseaux et les machines de guerre – inutilisés depuis la fin de la guerre d’autoperpétuation – ont été remis en état. Les systèmes de production, les plans de bataille, l’organisation des combattants, tout cela est ressurgi d’un passé mort. Il fallait nous hâter, ce que nous n’avons plus l’habitude de faire et que nous détestons. Tous nos muscles étaient tendus au maximum. Même si aucun péril plus grand ne vient nous assaillir, cet effort gigantesque pour réarmer a porté un coup terrible à notre stabilité, et la structure économique de l’empire s’écroulera d’elle-même.
— Nous ne sommes donc pas venus pour rien, dit le Borgne en prenant un air bravache.
Le Très Haut le considéra un long moment d’un œil méprisant avant de reprendre son discours, sans commentaires.
— Au cours de nos hâtives recherches d’armes susceptibles d’être utilisées contre vous, nous en avons trouvé une qui avait été inventée des milliers de millénaires plus tôt et qui était restée inutilisée. On la considérait comme extrêmement dangereuse, car elle utilisait les forces d’électro gravitation du complexe de l’espace lui-même. Quatre gigantesques machines appelées turbulateurs activaient cette force ; ce sont les quatre vaisseaux que vous avez détruits.
— Nous en avons vu un aux confins de la région, il y a plusieurs jours, dit Prim. Il avait suivi avec une excitation croissante les explications du Très Haut, manifestement passionné par sa description d’une gigantesque organisation militaire entrant en action.
— Il nous a fallu faire venir les quatre turbulateurs des lointains secteurs de la région où nos ancêtres les avaient remisés, dit le Très Haut. On les a regroupés et disposés sur votre trajet avec le succès que vous savez. Le principe du treillage est le processus fondamental de la création elle-même. Le malheur a voulu que vous le détruisiez ou plutôt que vous l’ayez fait se consumer lui-même. Nos savants suggèrent que la vieillesse de notre galaxie est telle, qu’elle ne peut plus garder sa stabilité. Bien que le processus soit invisible, la désintégration que vous avez amorcée est en train de se produire ; elle s’étend rapidement, en fait, et rien ne peut l’arrêter.
Prim chancela, comme s’il avait reçu un coup mortel. Il heurta Welded et le Borgne, mais tous trois observèrent le silence le plus complet.
Le Très Haut vous fixait ; il attendait une réponse. Comme si, pour la première fois, vous vous étiez senti moins sûr de vous, vous avez regardé vos compagnons d’un air indécis.
L’œil vide, ils fixaient le mur, droit devant eux, trop absorbés par la perspective de la catastrophe pour vous voir.
— Il faudra complimenter vos savants, avez-vous dit. Ils ont mis du temps pour découvrir cette instabilité, mais au moins, ils l’ont trouvée tout seuls. Cette catastrophe, ce ne sont ni mes amis ni moi qui l’avons provoquée ; il y a longtemps qu’elle menace et c’est pour cela que je suis venu à Yinnisfar, pour vous en avertir.
Pour la première fois, le Très Haut manifesta quelque émotion. Il se dressa sur sa couche et lança d’un ton furieux :
— Espèce de chien barbare et impertinent, tu es venu ici pour violer et pour piller. Que sais-tu de toutes ces choses ?
— Je suis venu ici pour annoncer la fin de toutes choses, avez-vous dit. Comment j’allais venir, en captif ou en vainqueur, ça ne m’intéressait pas, du moment que les peuples de tous les mondes étaient avertis de ma venue. C’est pour cela que j’ai monté ce plan d’invasion ; on parvient toujours facilement à ses fins quand on fait appel aux passions primitives de l’homme. Si j’étais venu seul, qui l’aurait su ? Qui s’en serait soudé ? Maintenant, la galaxie tout entière a les yeux ouverts et fixés sur Yinnisfar. Les hommes peuvent mourir, ils savent la vérité.
— Vraiment ? Le Très Haut leva un sourcil méprisant. Mais avant de vous faire désintégrer, mon cher, peut-être accepterez-vous de me dire cette vérité qui vous a fait prendre tant de peine.
— Bien sûr, avez-vous répliqué. Vous voulez peut-être une démonstration pratique d’abord ?
Mais le Très Haut balaya de la main cette suggestion.
— Vous n’êtes qu’un insolent ! dit-il avec énergie. Vous me faites perdre un temps précieux. Gardes ! Emmenez cet homme et exécutez-le. Les trois autres seront épargnés.
La garde s’avança en demi-cercle, impatiente de saisir la rare chance d’exercer son art sur la chair vivante.
— Voici justement le genre de démonstration à laquelle je pensais, avez-vous dit en vous tournant pour lui faire face.
La garde comprenait quatorze hommes aux uniformes chamarrés ; chacun avait sorti son sabre pour le pointer vers vous.
Sans hésitation, vous êtes allé à la rencontre du soldat le plus proche. Il s’est jeté sur vous en abattant son sabre d’un coup violent sur votre tête. Vous avez levé le bras et c’est sur lui qu’a porté le tranchant de la lame.
Le sabre s’est brisé en mille morceaux ; on aurait dit de la poussière. Le garde battit en retraite, profondément alarmé.
Les autres gardes vous frappaient, d’estoc et de taille. Leurs épées se tordaient et se brisaient sur vous. Vous les avez repoussés de la main et leurs os se sont brisés, leurs bras se sont tordus comme les épées. Pour vous, ce devait être un combat de rêve avec des adversaires de papier. Leurs cris ressemblaient au bruit d’un fin tissu qui se déchire.
Quand enfin ils s’aperçurent que vous aviez un pouvoir secret, ils battirent en retraite, haletants et gémissants. C’est alors que vous avez vu, à un balcon au-dessus de vous, la gueule d’un canon braquée sur vous.
En dépit de la scène terrifiante à laquelle il venait d’assister, le Très Haut avait gardé son sang-froid. Welded, le Borgne et Prim avaient cherché un refuge derrière les gardes.
— Avant d’être désintégré, dit le Très Haut en jetant un coup d’œil vers le balcon, apprenez-moi donc votre secret.
— Voyons d’abord la suite, avez-vous suggéré. Pour hâter les choses, vous avez marché vers le Très Haut. Vous aviez peut-être fait deux pas quand le canon du balcon a ouvert le feu. Une grêle de projectiles Beta s’abattit sur vous, mais elle tomba impuissante à vos pieds.
Cette fois, le Très Haut prit peur. Il se leva d’un bond de son divan et s’éloigna à reculons. Ce n’était plus le souverain nonchalant de tout à l’heure.
— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? haleta-t-il.
— C’est justement ce que je veux vous dire, avez-vous répondu. Je vois qu’il y a maintenant quelque chance que vous me croyiez. Ce que j’ai à dire doit être entendu de tous vos sujets ; quand une longue histoire se termine, il faut que tout le monde sache pourquoi ; un homme qui meurt sans raison est une dupe.
Je viens d’un monde nouveau, en dehors de cette galaxie, nouveau parce que le processus de la création s’y poursuit encore. De nouvelles galaxies sont en formation à partir des ténèbres insondables, elles sortent des confins du néant. Ma planète est nouvelle et je suis le premier homme à l’habiter. Elle n’a pas encore de nom.
Welded dit :
— Alors, les histoires à dormir debout que vous m’avez racontées à Owlenj sont vraies.
— Absolument, avez-vous dit. – Vous n’avez pas pris la peine de lui dire comment vous avez appris à piloter le vaisseau du Crieur. Vous vous êtes tourné vers Prim. – Vous souvenez-vous de la conversation que nous avons eue au sujet de l’évolution ? Vous prétendiez que l’homme était son produit ultime.
Prim acquiesça d’un hochement de tête.
— L’homme est le fruit le plus adapté de l’évolution – dans cette galaxie, lui avez-vous dit. Vous avez regardé le Très Haut, Welded et le Borgne. Vous avez dit sans sourire. – Vous êtes le produit le plus raffiné de l’évolution. Pensez à la multitude d’expériences que la nature a subies avant de vous donner naissance. Elle a commencé par les acides aminés, puis l’amibe, une simple cellule… Elle était alors comme une écolière, mais elle n’a pas cessé d’apprendre. Beaucoup de ses expériences – même les récentes comme les cellules vagabondes conscientes – sont des échecs ; l’homme dans l’ensemble, est sa meilleure réussite jusqu’à présent.
Dans la nouvelle galaxie d’où je viens, elle commence par l’homme. Je suis la forme de vie la plus ancienne et la plus primitive de ma galaxie – la nouvelle amibe.
Vous avez poursuivi en leur disant que des changements radicaux avaient déjà été opérés, dont certains auraient pu être détectés par un examen médical ; en fait, vous apparteniez à une espèce différente de la leur. Votre appareil d’élimination avait subi des modifications fondamentales ; il n’y avait plus de glandes sudoripares ni de voies urinaires. Votre trachée-artère était double ; l’inspiration et l’expiration se faisaient par des conduits différents, le tout mieux protégé que chez l’homme par des cartilages robustes. Votre appareil digestif était modifié. Les légumes feuillus, composés principalement de cellulose, n’étaient plus traités comme des déchets ; leur cellulose était absorbée et transformée par hydrolyse en glucose. De cette façon, votre espèce ne dépendrait jamais du massacre massif des herbivores (dont la chair donne du glucose) de la manière pitoyable qui avait caractérisé l’espèce humaine. Des modifications radicales étaient apparues dans les lois de l’hérédité ; non seulement les anciennes caractéristiques, comme la couleur des cheveux, étaient héréditaires, mais certains gènes de la motricité et ceux du langage étaient tels que la marche et l’acquisition des mots se transmettaient d’une génération à l’autre. Sur le plan émotionnel, de nettes améliorations étaient apportées : plus de sensiblerie, mais un altruisme accru.
Le Très Haut vous écouta en silence puis dit d’une voix empreinte de respect :
— Si vous êtes le seul être de votre espèce, comment savez-vous tout cela sur vous-même ?
Vous avez souri. La question était simple.
— Parce que nous avons un don que l’homme n’a jamais eu ; nous sommes conscients non seulement de nos actions psychologiques, nos pensées, si vous voulez, mais aussi de nos actes physiologiques. Nous pouvons voir jusqu’à la dernière de nos cellules sanguines. En d’autres termes, aucun processus biologique ne nous est inconnu. Je peux contrôler le fonctionnement de la moindre de mes glandes. Et c’est ce qui vous explique que des maladies comme le cancer, ce fléau qui a empoisonné l’humanité, ne peuvent nous affecter ; nous les décelons et les enrayons dès la première atteinte. Nous nous connaissons entièrement ; nous sommes nos seuls maîtres. Quant à vous, bien que vous ayez maîtrisé votre environnement, vous ne vous êtes jamais maîtrisés vous-mêmes.
8.
Le Très Haut descendit de son trône. Il enfonça ses mains dans ses poches d’un geste boudeur, envoya promener d’un coup de pied les projectiles Bêta qui jonchaient le sol.
— Nous avions assez de sujets d’inquiétude avant votre arrivée, dit-il. Pendant un moment son visage eut une expression puérile. En s’apercevant que vous le regardiez, il se retourna et dit, avec un rire forcé :
— Pour être tout à fait franc, vous me donnez un complexe d’infériorité. Bien que j’aie vécu cinq siècles, je me sens comme un enfant. Vous devez avoir l’impression d’être un surhomme dans notre pauvre Yinnisfar.
Son ton railleur vous a blessé.
— Ce n’est absolument pas le cas, avez-vous lancé. Vous n’avez donc pas compris ce que je vous ai dit ? Dans ma galaxie, je ne suis qu’une amibe. Y a-t-il là de quoi être fier ? Mais ce qui va me remplacer…
— Non ! Cette idée me fait frémir, dit le Très Haut en tendant ses doigts manucurés. Je reconnais que vous ne perdez pas de vue votre faiblesse relative…
— À quoi bon tout ce verbiage ? C’était le Borgne. Il était resté avec Welded et Prim, l’esprit plein de vains projets d’évasion. De ce que vous aviez dit, il n’avait rien entendu ni compris, mais pourtant, une remarque l’avait frappé : vous étiez une sorte de surhomme. Il vint à vous, partagé entre la méfiance et le respect.
— Vous nous avez amenés ici, vous pouvez nous remmener, dit-il. Et ne traînons pas. Vous avez entendu le Très Haut : cette galaxie se désintègre. Retournons à Owlenj, si vous êtes un surhomme.
Vous avez secoué la tête.
— Vous ne seriez pas mieux à Owlenj, je puis vous l’assurer, lui avez-vous dit. Je suis désolé d’avoir dû vous mêler à cette affaire, mais votre sort n’est pas pire que si vous étiez resté à vous cacher dans les ruines d’une ville. Et je ne suis pas un surhomme.
— Pas un surhomme ! dit le Borgne avec irritation. Il se tourna vers le Très Haut et dit : il dit qu’il n’est pas un surhomme et il a bu assez de poison pour anéantir une armée ; il a brisé ces épées.
— Vous l’avez vu ! il a résisté à un bombardement il y a un instant !
— Attendez, avez-vous dit. Regardez ceci.
Vous êtes allé près d’un mur. Il était formé de blocs massifs d’un marbre poli et sélectionné pour son grain délicat. Vous avez placé votre main, les doigts tendus, sur le mur, et vous avez poussé ; quand vous avez retiré votre main, cinq courts tunnels avaient été percés dans le marbre.
La démonstration était simple. Les autres restèrent pantois.
Vous avez essuyé vos mains et vous vous êtes approché d’eux, mais ils ont reculé, les lèvres blêmes.
— Et pourtant, je ne suis pas plus fort que vous, avez-vous dit. Il faut me croire, car c’est la vérité. La seule différence, c’est que je viens d’un monde nouvellement créé, qui n’est pas encore affecté par le processus inexorable de la création continue. Et vous, vous venez d’un vieux monde.
— Nous le savons… commença le Très Haut.
— Oui, vous savez tout. Maintenant, essayez de comprendre. Pensez à votre galaxie. Quel âge a-t-elle ? Vous ne le savez pas exactement, mais vous savez qu’elle est incroyablement vieille. En vérité, elle s’use. Tout s’use avec le temps. Posez-vous cette question : de quoi tout est-il fait ? D’un tissu d’énergies qui affleure et devient de la matière sous forme de protons et de neutrons. Ce tissu d’énergie qui sert depuis le commencement des temps, s’est usé, amenuisé et bien entendu la matière qui s’en dégage s’est usée elle aussi. Les grandes batteries magiques de cette galaxie s’épuisent : les protons et les neutrons perdent leur polarité. Ces briques fondamentales à partir desquelles tout est construit sont maintenant littéralement vidées de substance. L’acier n’a même plus la force que le papier avait autrefois ; le bois n’a pas plus de consistance que de l’eau.
Prim intervint.
— Vous essayez de nous tromper, dit-il d’une voix tremblante. Il n’y a que vous qui puissiez percer le marbre d’un doigt, ou résister au poison, aux épées et aux bombardements. Nous, nous mourrions. Nous prenez-vous pour des imbéciles !
— Non, avez-vous répliqué. Vous mourriez, certes. Les muscles dont vous êtes composés sont aussi épuisés que tout le reste et c’est pour cela que vous n’avez pu détecter ce processus. Pour moi, c’est différent ; la matière dont je suis fait est nouvelle. Je suis le seul facteur nouveau de cette galaxie.
Vous Ôtes allé en silence vers le Très Haut. Il était blême. Mais il s’est repris et il a dit d’un ton viril :
— J’allais faire venir mes ministres ; ils ont dû écouter au micro cette… Il hésita et ajouta d’un ton moqueur… cette conférence. Mais si ce que vous dites est vrai, alors tout ce que nous pourrons faire ne servira à rien. Nous… nous ne serons bientôt plus que des ombres…
Il fit un effort pour se reprendre et dit :
— Les monstrueux engins que nous avons expédiés dans l’espace… je suppose qu’ils ne font que hâter le processus d’épuisement ?
— Oui, le tissu est déchiré. Le trou s’agrandit pour englober votre galaxie tout entière.
Le Très Haut ferma les yeux, comme si la lumière le gênait pour comprendre la situation. Quand il releva les paupières, son regard se posa sur vous avec la vivacité d’un oiseau de proie.
— Ainsi, nos poisons ne vous affectent pas, dit-il. Pourtant, vous réussissez à vivre parmi nous. Comment nos aliments peuvent-ils vous nourrir ?
— Vous êtes assez intelligent pour répondre à cette question tout seul. J’ai emmené une réserve personnelle de calories quand j’ai quitté mon propre monde. Je m’étais préparé. J’ai même dû apporter de l’oxygène concentré.
Vous avez même dit au Très Haut les effets que votre air neuf avaient eus sur le Crieur, le colporteur. Et vous lui avez dit de quelle utilité sa collection de microfilms avait été pour vous.
— Vous avez su profiter de toutes les occasions, dit le Très Haut. Mes compliments. Avez-vous un moment ? J’espère, messieurs, que vous voudrez bien nous excuser ; de toute manière, vous pouvez repartir pour Owlenj si vous croyez que cela en vaut la peine. Je vous laisse seuls juges. Vous n’avez pas la moindre importance pour moi. Mes gardes ne vous feront aucun mal.
Un changement subtil s’était opéré dans ses manières. Il eut un geste autoritaire à votre intention et gagna une porte dérobée. Vous avez jeté un dernier regard au groupe lamentable dont la fonction dans la vie venait soudain de s’éteindre, vous avez adressé au Borgne un salut ironique et vous avez suivi le Très Haut, refermant la porte derrière vous.
Le Très Haut descendit un long couloir à une allure qui contrastait avec sa nonchalance primitive. Il ouvrit une autre porte à la volée, et vous êtes tous deux arrivés sur un balcon qui dominait la fière cité de Nunion. Une brise fraîche soufflait ; un nuage masquait le soleil couchant ; tout était calme. Rien ne bougeait, sauf un tissu de mousseline, loin au-dessous de vous, à une fenêtre.
— Combien de temps ce processus d’épuisement aurait-il duré si nous ne l’avions pas hâté ? demanda le Très Haut d’un ton presque négligent, en s’appuyant sur la rambarde du balcon.
— Pendant des siècles encore.
Vous vous êtes tu ; vous ne vouliez pas retourner le fer dans la plaie. Vous ressentiez presque une sorte de tendresse pour lui et pour tous les hommes, les myriades d’hommes, qu’ils trompent ou qu’ils soient sincères, qu’ils aiment ou qu’ils haïssent. Toutes leurs folies, toutes leurs insuffisances étaient pardonnées ; ce n’étaient que des mécanismes primitifs qui avaient émergé des ténèbres et qui allaient y retourner avec suffisamment de conscience pour rendre pathétique ce retour au néant.
Le Très Haut inspira à fond la brise du soir.
— Je suis heureux que cela se termine maintenant ! C’est… eh bien, c’est la fin, c’est tout.
Il inspira une nouvelle fois avec volupté.
— Et pour la première fois, je ne m’ennuie pas ! J’ai dû vivre trop longtemps à la cour.
Il rit d’un rire nerveux.
— Et vous êtes aux premières loges, mon ami. Cela va être un beau spectacle pour vous de nous voir nous dissoudre comme du sucre dans l’alcool. Mais il faut repartir avant que tous nos beaux vaisseaux ne se désintègrent. Ils ne pourront plus vous porter. Vous ferez bien d’en prendre soin pour ne pas briser ces joujoux.
— Je réussirai à repartir, avez-vous dit. Avez-vous entendu parler des trois vaisseaux d’origine mystérieuse découverts à l’aube de l’Époque de la Longévité – les Antiquités du Kakakakaxo-Popraca-Luna, comme les appelaient mes microfilms ? J’ai maintenant le sentiment que je dois ramener ma propre étincelle de vie dans ma galaxie de la même manière peut-être que ces vaisseaux vous ont apporté l’étincelle originelle.
Le Très Haut secoua la tête, étranglé par l’émotion.
Vous avez ajouté doucement :
— N’oubliez pas que tout le monde doit être prévenu de ce qui arrive. C’est absolument nécessaire.
— Je ne l’oublierai pas.
Il retourna son visage vers vous.
— Je ne vois pas encore très bien quel motif secret vous a poussé à venir ici. Une sorte de nostalgie ? Une simple curiosité ? Le désir de plastronner, peut-être ? Ou la pitié ? Quels sentiments éprouvez-vous pour nous, pauvres ombres ?
Quelle faiblesse inattendue vous a saisi à la gorge ? Pourquoi avez-vous détourné votre visage afin que le Très Haut ne puisse voir vos yeux ?
— Je voulais que l’homme sache ce qui lui arrive, avez-vous dit enfin. Il le méritait bien. Je… nous le lui devions bien. Vous êtes… nos pères. Nous sommes vos héritiers…
Il vous a touché le bras doucement en demandant d’une voix qui ne tremblait pas :
— Que voulez-vous que je dise exactement aux peuples de la galaxie ?
Vous avez regardé la ville piquetée de lumières puis le ciel morne. Vous n’y avez pas trouvé de réconfort, pas plus qu’en vous-même.
— Dites-leur simplement ce qu’est une galaxie. N’adoucissez pas le tableau. Ils auront assez de courage pour regarder la situation bien en face. Expliquez-leur qu’une galaxie n’est rien d’autre qu’un gigantesque laboratoire destiné aux expériences aveugles de la nature. Dites-leur que ce laboratoire va fermer. Un nouveau laboratoire, doté d’installations plus modernes, va s’ouvrir en bas de la rue.
— Je m’en souviendrai, dit le Très Haut. Maintenant son visage était une ombre parmi les ombres. La nuit tombait sur la vieille cité.
Nous qui vous avons déjà remplacé, nous avons retracé ces épisodes en votre honneur, de même que vous aviez honoré l’homme.
Requiescas in pace.
Vous avez terminé Équateur
Brian Aldiss