Équateur
Conscience, instinct divin
Ce fut un de ces accidents imprévisibles qui peut se produire n’importe où. Le chalutier sous-marin Bartlemeo n’était plus qu’à 490 brasses du port de Cap Vert quand les moteurs tombèrent en panne. Je ne suis pas technicien, je ne peux donc pas décrire exactement la cause de cet arrêt. Selon toute apparence, les cônes d’uranium se déplaçaient lentement à travers les piles de ces bateaux et le mécanisme d’alimentation qui éjectait les cônes usés dans les réparateurs dut se coincer. Au lieu d’utiliser les commandes manuelles pour pallier cette défection, le chef mécanicien, un nommé Je Regard, alla lui-même nettoyer le conduit aux cônes. En grimpant dans les écoutilles d’inspection, Regard accrocha sans s’en rendre compte sa tenue protectrice à l’un des loquets. Il réussit à décoincer les cônes sans difficulté, mais au retour, il perdit connaissance, ayant reçu dans les reins une dose trop forte de radiations.
Il n’y avait pas de docteur à bord du Bartlemeo. On lança aussitôt un S.O.S. général.
J’ai dit que je ne suis pas technicien ; je ne suis pas philosophe non plus. Pourtant, je distingue dans cet incident banal qui fut à l’origine de tant de siècles de malheurs, le processus courant selon lequel les petites causes produisent les grands effets. « Les petits ruisseaux…» Vous voyez ce que je veux dire.
Au milieu des sables mouvants et immémoriaux du désert du Sahara se dresse le plateau du Hoggar qui domine les dunes comme un paquebot au milieu d’un océan morne. Sur la bordure de ce plateau se trouve Barbe Barber, l’institut de Méditation Médicale, bâtisse ancienne et compliquée, à la manière de la cinquante et unième période, d’un style aussi fugué que celui d’Angkor Was, et aussi pur que celui de l’Enterventual Lunaire. Entourée de palmiers qui ombragent ses larges allées pavées, Barbe Barber dresse ses tours et ses étages supérieurs au-dessus des arbres pour observer le puissant continent sur lequel elle est située – de même que ses occupants, les docteurs, observent l’intérieur du corps, continent interne de l’homme.
Gerund Gyres était planté devant le grand escalier de l’institut. Il attendait. Son avion, qui l’avait amené ici, était à quelques distances de là, dans le parc. Il attendait humblement, en pleine chaleur, bien qu’il fût un homme fier. Aucun profane n’était admis à Barbe Barber.
Enfin, la silhouette de celle que Gerund attendait apparut au sommet du large escalier. C’était Cyro, sa femme. Elle se retourna ; comme pour dire adieu à quelqu’un, puis commença à descendre les marches. Comme toujours lorsqu’il venait la chercher ici, Gerund voyait à quel point Cyro devait faire effort sur elle-même pour s’arracher au cloître de Barbe Barber et revenir au monde extérieur. Il la regardait avec amour et anxiété et vit son dos se redresser et sa tête se relever ; elle pressa le pas. Lorsqu’elle eut rejoint Gerund, ses yeux avaient cette expression familière de détachement amusé avec lequel elle affrontait la vie aux côtés de son mari.
— Il me semble qu’il y a des semaines que je ne t’ai pas vu, dit Cyro en embrassant Gerund sur la bouche et en passant son bras autour de sa taille.
— Cela fait vraiment plusieurs semaines, protesta-t-il.
— Vraiment ? dit-elle d’un ton enjoué. Y a-t-il déjà si longtemps ?
Gerund lui prit la main et l’emmena sur le terrain triangulaire où l’avion attendait. Le stage de méditation d’un mois que Cyro, en tant que docteur, devait suivre chaque année, lui faisait sans aucun doute beaucoup de bien. Fondées sur les principes du haut-ega, les disciplines de Barbe Barber avaient pour but la remise en condition des corps et des cerveaux de tous les médecins du monde. Cyro paraissait plus jeune et plus dynamique que jamais. Gerund se dit qu’après six ans de mariage, il était moins une source de vitalité dans l’existence de sa femme que le haut-ega. Mais il était peu rationnel d’espérer le moindre changement à cet égard.
Ils atteignirent l’avion. Jeffy, leur serviteur, les attendait patiemment, appuyé contre la carlingue de métal, les bras croisés.
— Cela me fait plaisir de vous revoir, docteur Cyro, dit-il en ouvrant la portière et en reculant d’un pas.
— À moi aussi, Jeffy. Tu es bien bronzé.
— Je suis complètement cuit, dit-il avec un large sourire. Il était né dans une île nordique sinistre qui restait sous la neige la plus grande partie de l’année ; cette excursion à l’équateur lui plaisait beaucoup. Bien qu’il eût quitté sa terre natale plus de trente ans auparavant, Jeffy parlait encore l’ingulesh, son patois ; il n’avait jamais réussi à apprendre le galingua, langue dans laquelle pensaient et conversaient les gens les plus raffinés de l’époque.
Ils s’installèrent sur le siège. Jeffy occupa la place du pilote C’était un homme grand et lent, avec les gestes d’un boxeur qui s’apprête à exécuter son adversaire. Sa nonchalance l’avait rendu inapte à toutes les tâches autres que celles d’un domestique, mais pourtant il maniait le lourd avion avec la délicatesse d’un chat qui tue une souris.
Jeffy les emmena sur l’une des pistes de décollage semi-circulaires. Le signal orange apparut sur la balise de la piste, et ils bondirent à la verticale. Aussitôt, les arbres et les murs blancs et gris de Barbe Barber s’amenuisèrent au-dessous d’eux et devinrent aussi minuscules qu’une charade d’enfant entre le sandwich illimité du ciel et du sable. L’avion allait vers l’ouest, vers la maison de Cyro, dans les îles Puterska ; et il serait arrivé très vite sans la présence d’un homme malade à mille mètres au-dessous de la surface de la mer Lamique – un malade dont ils ne soupçonnaient même pas encore l’existence.
— Eh bien, Gerund, que s’est-il passé dans le monde depuis que j’en suis sortie ? demanda Cyro en se carrant sur son siège en face de son mari.
— Rien de bien passionnant. Les dualistes veulent intégrer toutes les planètes, dans la Fédération. La Cité de Barrier Research a été inaugurée en grande pompe. Et le monde de la science se querelle au sujet du nouvel ouvrage de Pamlira : La Para-Evolution.
— Il faut que je lise cela, dit Cyro avec une pointe d’enthousiasme. Quelle est sa théorie, cette fois ?
— Il est difficile de la résumer ainsi, dit Gerund ; en gros, Pamlira accepte la position de Platon sur la Théorie Dualiste et il prétend que l’évolution tend vers une plus grande conscience. Les plantes sont moins conscientes que les hommes ; les hommes sont venus après les animaux qui sont arrivés après les plantes. Les plantes, les animaux et les hommes ne sont que les premiers degrés d’une longue échelle. Pamlira montre que l’homme n’est absolument pas pleinement conscient. Il dort, il oublie, il n’a pas conscience du travail de son corps.
— Ce qui explique notre présence, à nous, les médecins, dit Cyro.
— Exactement. Comme le dit Pamlira lui-même, seuls certains individus particuliers, associés à nos Ordres des Médecins actuels, peuvent, jusqu’à un certain point, participer consciemment à l’activité somatique.
— Et que conclut-il de tout cela ? demanda-t-elle avec un sourire neutre.
— Il postule que la prochaine étape de l’évolution sera un être conscient jusqu’aux moindres cellules et que la nature se prépare à le former. L’heure est maintenant venue pour que ce nouvel être fasse son apparition.
— Déjà ? Elle leva un sourcil interrogateur. – Je croirais plutôt qu’il annonce cette naissance plusieurs millions d’années trop tôt. Toutes les mutations dont l’homme est capable se sont-elles déjà fait jour ?
— Pamlira consacre la moitié du livre à expliquer pourquoi la nouvelle espèce va apparaître maintenant, dit Gerund. D’après lui l’évolution s’accélère, comme le progrès scientifique ; plus la quantité de protoplasme disponible pour la modification augmente, plus vite cette modification apparaît. Sur trente mille planètes, on a un poids considérable de protoplasme.
Cyro garda le silence. Avec un léger pincement au cœur, Gerund constata qu’elle ne lui demandait pas son opinion personnelle sur le livre de Pamlira, bien qu’il fût clair qu’il l’avait lu, étant donné les précisions qu’il avait pu fournir. Elle devait penser que l’opinion d’un industriel écologue ne présentait pas d’intérêt et préférer ne pas la lui demander.
Cyro dit enfin :
— Quelle que soit cette nouvelle espèce superconsciente, l’homme ne lui donnera pas l’occasion d’établir sa suprématie – ni même de vivre. Elle sera anéantie avant d’avoir eu la possibilité de se multiplier. Après tout, on ne peut pas nous demander d’offrir l’hospitalité à des êtres qui usurperont la place confortable que nous occupons dans le cosmos.
— Pamlira dit, reprit Gerund, que l’évolution y veillerait, si elle désirait vraiment éliminer l’homme. La nouvelle espèce serait munie d’une sorte d’arme qui la rendrait invulnérable aux attaques de l’espèce qu’elle veut supplanter.
— Comment ? demanda-t-elle avec indignation, comme s’il avait dit une stupidité. L’évolution est un processus complètement neutre, aveugle.
— C’est ce qui ennuie Pamlira, dit Gerund. Il vit qu’elle trouvait sa remarque superficielle. C’était le cas. En fait, il n’avait pas très bien saisi les idées de Pamlira à ce propos. La Para-Evolution était un ouvrage difficile, dans la lecture duquel il s’était lancé uniquement pour faire plaisir à Cyro, car il savait qu’elle s’intéresserait à cette question.
Évidemment, pensa-t-il, elle comprendra le livre Moi, non.
Et pourquoi en prendrais-je ombrage ? Elle ne me comprend pas, moi.
La Para-Evolution et son cortège de malheurs furent soudain chassés de leur esprit. Jeffy apparut, sa lourde silhouette encadrée dans l’embrasure de la porte qui séparait le poste de pilotage de leur cabine ; l’appareil rugissait au-dessus du Sahara, le pilote automatique était branché.
— On demande un docteur, dit-il en articulant gauchement les mots un à un. L’appel vient du port sous-marin de Cap Vert, droit devant nous. Un membre de l’équipage d’un sous-marin a besoin de soins immédiats. Il fixait en parlant un regard implorant sur Cyro.
— Bien sûr que j’y vais, dit-elle en se levant et en passant devant lui pour entrer dans le poste de pilotage.
L’appel était diffusé de nouveau quand elle arriva près de l’appareil radio. Elle l’écouta attentivement, puis répondit.
— Merci, docteur Cyro, dit l’opérateur du Cap Vert avec soulagement. Nous attendons votre arrivée. Terminé.
Ils étaient maintenant à moins de mille kilomètres des îles Cap Vert ; ils avaient déjà couvert presque le double de cette distance depuis le départ de Barbe Barber. Au moment où Cyro s’éloigna de la T. S. F., la mer Lamique apparut devant eux. Sur l’étendue désolée de la côte, la plus sinistre de Yinnisfar en dépit de son soleil aveuglant, le désert s’étalait jusqu’au bord de l’eau. Ils franchirent la ligne de séparation entre le sable et la mer et continuèrent leur route vers l’ouest-sud-ouest. Presque aussitôt les nuages formèrent une sorte de plancher au-dessous d’eux, masquant le globe.
Moins de dix minutes plus tard, l’œil fixé sur ses instruments, Jeffy descendit et amena l’appareil à très basse altitude sous les nimbo-stratus peu élevés pour trouver les quatorze îles de l’archipel de Cap Vert, en face d’eux, à gauche.
— Bien calculé, dit Gerund. Jeffy avait à l’égard des machines un flair que possèdent seuls les êtres d’une intelligence inférieure à la moyenne.
L’avion dépassa Satago et plongea verticalement vers la mer. Les eaux grises le giflèrent, bouillonnèrent autour de lui et l’engloutirent, et l’aiguille de l’altimètre, franchissant le zéro, commença à indiquer la profondeur au lieu de l’altitude.
Jeffy était de nouveau entré en contact avec le port sous-marin. Des balises placées à dix brasses d’intervalle leur montraient le chemin vers la cité sous-marine. Enfin, un hangar au fond d’un golfe de cent brasses apparut devant eux comme la gueule d’une baleine. Ils s’y engouffrèrent et les mâchoires se refermèrent derrière eux. Des pompes puissantes commencèrent aussitôt à aspirer l’eau du hangar pour la remplacer par de l’air.
Cyro s’était déjà préparée mentalement à ce qui l’attendait ; elle sortit de l’appareil en un clin d’œil, avant même que le sol du hangar fût séché et débarrassé des poissons pris au piège. Gerund et Jeffy durent la suivre comme ils purent.
Devant l’avion, deux fonctionnaires du port attendaient Cyro.
— Merci d’être venue si vite, docteur Gyres, dit l’un d’eux. On vous a probablement indiqué par radio les détails de l’affaire. C’est le chef mécanicien du chalutier sous-marin Bartlemeo qui est blessé.
Tout en précisant les faits les plus importants de la situation, le fonctionnaire fit monter Cyro, Gerund et Jeffy à bord d’un petit autobus ouvert. L’autre fonctionnaire s’assit au volant et ils partirent à toute allure le long du front de mer étrange où, en dépit de l’agitation habituelle qui remplit le bassin d’un port, on ne voyait pas d’eau.
Pendant des siècles, l’homme avait considéré les mers comme des voies périlleuses, mais où il fallait se hasarder pour capturer les poissons qui les hantaient. Récemment, on avait pris les océans en main et on leur avait accordé les mêmes soins qu’aux terres ; en somme, l’exploitation des mers ressortait plus de l’agriculture que de la pêche. Et comme les savanes des profondeurs attiraient de plus en plus de personnel, les ports sous-marins s’étaient développés ainsi que les cités sous-marines qui n’avaient rien à envier à leurs homologues du continent.
Le port sous-marin du Cap Vert, en raison de sa situation favorisée dans la mer Lamique, et de sa proximité de Little Union, deuxième ville de Yinnisfar, avait été l’une des premières installations de ce genre à être construite. Le quartier de la ville dans lequel l’autobus s’arrêta était vieux de plus de dix siècles. L’hôpital où on les fit pénétrer avait une façade décrépie.
À l’intérieur tout se trouvait disposé comme dans tous les autres hôpitaux. D’un ambulatoire, les portes donnaient sur une salle d’attente, une cuisine primitive, une salle de radio et de petites cellules. Dans l’une de ces cellules, gisait Je Regard, le chef mécanicien du Bartlemeo, avec, dans les reins, une dose de radiations dures.
Un ancien esclave à l’échine voûtée et à la barbe grise se présenta sous le nom de Laslo ; à part lui et le malade, l’établissement aux odeurs de renfermé était vide.
— Eh bien, voyez ce que vous pouvez faire pour ce pauvre garçon, docteur, dit l’un des fonctionnaires en serrant la main délicate de Cyro pour prendre congé. Je suppose que le capitaine du Bartlemeo demandera bientôt des nouvelles. En attendant, nous vous laissons.
— Merci, dit Cyro un peu sèchement, l’esprit déjà loin d’eux. Elle tourna les talons, entra dans la cellule du malade et referma la porte derrière elle.
Pendant quelque temps après qu’elle les eut quittés, Gerund et Jeffy, désœuvrés, restèrent dans l’ambulatoire ; Jeffy alla jusqu’à la fenêtre voûtée et regarda dans la rue. De temps à autre passait un esclave, homme ou femme, qui ne regardait jamais à droite, ni à gauche. Les façades chichement éclairées des immeubles, dont beaucoup étaient taillés dans le roc, les faisaient ressembler à des demeures de morts.
Jeffy enveloppa son torse de ses deux bras énormes.
— Je veux rentrer chez moi, dit-il. Il fait froid, ici…
Une goutte d’eau tomba du plafond et s’écrasa sur sa joue.
— C’est froid et humide, ici, ajouta-t-il. Le gardien à la barbe grise fixa sur lui un regard ironique, sans dire mot. Pendant un long moment, aucune parole ne fut prononcée. Ils attendirent presque sans penser, la conscience aussi obscure que les lumières du dehors.
Aussitôt que Cyro Gyres eut pénétré dans la cellule, elle s’approcha de la couchette où gisait le malade.
Regard était un gaillard massif. Sous l’unique couverture, sa vaste carcasse se soulevait et s’abaissait au rythme d’une respiration pénible. Sur son visage blême et hirsute se lisait une souffrance indicible. En s’allongeant près de lui, Cyro se sentit comme Mahomet visitant la montagne.
Le fait que cette montagne fût inconsciente ne faisait que rendre plus aisée la tâche de Cyro. Elle posa son bras nu sur le bras nu de Regard et ferma les yeux. Elle détendit ses muscles et ralentit le rythme de sa respiration. Tout ceci, bien entendu, faisait partie des rites de sa profession. Cyro réussit ainsi à réduire la rapidité des pulsations de son cœur, et elle se concentra sur ce battement vital jusqu’à ce qu’il parût grandir, et grandir encore. Elle fut complètement noyée dans ce battement.
Elle sombrait dans un brouillard rouge sombre, un brouillard informe, un brouillard qui s’étalait d’un pôle à l’autre. Mais bientôt un mirage apparut au loin, des stries se formèrent dans le brouillard. À mesure qu’elle sombrait, sa vision grandit ; les Ilots de sang glissèrent à sa rencontre. Ces Ilots se déplaçaient avec des gestes de vautours ; ils s’étendaient, changeaient de place, s’ordonnaient, et elle évoluait parmi eux. Bien qu’elle évoluât, elle avait perdu tout sentiment de la direction. Les dimensions n’avaient plus aucun sens, les notions de proche et de lointain se confondaient à sa vue qui n’était plus de la vue.
Elle n’avait pas perdu seulement la vue. Toutes les autres facultés, à l’exception de la volition l’avaient abandonnée dès l’instant où elle avait effectué sa plongée dans le monde somatique de son univers corporel ; de même qu’un homme se dépouille de ses vêtements avant de plonger dans la mer. Elle ne pouvait pas penser, se souvenir, goûter, toucher, se tourner, communiquer ou agir ; cependant, une trace de toutes ces choses restait en elle ; de même que la larve de la libellule, en sortant de la bourbe, porte en elle l’image de la créature qu’elle va devenir, Cyro avait un vague souvenir de l’individu qu’elle avait été. Et ce pâle souvenir ne l’abandonnait pas, grâce aux années d’entraînement qu’elle avait subies à l’institut de Méditation Médicale de Barbe Barber ; autrement, elle se serait perdue dans le piège le plus terrible de tous : l’univers de son propre corps.
Presque dépouillée de toute volonté, elle se plongea dans la circulation sanguine. Elle voguait (ou volait ? ou rampait ?) à travers un interminable marécage submergé par les eaux jusqu’au-dessus des arbres, épais comme de la mélasse avec des poissons, des vairons, des maquereaux et des macis. Elle glissait (grimpait ? dérivait ?) sur un canyon de verre dont les parois tremblotaient en jetant une clarté plus que terrestre. Et cette progression se poursuivit jusqu’à ce qu’une falaise oscillât devant elle.
La falaise roulait autour de l’univers, haute comme le temps, immatérielle comme la mousseline, percée de trous semblables à des terriers de lapins à travers lesquels des créatures fantasmagoriques allaient et venaient. Elle la traversa presque sans résistance comme du plancton aspiré par une éponge.
Maintenant, elle avait passé le lobe de la conscience, sa psyché, dans le bras de Je Regard, dans son soma.
Le milieu qui l’entourait était aussi fantastique, aussi étrange, aussi familier qu’il l’avait été auparavant. À ce niveau cellulaire, il ne pouvait pas y avoir de différence entre son corps à lui et son corps à elle. Et pourtant, une différence subsistait. Des forêts de la chair de Je Regard des yeux étranges et invisibles la surveillaient, un regard silencieux et malveillant suivait sa course, car elle était une intruse s’aventurant à l’intérieur d’un monde étranger dont la préoccupation essentielle était de ne témoigner d’aucune merci aux intrus. De petites gelées de mort scintillaient à son passage, et seule l’assurance de sa marche tenait les puissances défensives en échec.
À mesure qu’elle avançait, avec autour d’elle des corpuscules semblables à des étoiles, l’activité qui l’entourait devenait plus intense. Elle fut emportée, comme par un courant glutineux, sous des arches, parmi des branches, dans des enchevêtrements de lianes ; bien qu’elle avançât sans cesse, les choses à demi vivantes qui l’entouraient se détournaient avec répulsion.
Elle était presque arrivée aux reins infectés.
Seule la discipline sévère inculquée à l’institut de Méditation Médicale la soutenait. L’atmosphère était si repoussante qu’elle avait l’impression de patauger dans un égout. Mais il y avait longtemps que la médecine avait découvert les pouvoirs d’auto guérison qui résident dans un corps. Le haut-éga et les yogas sur lesquels ils étaient fondés avaient montré la voie à suivre pour libérer ces puissances. Aujourd’hui, avec le psyché d’un membre de l’Ordre des Médecins pour le stimuler, le corps d’un malade pouvait se régénérer et donner naissance à un nouveau membre, un nouveau poumon, un nouveau foie. Les docteurs, modernes plongeurs sous la peau, s’immergeaient pour mobiliser les forces martiales de l’anatomie contre ses envahisseurs.
Cyro faisait appel à ces forces, maintenant. Autour d’elle, couche après couche, au niveau de l’horizon, les cellules du corps envahi, avec leurs trente mille gènes, reposaient silencieuses, désertes en apparence. Puis, lentement, à contrecœur, comme ses sollicitations persistaient, les renforts lui parvinrent comme des rats qui sortent en rampant d’une cité en ruine. L’ennemi était là ! Elle les rassembla en avançant dans les ténèbres et leur montra le chemin. De plus en plus ils se ralliaient à leur cause, allumant l’égout de leurs feux intérieurs.
Des choses semblables à de petites chauves-souris sortirent en piaillant du cœur des ténèbres, furent frappées à mort et dévorées. Et puis, l’ennemi lança son assaut contre eux. Il frappa avec la brutalité d’un piège qui se referme.
Il y en avait un, il y en avait un million.
Aucun manuel ne l’avait décrit ainsi ; il était inconnu et inconnaissable.
Il se battait avec des lois et des forces qui lui étaient propres.
Il était monstrueux, bestial, occulte ; gueule aux crocs de cobra, horreur à corne nouvellement éclose. Il était si écrasant que Cyro ressentit à peine de la frayeur. La puissance de l’inconnu peut tuer tout en nous, sauf le calme. Elle ne voyait qu’une chose : une particule radioactive avait frappé au hasard et s’était logée dans un gène, et avait produit – lançant ainsi un terrible défi aux lois du hasard – une cellule monstrueuse, une cellule mutante aux appétits féroces. Rien dans la formation de Cyro ne l’avait préparée à comprendre ce qu’étaient ces appétits.
Ces appétits étaient restés en sommeil jusqu’à ce qu’elle approchât. C’est elle qui les avait déclenchés, éveillés. Elle leur avait insufflé sa conscience. Et cette conscience était devenue le désir de conquérir.
Elle pouvait voir – sentir – entendre – ce désir emplir les cellules l’une après l’autre, et les gonfler de révolte. Les forces de guérison qui s’étaient ralliées à Cyro firent demi-tour, et s’enfuirent en proie à une panique insurmontable. Cyro elle aussi se prépara à s’enfuir. Son propre corps était son seul refuge, si elle parvenait à l’atteindre.
Mais les banderoles hérissées sortirent de l’ombre et s’enveloppèrent autour d’elle. Elle écarta les mâchoires au maximum, en faisant effort pour crier ; aussitôt sa bouche se remplit d’une éponge d’où les petites créatures se lancèrent pour se ruer follement à l’assaut de son corps, triomphantes…
Gerund et Jeffy fumaient, assis sur un banc, sous le regard de l’esclave à la barbe grise, Laslo. Il y avait des gobelets vides à côté d’eux ; Jeffy leur avait préparé des boissons chaudes dans la cuisine. Maintenant ils attendaient avec une certaine impatience que Cyro revienne, et leur impatience grandissait à mesure que le temps passait.
— Elle n’est jamais restée auprès d’un malade aussi longtemps, dit Gerund. D’habitude, cinq minutes suffisent. Aussitôt qu’elle a organisé les forces de guérison, elle revient.
— Ce mécanicien… avait l’air assez mal en point, dit Jeffy.
— Oui, mais tout de même. J’attends encore cinq minutes et je vais voir ce qui se passe.
— C’est interdit, déclara l’esclave ; c’était la première fois qu’il ouvrait la bouche. Ce qu’il disait n’en était pas moins exact. Le règlement était très strict. Le docteur comme le patient ne pouvaient être visités par personne, sauf par un autre docteur. Gerund connaissait très bien ce règlement ; d’ailleurs, il n’éprouvait aucun désir de voir sa femme en transes », car il savait que cela ne servait qu’à accroître la gêne qu’il y avait entre eux. Mais il y avait une demi-heure que Cyro était dans cette chambre ; il fallait faire quelque chose.
Il attendit encore deux minutes, puis il se releva et marcha vers la porte de la cellule. Laslo se leva aussi en criant avec colère. Au moment où il s’apprêtait à arrêter Gerund, Jeffy s’interposa.
— Asseyez-vous ou je vous arrache les oreilles, dit Jeffy sans s’émouvoir. Je suis très fort et je n’ai rien de mieux à faire.
Le vieillard regarda un moment le visage du colosse, puis il rebroussa chemin docilement et se rassit. Gerund fit un signe de tête approbateur à son serviteur, ouvrit la porte de la cellule et entra.
Un simple coup d’œil lui suffit pour se rendre compte qu’il se passait quelque chose de grave – de très grave. Sa femme et le mécanicien étaient couchés côte à côte sur la couchette, les bras posés l’un sur l’autre. Leurs yeux étaient ouverts, froids et exorbités comme ceux d’une morue sur une dalle ; il n’y avait en eux aucune trace de vie. De temps à autre, leur corps vibrait, se gonflait puis se stabilisait de nouveau. Le talon droit de Cyro martelait le bois du lit, en mesure : sa peau était envahie d’une tache rouge qui grandissait progressivement. Cela fit à Gerund le même effet que si chaque lambeau de la chair de la jeune femme avait été battu et transformé en pulpe. Pendant un moment, il resta immobile, pétrifié d’horreur et de terreur, incapable de réfléchir et de prendre une décision.
Un gros cafard remontait le long du pied du lit. Il passa à moins de quinze centimètres du talon nu de Je Regard qui dépassait de sous les couvertures. Quand le cafard passa, une partie de la plante du pied s’allongea en forme de tige, délicate comme un brin d’herbe. La tige se détendit comme une langue et attrapa le cafard. Gerund s’effondra sur le sol, sans connaissance.
La chair étalée sur le lit se mit alors à se transformer plus rapidement. Elle s’était organisée. Elle prit l’aspect d’une masse informe, avec de petits bruits secs. Le cafard fut absorbé. Puis, se comprimant, la masse reprit une forme humaine, une seule. Celle de Cyro. Le visage, le corps, la couleur des cheveux, les yeux, tout devint semblable à Cyro ; et chaque atome de chair fut modelé à son image. Lorsque le dernier ongle se forma, Gerund reprit ses esprits et se releva.
Saisi de surprise, il fixa sur la cellule un regard effaré.
Il lui avait semblé n’être resté qu’une seconde sans connaissance, et pourtant le malade avait disparu. En tout cas, Cyro semblait en meilleur état, maintenant. Elle lui souriait. Peut-être après tout avait-il montré trop d’anxiété en entrant dans la cellule et avait-il été le jouet d’une illusion d’optique. Peut-être que tout allait bien. Mais quand il eut regardé Cyro plus attentivement, son soulagement disparut.
Il s’était passé quelque chose. Quelque chose d’étrange. La personne assise sur le lit était Cyro. Et pourtant – oui – chaque trait de son visage, chacun des contours délicats que Gerund aimait tant, avait subi une transmutation indéfinissable. Même le grain de la peau avait changé. Il remarqua que ses doigts avaient grandi. Et il y avait autre chose – elle était trop grande. Elle était trop grosse et trop longue pour être Cyro, celle qui était assise sur le lit et qui lui souriait.
Gerund se leva, la faiblesse menaçant de le terrasser de nouveau. Il était près de la porte. Il pouvait s’enfuir à toutes jambes ou appeler Jeffy comme son instinct le lui commandait.
Mais il fit taire son instinct. Cyro était en difficulté, la situation était très grave. Gerund avait là une chance, peut-être la dernière de lui prouver sa dévotion ; s’il prenait la fuite, cette chance serait perdue à jamais – c’est du moins ce qu’il se disait, car Gerund ne pouvait croire que la frigidité de sa femme n’avait qu’une origine : la méfiance qu’elle éprouvait à l’égard de son intégrité.
Il s’approcha d’elle.
— Cyro, Cyro, qu’y a-t-il ? demanda-t-il. Que puis-je faire ? Dis-moi ce que je peux faire pour t’aider. Je ferai n’importe quoi.
La créature ouvrit la bouche.
— Cela ira mieux dans une minute, dit-elle d’une voix rauque. Les mots ne coïncidaient pas tout à fait avec les mouvements des lèvres.
Avec un soupir, la créature se dressa sur ses pieds. Elle avait deux mètres dix. Sa corpulence était énorme. Gerund resta hypnotisé, puis il réussit, par un effort de volonté, à tendre la main à l’être.
« C’est ma femme », se dit-il, ce n’est autre que ma femme. Mais quand la créature s’avança vers lui, il se sentit défaillir. L’aspect de ce visage était trop horrible… Il se retourna, trop tard pour s’enfuir. La créature étendit les bras et le saisit presque joyeusement.
Dans l’antichambre, Jeffy s’ennuyait. En dépit de l’affection qu’il portait à son maître, il trouvait la condition d’esclave assez fastidieuse par moments. Sous l’œil noir du vieux gardien, il s’étendit sur le banc et se prépara à faire un somme. Gerund l’appellerait toujours assez tôt.
Une sonnerie tinta dans la salle de radio.
Jetant à Jeffy un regard soupçonneux, le vieil homme alla répondre. Jeffy se recoucha et ferma les yeux. Au bout d’une minute, un bruit de lutte lui fit ouvrir un œil. Une forme monstrueuse, dont les détails restèrent inaperçus dans la demi-obscurité, s’avança pesamment sur huit ou dix jambes et disparut dans la rue. Jeffy fut immédiatement sur ses pieds. Une vague d’horreur froide déferla sur sa peau. Il se retourna et partit en courant vers la cellule du malade, opérant instinctivement un rapprochement entre la présence de ce monstre et une menace dirigée contre ceux qu’il servait.
La cellule était vide.
— Hé là ! Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? fit une voix derrière lui. Le vieillard à barbe grise était accouru, mis en éveil par le bruit des pas de Jeffy. Il jeta un coup d’œil dans la chambre. Dès qu’il eut constaté qu’elle était vide, il tira un sifflet de sa poche et se mit à siffler frénétiquement.
Le Juge : Pour expliquer la disparition de votre maître et de votre maîtresse, vous dites qu’ils ont pu être… hum ! dévorés par le monstre que vous prétendez avoir vu.
Jeffy : Je n’ai pas dit cela, monsieur le Juge. Je ne sais pas où ils sont allés. J’ai seulement dit que j’ai vu cette créature se glisser hors de l’hôpital. Et ensuite, je me suis aperçu qu’ils étaient partis.
Le Juge : Vous avez entendu ? Personne d’autre dans le port sous-marin n’a vu un tel monstre. Vous avez entendu la déposition de Laslo, le gardien de l’hôpital ; il n’a pas vu de monstre. Pourquoi donc persistez-vous à raconter cette fable ?
Jeffy : Je ne peux que dire ce qui est arrivé, n’est-ce pas ?
Le Juge : Il faut nous dire ce qui s’est passé.
Jeffy : C’est ce qui s’est passé. C’est la vérité. Je n’ai rien à cacher. J’aimais mon maître. Jamais je ne lui aurais fait de mal, pas plus qu’à ma maîtresse.
Le Juge : D’autres esclaves ont exprimé de tels sentiments avant vous, après la mort de leurs maîtres. Si vous êtes innocent de ce dont on vous accuse, pourquoi avez-vous essayé de vous échapper quand le vieux Laslo a sifflé pour appeler la police ?
Jeffy : J’étais bouleversé, monsieur, comprenez-vous ? J’avais peur. J’avais vu ce… cette créature ; la cellule était vide, et ce vieil idiot qui me sifflait dans les oreilles. Je… je l’ai frappé sans réfléchir.
Le Juge : Hum ! Vous ne me paraissez pas très réfléchi, en effet. Nous avons déjà entendu la déposition de Laslo sur la façon dont vous l’avez menacé peu de temps après votre arrivée à l’hôpital.
Jeffy : Et vous m’avez entendu expliquer pourquoi j’ai fait cela.
Le Juge : J’espère que vous vous rendez compte de la gravité de votre situation. Vous êtes un homme simple, je dirai donc les choses simplement : vous êtes accusé du double meurtre de votre maître et de votre maîtresse et tant que leurs corps ne seront pas retrouvés ou que l’apparition de nouveaux indices ne le permettront pas, vous serez gardé en prison.
Pour aller du port sous-marin à la surface de la mer Lamique, il y avait deux voies. L’une était la voie maritime, par laquelle le Bartlemeo et l’avion de Gyres étaient arrivés. L’autre était une voie terrestre. Un funiculaire souterrain remontait de 1000 mètres depuis la cité immergée jusqu’à Praia, capitale de l’île de Satago. C’est par là que Jeffy fut emmené en prison.
Dominant une cour poussiéreuse ombragée par un baobab, la fenêtre de la cellule de Jeffy lui permettait de voir la mer. Cela lui sembla bon d’être sur la terre ferme, bien que la nébulosité créât une atmosphère de serre particulièrement étouffante à côté de l’air frais qu’il avait respiré dans le port sous-marin. Jeffy ne cessait de transpirer. Il passa une grande partie de son temps debout sur son lit de bois, l’œil fixe. D’autres détenus qui prenaient leur exercice dans la cour se parlaient sous sa fenêtre dans le patois local, mais Jeffy n’en comprenait pas un seul mot.
Vers la fin de son second jour d’emprisonnement, Jeffy était à son observatoire habituel quand le vent se leva. Il envoyait son souffle chaud dans la prison. Le gros nuage, déchiré en lambeaux, fut balayé, et le bleu du ciel se révéla pour la première fois depuis bien des jours. Le gardien-chef, homme basané aux immenses moustaches, sortit dans la cour, huma l’air, approuva et alla jusqu’au banc de pierre placé sous le baobab. L’essuyant soigneusement avec son mouchoir il s’allongea béatement.
Au sommet du mur derrière le gardien, quelque chose remua. Une chose qui ressemblait à un python se déroula et commença à descendre dans la cour ; il semblait s’étaler sur le mur comme une tache d’huile, mais le feuillage du baobab était trop épais pour que Jeffy pût voir ce qui se passait. Il avait l’impression maintenant qu’un rideau de caoutchouc serti de bijoux et d’étoiles de mer glissait le long du mur et atterrissait derrière le gardien.
L’animal, quel qu’il fût, leva un membre semblable à un serpent prêt à frapper et en couvrit le visage du gardien inconscient du danger. Puis le reste de sa masse coula sur l’homme, étouffant sa résistance, le couvrant comme un manteau. Jeffy poussa des cris démentiels dans sa cellule, mais personne ne répondit ; personne n’y prêta attention. La plupart des gardiens étaient descendus à la plage avec leurs armes.
Quand l’être abandonna le gardien-chef, il ne restait plus qu’un corps flasque et mou gisant sur le banc.
Le vent chaud taquina ses moustaches. La chose allongea des doigts et d’un mouvement expert s’empara du trousseau de dés attaché à la ceinture du mort. Puis une fraction de l’ensemble se détacha de la masse qui resta à l’ombre, tandis que l’autre partie traversa la cour avec les clés. Elle avait l’aspect d’un tabouret.
— Mon Dieu, dit Jeffy, il vient ici.
Comme il s’écartait de la fenêtre pour gagner la porte, la créature, d’un bond, apparut entre les barreaux et laissa tomber les clés dans la cellule. Puis elle sauta à l’intérieur.
Morceau par morceau, la quantité de la chose augmentait : elle tomba à terre devant le regard pétrifié de Jeffy et finalement, elle prit la forme de… Gerund, ou du moins d’une réplique intolérable du maître de Jeffy.
Gerund tendit une main qui se posa sur l’épaule de son serviteur.
— Tout va bien, Jeffy, dit-il enfin, parlant avec un effort visible. Tu n’as rien à craindre, il ne te sera pas fait de mal. Prends ces clés, ouvre la porte de ta cellule et viens avec moi voir ce gouverneur de la prison.
Le visage blême, tremblant comme une feuille, Jeffy réussit à se contrôler suffisamment pour obéir. Il essaya les clés l’une après l’autre dans la serrure d’une main mal assurée et finit par en trouver une qui convînt. Comme un homme hypnotisé, il sortit le premier dans le couloir.
Il n’y avait personne dans les parages. Ils déverrouillèrent une lourde porte au pied d’un escalier privé et montèrent à l’appartement du gouverneur. Des portes ouvertes leur montraient le chemin vers un balcon dominant la baie et les pics qui se dressaient au centre de l’île.
Sur le balcon, seul comme d’habitude, un verre de vin à la main, comme d’habitude, un homme était assis sur un fauteuil de rotin. Il paraissait petit et… oui, hélas… en proie à une lassitude infinie.
— Êtes-vous le gouverneur de la prison ? demanda Gerund en pénétrant dans la pièce.
— Oui, dis-je.
Il me regarda longuement. Je pouvais voir déjà qu’il n’était pas… comment dire ?… un être humain ordinaire, il avait l’air de ce qu’il était : une imitation d’être humain. Mais je reconnus le visage de Gerund Gyres, grâce aux photographies publiées par la police.
— Voulez-vous prendre une chaise, vous deux ? demandai-je. Cela me fatigue de vous voir debout.
Ni le maître ni le serviteur ne bougèrent.
— Pourquoi avez-vous… comment avez-vous libéré cet homme ? demandai-je.
— Je l’ai amené devant vous, dit Gerund, pour que vous entendiez ce que j’ai à dire et pour que vous sachiez que Jeffy est un bon serviteur ; il ne m’a jamais fait de mal. Je veux que vous le libériez immédiatement.
Ainsi, cette créature raisonnait et se montrait capable de pitié. Qu’elle fût humaine ou non, il était possible de discuter.
— Je vous écoute, dis-je en me versant du vin. Comme vous le voyez, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire. Il peut être plus agréable d’écouter que de parler.
Là-dessus, Gerund commença à me dire tout ce que j’ai déjà conté au mieux de mes possibilités. Jeffy et moi écoutions en silence ; l’esclave ne saisit que fort peu de choses, mais moi, j’en compris suffisamment pour en avoir les entrailles glacées. Après tout, mon exemplaire de l’ouvrage de Pamlira sur la para-évolution n’était-il pas à mes côtés ?
Dans le silence qui tomba quand Gerund eut terminé, nous entendîmes l’angélus du soir tinter à un clocher de Praia ; cela ne me procura aucun soulagement et le vent chaud et dur emporta ses notes au loin. Je savais déjà que des ténèbres survenaient et qu’aucune prière ne parviendrait à les dissiper.
— Donc, dis-je, après avoir retrouvé ma voix, en tant que gouverneur de la prison, il me faut d’abord constater, Gerung Gyres, puisque je dois vous appeler ainsi, que vous avez tué mon gardien-chef ; vous l’avez reconnu vous-même.
— C’est une erreur, dit Gerund. Vous devez comprendre que moi qui suis un composé de Je Regard, Cyro Gyres et Gerund Gyres, sans parler des innombrables poissons absorbés au cours de ma remontée à la surface, après avoir quitté le port sous-marin – j’ai cru être capable d’absorber tous les êtres humains. Ce n’aurait pas été la mort pour eux, car nous sommes vivants. Mais votre gardien était rebelle à toute absorption. Jeffy aussi, je l’ai vu quand je l’ai touché.
— Et pour quelle raison, à votre avis ? demandai-je sèchement.
Un sourire apparut sur son visage. Je détournai les yeux.
— Nous apprenons vite, dit-il. Nous ne pouvons pas absorber des humains qui n’ont pas conscience de faire partie du processus de la nature. S’ils se contentent de se cramponner à l’idée démodée que l’homme est une espèce à part, leurs cellules entrent en antagonisme avec les nôtres et l’absorption ne peut se produire.
— Voulez-vous me dire que vous ne pouvez… euh… absorber que les hommes cultivés ? demandai-je.
— Exactement. Avec les animaux, c’est différent ; leur conscience n’est qu’un processus naturel ; ils ne soulèvent pas d’obstacles.
Je crois que c’est à ce moment exact que Jeffy bondit au-dessus de la rambarde du balcon pour tomber dans les buissons. Il se releva sans dommage et nous le regardâmes s’enfuir à toutes jambes sur la route. Aucun d’entre nous ne parla ; j’espérai qu’il allait chercher du secours ; mais si Gerund envisagea cette possibilité, il ne manifesta aucune inquiétude.
— Réellement, je ne crois pas avoir compris votre propos, dis-je pour essayer de gagner du temps ; à vrai dire, j’étais si malade que la prison tout entière semblait tourner autour de moi. Ce pseudohomme massif provoquait en moi plus de frayeur que je ne me serais cru capable d’en ressentir. Bien que la peur de la mort ne m’eût jamais effleuré, devant un être à demi vivant, je frissonnais d’horreur.
— Je ne comprends pas pourquoi seuls les êtres cultivés peuvent être absorbés, dis-je à tout hasard.
Cette fois il ne se donna pas la peine d’ouvrir la bouche pour répondre.
— La culture implique une compréhension plus complète. Aujourd’hui, sur le plan culturel, il n’y a qu’une façon d’assurer cette compréhension. C’est en utilisant le galingua, notre langue. Je ne puis libérer les cellules que de ceux qui peuvent utiliser cet outil sémantique, ceux dont les phénomènes biochimiques ont déjà été rendus malléables par lui. L’accident dont Je Regard a été victime a permis l’épanouissement de potentialités qui se trouvaient chez toutes les personnes parlant le galingua. Dorénavant, à Yinnisfar, un pas de géant vient d’être franchi – pour être inespéré, il n’en est pas moins la conséquence inévitable de l’emploi du galingua.
— Alors, dis-je, me sentant un peu mieux à mesure que je commençais à comprendre, vous avez atteint le stade de l’évolution prédit par Pamlira dans sa Para-évolution ?
— En gros, oui, dit-il. Je suis doté de la conscience totale dont a parlé Pamlira. Toutes mes cellules en sont dotées. Par conséquent, je ne suis plus obligé de conserver une forme fixe, ce fléau qui a empoisonné la vie de toutes les créatures multicellulaires avant moi.
Je secouai la tête.
— Vous ne me semblez pas être un progrès, mais une régression, dis-je. L’homme, après tout, est une ruche à gènes complexe. Vous me dites que vous pouvez vous transformer en cellules uniques, mais les cellules uniques sont des formes de vie très primitives.
— Toutes mes cellules sont conscientes dit-il avec emphase. C’est ce qui change tout. Les gènes se sont constitués en cellules et les cellules ont formé cette ruche à gènes appelée homme afin de développer leurs propres potentialités et non celles de l’homme. L’idée selon laquelle l’homme peut évoluer est un concept purement anthropomorphique. Maintenant les cellules en ont terminé avec cette forme appelée homme ; elles ont épuisé ses possibilités et elles se tournent vers autre chose.
Il semblait qu’il n’y eût rien à répondre à cela ; je restai donc assis en silence, à siroter mon verre et à regarder les ombres grandir et s’étaler sur la mer. J’avais encore froid, mais je ne tremblais plus.
— Avez-vous autre chose à me demander ? s’enquit Gerund, avec une pointe d’embarras tout à fait inattendue dans la bouche d’un monstre.
— Oui, dis-je. Une toute petite question. Êtes-vous heureux ?
Le silence, comme les ombres, s’étendit vers l’horizon.
— Je veux dire, insistai-je, que si je mettais à modeler une espèce nouvelle, j’essaierais de créer un être plus capable que l’homme d’accéder au bonheur. Nous sommes de bien curieuses créatures, car les satisfactions les plus vives, nous les éprouvons en cherchant à réaliser quelque chose ; quand le but est atteint… eh bien, nous voilà de nouveau en proie à l’agitation. Il y a un mécontentement divin, mais la satisfaction divine ne peut échoir qu’à une bête qui avale sans discrimination les limaces avec son herbe. Plus un homme est intelligent, plus il est en proie au doute. Inversement, plus il est stupide, plus il a de chance de se satisfaire de son sort. C’est pourquoi je vous demande si vous êtes heureux d’appartenir à cette nouvelle espèce.
— Oui, dit Gerund sans hésiter. Pour le moment, je ne suis composé que de trois personnes : Regard, Cyro et Gerund. Ces deux derniers ont lutté pendant des années pour parvenir à une intégration complète – comme le font tous les couples humains – et maintenant ils y sont parvenus. Ce que les humains cherchent instinctivement, nous l’avons d’instinct. Nous sommes l’aboutissement d’une tendance ; nous ne pouvons être qu’heureux, quel que soit le nombre de personnes que nous absorbions.
En raffermissant ma voix, je dis :
— Vous feriez mieux de commencer à m’absorber alors, puisque c’est là que vous voulez en venir.
— En fin de compte, toutes les cellules humaines subiront ce sort, dit Gerund, mais il faut que tous les hommes sachent ce qui va se produire pour être réceptifs et pour faciliter ce que la galingua a déjà favorisé. Il faut que tout le monde soit au courant pour que nous puissions poursuivre ce processus d’absorption. C’est à vous qu’incombera cette tâche, vous êtes un homme civilisé, gouverneur. Vous allez commencer par écrire à Pamlira, pour lui expliquer ce qui s’est passé Cela l’intéressera.
Il se tut. Trois voitures remontèrent la route et s’engagèrent dans l’entrée principale de la prison. Jeffy avait donc eu assez d’intelligence pour aller chercher du secours.
— Supposons que je refuse de vous aider, dis-je. Pourquoi bâtirais-je l’extinction de la race humaine ? Supposons que j’alerte le Gal-Fed Council et fasse détruire cette île tout entière. Ce serait simple… allez-vous-en ! comme bonjour ah ! Zut !
Nous étions envahis par des papillons. En essayant de les chasser de la main, j’avais renversé ma bouteille de vin. La pièce était remplie de milliers de papillons qui voletaient autour de nous comme des feuilles de papier. L’air s’épaississait ; ils ternissaient l’éclat du soleil couchant. Les gestes de la main les plus violents ne parvenaient pas à les chasser.
— Qu’est-ce que c’est ? balbutia Gerund. Pour la première fois, je fus témoin d’un de ses changements de forme. Un appendice émergea de ce qui avait été son oreille, et battit l’air comme un fléau. Je ne puis dire qu’une chose : j’eus la nausée. Il me fallut déployer un effort surhumain pour garder mon sang-froid.
— Vous qui êtes une créature si consciente et si proche de la nature, dis-je, vous devriez aimer ce spectacle. Ce sont des papillons « Dames Peintes » qui ont été déviés par milliers de leur trajet habituel. Nous les avons presque tous les ans, ce vent chaud que nous appelons le Marmtan les chasse vers l’ouest, du continent vers l’océan.
Maintenant, j’entendais courir dans l’escalier. On allait pouvoir s’occuper de cette créature dont les paroles raisonnables contrastaient tant avec son aspect irrationnel. Je continuai, en parlant plus fort afin d’essayer de détourner son attention :
— Ce n’est d’ailleurs pas un malheur pour les papillons. Ils sont si nombreux qu’ils auraient sans doute mangé toute leur nourriture sur le continent et seraient morts de faim s’ils n’avaient pas été amenés ici par le vent. Quel exemple admirable de la sollicitude de la nature pour les siens !
— Admirable ! dit-il. Je le distinguais à peine, parmi les ailes brillantes. Les renforts étaient dans la pièce voisine. « Ils » firent irruption dans mon cabinet, Jeffy en tête ; ils avaient des armes atomiques.
— Le voici, criai-je.
Mais il n’était plus là. Regard – Cyro – Gerund – avait disparu. Prenant modèle sur les « Dames Peintes », il s’était scindé en un millier d’unités, et planait dans la brise, invincible, en toute sécurité, perdu dans la nuée des insectes multicolores.
Et c’est ainsi que j’arrive non pas à la fin, mais au début de l’histoire. Dix ans ont passé depuis ces événements des îles Cap Vert. Qu’ai-je fait ? Eh bien, je n’ai rien fait ; je n’ai ni écrit à Pamlira ni alerté le Gal-Fed Council. Avec les dons merveilleux d’adaptation qui caractérisent mon espèce, je suis parvenu en un jour ou deux à me persuader que « Gerund » ne réussirait jamais ou que de toute façon il avait mal interprété ce qui lui était arrivé. Et ainsi, une année après l’autre, on me dit que la race humaine diminue et je pense : « Eh bien, de toute façon, ils sont heureux », et je m’assieds là, à mon balcon, et je laisse la brise marine me caresser et je bois mon vin. Avec ce climat et étant donné ma position, on ne peut attendre rien d’autre de moi.
Et pourquoi m’exciterais-je pour une cause à laquelle je n’ai jamais cru ? Quand la nature promulgue une loi, on ne peut pas la refuser ; pour ses prisonniers, il n’y a pas d’évasion possible, et nous sommes tous ses prisonniers. C’est pourquoi je reste dans mon coin et je me verse à boire. Il n’y a qu’une façon d’attendre l’extermination dans la dignité.