Feuilles mortes

Jacques Morel · Chapitre 1 sur 20

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Feuilles mortes

Feuilles Mortes

“Petite Bibliothèque de la Famille”

 

JACQUES MOREL

 

Feuilles Mortes

 

ROMAN ILLUSTRÉ

D’après les dessins de CASIMACKER

 

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

 

Droits de propriété et de traduction réservés

ROMANS PUBLIÉS DANS CETTE COLLECTION

 

B : 3 . 50. — C : 5 .

 

Un Peu, Beaucoup, Passionnément par Mme L .

(Couronné par l’Académie Française)

Fêlure d’Ame par Mme L . Les Vaines promesses par Mme L . Au Lys d’Argent par Fr. D . Ordre du Roi par G. B . Insaisissable Amour par Marion C . Le Baiser sur la Terrasse par Marion C . Le Beau Fernand (Couronné par l’Acad. par Mme B .

Franç.)

Les Retours du Cœur par J.-H. R , de

l’Académie des Goncourt.

Mademoiselle Mignon par J.-S. W . Une Reine des Fromages et de la Crème par Mme L . Jouets du Destin par Mme L . Une Réputation sans tache par Mme L . Le Supplice d’une Mère par Arthur D . Liette par Arthur D . Bibelot par M A B . La Maison des Roses par M A B . Aimer c’est vaincre par Mme P. C . Muets Aveux (Couronné par l’Acad. par Jacques M .

Franç.)

Kernevez (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mlle P -

C .

L’Oiseleur par Mlle Béatrice

H .

L’Eau dormante par Mlle Blanche

L .

L’Amour fait peur par Mlle Blanche

L .

Micheline par Augustin F . L’Affaire Leavenworth par A.-K. G . Femme de Lettres par Mary F . Le Roman d’un Loyaliste par Miss J . La Bienfaitrice par Mlle Louise Z . L’Orgueilleuse Beauté par Mme A -

C .

L’Offensive (Cour. par l’Acad. Franç.) par Mme A -

C .

Part à Deux par Mme A -

C .

Les Medlicotts par Curtis Y . Le Mirage par Paul B . De Peur d’Aimer par Mme A -

C .

Le Choix de Ginette par Mlle C. T . Au Plus Digne par Mme A -

C .

L’Enfant Millionnaire par K G . La Tabatière du Cardinal par H H . Coupable par W. L Q . Ma Grande par Paul M . Haine de Femme par Marion C . Le Sequin d’Or par Anne O . Criminelle par Amour par Mlle L. Z . Le Voueur par M. Ch. G . Le Trèfle Rouge par N S . Nicole à Marie par G B . Mirage de Bonheur par C P . L’Inutile Route par M. L B . Le Patrimoine Perdu par A H . Le Destin d’Hélène par J R . Les Demoiselles du Noël Fleuri par Blanche L . Maison Hantée par M .

Feuilles Mortes

 

Juin 1907.

 

Aujourd’hui j’ai quarante ans — l’âge où une femme ne reste jeune qu’à condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée sans penser à mal : « On dit que vous avez été si jolie ! »

« On dit… » Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans amertume — mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir — j’ai cherché à retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose délicat, a tourné au jaune pâle — je ressemble à un de ces pastels mal encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le velouté : quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de confiance.

Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé ? Parfois je me dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs, j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se vide : joies, tendresses, douleurs d’autrefois — chaque jour je les sens qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique — pour être sûre que cela, du moins, me restera toujours ?