Frédéric
Philippe m’apprit aussi comment madame de Sponasi…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne la doit qu’à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les égards qu’exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, en conscience, qu’il est encore plus permis de dissimuler quand il y va du bonheur de la vie entière.
Si j’use d’adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon caractère l’emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne m’étoit sans doute plus facile que d’autoriser mon père à croire que je ne devinois pas ses projets, et que j’étois dupe de ses fausses vertus: c’est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans m’écarter du ton respectueux qu’il a droit d’exiger, chaque fois qu’il m’interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
Je m’apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont très-empressés d’obtenir des autres une approbation que leur propre conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l’on dit et pense d’eux: ils mentent dans le récit qu’ils vous adressent, on le sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu’en résulte-t-il? qu’ils se moquent de vous s’ils vous croient dupe, ou qu’ils s’enhardissent dans le crime s’ils s’apperçoivent que vous abondez dans leur sens, quoique persuadés qu’ils ont tort. Quel sera donc le privilége de la vertu, si elle s’abaisse jusqu’à flatter et encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu’une pareille bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra l’obtenir sans la mériter! il n’aura de moi que la vérité. Si’l se fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me consultiez-vous?
Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir si je l’épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. Je serois présentée! Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir tout ce que renferment ces mots: Je serois présentée! En vérité, il faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous faire trembler), elle est persuadée que j’obtiendrois bientôt une place avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce que j’ai compris, c’est que j’aurois le bonheur inappréciable de faire à la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de moi. N’est-ce pas un avenir bien séduisant?
Quand l’orgueil se gonfle de ce qui devrait l’humilier, il n’inspire plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi, fiers d’être aujourd’hui au rang de leurs valets. Je n’ai jamais senti plus vivement ce contraste qu’hier. Le matin, j’avois lu l’histoire de Philippe-Auguste, dans laquelle les C… jouent un rôle si brillant; le soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me frappe, son air noble m’étonne: je demande quel poste il occupe; on me répond qu’il est maîtred’hôtel d’une de nos princesses. Ô mon ami, si madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit frémi de voir combien peu j’étois jalouse d’être présentée.
Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand il m’adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m’a averti, une fois pour toutes, que quelque chose qu’il pût dire en ma présence, cela signifioit qu’il m’aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde ces détails comme autant de déclarations d’amour. Rien n’est plus commode. Je me moque de lui, et l’on en conclut qu’il a touché mon coeur.
Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne pouvions rien dire qui n’eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah!
jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de l’y trouver, où donc le chercherois-je?
Ce que j’entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez y trouver autant d’intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de Farfalette m’a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise, je suis sûre de l’avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de monde au salon; la conversation étoit vive; j’y plaçai un mot qui fut trouvé bon: M. de Farfalette s’approcha de moi, et me dit à demi voix: «D’honneur, vous m’étonnez chaque jour davantage. On m’avoit dit que vous aviez l’imagination romanesque: je craignois la langueur, si mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu’il n’y a nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes parens de faire les démarches d’usage auprès de M. de Miralbe.—Cela veut-il dire encore, monsieur, que vous m’adore?» Il a ri aux éclats de ma réponse, m’a assuré qu’il m’avoit parfaitement entendu, et que son empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que je lui accordois. Mon ami, peut-être n’y a-t-il rien là qui vous paroisse extraordinaire; mais, moi, j’en suis surprise à un point qu’il m’est impossible de déterminer.
On m’a souvent dit qu’en France les femmes sont regardées comme des divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les respecteroit-on davantage.
M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de Farfalette: mais j’ai l’air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu’elle m’a dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu’il est convaincu à son tour que la politique d’une femme ne tient pas contre son ressentiment, et il n’osera plus se fier qu’à demi à madame de Valmont.
Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et cependant on s’apperçoit qu’elles composent des mois qui s’écoulent assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime beaucoup, vous n’en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous m’aimez et m’aimerez toujours, voilà la mienne.
CHAPITRE XXXVII.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
La bombe étoit en l’air, elle vient de faire explosion; mais les éclats n’en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que je suis dans mon appartement, que je m’y renferme pour cacher mon chagrin d’avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le croit; et M. de Miralbe en est d’autant plus persuadé, qu’il affecte d’en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes voeux; je suis débarrassée d’un fat, et je vous écris, à vous que j’aime chaque jour davantage.
La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n’ait été demandée dans toutes les formes. Je n’ai point entendu la réponse; mais il est à présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d’en faire une sans consulter le coeur de sa fille.
Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été préoccupé pendant le souper; à minuit, il m’a engagée à passer dans son cabinet, ainsi que madame de Valmont: c’est là que nous allions jouer tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que lorsqu’elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.
Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m’a fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue d’une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j’étois mise avec tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j’avois l’air d’une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.
M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m’a demandé s’il étoit vrai que j’aimasse M. de Farfalette.
«—Autant, monsieur, qu’il desire l’être d’une femme qui seroit destinée à être son épouse.—Votre réponse n’est pas précise. Avez-vous pour lui un sentiment de préférence?—Il jouit d’une réputation très-brillante; d’autres que moi pourroient en être séduites.—Vous éludez ma question, Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l’inclination pour lui.—Non, monsieur; je suis persuadée de n’aimer qu’une fois dans ma vie.»
Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:
«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m’a assuré que son fils se vantoit d’avoir votre consentement.—Non, pas un consentement formel. Vous savez que le coeur d’une femme se nourrit de deux sentimens opposés, l’amour et la vanité. L’amour, il faut que j’y renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m’avez appris, monsieur, qu’une femme devoit sacrifier jusqu’à son bonheur à la gloire de sa famille.—Je n’ai rien à dire contre sa naissance; mais votre raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son caractère?—Monsieur, je n’ose interroger ma raison; elle est si fort d’accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu’il seroit dangereux pour moi de trop l’écouter.—Qui peut donc vous décider en faveur du marquis?—Je vous l’ai déjà dit, monsieur; la vanité.—Vous risquez d’être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.—Il me semble que, dans la position où je suis, on n’en fait pas d’autres.—Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.—Ce n’est pas ma faute, monsieur; je n’ai que le choix entre les hasards d’un mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me voir former un établissement: je ne dois pas balancer.—Je vous ai déjà dit, mon enfant, que je n’exigeois pas de vous un pareil sacrifice.—Vous m’avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M.
de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n’est qu’une conséquence nécessaire.»
M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit les mains, et me dit:
«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos regrets, aujourd’hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des principes; c’est à eux que j’en appelle.—Je vous suis très-obligée, madame. Il est vrai que lorsque je n’étois que l’enfant d’adoption de M.
Durmer, j’aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main contre le voeu de mon coeur; mais j’ai pris les préjugés de ma nouvelle situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans conséquence. M. le marquis de Farfalette m’a prévenue lui-même qu’il n’étoit pas jaloux, et qu’il seroit désespéré que j’eusse de l’amour pour lui.—Et cela seul, s’écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous faire apprécier son caractère.—Je vous réponds, monsieur, que je l’avois apprécié avant cette confidence.—Et vous ne tremblez pas de l’épouser?—Non, monsieur. J’épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne nous tromperons ni l’un ni l’autre. Il paiera ses créanciers; moi, j’aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j’intriguerai, et j’obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité qui chassera à la fois l’ennui et la réflexion; nous aurons de l’éclat sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne sais si je charge le tableau; mais il me semble que c’est, à peu de chose près, le sort qui nous attend.—Adèle, vous me glacez d’effroi.—Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas illusion sur ma destinée? Dès l’instant qu’il m’a fallu renoncer à l’amour, j’ai senti que l’ambition seule pouvoit m’en dédommager; et j’ose vous prédire que votre fille, si elle devient l’épouse de M. de Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.—En vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.—C’est sans doute, monsieur, parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est simple. En épousant un homme d’un grand nom, si je vis solitairement, je tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la cour, et j’y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d’une manière ou d’une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n’est-il pas raisonnable de ne la perdre qu’au profit de mon pouvoir?»
Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l’étonnement de mon père et de madame de Valmont. J’ignore quelles furent leurs réflexions; mais pendant plus d’un quart d’heure nous gardâmes un religieux silence. Ce qui, je n’en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de m’entendre dire (lorsqu’il avoit l’intention secrète de me dégoûter de M. de Farfalette) ce qu’il m’auroit dit lui-même s’il avoit voulu me décider à l’épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l’a rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante et sévère.
«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les devez-vous aussi à M. Durmer?—Non, monsieur; c’est l’usage du monde qui me les a données. Mon bienfaiteur m’avoit fait promettre de ne disposer de ma main qu’en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et estimer. Si j’étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de mon estime et de mon amour.—Ne me devez-vous aucune soumission, à moi?—Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.—M. de Farfalette ne me convient pas pour gendre.—Refusez-le, monsieur, et je garderai le silence.—J’ai droit de m’offenser de l’espoir que vous lui avez donné sans mon aveu.—Je ne lui ai point donné d’espoir.—Il s’en fait gloire cependant.—Son caractère est mon excuse: de quoi ne se vante-t-il pas?—Vous ne pouvez disconvenir que vous l’eussiez accepté avec plaisir.—Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près semblable à celui qui l’attiroit vers moi.—Ainsi, en le remerciant de la préférence qu’il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le refusez.—Monsieur, ce n’est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.
«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu’auprès de ses parens, l’honnêteté vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l’éclat d’un refus; mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
J’en serois désespérée, si je ne me rassurois par l’idée que personne ne pourra s’imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul instant à devenir l’épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et me retirai.
Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le prétexte d’une indisposition, je garde la chambre; on me croit de l’humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois éprouver à l’offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce que je ne crois pas, il lui sera impossible d’attribuer mon refus à l’amour que j’ai pour vous.
Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un que j’eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu.
Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d’eux pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le méritez: conciliez cela, s’il est possible; mais c’est la vérité.
CHAPITRE XXXVIII.
Un rayon d’espoir.
Rien ne manqua au triomphe d’Adèle; il fut convenu dans toutes les sociétés que son père avoit refusé pour elle l’établissement le plus avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans cette affaire, et cette gloire exigeoit qu’Adèle fût au désespoir de n’être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour défavorable; j’appuyois aussi de toutes mes forces l’opinion qui lui étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée.
C’étoit quelque chose pour la tranquillité d’Adèle; ce n’étoit rien pour notre amour. Je souffrois d’être séparé d’elle, et tout mon courage ne pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu’à l’époque de sa majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon Philippe, la partageoit. Un jour qu’il me voyoit plus abattu qu’à l’ordinaire, après m’avoir long-temps considéré en silence, il s’écria: «Si vous osiez!»
Je le pressai de s’expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes sollicitations, il me dit:
«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l’exécution en est facile; si vous m’en voulez de l’avoir formé, souvenez-vous que votre intérêt seul a pu m’en suggérer l’idée.—Expliquez-vous, mon ami; vous me faites trembler de crainte et d’espérance.—Il ne vous manque qu’un nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez devenir le fils de M. de Montluc.—Ah! Philippe, que dites-vous?—Ce qu’il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d’un fils.
Celui de madame de Montluc mourut avant d’avoir été baptisé, et sans avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu’on lui cacha cet événement jusqu’au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M.
de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu’il n’avoit reçu aucun nom. Rien n’empêcheroit de leur faire croire que ce fut l’enfant de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes substitué. L’ambition de ma part, le désir d’arracher un enfant à la misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les apparences de la vérité. Ces époux n’ont plus l’espoir de voir naître leur postérité; dans l’incertitude même, ils n’oseront balancer à vous reconnoître. La sage-femme (je l’ai vue, je l’ai tentée par l’appât de la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de Sponasi à l’égard de M. de Montluc ne paroîtra qu’un dédommagement qu’elle croyoit lui devoir pour l’avoir privé de son fils.»
J’étois si saisi d’étonnement, qu’il m’eût été impossible de proférer une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.
«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous réclamerez pour père? Un nom auquel vous n’attacheriez aucun prix sans votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en échange? L’argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille, et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc, mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu’il lui sera permis de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous me garderez près de vous, n’importe à quel titre; si la délicatesse ne vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je m’éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.»
«Philippe, m’écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe, il ne manque qu’une chose à votre projet…; c’est de m’avoir trompé moi-même.—J’y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n’en ai pas eu le courage; j’aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m’auroit dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en fixant ses yeux sur les miens, comme pour m’exciter à consentir à ce qu’il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu’il m’en coûtoit pour faire céder l’amour à la probité. Il alloit me presser de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l’espoir d’épouser Adèle n’a pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»
Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes pensées. La proposition qu’il venoit de me faire, m’occupoit malgré moi; plus j’y réfléchissois, plus j’en voyois l’exécution facile. Je plaidois intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s’il avoit pu lire ce qui se passoit en moi. La possibilité d’aspirer hautement à la main de mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l’homme met en balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois comme si quelqu’un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à mes idées; je n’avois pas assez de courage pour être honnête homme sans regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S’il n’avoit fallu tromper M. de Montluc qu’une fois, je crois que je n’aurois point hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge infame; voilà ce dont je n’étois pas capable. Je pris la résolution de chasser loin de moi jusqu’au souvenir du projet de Philippe…, et j’y pensois à chaque instant.
Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance qu’il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il me devint impossible d’y renoncer. J’en parlai à Philippe; il m’excita avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa confiance; il falloit connoître jusqu’à quel point je pouvois risquer le secret de ma mère, dont la mémoire m’étoit chère à tant de titres. Mon voyage à Téligny n’avoit rien que de naturel: quoique cette terre m’appartînt, je n’y avois jamais été; il étoit simple que j’eusse le désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des souvenirs qui disposeroient son ame à l’amitié; il avoit connu l’amour, il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle étoit tranquille; m’éloigner d’elle, étoit un effort d’autant moins pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, qu’elle m’auroit approuvé de l’abandonner momentanément, si elle eût pu en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de veiller à son bonheur, je ne m’éloignerois pas sans sa permission; que je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n’étoit menacée d’aucun danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en avoir besoin.
En finissant, je la suppliois de m’accorder le plaisir de la voir, soit chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre maison dont la société nous étoit commune.
Voici sa réponse.
CHAPITRE XXXIX.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
C’est demain jour d’assemblée chez la présidente de… Madame de Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m’a sollicitée pour l’accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet intervalle s’écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis triste, c’est tout ce que je sais.
Si j’étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous m’aimez, que je vous aime, et qu’ainsi l’ordonnent les lois de la société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, je le veux. L’amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison dissipera: tout ce qu’Adèle vous recommande, c’est de ne pas prolonger votre absence.
M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas d’attribuer votre départ au chagrin qu’a dû vous donner ma prévention en faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui m’attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l’espère.
Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, mon ami, est-elle au moment de changer d’une manière qui me deviendroit sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l’éclat qu’il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, oncle de mon père. Il est impossible que vous n’en ayez pas souvent entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s’étoit amusé à faire ce qu’il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été détaché; on me l’a confié, et je vous l’envoie: on le dit fort ressemblant; on assure qu’ils le sont tous également. J’aurois desiré avoir celui de M. de Miralbe; on me l’a refusé en rougissant. Mon ami, étoit-ce du peintre ou du modèle?
«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses moeurs, et plus difficile d’en faire la satyre; il n’a jamais eu que les vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c’est un courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de lui qu’il n’est ni l’ami ni l’esclave des ministres, mais bien de la faveur.
«Un philosophe affirmeroit qu’il n’est pas fier de sa naissance: en effet, depuis trente ans, il n’est pas un seul homme en place dont il ne se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d’hier. Comme son seul métier est de plaire, il a l’esprit aimable; ceux qui le connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus grand obstacle à la fortune.
«C’est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu’il a usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n’a accepté que des pensions. La difficulté de s’unir à une famille qui conservât toujours également la faveur, l’a décidé à rester célibataire.
«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n’est pas d’avoir du crédit, mais de prouver qu’il en a. On le voit servir avec chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont le talent de lui persuader que, seul, il est capable d’obtenir la grace qu’elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr qu’il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d’éclat à sa protection.
«Abandonné à lui-même, il a le coeur excellent; et comme son amour-propre le rend obligeant pour tout le monde, il n’a jamais eu d’ennemis, et ne connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées à sa sollicitation, c’est qu’il craignoit que l’on ne s’adressât à d’autres. Il ne fait le mal que par vanité.
«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus scrupuleuse probité; mais personne n’osera le tenter, car il n’est pas sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l’ordre ou à la séduction qui l’éloigneroit de la cour.»
Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez qu’il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, que c’est par son crédit qu’il a accablé ses ennemis, et particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la mort doit combler tous les voeux qu’il adresse à la fortune.
On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, quoiqu’il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; et cette remarque n’a jamais paru si frappante que depuis mon entrée dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m’a pris dans une amitié si grande, qu’il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison d’affirmer qu’il est aimable; sa conversation, pleine d’anecdotes racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de sensibilité m’ont disposée à juger favorablement de son coeur; et, soit par reconnoissance de l’intérêt qu’il me témoigne, soit par la nécessité où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente disposée à aimer.
La fierté de caractère et l’indépendance d’esprit que je dois à l’éducation que m’a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux courtisan; mais tel est l’effet de la nouveauté sur les hommes, que je l’ai séduit par les qualités qui devoient l’indisposer contre moi. Non seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il m’écrit lorsqu’il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n’a rien de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu’il ne m’attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l’amitié qu’il a pour moi, et j’ai accepté les conditions du traité.
Ce qui m’a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c’est qu’au milieu de l’éclat qui l’environne, il n’est pas heureux; il en est convenu bien bas avec moi, et cette marque de confiance m’a touchée. Pauvres mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop tard. On a bien le courage d’avouer qu’on s’est trompé de route, on n’a plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à être heureux qu’à soixante ans!
M. de Saint-Alban m’a demandé si j’aurois du plaisir à venir demeurer près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne doute pas que mon père n’y consente avec empressement; mais il veut ne devoir cette démarche qu’à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à mon obéissance pour M. de Miralbe. J’ai cru me sauver de répondre à une question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon caractère étoit ennemi du changement, et que j’étois effrayée de l’idée seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à la cour; mais il a insisté d’un air si sérieux, d’un ton si pénétré, que je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.
Je doute que M. de Miralbe soit porté d’inclination à me voir demeurer auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d’humeur que jamais, et quelquefois je surprends dans les regards qu’il jette sur moi, quelque chose de sinistre: non seulement il craindra que je n’échappe à sa puissance, mais j’ai peur qu’il ne voie dans sa fille une rivale dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m’a plus d’une fois félicitée de l’amitié que j’inspire à son oncle, du même ton dont il m’auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon inclination et une appréhension plus forte que moi m’engagent à m’éloigner d’une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette affaire. J’ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j’ai cédé à ses sollicitations: c’est tout ce que je pouvois, soit pour le contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.
Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne me semble aussi ridicule qu’une femme qui voit l’amour dans tout ce qui l’environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m’épouser, il n’auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: l’amitié qu’il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n’a dit ni entendu dire la vérité, et qu’il est aussi surpris que flatté de trouver enfin quelqu’un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le parler. Mon frère ne s’est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour être honnête homme; et si j’ai sur lui l’ascendant qu’on me suppose, je les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a brouillés.
Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.
CHAPITRE XL.
C’étoit bien difficile à dire.
J’ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, élégamment écrits par des gens qui n’auroient pu se résoudre à vivre six mois loin de la ville; j’ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, et j’ai connu un homme véritablement heureux. Point d’ambition, beaucoup d’activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l’indulgence pour les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva son estime en me faisant oublier que j’étois chez moi. Je ne peindrai pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par lui; ce qu’il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu’il disoit étoit toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l’instant d’après un discours qu’elle auroit applaudi, qu’elle eût de nouveau applaudi au changement d’opinion de son époux. Ce n’étoit point par foiblesse, encore moins par ignorance; l’ignorance est toujours présomptueuse et contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et l’on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa reconnoissance des sacrifices qu’il avoit faits pour l’épouser. Elle ne le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d’années d’un bonheur presque sans nuage.
Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup d’inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n’expulsât un homme devenu cher à tous les habitans.
«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre humanité.—Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, puisqu’elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais peu de bien aux paysans, mais j’empêche qu’on ne soit injuste à leur égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d’amis à la longue que les bienfaits, qui presque toujours excitent l’envie de ceux même qui n’en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu de bien que je fais.—Vous croyez donc les paysans dépourvus de sensibilité?—Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent machinalement de quelle utilité ils sont à l’État; ils sentent plus vivement qu’on ne croit l’oppression dans laquelle on les tient. C’est dommage qu’en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille ne sont pas fiers; l’habitude de l’aisance les rend généreux; il résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs vassaux.—Les François redoutent l’ennui.—L’ennui naît de la continuité des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu’il est plus souvent à la ville qu’à la campagne.—Vous ne vous ennuyez jamais?—Jamais. En pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l’âge où tout séduit?—Ma foi, non. Je m’ennuie à l’Opéra; je m’ennuie au milieu des fêtes, des promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir l’air au moins de ne pas s’ennuyer.—Eh bien! nous voilà d’accord. Une suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours actif et jamais satisfait, amène une espèce d’inquiétude qui ne permet plus de goûter le repos. Il n’en est pas de même à la campagne; on y trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on ne se les étoit pas exagérées d’avance.—Oui, mon ami, dit madame de Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des moeurs simples, un bon coeur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à votre place n’éprouveroient que des regrets.»
«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n’en ai point; et si ma raison ne m’avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C’est en sa faveur que mon père m’a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette alliance; le caprice, l’inconduite, l’ont brisée dans l’année même.
L’orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n’a point eu d’enfans; il a vécu tourmenté par l’éclat d’un luxe qu’on ne peut satisfaire une fois qu’on s’y laisse entraîner; il est mort accablé de dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence et la sienne! Si le ciel m’eût conservé mon fils…—Si nous eussions connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à la fois l’inutilité et l’impossibilité de parler; nous nous entendions.
Dans le désir que j’avois de devenir le fils de M. de Montluc, j’étois curieux de savoir ce qu’il pensoit de la noblesse, et je lui demandai s’il ne regrettoit pas de voir son nom s’éteindre.
«Non, monsieur: je n’attache aucun prix à ce qui n’existe pas, et il n’y a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il ajouta: «Ce n’est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s’achète, elle est au-dessous de l’argent; et si les nouveaux riches n’y mettoient un prix par l’envie qu’ils ont de l’acquérir, les anciens nobles pauvres seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu’ancienne que soit ma famille, je vous demande quel avantage j’en retire. Si j’avois trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si j’en avois cinquante, je me passerois d’un nom, ou j’en achèterais un: ainsi c’est toujours l’argent, rien que l’argent, et cela me paroît très-raisonnable.—Très-raisonnable! m’écriai je; cela est fort.—Cela est juste. Point de privilége respectable s’il n’est attaché à un devoir. C’étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire pour tout héritage; l’État étoit intéressé à le leur conserver, il y trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l’argent: si vous parlez d’honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun doive s’enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la multiplicité en ôte l’éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: «Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent vos priviléges?» J’ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; quand il sera venu, on s’accusera réciproquement, quand il ne faudroit s’en prendre qu’au luxe, à la corruption générale, et plus encore au temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est usée, et c’est un malheur.—Un malheur, monsieur! Vous disiez tout-à-l’heure que cela étoit raisonnable.—Mon ami, ne confondons point. Je trouve très-raisonnable que l’on estime plus l’argent que les titres, quand avec de l’argent on achète la noblesse, tandis qu’avec un nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je trouve malheureux que dans un pays il n’y ait rien au-dessus de la fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l’or; mais l’homme qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont censés en être la récompense et l’obligation. Il y a de l’adresse à savoir borner l’ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne tendoient qu’à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, l’ambition ne put se satisfaire qu’en asservissant Rome, et Rome fut asservie.—Les moeurs étoient alors corrompues.—Et qui nous assure que la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la fortune et dans l’éclat qu’elle procure. Pareille diminution de puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, d’esclaves, de courtisans, que l’on parloit encore de liberté, avec autant de raison qu’on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»
Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j’avoue que je ne vis pas sans plaisir qu’aucune prévention ne l’empêcherait de me rendre le service que j’attendois de lui, si l’amitié et la reconnoissance le portoient à condescendre à mes desirs. Il m’aimoit beaucoup, quoiqu’il ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui faire une proposition aussi délicate? L’espèce de dépendance dans laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus le sort s’obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa condition, plus on lui doit d’égards. Je sentois trop que celui sur qui l’intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser.
Dans l’inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d’une fois mon voyage; plus d’une fois je pris la résolution de partir en laissant dans un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m’arrêtoît à Téligny sans me donner le courage de tenter le projet qui m’y avoit amené. Chaque jour je devenois plus triste: M. de Montluc s’en appercevoit; et respectant le secret que je gardois, ses regards m’apprenoient qu’il étoit plus sensible à mes peines, que curieux d’en connoître la cause.
J’aurois desiré qu’il m’interrogeât, et je lui en voulois d’une discrétion que j’étois forcé d’admirer.
Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu’il crut les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous l’êtes plus qu’homme que je connoisse.—Croyez-vous, me répondit-il, que mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la certitude qu’alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m’apperçois souvent que la même crainte l’occupe; et la perte de notre fils, que nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous donne des regrets d’autant plus pénibles, que nous sommes contraints de nous les cacher mutuellement. On s’arme de courage contre les maux que l’on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu’on aime, on est bien foible.»