Frédéric
Philippe m’apprit aussi comment madame de Sponasi…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
«_Est-ce la modestie?_ La modestie n’appartient qu’à ceux qui ont des sacrifices à lui faire. L’amour-propre des sots n’est que sottise; rien ne peut les en guérir: l’amour-propre des esprits éclairés est orgueil; ils peuvent s’en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu’il peut être modeste?
«La modestie dans les moeurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n’est qu’un libertin de la plus méprisable espèce. J’ose répondre, Adèle, que vous aurez toujours beaucoup de modestie.
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«On a dit avec raison que la vie d’une femme se réduisoit à l’histoire de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d’énergie, moins ses passions seront dangereuses, alors même qu’elles seroient fortes. Les hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu’ils cherchent sous le nom d’amour, que la beauté de la maîtresse qu’ils avouent est pour eux une excuse valable contre l’aridité de son esprit et la sécheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l’heureuse habitude de dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux meublée; l’homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui de leur choix; et j’aimerois mieux donner l’amour-propre pour sentinelle à la vertu, que de lui laisser pour garde… quoi? je l’ignore: dans l’éducation actuelle, je n’ai jamais vu sur quelle base reposoit la sagesse des femmes.
«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu’on peut dire de mieux en leur faveur. On m’a bien des fois objecté qu’en vous dégageant d’une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos erreurs; mais j’ai remarqué que l’être le plus ignorant a toujours assez d’adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: ainsi l’éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu’elle n’en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce veuvage du coeur et de l’imagination auquel le temps la conduit malgré elle. Avec plus de ressources dans l’esprit, elle regarderait la fin de l’amour comme la fin d’un orage, et ne se feroit pas illusion sur la possibilité d’aimer encore. L’esprit le plus cultivé doit être quelque temps dupe des sens; mais quand on n’a que des sens, et que leur empire finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu’il faudroit chercher la raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d’effroi?
«Parmi les femmes qui jouissent d’une grande célébrité, beaucoup ont vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d’être aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.
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«N’oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l’on confond à tort avec l’ingénuité. L’ingénuité est la franchise de l’ignorance; elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n’est que l’observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, et, moins occupée de ceux qui l’entourent que des tendres soins de la maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en murmurer. Qu’un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un regard curieux, c’est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille qui entre dans le monde, parle peu; et c’est avec raison que l’on conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, se faisant un privilége de son âge, l’aborde, et se permet une jovialité qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent.
L’ingénuité plaît dans l’adolescence, et devient souvent bêtise dans un âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les sociétés, mais jamais pour le fond, qui n’est que la pratique réfléchie des bienséances. Ainsi je crois qu’en multipliant vos idées, je vous ai donné plus de possibilité d’être toujours et par-tout un modèle de véritable décence.
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«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j’ai fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j’aurai réussi; car votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu’on peut en faire l’application, et votre avenir m’est inconnu. Respectez ma mémoire dans vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre coeur, et n’osez pas tout ce qu’osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, on est si persuadé de l’instabilité de ses propres idées, que l’on perd toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on aime mieux user tranquillement la vie que de l’approfondir. Les passions de l’esprit s’affoiblissent comme celles du coeur; et de cet état naît un calme que l’on doit peut-être plus à la fatigue qu’à ses réflexions: mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le bonheur. C’est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger.
Ayez le courage de n’avoir jusqu’à cette époque des talens que pour vous et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d’en avoir pour le monde.
C’est bien peu de chose que la gloire!»
CHAPITRE XXXI.
Un événement.
Adèle, chez M. Durmer, n’avoit d’autre société que celle de quelques savans, au milieu desquels elle avoit pris l’habitude de raisonner juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus sérieuses quelques répliques auxquelles elle n’attachoit pas de prétention. Chacun se plaisoit à l’instruire: aussi n’étoit-elle pas étonnée de s’entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange avec tant de talens, venoit sans doute d’avoir vécu parmi des gens qu’elle savoit plus instruits qu’elle. Elle ne pouvoit ignorer les charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans la société de M. Durmer on n’attachoit pas un prix extraordinaire à la beauté, elle s’étoit accoutumée à l’envisager de même. La sphère étroite dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à la sauver des dangers du monde.
Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter l’admiration. La simplicité de ses moeurs tournoit au profit de sa beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas lorsqu’on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de l’entendre augmentoit celui qu’on prenoit à la voir. Florvel recevoit beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L’histoire de son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l’appartement de M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n’eût pas été à la mode si l’on n’eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
Ce qui l’est davantage, c’est qu’Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: elle ne jouissoit des éloges qu’elle recevoit, que par l’idée d’être digne de faire mon bonheur; et jamais femme n’employa des procédés aussi délicats pour écarter jusqu’à l’ombre de la jalousie d’un coeur qui n’étoit que trop capable d’en éprouver les tourmens. Plus sensible avec moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me dédommager du temps qu’elle accordoit à la société; elle comptoit avec impatience les jours qui devoient s’écouler encore pour accomplir le mois promis à Philippe; il n’en restoit plus que huit: alors nous devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous étions dans l’intention de nous marier; intention qu’ils devinoient sans que nous en parlassions.
Tandis qu’il étoit à la mode de s’occuper de l’histoire d’Adèle, plusieurs personnes s’étoient fait un plaisir de la broder et de tirer des conjectures. J’ignore qui le premier s’avisa de rappeler qu’une fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s’accordoit avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d’un certain âge prétendirent qu’elle ressembloit étonnamment à madame de Miralbe lorsqu’elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa à l’affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu’on ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une soeur en minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de Nangis.
Que l’on juge de l’inquiétude que j’éprouvois. Outre que je connoissois le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun espoir de devenir son gendre, je n’ignorois pas qu’à la mort de madame de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m’accabler d’humiliations; pour lui, il m’avoit traité avec une bonté si méprisante, que j’avois rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu’elle m’avoit jurée.
De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l’intéressante élève de M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j’eusse desiré.
C’est dans ces momens d’alarmes que je connus le coeur de mon Adèle; elle trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment qu’il n’acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la haine de madame de Valmont; elle me remercia d’avoir rompu avec elle.
«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j’aurois bien de la peine à vivre au milieu de tous ces êtres là. J’ai été élevée d’une manière qui me fait envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel qu’il soit, je le jugerai comme un étranger s’il se conduit mal avec moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup souffrir; mais jamais, jamais je n’oublierai celui qui, dans ma misère, dans un abandon absolu, m’a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez ma main; c’est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure de n’être qu’à vous.»
Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
Nos craintes n’étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre.
Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que portoit la petite lorsqu’elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s’il m’est permis de donner ici mes soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut Adèle que parce qu’il vouloit l’opposer à son fils. À une époque postérieure, il prétendit qu’elle lui étoit étrangère… Mais laissons au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l’être.
Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je m’apperçus combien est grand l’avantage d’une bonne réputation, qu’elle soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu’en faisant l’éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser accuser un homme si sensible et si estimable, sans l’indulgence qu’il croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s’empêcher de se réjouir de voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d’elle: ils espéroient d’ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe.
Dans ma douleur, c’étoit mon père seul que j’accusois, ou, pour mieux dire, je le plaignois: l’idée que le retard qu’il avoit demandé me privoit de tous les avantages d’un mariage brillant, s’il eût été accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que moi.
«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m’abandonnois à la douleur; j’ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L’argent fait bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi mon secret, je vous le confierai s’il vous devient utile; jusque là, ne vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n’oublie pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
Philippe avoit-il réellement l’espoir qu’il vouloit faire passer dans mon coeur? Il est des positions où l’on tremble de diminuer ses espérances en en approfondissant le motif, et je n’osois presser Philippe de s’expliquer davantage.
M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de Nangis et sa famille: mais comme il n’ignoroit pas que c’étoit dans leur société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu’il vouloit nous ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le tort de l’ingratitude: il l’exigeoit d’elle dans le particulier, tandis qu’il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu’elle témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l’amour entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j’avois dévoilé le véritable caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui existoit entre ses opinions et les sacrifices qu’il devoit à sa réputation, pour lui désobéir sans qu’il pût se fâcher. En lui parlant toujours des vertus qu’il n’avoit pas, mais qu’elle étoit bien éloignée de lui refuser, elle le tenoit dans un état d’inquiétude et de contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis communs. Il est vrai que madame de Valmont l’accompagnoit toujours, et que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu’elle avoit pour moi, peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la jalousie et la vengeance, du soin d’éloigner les occasions où sa fille et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande consolation. Si le nom de celui qui inventa l’art d’écrire étoit connu des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.
CHAPITRE XXXII.
Correspondance.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, j’ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas consolantes.
M. de Miralbe m’accable d’amitiés et ne m’aime pas; il me craint: j’éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et réciproquement sur nos gardes.
Il parle souvent du bonheur qu’il a eu de retrouver sa fille, sur-tout quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que j’étois heureuse, et que je ne le suis plus.
Il m’a raconté les torts de ma mère envers lui; j’ai gardé le silence: il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l’ai assuré que je me taisois sur les morts par l’inutilité de les défendre, mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
«Vous pensez donc, m’a-t-il dit, que je n’ai pas des motifs légitimes d’en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?—Oui, monsieur.—Et vous n’en êtes pas indignée?—Monsieur, en apprenant que vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j’ai commencé à concevoir qu’il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier qui les a surmontés a dégagé l’autre.—Vous comptez donc pour rien la soumission filiale?—Pardonnez-moi, je l’estime autant que l’indulgence paternelle.—Ainsi vous approuvez votre frère.—Je ne suis pas son juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le défendre.—Tous les honnêtes gens sont contre lui.—Cela prouve qu’il n’est pas adroit.»
J’ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis apperçue combien elle portoit coup qu’en voyant M. de Miralbe se mordre les lèvres. Il s’est plaint de la manière libre dont j’ai été élevée, et m’a assurée qu’on m’avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant de tous préjugés.
«Les préjugés, m’a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.—Eh bien! monsieur, je dois m’applaudir de l’éducation que j’ai reçue; car si je n’ai point de préjugés, je n’ai point de passions.—Et votre amour pour M. de Téligny (il a appuyé sur le de de la manière la plus significative), comment le nommez-vous?—Un sentiment de préférence que sa générosité envers moi a rendu sacré.—Ainsi vous convenez que vous l’aimez.—Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je perdrois l’avantage que donne la franchise.—Ce sentiment de préférence nuit aux projets que je peux avoir sur vous.—Il existoit avant que vous pussiez le blâmer, voilà mon excuse.—Si je vous ordonne d’y renoncer, que ferez-vous?—Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du couvent.—Je ne vous comprends pas.—Eh bien! monsieur, je m’explique.
Croyez-vous que les droits d’un père puissent s’étendre sur les affections de ses enfans?—Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne le contesterez pas.—Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l’engagerois-je à d’autres?»
«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l’on n’obtiendra rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne s’élève pas jusqu’à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez que vos actions sont soumises à ma volonté.—Oui, monsieur; l’abus seul de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J’espère que votre bonté évitera que j’en fasse jamais la réflexion; ce seroit le plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois qu’il cherchoit à m’enchaîner en sondant mon caractère, et il m’importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant quelques minutes, et reprit en ces termes: «Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?—Si je l’avois cru, monsieur, j’aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre façon de penser. Vous devez m’excuser jusqu’au moment où je connoîtrai assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; jusqu’à présent on m’en avoit fait un devoir.—Eh quoi! s’écria-t-il, vous vous permettez d’étudier mon caractère!—Est-ce encore un mal d’en convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n’est-il pas naturel que je cherche à deviner vos volontés?—Pour vous y soustraire avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
«Je veux, me dit-il, mettre à l’épreuve votre franchise et votre soumission. Répondez-moi: M. de Téligny (toujours le de prononcé avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?—Non, monsieur.»
Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j’avois hésité un seul instant à nier, j’aurois manqué à la confiance que vous m’avez témoignée. Certes, j’aurois pu me dispenser ensuite de révéler votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c’étoit le trahir.
N’ayant pas d’autre moyen d’éluder une question aussi insidieuse, je ne balançai pas.
M. de Miralbe, d’un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, et pas une n’approche de la vérité. Vous croyez bien qu’il n’a pas manqué de conclure votre état incertain (ce n’est pas ainsi qu’il s’exprime) s’opposoit à tout espoir d’union entre vous et moi. J’ai gardé le silence. Alors il m’a demandé si, du moins à cet égard, je n’étois pas de son avis.
«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m’accuserez encore de vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de penser; et m’ayant promis de m’écouter comme si le sujet nous étoit étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante: «Dites-moi, Adèle, n’êtes-vous pas persuadée qu’une demoiselle doit beaucoup de sacrifices à l’honneur de sa famille?—Oui, monsieur.—En épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa naissance lui prescrit?—Je crois plus, monsieur; elle manque à ses devoirs, puisqu’elle trahit à la fois l’espoir de ses parens, et l’éducation qu’elle a reçue. Il est rare qu’une fille se dégage des principes qu’on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu’on puisse l’accuser avec raison d’ingratitude, d’inconséquence ou de perversité.
Ces principes, quels qu’ils soient, sont bons lorsqu’ils sont conformes à l’état pour lequel elle étoit destinée.—Je devine votre conclusion; vous allez m’observer qu’ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l’ambition, qu’une autre de sacrifier son rang à l’amour.—Oui, monsieur; cela est si vrai, qu’il me sera toujours impossible d’attacher le moindre prix à un nom, quelque brillant qu’il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l’amitié seule d’un père pourroit alléger.—Doutez-vous de la mienne, ma chère enfant?—Non, monsieur; mon coeur est capable d’attachement, et il sera à vous aussitôt que vous le voudrez.—Il me semble que vous mettez des conditions au sentiment que vous me devez.—S’il vous est dû, monsieur, comment pouvez-vous croire que j’y mette des conditions? Il vous suffira de l’exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui promettre de renoncer à M. de Téligny.«—Oui, monsieur, je vous promets de n’être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y opposer.—Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m’en contenter, et je vous prie d’éviter dorénavant la société de M. de Nangis et de madame de Florvel.—Je vous obéirai, monsieur, et dès aujourd’hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l’amitié la plus sincère m’attacheront toute la vie (il se tut; j’ajoutai avec beaucoup d’expression), ceux sans les bontés desquels je n’aurois jamais été à portée de savoir que j’étois fille de M. de Miralbe.—Ne pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?—Ah!
monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l’on croyoit que je fusse ingrate de mon propre mouvement?—On pensera, mademoiselle, ce qui devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme qui me déplaît.—Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de Florvel, et j’obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m’est impossible de m’en faire lorsqu’elles sont aussi contraires à mes sentimens qu’à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j’ai aimé, si j’aime et si je fuis M. de Téligny.»
Il me quitta en m’assurant que la manière dont j’avois été élevée me causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son excuse pour ceux qu’il me prépare.
Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les procédés affreux qu’il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, et pour l’exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le perdre, dans un âge où l’amitié et l’indulgence d’un père eussent décidé avantageusement son sort; tout m’éloigne invinciblement de M. de Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c’est celui-là qui étoit véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime sûre d’être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière dont son sort s’accomplira.
Madame de Valmont a essayé de prendre de l’ascendant sur mes volontés; j’étois prévenue: elle m’a parlé de vous avec chaleur; j’écoutois avec attention: mais lorsqu’elle m’a dit que je devois rougir d’un pareil attachement, qu’il étoit de mon honneur de le rompre, je l’ai assurée que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d’un enlèvement; et c’est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l’embarras du déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m’a paru moins dangereux qu’une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera de mal parler de vous.
On m’a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma confiance; elle m’a témoigné si vîte un attachement si grand, que j’ai souri de pitié. On croyoit sans doute qu’en amante abandonnée, j’allois me jeter dans les bras d’une confidente. Mon cher Frédéric, quand l’idée de notre séparation m’afflige trop vivement, je vous éloigne de ma pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et j’espère.
J’attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d’être son ami si vous l’en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de notre union, ne l’éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer que les malheurs que l’on s’est attirés par inconduite, ou que, par imprudence, on n’a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre amour, je n’éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.
CHAPITRE XXXIII.
FRÉDÉRIC À ADÈLE.
Je crains, ma chère Adèle, que vous n’ayez deviné trop juste en disant que M. de Miralbe se compose d’avance une excuse pour les chagrins qu’il vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n’y avoit qu’une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême s’il n’eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver absolument sans éducation, qu’élevée d’une manière peu conforme à la modestie de votre sexe.
Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l’ignorance peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères prétendent que l’instruction mène à l’indépendance; que la tranquillité et l’avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s’étoit séparée, au bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d’un époux capable de remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions sur vous, je me permis de lui demander s’il préféroit l’éducation qu’il avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m’entendit fort bien, et continua la conversation comme s’il ne m’eût pas entendu: mais le coup étoit porté, et les auditeurs l’abandonnèrent. Les hommes en général prennent votre défense: mais c’est un malheur pour une femme d’avoir besoin d’être défendue; et vous n’y seriez pas exposée, si M. de Miralbe et madame de Valmont n’ébruitoient à dessein ce qui se passe dans l’intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un établissement. Je n’entre jamais dans une maison où l’on s’occupe de vous, sans que les regards et les confidences à l’oreille ne m’avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, il n’est pas difficile d’arriver à la source des bruits qui circulent de nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l’orgueil, qui nous séparent dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui peuvent nous faire tort.
Ma chère Adèle, songez que l’on vous tendra des piéges, et que vous serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se compromettre. Votre position me fait trembler. Je n’ose vous donner des conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous n’eussiez vécu que de bonheur.
Je n’avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d’en dire du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre père; il l’eût adoré si M. de Miralbe l’eût voulu. Il a plus d’esprit et de connoissance qu’aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre l’usage qu’il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de celles d’un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même insouciance. D’une activité à laquelle lui seul est capable de résister, est-il en mauvaise société, c’est le premier des libertins; en bonne société, on l’admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu’il est possible de dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre famille; et l’on peut prédire que, d’une manière ou d’une autre, votre frère ira à la célébrité. Il méprise l’argent dans ses jours de sagesse; mais s’il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité désespérante: il emprunte sans savoir s’il pourra rendre; il prête sans s’informer, sans penser même si l’on s’acquittera jamais envers lui. Un de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l’aveu en riant) est d’avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande peine à M. de Miralbe; j’ignorois qu’elle fût de son fils: jugez s’il y a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l’adresse et l’hypocrisie sont d’un côté, il n’y a de l’autre que de la force; votre frère succombera.
Vous n’avez rien à espérer de lui: d’abord parce qu’il ne peut rien; ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais vous en aviez besoin. Il y a des temps d’ailleurs où ses désordres le mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la société. Il est vrai qu’il trouve dans son esprit et dans la force de son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait grand plaisir; il a deviné du premier mot l’intérêt que je prends à votre sort. J’aurois voulu être son ami; jusqu’à présent je ne suis sûr que d’une chose, c’est que je suis son créancier. Peut-être une trop grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe pour me détester; et comme il n’en a pas besoin, j’éviterai toujours de lui en fournir.
Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu’il ait échappé à vos observations. M. de Valmont n’a d’autre caractère que celui qu’exige son état: il est président au parlement; c’est-à-dire qu’il est tout lorsqu’il fait corps, et rien lorsqu’on l’envisage personnellement. Il ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M.
de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son appui et celui de ses collègues: c’est encore une chance terrible contre votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra par les formes, ou il verra les années s’écouler sans obtenir de jugement. Or ne pas être jugé, c’est perdre dans sa position, puisque la prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à retarder la reddition de ses comptes.
Vous prétendez que lorsqu’on sent vivement l’amour, on éprouve l’impossibilité de l’exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la société de madame de Florvel qu’à la dernière extrémité. Elle vous est véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle pas de vous avec l’admiration que vous lui avez inspirée. Il a du crédit; et le titre de votre tuteur, qu’il a malheureusement porté trop peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous voir en me privant de leur société, qu’à vous ôter l’appui d’amis aussi pénétrés d’estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à eux, tant qu’il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous devez craindre est d’être isolée; vous n’auriez alors aucune ressource contre les projets de M. de Miralbe, s’il en formoit de contraires à votre bonheur.
Adieu, ma chère Adèle.
Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que vous m’aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui… Mais le passé n’est au pouvoir de personne.
CHAPITRE XXXIV.
ADÈLE À FRÉDÉRIC
Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas!
je croyois prendre assez d’empire sur moi pour cacher aux yeux de mes amis, aux vôtres sur-tout, l’ennui qui m’accable. Quelle position que la mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d’opposer la ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant au milieu de ma famille comme si j’étois entourée d’ennemis, n’osant parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d’heure pour la confiance, pas un moment pour l’amitié: voilà ma vie; elle est si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la servitude qu’impose la misère, à l’esclavage d’un nom, d’une fortune qui m’arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.
Si du moins on avouoit l’intention de me rendre malheureuse, je pourrois opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c’est au nom de mon bonheur, c’est à des titres si sacrés qu’on me tourmente, qu’il faut que je devienne aussi dissimulée qu’eux, ou que je sois leur victime.
Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu’il exige de moi? Il m’en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon de ne pas sentir qu’un père de famille est condamnable par cela seul qu’il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu’il est perfide ou imbécille du moment qu’il le prend pour confident.
Je n’ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l’indépendance, entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s’ôter le pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l’ingratitude à la haine; et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j’ose affirmer que les torts sont au moins réciproques. J’ai lu le mémoire que mon frère vient de faire imprimer; j’ai vu l’indignation portée à l’excès. J’ai lu la réponse de mon père. Ô mon ami, j’aurois versé des larmes d’attendrissement si je ne l’eusse pas connu: j’en ai versé de colère au récit qu’il fait de sa joie de m’avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette affectation de sensibilité, l’arrêt de ma condamnation pour l’avenir? Ne me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu’il m’imposera, ou à passer dans le public pour un monstre d’ingratitude?
Il m’a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.
«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n’étois pas son juge.—Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.—Il a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il ne faut pas oublier les égards qu’on lui doit; entre ennemis même, il y a un droit des gens.—Rien n’est sacré pour lui.—Ah! monsieur, vous n’avez donc pas lu le tableau qu’il fait des malheurs de ma mère; le coeur le plus sensible a pu seul le tracer.—Dites le désir de me faire passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus volontiers les injures qu’il me prodigue, que cette partie de son mémoire. La vive amitié qu’il se vante d’avoir eue pour votre mère n’est là qu’une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.—Pourquoi le supposer, monsieur?—Parce que j’en suis convaincu.—Cependant vous ne pardonneriez pas à mon frère s’il disoit que votre tendresse pour moi, dont votre réponse à son mémoire est remplie, n’est qu’une opposition adroite à la haine que vous avez pour lui.—Adèle, vous servez-vous du nom de votre frère pour m’apprendre votre façon de penser?—Toujours des suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours les plus innocens, vous voyez l’intention de vous accuser.—Votre mère n’a que trop mérité son sort.—Monsieur, lui dis-je en me levant, ne troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous m’appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du respect que je vous dois.»
Il fit un mouvement pour m’arrêter; mais je précipitai mes pas pour regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui d’une famille aussi divisée que la nôtre! l’époux contre l’épouse, le fils contre le père. Non, ce n’est pas là l’idée que je m’étois faite des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus respectables de la nature et de la société.
Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l’un à l’autre, j’espère que nous n’aurons qu’à nous en féliciter: mais si l’amour et l’estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est l’arrêt de leur perte.
M. Durmer (c’est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que dans un pays où il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le divorce; mais qu’il étoit indifférent qu’il fût ou non permis chez un peuple corrompu, parce qu’où règne la corruption, il n’y a réellement, disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le malheur m’a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit raison.
Bon jour, mon cher Frédéric; ne m’en voulez pas d’être triste: je croirois que vous n’êtes plus content d’être aimé de votre Adèle.
CHAPITRE XXXV.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l’être? N’oubliez pas que si la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d’amour, moi je l’envisage comme une injure.
Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu’en perdant l’idée avantageuse que j’ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher Frédéric, vous n’auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain que je n’exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment bien difficile à maîtriser quand le coeur s’y est livré avec plaisir.
Séparés l’un de l’autre, ne nous voyant qu’en public, ne nous écrivant qu’à la dérobée, si la plus intime confiance s’éloigne de nous, si nous ajoutons les tourmens d’une imagination blessée à ceux qu’il nous est impossible d’éviter, puisqu’ils ne viennent pas de nous, quel sera notre sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l’idée seule que vous êtes inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, moi? Oh! non: mon coeur est trop plein d’amour pour que le soupçon puisse y trouver place; et tout le monde viendroit m’alarmer sur vos démarches, que je m’adresserois à vous pour savoir ce que j’en dois penser.
On vous a dit que j’allois me marier: tant mieux qu’on le dise, cela est nécessaire; et si j’avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué ce qu’il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l’habitude de mettre le public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
Vous m’avez écrit vous-même que son intention étoit de s’appuyer de l’amour que j’ai pour vous, afin de m’empêcher de former un établissement; je le crois d’autant plus volontiers, qu’il est intéressé, qu’il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme il ne pourra m’objecter, ainsi qu’à mon frère, qu’il a plusieurs fois payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que c’est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son coeur paternel, et je prétends qu’il n’ait pas cet avantage.
Je puis le dire sans orgueil, la nature m’a donné quelques agrémens; mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c’est là que je les attends, ainsi que mon père. Il n’y avoit que vous, mon cher Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d’avoir des rivaux! Méchant, vous ne m’estimez guère; homme vertueux, vous estimez beaucoup mes prétendans.
Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté: «Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.—Je n’en suis pas étonnée, monsieur.—Il n’y a guère de modestie dans votre réponse.—Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je pas une riche héritière?—Oh bien! je puis vous assurer que les sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c’est l’intérêt seul que vous inspirez qui décide les propositions; c’est à votre coeur que l’on en veut.—J’en suis très-reconnoissante.—Je crains bien que cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le mien.—Pourquoi donc, monsieur?—Vous refuserez tous ceux qui s’offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.—Je vous en remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit m’engager à refuser ceux qui veulent bien m’adresser leur hommage.—Votre coeur n’est-il pas engagé?—Cela est vrai; mais comme le choix de mon coeur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez romanesque pour faire voeu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
Il parut interdit. J’ajoutai, le plus froidement qu’il me fut possible: «Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais cela n’est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je sentois qu’un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis persuadée qu’il seroit le premier à me dégager de la promesse qu’il reçut de moi, dans un temps où j’avois droit de la faire.—Je suis charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l’oubliez.—Non, monsieur, je ne l’oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée n’est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je l’avois choisi par amour, je puis l’abandonner par raison.—J’ai donc tort de refuser les partis qui s’offrent pour vous?—Si vous voulez que je reste fille, vous n’avez pas tort.—Mais on sait que vous avez été au moment d’épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l’aimez encore.—Vous voyez bien, monsieur, que cela n’empêche pas de prétendre à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j’aime M. de Téligny; ce n’est pas lui certainement: s’il le croit, il doit se taire; et comme je n’en ai jamais parlé qu’à vous et à madame de Valmont, quand vous m’avez interrogée, je suis surprise que mon amour constant soit un bruit général.—Ainsi je ne dois pas renoncer à l’espoir de vous marier?—Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu’au milieu des complimens vrais ou faux, on m’a accusée d’avoir la barbarie de rejeter tous les voeux que l’on m’adressoit, j’ai toujours répondu que l’accusation n’étoit fondée sur rien. Il n’y a pas long-temps que M. de Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous affligeoit. Je l’ai assuré que s’il se trouvoit parmi mes adorateurs un homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l’accepterois d’autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos enfans, ainsi que mon frère a osé l’imprimer.—Ce que vous dites-là me fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon discours, étoit une véritable peine.
Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas jusqu’à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il est intéressé, je ne le suis pas; il n’apprécie point mon caractère, je connois le sien; il a l’embarras de former des projets, je n’ai que celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d’être démasqué; moi, j’avouerois hautement tout ce que je pense, si ma franchise n’étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j’allois me marier; loin de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
Mais je vous dois une autre confidence.
Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je n’aurai pas beaucoup de peine: c’est un fat, ou un homme à bonnes fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce qu’il faut pour plaire, c’est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une réputation scandaleusement bonne, l’art de cacher une santé ruinée sous l’attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, l’esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de Florvel, dont j’apprécie les vertus et la sensibilité, il n’est pas une femme qui ne m’enviera l’honneur de réparer par ma fortune l’inconduite de M. le marquis de Farfalette; c’est un choix à tourner toutes les têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d’être pédante.
Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d’argent; M.
de Miralbe n’est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les mettre vis-à-vis l’un de l’autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; et plaignez votre pauvre Adèle.
P. S. N’ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour vous avertir que j’aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me l’apprendre à l’instant même; c’est lui qui le dit par-tout. Le fat!
Fin du tome second.
*
FRÉDÉRIC,
PAR J.F. Auteur de la Dot de Suzette.
TOME TROISIÈME.
[Illustration: Tome 3. Page 174. Je m’emparai de sa main et la portai sur mon coeur; ce fut toute ma réponse.]
CHAPITRE XXXVI.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s’altère au milieu des êtres avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du bonheur ou de l’indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de m’empêcher d’être ce que je suis. Mes qualités, si j’en ai, sont devenues pour moi des habitudes si fortes, qu’il me seroit impossible d’y renoncer. Si l’on me donnoit l’alternative d’être encore la pauvre et solitaire Adèle, ou d’être mademoiselle de Miralbe, riche et libre dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n’ai pas la liberté du choix.