Fiançailles au palais

Alexandra Sellers · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/2

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Fiançailles au palais

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

ALEXANDRA SELLERS

 

Fiançailles au palais

Princesses du désert

Tome 2

 

Passion®

© 2004, Alexandra Sellers. © 2005, Traduction

Résumé

 

Jalia est effondrée : à quelques minutes de la cérémonie, sa cousine Noor, la future mariée, est introuvable. Elle se serait enfuie du palais au volant d’une limousine.

Pour les deux familles et les invités, venus nombreux au mariage de la princesse avec Bari al Khalid, un proche du sultan, c’est la panique la plus complète.

A cette panique s’ajoute, pour Jalia, un atroce sentiment de culpabilité : n’a-t-elle pas influencé Noor en la mettant en garde contre ce mariage précipité ?

Afin de racheter sa faute, Jalia accepte de partir à la recherche de la fiancée en fuite en compagnie de Latif Abd al Razzaq, ce trop séduisant cheikh au regard émeraude avec lequel elle entretient des relations plus qu’orageuses.

Chapitre 1.

 

La mariée manquait à l’appel.

Le cœur battant, Jalia courait le long du péristyle, en proie à une terrible prémonition. La soie légère de son voile vert, couleur que portaient les demoiselles d’honneur, venait de lui retomber sur le visage, l’aveuglant à moitié et rajoutant à sa confusion. Elle n’avait pourtant pas le temps de se battre avec l’étoffe en ce moment.

Que se passait-il ? Où Noor était-elle partie et surtout, pourquoi ?

« Mon Dieu ! Faites qu’elle n’ait pas changé d’avis au dernier moment ! » priait ardemment Jalia. Car elle en était bien capable, hélas !

— Noor, appela-t-elle sans oser crier trop fort. Noor, où es-tu ?

Des murmures confus commençaient à s’élever du patio central de la résidence palatine, où la cérémonie devait être célébrée. Jalia sentit son cœur fléchir... Il était vain d’espérer retrouver rapidement Noor pour que le mariage se déroule sans retard.

La mezzanine sur laquelle Jalia venait de déboucher surplombait une petite cour qui ne menait nulle part. Noor s’était-elle réfugiée là, prise d’un brusque accès de panique ? Se penchant par-dessus la balustrade, Jalia appela de nouveau :

— Noor ?

Mais le patio était vide. En son centre, les rayons du soleil jouaient avec l’eau de la fontaine, créant un superbe jet de diamants. Alentour, les boutons de fleurs se balançaient au gré de la brise. Mais aucune ombre humaine ne se découpait sur les magnifiques carreaux qui pavaient la cour intérieure.

L’enfilade d’arcades et de colonnes qui s’étendait devant elle menait à deux lourds battants de bois. Ce couloir, d’une beauté à couper le souffle, était également désert.

— Noor ?

Sous le voile, une goutte de sueur perla au front de Jalia et tomba sur le dos de sa main. La jeune femme la contempla d’un air absent, doutant quelques secondes de la réalité de ce qu’elle vivait en ce moment.

Etait-elle indirectement responsable de la disparition de la mariée ? Cette question ne cessait de la hanter. Nul doute qu’on allait l’en accuser, et d’aucuns avec une véhémence toute particulière...

Latif Abd al Razzaq Shahin, par exemple !

Il lui reprocherait d’avoir désapprouvé les soudaines fiançailles de sa cousine Noor avec Bari, son ami le plus cher et, ce faisant, d’avoir indirectement causé la fuite de la mariée, le jour de la cérémonie.

— Noor ! appela-t-elle de nouveau en haussant le ton sans grande conviction.

Il était impossible à présent de conserver plus longtemps la disparition secrète...

Voilà qui ressemblait tout à fait à Noor de créer un mélodrame au moment crucial ! Pourquoi n’avait-elle pas suivi les conseils de Jalia qui l’exhortait à la prudence ? Il aurait été bien plus raisonnable de réfléchir un peu avant de s’engager de matière irrévocable avec un étranger, dans un pays inconnu.

Et, bien sûr, — et là encore, c’était sa cousine tout craché —, Noor avait informé toute la famille de l’opposition de Jalia à ce mariage précipité. Tout le monde s’empresserait donc de blâmer cette dernière pour les événements d’aujourd’hui.

Et Latif Abd al Razzaq en premier !

Non qu’elle se souciât particulièrement de son opinion, mais ses critiques seraient immanquablement cinglantes, comme elle les avait cruellement expérimentées déjà à plusieurs reprises. Le cheikh Latif Abd al Razzaq Shahin l’appréciait aussi peu qu’elle ne l’estimait et, qui plus est, ne se gênait pas pour le lui faire remarquer chaque fois qu’il le pouvait.

Ce fut alors que, tel un diable sorti de sa boîte, l’homme qui tourmentait ses pensées, se matérialisa à quelques mètres d’elle, à croire que, bons ou mauvais, les génies des légendes étaient toujours d’actualité et surgissaient dès que l’on y pensait ! Il portait le magnifique costume de cérémonie d’un Compagnon de la Coupe.

Bien malgré elle, Jalia frissonna, comme à l’approche d’une menace et se recula instinctivement derrière l’une des colonnes couleur sable.

Trop tard ! Tel le faucon dont il portait le nom, il s’élança vers elle, lui bloquant le passage.

— Où est votre cousine ? lui demanda-t-il d’une voix autoritaire.

Par réflexe, Jalia se plaqua contre le pilier... avant de se ressaisir bien vite et de redresser les épaules. Son voile lui recouvrait entièrement le visage. Comment Latif pouvait-il savoir qu’il s’agissait d’elle ?

— Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, lui dit-elle dans un arabe qu’elle savait, hélas, teinté d’un fort accent anglais. Vous faites erreur.

A ces mots, il secoua vivement la tête en la gratifiant de ce regard arrogant qui l’agaçait tant chez lui. Dès que Latif Abd al Razzaq donnait un ordre, il fallait que son entourage se plie à ses désirs sans discuter. Il ne tolérait pas la moindre critique.

D’un coup, la colère submergea Jalia. Ce qu’elle pouvait le détester ! Il incarnait tout ce qu’elle ne supportait pas en Orient !

— Le jeu est fini, Jalia, annonça-t-il entre ses dents. Où est Noor ?

— Je ne suis pas celle que vous croyez. Laissez-moi partir, reprit-elle avec hauteur.

Mais Latif lui barrait obstinément le passage. Sans un mot, il souleva lentement le voile de la jeune femme...

La chevelure de Jalia, d’un blond cendré, ramenée d’un seul côté de son visage, formait une épaisse masse de soie contre sa joue délicate et masquait presque sa prunelle verte quand elle releva le menton pour décocher un regard hautain à Latif.

Ce dernier ne relâcha pas le voile, de sorte que les mèches pâles de la jeune femme effleurèrent ses doigts, tandis qu’ils se défiaient longuement du regard... Une hostilité mutuelle et profonde sembla figer l’air entre eux. Lorsque les doigts de Latif relâchèrent enfin la soie souple et qu’il laissa retomber sa main le long de son corps, l’air parut de nouveau circuler librement entre eux.

— Où votre cousine est-elle partie ? lui redemanda-t-il d’une voix dure et sourde.

A cette question, Jalia plongea effrontément son regard de jade dans celui de Latif Abd al Razzaq.

— Ne me parlez pas sur ce ton ! le prévint-elle.

— Où est-elle ? reprit-il, ignorant son avertissement.

— Je n’en ai pas la moindre idée ! Peut-être s’est-elle réfugiée dans l’une des nombreuses salles de bains du palais parce qu’elle avait la nausée ? Moi aussi, je la cherche, figurez-vous ! Et vous me faites perdre mon temps en me retenant ici. Laissez-moi passer, je vous prie.

— J’ai bien peur que votre cousine ne se soit enfuie et qu’elle n’ait quitté le palais.

— Enfuie ? répéta Jalia, prise d’un étrange vertige. Je ne vous crois pas. Et où se serait-elle enfuie ?

— C’est précisément la question que Bari m’envoie vous poser. Où la princesse Noor s’est-elle enfuie ?

— Comment le saurais-je ? se révolta-t-elle. J’attendais tranquillement avec les autres demoiselles d’honneur que la cérémonie commence... J’ignorais qu’elle avait quitté les lieux. Vous semblez d’ailleurs en savoir plus que moi !

Involontairement, Jalia jeta un bref coup d’œil vers sa main fermée, ce qui n’échappa pas au regard perçant de Latif. Dans un geste impérieux, il referma ses doigts agiles sur le poignet de Jalia.

— Que cachez-vous ? demanda-t-il d’un ton cinglant.

— Cela ne vous regarde pas ! Lâchez-moi !

— Ouvrez la main, princesse Jalia !

Elle tenta de se débattre, mais il la tenait fermement et il était illusoire de croire qu’elle allait se libérer aisément de sa poigne de fer. Après un long regard qui exprimait tout le dédain qu’elle lui vouait, Jalia céda sous la pression et ouvrit la main.

A l’intérieur de sa paume, un superbe diamant brillait de tous ses feux...

Latif la fixa alors de son regard vert et l’expression qu’elle lut dans ses yeux la fit frémir.

— Qu’est-ce que c’est ? rugit-il en s’emparant du solitaire.

Il avait relâché si brusquement son poignet qu’elle dut se retenir au pilier pour ne pas perdre l’équilibre.

Il leva la pierre précieuse vers un rayon de lumière qui filtrait à travers les poutres du toit en voûte. La gemme se mit à flamboyer avec insolence. Néanmoins, pour fabuleux qu’il fût, le diamant de la dynastie al Khalid devait rivaliser avec les éclairs que lançaient les yeux de Latif Abd al Razzaq.

— Qu’est-ce que c’est ? répéta ce dernier d’un ton accusateur.

— Une imitation, ironisa Jalia.

Difficile de ne pas reconnaître sur-le-champ le diamant des fiançailles de Noor. Un diamant d’une valeur mille fois plus élevée que la modeste bague de fiançailles en opale que Jalia portait au doigt.

Si le somptueux diamant des al Khalid avait enchanté Noor, il n’avait pas éveillé la moindre jalousie dans le cœur de Jalia, car elle savait pertinemment ce qui était lié à une telle bague : le cheikh Bari al Khalid, un homme autoritaire et implacable, lui aussi Compagnon de la Coupe du nouveau sultan Ashraf al Jawadi.

— Pour la dernière fois, dites-moi où est votre cousine.

— Décidément, vous n’en démordez pas ! Pourquoi le saurais-je ? Je présume qu’elle est quelque part dans le palais. Où pourrait-elle être allée ?

Son voile étant retombé sur son visage, Jalia se mit à retirer non sans nervosité les épingles qui le maintenaient et l’enleva d’un geste rageur. Quelle tradition stupide ! pensa-t-elle, que celle qui voulait tester l’amour et la perspicacité du futur marié en plaçant l’épouse parmi un groupe de femmes toutes voilées. Tout un chacun savait que l’époux avait été renseigné sur la couleur du voile de sa future femme. D’ailleurs, Noor avait soulevé la colère de tous les conservateurs en optant pour du blanc, la couleur associée au mariage en Occident. Dès le départ, ce mariage s’était annoncé des plus délicats, semblait-il.

Eu égard à ce genre de tradition ridicule et pour des dizaines d’autres raisons encore, Jalia était reconnaissante à ses parents d’avoir fui le Bagestan, des années avant sa naissance. Et elle n’envisageait pas d’un bon œil leur décision de revenir s’installer ici.

Latif Abd al Razzaq, un regard froid fixé sur elle, ne la quittait pas des yeux.

Evidemment, il ne la croyait pas. Et pourtant, si opposée qu’elle ait été au mariage hâtif et irréfléchi de Noor, Jalia n’avait absolument rien à voir avec ce sabotage de dernière minute. Oh, et puis zut ! Il pouvait bien penser ce qu’il voulait, elle s’en fichait royalement ! D’un geste agacé, elle lança son voile par-dessus la balustrade, peu soucieuse qu’il atterrisse sur un rosier hérissé d’épines.

— Vous avez la bague, déclara Latif comme s’il pointait du doigt une preuve absolue.

— Effectivement, admit-elle calmement. J’ai la bague. Brillante déduction ! ironisa-t-elle.

— Comment vous l’êtes-vous procurée ? continua-t-il, ignorant le ton moqueur de Jalia.

— De quel droit me posez-vous une telle question, et qui plus est sur ce ton ?

— Quel ton attendez-vous de moi, princesse ?

demanda-t-il brutalement, d’un timbre rauque.

Jalia réprima un frisson.

— Ce qui me ferait plaisir, c’est de ne plus jamais entendre votre voix !

Au fond, elle se réjouissait de l’hostilité ouverte de Latif Abd al Razzaq. Un homme de cet acabit ne pouvait être qu’un ennemi et il était préférable que l’inimitié opère au grand jour. Ainsi, nul n’était dupe et savait à quoi s’en tenir.

En l’observant, dans sa veste de soie verte qui soulignait les profondeurs dangereuses de ses yeux émeraude, une épée de cérémonie fourrée dans un baudrier ornant orgueilleusement l’une de ses hanches, elle eut la curieuse sensation que leur antipathie mutuelle était semblable à un courant puissant qui les liait l’un à l’autre.

Elle ignorait pourquoi il la détestait mais elle savait en revanche, pourquoi elle, elle le détestait ; il incarnait tout ce qu’elle ne supportait pas chez un homme : l’autorité, la domination, la confiance éhontée en soi, la fierté d’être un homme et de jouir du pouvoir afférent.

— Noor vous a-t-elle parlé avant de s’enfuir ? A-t-elle laissé des indices ?

— Cessez de penser que je suis l’organisatrice de sa fuite ! Quoi qu’ait pu faire Noor et quels que soient ses complices, je n’ai rien à voir avec cette histoire ! Ne vous a-t-il jamais traversé l’esprit que Noor ait pu fuir sous la menace ?

— Elle n’a donc pas fui de son plein gré ?

— Mais je n’en sais strictement rien ! Votre rigidité d’esprit vous empêche-t-elle donc de comprendre que je ne sais pas pourquoi Noor s’est enfuie ? Si tant est qu’elle se soit enfuie ?

— Que voulez-vous dire ?

— C’est vous qui prétendez qu’elle s’est enfuie.

Latif la contempla un instant sans rien dire et sembla réfléchir.

— Il faut rejoindre les autres, ordonna-t-il soudain. Venez !

Là-dessus, il s’éloigna rapidement entre les arcades du péristyle, avant de passer sous la voûte qui menait aux escaliers descendant vers le patio principal.

Comme si elle retrouvait brusquement la liberté après un séjour en prison, Jalia ferma les yeux et respira longuement.

Elle devait s’entretenir de toute urgence avec les parents de Noor, ce qui signifiait, hélas, obéir à l’ordre que Latif venait de lui donner. En outre, il détenait le diamant des al Khalid, puisqu’il le lui avait confisqué. Il était donc préférable qu’elle le suive. En son absence, ne risquait-il pas d’inventer une histoire de toutes pièces qui la mettrait dans une position délicate ?

Presque en courant, elle s’empressa de rejoindre Latif.

Chapitre 2.

 

 

Jalia et Latif descendirent à pas précipités l’imposant escalier de marbre qui menait au patio principal. Il y régnait pour l’instant une confusion encore contenue. Les invités tournaient en rond, s’interrogeant sur les raisons de ce retard, avançant des hypothèses ou affichant un air déconcerté.

Seuls, le sultan et sa femme, imperturbables,

continuaient à discuter tranquillement avec leurs hôtes, créant ainsi un îlot de sérénité apparente dans un océan d’inquiétudes.

— Que s’est-il passé ?

— Où est la princesse ?

— Lui est-il arrivé malheur ?

— Le mariage est-il annulé ?

Un flot de questions se déversait sur le passage de Jalia et de Latif. Ce dernier se frayait rapidement un chemin à travers la foule d’invités sans prêter la moindre attention à quiconque, et Jalia lui était reconnaissante de l’entraîner dans son sillage car elle était incapable de répondre à la moindre interrogation, n’ayant aucune explication à fournir.

Rassemblées derrière un haut pilier de l’immense salle de réception, les familles des futurs mariés parlaient à voix basse, visages fermés. Sur les nappes richement brodées qui recouvraient les tables rondes, on avait disposé des assiettes en porcelaine de Chine, des verres ouvragés en cristal et des couverts en argent. Le buffet devant accueillir un millier d’invités, le spectacle était des plus impressionnants.

— Jalia ! s’écrièrent sa mère et sa tante en se précipitant vers elle. Que se passe-t-il ?

Toutes deux avaient les yeux remplis de larmes, et le visage ravagé par l’anxiété.

— T’a-t-elle fait quelque confidence avant de partir? s’enquit vivement sa tante. Où est-elle allée ? Pourquoi ?

— Est-elle... est-elle réellement partie ? articula Jalia, sentant de nouveau l’angoisse l’étreindre.

Comme elle regrettait d’avoir été si radicale dans son opposition au mariage ! De quel droit s’était-elle mêlée de cette histoire ?

— Comment ? Tu ne le sais donc pas ! Elle a pris la limousine et elle s’est enfuie, sans même prendre le temps de se changer !

— En robe de mariée, où peut-elle aller ? s’étonna Jalia, réprimant un sourire à la vision de Noor, au volant de la limousine, noyée dans un océan de dentelle et de soie. A-t-elle pris des bagages ?

— Selon les domestiques, non. Oh, je t’en prie, dis-nous ce que tu sais, implora sa tante.

— Pas grand-chose, tante Zaynab, je le regrette, répondit Jalia. Je n’étais pas avec Noor au moment de sa fuite.

Dans un ultime effort, elle s’efforça de stimuler sa mémoire, en quête de souvenirs susceptibles d’éclairer la fugue...

— En compagnie des autres demoiselles d’honneur, j’ai rejoint la mariée à l’heure convenue. La coiffeuse nous a alors dit que Noor se trouvait encore dans la salle de bains. Au bout de dix minutes, ne la voyant toujours pas arriver, je suis allée la rejoindre et elle n’y était plus.

Jalia baissa les yeux et soupira.

— Je suis désolée, tante Zaynab, j’aurais dû donner l’alarme aussitôt, mais j’ai songé que ses nerfs avaient pu lâcher, ou qu’elle s’était égarée. Aussi me suis-je lancée à sa recherche. Je pensais réellement que...

— Allons, intervint sa tante en posant une main rassurante sur son bras, tu as pensé qu’il s’agissait d’une tocade de future mariée, ce que tout le monde aurait cru à ta place. Hélas, je crois que c’est plus sérieux que cela. A-t-elle laissé échapper quelque chose pouvant donner à penser qu’elle avait des idées en tête ? La dernière fois que je l’ai vue, elle semblait heureuse, elle riait et était même tout excitée à l’idée de se marier.

— Ma tante, précisa alors Jalia d’un ton grave, j’ai trouvé sa bague de fiançailles dans la chambre. Elle l’y a probablement laissée avant de partir.

A cet instant, Latif ouvrit la main pour montrer le diamant des al Khalid.

La mère de Noor s’en saisit vivement et étouffa un petit cri horrifié.

— Elle a dû paniquer, suggéra quelqu’un. Un caprice de mariée.

Jalia sentit alors de nombreux regards peser lourdement sur elle. Des regards sombres... Par chance, l’oncle de Bari al Khalid entra à cet instant dans la salle et créa une diversion en annonçant d’un air accablé :

— Bari est parti, lui aussi ! Les gardes affirment qu’ils l’ont vu quitter le palais.

— Barakullah ! s’écria Zaynab. De quelle nouvelle folie s’agit-il encore ?

Avec un calme souverain qui tranchait sur la panique ambiante, Latif Abd al Razzaq déclara :

— L’un des gardes a vu la princesse s’enfuir et en a immédiatement avisé Bari qui s’est lancé sur ses traces sans attendre.

Latif se tenait au centre de la salle de réception et tout le monde se retourna vers lui.

— Auparavant, il m’a prié d’interroger Jalia afin d’évaluer ce qu’elle savait.

Tous les regards convergèrent de nouveau vers Jalia.

— Je ne sais rien ! se défendit cette dernière, suffoquant presque sous le poids de tous ces yeux braqués sur elle. Noor ne m’a absolument rien dit.

Furieuse, elle décocha un regard noir à Latif : nul doute qu’il se réjouissait de l’avoir mise sur la sellette!

— A-t-on essayé de la joindre sur son portable ? s’enquit-elle.

— Elle l’a laissé dans sa chambre, elle n’a même pas pris d’argent, l’informa sa mère.

— Oh, ma fille, ma fille..., se lamentait Zaynab. Que pouvons-nous faire ? Si Bari la rattrape, je redoute sa colère.

— Je vais tenter de les retrouver, annonça calmement Latif.

— Oh, merci beaucoup, Votre Excellence ! s’exclama Zaynab, reconnaissante. J’espère que si vous trouvez Noor, elle ne s’entêtera pas à...

— Jalia va venir avec moi ! la coupa-t-il.

— Moi ? s’étrangla cette dernière, indignée qu’il décide pour elle sans lui demander son avis. Je ne vois pas ce que ma présence...

— Fais ce que te dit Son Excellence, Jalia ! intervint alors sa mère d’un ton sec. Ta présence peut toujours être utile.

Accompagner Latif Abd al Razzaq ?

Cette seule idée résonnait en elle comme une sorte de dangereuse prémonition. Pourquoi lui ordonnait-on de l’accompagner alors que tout le monde était au courant du peu d’estime qu’ils se vouaient ?

— En quoi pourrais-je être utile ? protesta-t-elle encore. Je ne sais absolument pas où Noor a bien pu...

Elle s’interrompit d’elle-même devant le regard noir de Latif qui lui signifiait clairement qu’elle dépassait les bornes. Et il était évident que la majorité de l’assistance partageait cette opinion. « Quel diable d’homme ! » pesta alors Jalia.

— Naturellement, nous te croyons, affirma sa tante Zaynab en lui tapotant doucement la main. Seulement Bari va être si furieux... Je t’en prie, accompagne Latif ! Toi tu seras en mesure de raisonner Noor et de la ramener parmi nous. Tu lui expliqueras qu’il n’est pas trop tard et que son geste n’est pas irrémédiable. Nous attendrons tous ici.

A l’extérieur, une bouffée de vent chaud et sec cingla le visage de Jalia, plaqua violemment les pans de ses vêtements contre son corps, et fit voler du sable dans ses yeux, lui arrachant une exclamation de colère et d’énervement.

Le rebord inférieur de son ample jupe et le haut de sa tunique étaient incrustés de broderies en fils d’or et de paillettes. Il est ridicule de s’élancer sur les traces d’une fugitive vêtue de cette façon ! pensa-t-elle. Ce costume folklorique était bon pour les femmes des montagnes : elles venaient toujours au souk parées de leurs plus beaux atours qu’elles brandissaient comme un étendard. Certaines avaient les cheveux clairs et les yeux verts, comme Jalia, bien que celle-ci ait toujours prétendu que sa couleur de cheveux lui venait de sa grand-mère française.

Le temps que Latif sorte la limousine du parking et s’arrête devant elle, Jalia était déjà tout en sueur. Qui plus est, elle n’avait rien pris pour se protéger du soleil ! A l’arrière du véhicule, elle aperçut le baudrier décoré de pierres précieuses de l’épée de cérémonie. Elle se glissa sur la banquette avant, à côté de Latif.

Il l’observa un instant en silence.

— Je sais pourquoi vous pensez avoir besoin de moi, décréta-t-elle.

— Moi ? Avoir besoin de vous ? répéta le cheikh d’un ton dédaigneux, tout en l’enveloppant d’un regard indéchiffrable.

A cet instant, une vague de chaleur submergea Jalia, une chaleur étrange, semblable à celle d’un feu invisible qui aurait couvé sous de l’herbe sèche et qui surgit de n’importe où, n’importe quand.

— Je vous ai juste arrachée aux invités avant qu’ils ne se retournent tous contre vous. Encore que vous auriez bien mérité de subir la vindicte publique, conclut-il sèchement.

Lorsque les larges portes s’ouvrirent pour laisser passer la limousine, deux hommes et une femme se jetèrent pratiquement sous ses roues. L’un des hommes portait une caméra sur l’épaule, tandis que la femme tendait un micro en direction de Latif, tout en frappant contre la vitre.

— Excellence ! Pouvez-vous nous dire un mot, s’il vous plaît ?

— Expliquez-nous ce qu’il se passe ! Le mariage a-t-il au lieu ?

— Pourquoi la princesse Noor est-elle partie ?

D’autres journalistes accoururent alors, surgis de nulle part, contraignant Latif à ralentir. Le feu roulant des questions se poursuivait, des questions criées à travers les vitres closes de la limousine, tandis que les flashes crépitaient de toutes parts.

— Par pitié ! s’écria Jalia, excédée.

— Ne leur prêtez pas attention, lui conseilla Latif.

Elle lui glissa un coup d’œil en coin. Force lui était d’admirer le calme de son chauffeur ! Bien que contraint à rouler à un kilomètre à l’heure, il ne donnait pas l’impression d’entendre ou même de voir les journalistes. Jalia, au contraire, sentait sa fureur monter à mesure que les individus gesticulants leur bloquaient le passage, frappant de plus belle contre les vitres. Au cas où on ne les aurait pas remarqués sans doute !

Et, comme par un fait exprès, la climatisation ne fonctionnait pas et l’air de la limousine avoisinait celle d’un four ! « Noor, lorsque je te retrouverai, attends-toi à passer un moment difficile ! »

— Princesse ! entendit-elle subitement.

Jalia se raidit. Comment savaient-ils qui elle était ? se demanda-t-elle, aveuglée par un nouveau flash. Elle qui avait été si prudente.

— Pouvez-vous nous dire pourquoi la princesse Noor s’est enfuie ?

— A-t-elle voulu échapper à un mariage forcé ?

Forcé ? Pas vraiment, pensa Jalia en revoyant la mariée se livrer joyeusement aux préparatifs de la cérémonie.

Inconsciemment, elle secoua la tête.

Un journaliste enchaîna :

— Si le mariage relève réellement de son propre choix, n’êtes-vous pas surprise par le tour que prennent les événements ?

Fixant obstinément un point devant elle, Jalia demeura cette fois immobile mais sentit ses poings se serrer malgré elle.

— Assez, assez, assez ! marmonna-t-elle entre ses dents.

Sans prévenir, Latif appuya alors simultanément et de toutes ses forces sur les pédales d’accélérateur et de frein, faisant tourner les pneus de la limousine dans le vide, sur la route non pavée. Immédiatement, le véhicule fut enveloppé par un lourd nuage de poussière qui aveugla les journalistes.

Les mains sur le nez pour se protéger du sable et des gaz d’échappement, pris de quintes de toux, ces derniers s’écartèrent brusquement. Profitant de la brèche, Latif retira le pied de la pédale de frein, et, dans un ultime nuage de poussière, la limousine s’éloigna en trombe.

Après quoi, les deux passagers éclatèrent de rire, comme deux enfants qui viennent de jouer un bon tour aux adultes.

Jalia lança à Latif un regard empreint à la fois d’admiration et de réserve... S’il s’était agi de n’importe qui d’autre, elle l’aurait chaleureusement complimenté, mais avec lui, elle demeurait en permanence sur ses gardes. Soudain, elle redevint sérieuse.

— Moi qui ai redoublé de prudence pour que les journalistes ne m’identifient pas, franchement, je ne comprends pas. Comment ont-ils bien pu savoir que j’étais une princesse ?

Contrairement à Noor qui avait accueilli la nouvelle avec une grande joie, Jalia avait été plus que contrariée en découvrant qu’elle pouvait se prévaloir du titre de princesse du Bagestan. Aussi avait-elle résolu de faire en sorte que la nouvelle reste confidentielle. Elle n’en avait même pas parlé à ses amis les plus proches, en Angleterre.

Qui avait bien pu la trahir ? Et pourquoi ?

Latif lui adressa alors un regard moqueur.

Instinctivement, tous ses sens furent de nouveau en alerte. Dieu du ciel, pourquoi lui faisait-il un effet pareil ? Cela l’agaçait prodigieusement, car il n’y avait aucune raison pour qu’elle réagisse de cette façon.

— Ils vous prenaient juste pour une hôte de marque, et votre propre réaction vous aura trahie, lui expliqua-t-il d’un ton tranquille et assuré.

Naturellement, il avait raison !

— Bon sang ! Pourquoi ai-je retiré mon voile ? se lamenta alors Jalia.

Chapitre 3.

 

 

Latif éclata de rire, un rire sonore qui fit vibrer l’air de la limousine.

Jalia lui lança un regard noir : ce rire n’avait rien d’amical, il se moquait ouvertement d’elle !

— L’idée de voir votre photo paraître dans les journaux vous effraie-t-elle à ce point, princesse ?

— Vous êtes un Compagnon de la Coupe, rétorqua-t-elle agacée. Une partie de votre tâche consiste à attirer sur vous l’attention des journalistes. En outre, vous êtes douze à porter ce titre. Pour ma part, je suis chargée de cours dans une petite université anglaise, où les princesses ne se comptent pas à la douzaine, et je ne tiens pas à ce que mon nouveau statut s’ébruite.

A cet instant, Latif ralentit pour s’engager sur la route goudronnée qui menait à la ville la plus proche.

Dans le rétroviseur extérieur, Jalia nota avec angoisse qu’ils étaient suivis par deux voitures de journalistes.

— Il ne faut pas exagérer, reprit-il. Vous ne faites pas partie de la famille royale anglaise, tout de même! Juste d’un petit Etat du Moyen-Orient.

— Que le ciel vous entende ! Vous l’ignorez sûrement, mais les médias occidentaux sont obsédés par les familles royales des Emirats du Barakat. Ce phénomène remonte à cinq ans environ. Leur attention s’est plus particulièrement focalisée sur le Bagestan au moment de la chute du dictateur Ghasib et du couronnement d’Ashraf al Jawadi. Par conséquent, si l’on découvre que je suis une princesse du Bagestan, je peux dire adieu à ma vie privée.

— Uniquement si vous continuez à vivre à l’étranger, fit observer Latif. Pourquoi ne revenez-vous pas chez vous ?

— Parce que le Bagestan n’est pas mon pays ! répliqua-t-elle en se raidissant. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis Anglaise.

A ces mots, Latif lui décocha un mystérieux regard.

— Ce n’est pas grave, déclara-t-il, comme si la nationalité britannique était une sorte de handicap. Vous pourriez facilement avoir une vie agréable ici. Il y a de nombreux postes disponibles dans les universités.

— J’enseigne l’arabe classique à des anglophones, lui rappela sèchement Jalia. Je ne parle même pas l’arabe bagestani.

Elle éprouva soudain une bouffée de nostalgie pour la fraîcheur des automnes anglais, le bruit de la pluie contre les carreaux, l’odeur des livres et du café qui imprégnait son petit bureau, à l’université, les conversations distrayantes et neutres avec ses collègues.

— L’arabe du Bagestan est très proche de la langue coranique classique. Vous le comprendrez très rapidement, lui assura-t-il.

Il lui adressa un sourire qui découvrit ses belles dents blanches et régulières avant d’ajouter :

— Naturellement, pour comprendre les autochtones du

souk, cela vous prendra un peu plus de temps.

Le grand souk de Medina al Bostan était un lieu où l’on vociférait plus que l’on ne parlait, et où se mêlaient les dialectes de la campagne et de la ville de sorte qu’au fil des années, le marché avait développé son propre dialecte, appelé shaerashouk, ce qui signifiait littéralement « la poésie du souk ».

Jalia le fixa sans sourire. Elle ne tenait absolument pas à sourire à Latif Abd al Razzaq.

— Je ne vois pas en quoi le fait de maîtriser le bagestani me protégerait des journalistes, marmonna-t-elle d’un ton boudeur.

— Ici, votre statut ne serait pas un état extraordinaire, vous seriez une princesse parmi d’autres et vos diverses activités ne susciteraient pas particulièrement l’attention des médias, à moins que vous ne le souhaitiez. En tout état de cause, le palais vous protégerait.

— Et m’imposerait également sa loi, répliqua-t-elle avec froideur. Non merci ! Je préfère l’indépendance et l’anonymat.

Latif ne répondit pas, mais le léger tressaillement de ses mâchoires n’échappa pas à l’œil vigilant de Jalia. Elle fut sur le point de lui demander en quoi sa réponse pouvait-elle bien le contrarier, mais son instinct lui conseilla vivement de se taire ; avec Latif Abd al Razzaq, il était préférable de ne pas aborder des questions trop personnelles.

Le silence retomba et Latif redoubla de concentration sur sa conduite. Tout à coup, l’une des voitures qui les poursuivaient les doubla, et un objectif braqué sur eux les filma pendant quelques secondes. Puis le véhicule s’éloigna dans un nuage de poussière.

Mais cette fois, Jalia ne se mit pas en colère. Elle réfléchissait à leur petite conversation. De quoi se mêlait-il au fond, ce Compagnon de la Coupe arrogant et fier de lui ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire qu’elle habite à l’étranger ?

— Pourquoi vous rangez-vous sous le même étendard que ma mère ? finit-elle par lui demander. De son point de vue à elle, c’est fort compréhensible, mais du vôtre... En quoi la façon dont je mène ma vie vous regarde-t-elle ?

Latif ne répondit pas immédiatement.

Du coin de l’œil, Jalia l’observait. Pourquoi pesait-il à ce point les mots qu’il allait prononcer ?

— Le sort de ce pays ne vous préoccupe-t-il donc pas ? lâcha-t-il d’un ton sec. Le Bagestan a subi une sérieuse régression durant les trente dernières années. Trop de cerveaux ont fui à l’étranger. Si les gens cultivés ne reviennent pas au pays, comment allons-nous nous en sortir ? Vous êtes la petite-fille de l’ancien sultan, une al Jawadi. En tant que membre de cette illustre famille, vous devriez montrer l’exemple, ne croyez-vous pas ?

La plaidoirie de Latif contraria Jalia. Elle devait hélas reconnaître qu’il n’avait pas tout à fait tort.

Il s’était démené pour retrouver les titres de propriété de sa famille, titres confisqués sous la dictature Ghasib, ainsi que les trésors d’art enfouis, appartenant aux dynasties illustres du Bagestan. C’étaient, entre autres choses, ces investigations qui avaient ramené les parents de Jalia au pays.

« Que cherchait-il encore ? » s’indigna-t-elle en silence.

— Vous avez déjà convaincu mes parents de revenir, et ma plus jeune sœur se demande si elle ne va pas suivre leur exemple. Cela ne vous suffit-il donc pas ?

— Vos parents sont à la retraite et votre sœur est encore étudiante. En d’autres termes, ils ne font pas partie de la population active.

Soudain, elle vit clair dans son jeu : il voulait exercer une pression sur elle en faisant appel à son sens du devoir.

Voilà pourquoi il l’avait priée de l’accompagner : pour pouvoir la convaincre.

— Je commence à comprendre pourquoi vous m’avez entraînée dans cette course dangereuse, sur les traces des mariés. C’était pour me faire la leçon, n’est-ce pas ? Vous avez manqué votre vocation de mollah, Latif ! Mais il n’est peut-être pas trop tard pour y penser !

— Mon opinion ne vous agacerait pas à ce point si, au fond de vous, vous ne sentiez pas que j’ai raison. C’est contre vous-même que vous êtes en colère, Jalia, contre la part de vous-même qui vous dit que votre devoir est plus important que votre vie personnelle.

Ses arguments la prirent de court. Et pourtant ils étaient aussi ridicules qu’erronés ! Pas plus d’un point de vue affectif que moral, Jalia ne se sentait dans l’obligation de revenir au Bagestan afin d’aider à sa reconstruction après trente ans de gabegie. Il y avait quelques semaines encore, elle n’avait jamais mis les pieds dans le pays natal de ses parents. Pourquoi aurait-il fallu, du jour au lendemain, qu’elle considère le Bagestan comme sa patrie ?

En dépit de tous les efforts prodigués par ses parents pour lui rappeler que ses origines étaient au Moyen-Orient, c’était en Angleterre que Jalia se sentait chez elle.

— Ecoutez, reprit-elle, je mène une vie indépendante et heureuse, et j’ai dû assumer mes propres choix pour y parvenir. Pourquoi devrais-je à présent rejeter l’Angleterre, le pays auquel j’appartiens, pour m’intégrer dans un pays étranger, à la reconstruction duquel je serais censée participer? Le Bagestan a beau être la patrie de mes parents, jamais je ne le considérerai comme mien.

L’œil rivé à la route, Latif ne répondit pas et, de nouveau, le silence les enveloppa. Pour sa part, mal à l’aise, Jalia se mit à fixer le paysage désertique derrière la vitre à peine teintée...

Bien qu’elle fût née à Londres, ses parents avaient tout mis en œuvre pour qu’elle n’ait pas l’impression d’être Anglaise. Au fond d’elle-même, elle leur en tenait grief, car elle avait fini par se sentir moins légitimement Anglaise que ses amies. Peut-être était-ce pour cette raison qu’elle tenait tant à sa citoyenneté britannique !

Au moment du coup d’Etat, ses parents venaient juste de se marier. Ils représentaient des cibles parfaites pour les escouades armées de Ghasib : le père de sa mère n’était autre que le sultan déchu, et le père de Jalia était le descendant d’un chef tribal allié par le sang et le mariage aux al Jawadi. Les jeunes époux avaient dû fuir au Parvan et prendre de nouvelles identités. Au bout de quelques mois, le roi du Parvan les avait envoyés en Angleterre, où ils avaient été intégrés au personnel de l’ambassade du Parvan à Londres.

Jalia avait donc passé son enfance dans un pays qui n’était pas le sien, et avait été élevée dans la nostalgie du pays perdu qui, lui, l’était de plein droit. En grandissant, elle avait commencé à craindre la puissance de ces chimères qui exerçaient un effet si inhibiteur sur ses parents. Puis elle s’était mise à éprouver du ressentiment envers sa prétendue patrie si lointaine, de laquelle elle avait été à jamais bannie. Pour une enfant nourrie aux récits d’un pays magnifié, et initiée dès le berceau à d’autres coutumes, elle avait su faire preuve de suffisamment de discernement et de scepticisme afin d’échapper au piège de la nostalgie.

Le jour de ses seize ans, ses parents lui avaient confié le grand secret de leur vie, à savoir qu’ils n’étaient pas des exilés ordinaires, mais qu’ils appartenaient à la famille royale du Bagestan. Le sultan Hafzuddin, le monarque déposé qui figurait dans la plupart des histoires qu’on lui lisait avant de s’endormir, était donc son propre grand-père.

On avait fait jurer à Jalia de ne souffler mot à personne de ses origines, mais en les lui confiant, on lui avait passé le flambeau : un jour, la monarchie serait restaurée, et si ses parents ne vivaient pas jusque-là, Jalia devrait, elle, revenir au pays...

Or, la dictature était tombée plus tôt que ses parents ne l’avaient cru. Ces derniers étaient tout de suite rentrés au pays avec la ferme intention de s’y réinstaller. Et ils souhaitaient naturellement que leur fille aînée fasse de même. Mais Jalia, qui avait toujours refusé d’entretenir le rêve utopique de la patrie perdue, ne partageait pas du tout cet enthousiasme. Qui plus est, son instinct lui dictait que le Bagestan représentait une menace pour elle.

Pour faire plaisir à ses parents, elle avait tout de même accepté d’assister au couronnement du nouveau sultan. Mais il s’agissait d’une courte visite, rien de plus. Après quoi, elle s’était empressée de rentrer à Londres. Jusqu’à ce que Noor, dans sa belle inconscience, tombe follement amoureuse de Bari al Khalid, l’un des nouveaux Compagnons de la Coupe du sultan, et accepte de l’épouser. Il lui avait donc fallu revenir au Bagestan pour assister au mariage.

— Elle vous montre le chemin, à toi et à ta sœur, avait alors déclaré la mère de Jalia, en essuyant une larme du revers de sa main, et en fixant sans ambiguïté sa fille aînée.

Muna était en effet convaincue qu’il suffisait que sa fille Jalia batte des cils pour que Latif Abd al Razzaq s’agenouille devant elle et la demande en mariage. Et elle ne comprenait absolument pas que Jalia ne daigne pas faire attention à ce si séduisant Compagnon de la Coupe.

Muna, qui n’avait pas perdu de temps, connaissait dans les moindres détails la biographie du beau Latif. Il n’était pas uniquement Compagnon de la Coupe du sultan, mais également le chef d’une tribu, dans la montagne.

— On l’appelle « shahin », avait-elle confié à Jalia. Personne ne sait exactement s’il s’agit d’un ancien terme pour « roi » ou si cela signifie réellement « faucon », comme le prétend la légende. Toujours est-il que le détenteur d’un titre si honorifique est traditionnellement l’une des voix les plus écoutées du conseil tribal. Et le sultan Ashraf écoute les avis qu’il émet avec une grande attention.

Bien que Jalia n’ait pas cru une seule seconde que le cheikh aux yeux perçants ait le béguin pour elle, la seule perspective des difficultés auxquelles elle devrait faire face en cas d’une demande en mariage de la part de Latif Abd al Razzaq ou de tout autre Bagestani la terrifiait.

Toutefois, il aurait fallu que les Bagestanis fussent bien impudents pour la courtiser ! En revenant au Bagestan en vue d’assister au mariage de sa cousine, elle avait décidé de s’entourer d’une protection implacable : elle portait en effet au doigt la bague de fiançailles de Michael...

—Pourquoi avez-vous évoqué une « course dangereuse

» ?

La voix de Latif l’arracha brusquement à ses réflexions. Elle revint au présent et, dardant son regard vert sur son voisin, demanda à son tour :

— Vous pensez que Noor s’est enfuie de son propre chef, n’est-ce pas ?

— On l’a vue au volant de sa limousine !

— Ce qui signifierait qu’elle a changé d’avis au sujet du mariage.

— En douteriez-vous ?

Jalia haussa les épaules, agacée. Ce n’était pas là qu’elle voulait en venir.

— En toute honnêteté, pensez-vous que si nous la retrouvons, nous allons pouvoir la reconduire gentiment auprès de son mari ? dit-elle d’un ton moqueur.

— Les femmes ne savent pas toujours ce qu’elles veulent, déclara alors Latif avec l’arrogance assurée du parfait machiste.

C’était précisément le genre d’attitudes qui faisait bondir Jalia. Serrant les poings, elle répliqua aussitôt:

— Est-ce réellement l’opinion que vous avez des femmes ?

—Votre pouvoir de persuasion peut l’avoir déstabilisée, mais elle reprendra ses esprits lorsqu’elle comprendra la portée de son geste. Et elle sera soulagée de réaliser que sa fuite n’est pas un acte irrémédiable et qu’elle peut encore faire machine arrière.

— Ne croyez-vous pas qu’elle est déjà revenue à elle? rétorqua Jalia. Et que c’est précisément pour cette raison qu’elle s’est enfuie ? Il est regrettable qu’il lui ait fallu tout ce temps pour redevenir lucide.

— Elle était sur un petit nuage de bonheur jusqu’à ce que vous lui fassiez perdre la tête !

Indignée par le reproche, Jalia déclara avec véhémence :

— Noor était sur le point de contracter un mariage avec un parfait inconnu, mariage qui allait impliquer une transformation radicale de son existence. Et sur la base de quoi s’engageait-elle de façon définitive ? Sur la base d’une attirance physique ! Pouvez-vous encourager un tel comportement ?

Tournant tranquillement la tête vers elle, Latif lui lança un regard implacable, un regard qui l’irrita autant qu’il la troubla, puis demanda d’un ton neutre:

— Pourquoi pas ?

Jalia ne releva pas.

Noor s’était enfuie parce qu’au dernier moment, le mariage lui avait fait peur. Naturellement, cette dérobade allait plonger son entourage dans l’embarras, mais ne valait-il pas mieux causer une confusion passagère plutôt que de se marier précipitamment ?

Sa cousine avait été littéralement ensorcelée par les regards séducteurs de Bari, par son corps d’athlète, par l’incontestable sex-appeal qui émanait de toute sa personne. Mais cela ne suffisait pas à construire une relation solide, et encore moins à se marier. Sans compter que ce mariage la déracinait de son pays de naissance, l’Australie, pour la transplanter en une terre étrangère, le Bagestan.

— Tout d’abord, parce qu’elle n’est pas amoureuse de lui, reprit-elle néanmoins. Elle est aveuglée par...

— Si elle ne l’aime pas encore, cela ne tardera pas, la coupa-t-il. Bari y veillera, une fois qu’ils seront mariés.

Ces ultimes propos révoltèrent Jalia. Elle opta pourtant pour l’ironie.

— Selon vous, un homme peut faire en sorte qu’une femme l’aime, juste en claquant des doigts ?

— Quel genre d’homme est donc celui qui ne peut pas

se faire aimer de sa propre femme ?

L’arrogance du shahin la laissa sans voix. Au bout de quelques secondes, elle finit par demander, sachant obscurément qu’elle ferait mieux de se taire :

— Je serais curieuse de savoir comment un homme s’y

prend pour arriver à de telles fins.

— Quel genre de personnage est donc votre fiancé s’il n’est pas capable de vous faire comprendre le pouvoir d’un homme sur une femme ? enchaîna alors tranquillement Latif avec un grand sourire.

Chapitre 4.

 

 

Jalia étouffa un cri.

Un gouffre sembla brusquement s’ouvrir devant elle. D’instinct, elle comprit qu’un péril inconnu la guettait et qu’elle devait redoubler de prudence.

— De quoi parlez-vous donc ? demanda-t-elle en s’efforçant de prendre un ton détaché.

La limousine venait de s’arrêter à un feu rouge. Ils avaient atteint les faubourgs de Medina al Bostan. Devant eux, se profilait le magnifique tableau que constituait la ville. Les dômes et les minarets dorés de la grande mosquée du shah Jawad étincelaient sous l’éclat du soleil, dont les rayons piquaient par ailleurs la mer de filets d’or. La vue était d’une beauté à couper le souffle ; cela, Jalia ne pouvait pas le nier !

Elle sentit soudain le regard intense de Latif braqué sur elle...

— Vous savez parfaitement ce à quoi je fais allusion, rétorqua-t-il d’un ton accusateur.

Si Latif insinuait que les prouesses sexuelles d’un homme l’avaient déjà réduite au rang d’esclave énamourée, il se trompait lourdement. Ses propos relevaient d’une arrogance typiquement masculine qu’elle exécrait au plus haut point.

— Si je suis correctement votre pensée, reprit-elle, j’en déduis que le sexe constitue pour vous un moyen d’asservir une femme.

— L’asservir ? Non, la satisfaire !

— Et combien de femmes rendez-vous heureuses de cette façon ? demanda-t-elle d’une voix moqueuse.

— Vous savez bien que je ne suis pas marié !

— Mais lorsque vous le serez, votre femme vous aimera forcément, n’est-ce pas ? Oh, comme je l’envie ! s’écria-t-elle avec une ironie consommée.

Ce disant, un frisson lui parcourut l’échine... La dernière femme dont elle enviait le sort, c’était bien la future épouse de Latif Abd al Razzaq, pensa-t-elle avec effroi.

— Je n’en crois pas un mot, marmonna-t-il en rivant sur elle un regard sombre.

— Quel est donc le secret du bonheur conjugal éternel ? poursuivit-elle en dépit de la petite voix qui lui conseillait vivement de ne pas insister.

— Souhaitez-vous que je vous livre mes secrets sur la voie publique ? laissa-t-il tomber.

Le sachant tout à fait capable de freiner brutalement pour lui faire une démonstration, elle répondit hâtivement que non. Et enragea de le voir relever le coin des lèvres d’un air moqueur... Revenant à la charge, elle enchaîna :

— Néanmoins, votre secret doit être bien gardé, sinon, il y aurait davantage de mariages heureux, ne croyez-vous pas ? Peut-être pourriez-vous faire fortune en faisant breveter le procédé ?

Elle avait bien conscience qu’elle commençait à lui taper sérieusement sur les nerfs. Et s’en réjouissait fortement ! Néanmoins, elle évita de le lui montrer, sentant inconsciemment qu’elle ne devait peut-être pas jouer à ce petit jeu-là avec lui.

Latif lui décocha un long regard menaçant avant de déclarer :

— Permettez-moi de douter qu’un manuel explicatif puisse être d’une grande aide à votre fiancé.

— Mon fiancé ?

Nonchalamment, Latif lâcha le volant d’une main pour effleurer du doigt les trois chatons en opale qui ornaient la bague de Jalia.

En toute hâte, elle retira sa main, comme si ce contact l’avait brûlée.

— Avez-vous l’intention d’épouser cet homme ?

— A votre avis ?

— A mon avis, vous êtes folle d’envisager un tel mariage.

A cet instant, le feu passa au vert et, changeant de vitesse, Latif se concentra de nouveau sur la circulation.

A ses côtés, Jalia enrageait. Un étrange mélange de colère et de trouble l’avait envahie. Naturellement elle aurait été bien peu avisée de vouloir épouser Michael, mais comment Latif pouvait-il le savoir ? Possédait-il un sixième sens que seuls les hommes des montagnes possédaient ?

— Qu’il est aimable à vous de vous préoccuper de mes intérêts ! observa-t-elle sur un ton ironique. Cependant, vous ignorez tout de Michael.

— Erreur...

— Pardon ? Et que prétendez-vous savoir de lui exactement ? Vous ne l’avez jamais vu !

— Mais je vous ai vue vous.

— Vous ne connaissez rien de moi !

— Suffisamment toutefois pour me forger une opinion.

— Et qu’avez-vous appris de moi qui vous permette d’émettre un jugement sur mon avenir ?

La question avait jailli malgré elle. Or, une seule seconde de réflexion lui aurait permis de comprendre qu’elle n’allait pas sortir victorieuse de cette joute verbale.

Fixant délibérément l’asphalte, Latif répondit, petit sourire à l’appui :

— Votre fiancé n’a jamais réellement éveillé de passion en vous.

Jalia se cala au fond de son siège, comme s’il venait de la gifler. Une rage inhabituelle, inconnue, se propageait à tout son être...

Elle avait une envie primitive de se jeter sur lui, de le griffer, de lui faire une démonstration en règle d’une de ces colères théâtrales de la femme orientale qu’elle avait toujours trouvées ridicules. Mais son éducation d’Occidentale étouffa le sang oriental qui la poussait à une telle violence, et elle se contenta de répliquer avec hauteur :

— Comment osez-vous ?

A ces mots, Latif éclata de rire, renforçant la colère de Jalia.

— J’imagine que c’est le genre de répliques que vous lancez à votre fiancé anglais ! Pensez-vous qu’une telle pique puisse me bouleverser ?

— Et que faudrait-il donc pour vous arrêter ? Que je vous tranche la gorge ?

— Ah, si seulement vous acceptiez que je vous édifie sur les choses de l’amour, vous ne voudriez plus que je m’arrête, lui assura-t-il alors en lui adressant un sourire effronté.

Son insolence la mit hors d’elle. Elle savait pertinemment qu’il ne l’appréciait pas et qu’il n’avait pas du tout l’intention de lui faire l’amour. Pourquoi, dans ces conditions, tenir des propos si allusifs ?

— Les poules auront des dents le jour où vous m’apprendrez quelque chose sur l’amour, marmonna Jalia, soudain fort mal à l’aise. Je vous suggère donc de cesser de vous mêler de ma vie privée, d’accord ?

Comme Latif demeurait silencieux, Jalia coula un regard en biais vers lui... et se heurta à son profil fermé, ses mâchoires serrées. Le dédain et un autre sentiment qu’elle n’arrivait pas à définir empreignaient tous ses traits.

— Dites-moi où votre cousine s’est réfugiée ! ordonna-t-il à brûle-pourpoint.

Pourquoi cherchait-il ainsi à détourner la conversation ? se demanda Jalia. Elle avait pourtant la sensation que Latif avait envie de la questionner sur un tout autre sujet que sa cousine... Mais, pour intriguée qu’elle fût, elle se garda de l’interroger sur ses motivations profondes et se contenta de répondre d’un ton morne :

— Je vous ai déjà dit que je l’ignorais.

A présent, ils n’étaient plus loin du centre-ville. Le dôme surgissait dans les trouées entre les immeubles, tandis que la limousine filait à vive allure dans les rues.

— Vous devez bien avoir votre petite idée tout de même ! insista Latif.

— Si vous pensez que je suis devin, vous me surestimez. Et si vous croyez qu’elle m’a mise au courant, dans ces conditions, allez au diable !

Dardant un regard lourd de suspicion sur elle, il enchaîna néanmoins :

— Ce que je crois, c’est que votre cousine a noué des amitiés en ville, et que vous connaissez sûrement ses nouveaux amis. Par ailleurs, vous savez forcément quels endroits elle fréquente et où elle serait susceptible d’avoir trouvé refuge. Un parc ou un restaurant, par exemple.

Avec son regard perçant, son nez aquilin, ses mains agrippées au volant telles des serres, Latif Abd al Razzaq ressemblait réellement à un faucon à qui le monde appartenait.

Cependant, pour une raison qui échappait à Jalia, il s’efforçait de conserver une parfaite maîtrise de lui-même.

— Dois-je vous rappeler que Noor porte une robe de mariée et un voile ? répondit-elle. La croyez-vous assez bête pour se rendre dans un lieu public dans une telle tenue, à moins de tenir absolument à se faire remarquer ?

— Où a-t-elle bien pu aller, alors ?

Pourquoi diable refusait-il de comprendre qu’elle n’en savait strictement rien ? Où pouvait-on bien se cacher, lorsqu’on portait une robe de soie blanche brodée de pierres précieuses et dotée d’une traîne assez grande pour recouvrir un terrain de football, ainsi qu’un voile tout aussi majestueux ?

Ce fut alors que, sans prévenir, Latif appuya sur le frein pour se garer sur le bas-côté, où, à l’ombre d’un parasol défraîchi, un enfant vendait des grenades. Obéissant promptement aux ordres du Compagnon de la Coupe, le garçonnet plaça une demi-douzaine de grenades dans un sac en plastique et le lui apporta.

Lorsque Latif lui tendit l’argent qu’il lui devait, il en profita pour lui poser une question en arabe local. Si elle parvint à saisir le sens de la demande, Jalia fut en revanche incapable de comprendre la réponse du gamin. Néanmoins, aux gestes excités qui accompagnaient ses propos, elle devina qu’il avait bien vu passer Noor.

Latif jeta le sac rempli de grenades sur la banquette arrière et redémarra sans un mot.

— Et alors ? s’enquit Jalia au bout d’un moment.

— Il a vu passer une grosse voiture blanche avec une femme au volant et un drapeau blanc qui sortait du toit, lui répondit Latif, un sourire de satisfaction aux lèvres. Cela fait une demi-heure environ. Un autre conducteur lui a posé la même question que moi, peu après le passage de la limousine.

— Un drapeau blanc ? s’écria Jalia. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Le signe de sa capitulation, peut-être. A moins que ce ne soit son voile qui dépassait du toit ouvrant.

A ces mots, Jalia manqua éclater de rire, mais parvint cependant à se contenir. Elle n’avait aucune envie de devenir la complice de son tourmenteur.

A présent, ils se trouvaient au centre-ville et Latif sillonnait lentement les rues, tournant au hasard. A son côté, Jalia scrutait les véhicules en circulation ainsi que ceux garés dans les parkings... En vain !

Soudain, elle poussa un soupir de découragement et s’exclama :

Continuer : partie 2 sur 2