Frédéric
CHAPITRE Ier · Mon éducation.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m’attendoit; c’étoit le tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n’étoit pas la mode.
Impatienté d’une objection dont je ne sentois pas encore toute l’importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta qu’il n’avoit d’autres volontés que les miennes, et qu’il m’habilleroit à la mode. «C’est la mode, monsieur, qui constate le mérite d’un homme; il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de l’esprit à la mode; il n’y a que celui-là qui décide des réputations».
Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu’il avoit l’honneur de contenter; et, suivant l’usage, je n’osai plus rien disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu’il étoit glorieux pour moi d’être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de mécontenter M. Philippe.»
«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?—Bien long-temps, monsieur; j’habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à son service, et je lui ai fait sa première livrée.—Comment! Philippe a porté la livrée?—Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa sagesse l’a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de confiance en lui, qu’elle ne fait plus rien sans le consulter. Le gaillard est adroit; il commande aujourd’hui dans la maison comme si elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n’ai que du bien à en dire, et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans…. Adieu, monsieur; sous deux jours j’aurai l’honneur de vous revoir.»
Qu’est-ce que ce maudit homme s’étoit toujours gardé de croire? Priez le ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui avoit porté la livrée, et qui n’en étoit pas moins le seul ami que j’eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le coeur; j’en étois humilié pour moi d’abord, et puis aussi pour toi que j’aimois. Je me promis d’être plus réservé avec lui. À mon âge, les promesses que l’on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté l’eût emporté sur l’amitié que je me sentois pour lui, ah! c’eût été bien différent; mais je n’en étois pas encore là.
Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l’universalité des connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la justesse de l’esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi choisir. Dans l’embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier l’ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en cherchant le sens de l’auteur à travers une foule de ratures, de renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n’être placées là que pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu’aux nouveaux habits que j’allois posséder. J’abandonnai donc l’étude, et je sortis pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge du philosophe chez lequel je demeurois.
Je lui eus l’obligation d’être fort bien traité: elle, de son côté, fut très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois qu’elle regrettoit d’être sortie sans argent, parce que tels et tels objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m’assura qu’elle m’avoit pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui dépendroient d’elle, et qu’elle m’engageoit beaucoup à ne pas échanger les qualités que j’avois reçues de la nature, contre des sentimens d’emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez peut être moins d’apologistes; mais vous aurez plus d’amis, et l’amitié vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, voilà déjà un de tes conseils justifié par l’expérience.
Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.
«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous donner un avis dont vous sentirez bientôt l’utilité. Vous voilà chez M.
de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d’un prince ou d’un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès l’instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu’autant que vous lui serez nécessaire; c’est son usage: il semble que tout ce qui ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui sert ne soit au monde que pour cela; c’est l’égoïsme personnifié, mais déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas naturel que l’homme qui ne pense qu’au bonheur de l’humanité, trouve sans cesse l’humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le vantez jamais en sa présence; il a l’orgueil trop aguerri pour être sensible aux louanges de ceux qu’il ne regarde pas comme ses rivaux: mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude qu’il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous offensez pas de la remarque; elle n’a pas rapport à vous: mais je lui ai entendu dire plusieurs fois que l’exaltation des sots contribuoit beaucoup à la réputation des gens d’esprit, parce que les sots crient d’autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu’ils les comprennent moins, et qu’étant incapables de les apprécier, dès qu’ils ont mis de l’amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de petits esprits, c’est que les petits esprits sont nécessaires à la réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu’il ne vous interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: ce sera le coup de maître. S’il vous accable à la fois d’ouvrage pour vous et pour lui, laissez ce qui n’aura rapport qu’à vous; il grondera légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à lui, et il vous comblera d’éloges.»
«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez moi; car nous venions d’arriver. J’ai lu quelque part qu’il n’y a pas de héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu’il n’y a pas de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».
J’en profitai en effet. Du double fardeau dont m’avoit chargé M. de Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m’occuper que du précieux manuscrit.
CHAPITRE VI.
J’ai bien autre chose à faire.
Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté la plus recherchée, et qu’à ses révérences méthodiques j’aurois reconnu pour un maître de danse si j’avois eu plus d’habitude du monde. Il ne m’avoit pas encore parlé, et déjà j’aurois pu croire que j’avois pris ma première leçon; car la politesse m’obligeoit à lui rendre tous les saluts qu’il me faisoit, et il m’en fit beaucoup, m’examinant chaque fois avec plus d’attention.
«Monsieur n’a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en m’adressant une nouvelle révérence: j’en suis charmé; j’aime mieux commencer mes élèves que de les trouver imbus d’idées fausses sur un art que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l’étendue et la profondeur.»
«—Puis-je savoir, monsieur, à qui j’ai l’honneur de parler?»
«—Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d’à-plomb, de légéreté et d’expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu’il eût fallu une connoissance approfondie des règles de l’art pour décider s’il y avoit plus d’expression que de légéreté dans une inclination pareille.
«J’ai long-temps exercé mon art à l’Opéra; j’ai l’honneur de l’enseigner aux enfans des meilleures maisons de France. J’espère que monsieur sera docile, et qu’il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de mes élèves les plus distingués.»
Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu’il ne quitta, pendant un quart-d’heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec tant d’expression et si peu de légéreté, que lorsqu’il m’abandonna à moi même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: j’avois le corps brisé.
«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art difficile qui se perd aussitôt qu’on le néglige. Les premiers élémens fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous serez en état d’exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle sévérité dans l’ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute l’Opéra?—Non, monsieur.—C’est là que vous verrez des artistes qui n’ont pas de rivaux dans l’univers entier. L’Europe savante peut, dans beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n’y a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art étonnant: s’il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la légéreté, monsieur, vivent les François!»
Je convins de prix avec l’artiste qui vouloit bien me donner des graces; nous fixâmes les jours et l’heure des leçons, et je le reconduisis jusqu’à la porte, en le saluant.
«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon attention que cela s’adressoit? Je l’ignore encore aujourd’hui; mais j’ai remarqué que de tous les maîtres qu’un jeune homme peut se donner, le plus sensible aux bienséances d’usage est toujours le maître de danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours satisfaits. J’allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l’appartement de M.
Frédéric. Je le fis entrer.
«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?—Oui, monsieur.—Quel instrument monsieur a-t-il choisi?—Moi, je ne tiens qu’à la musique vocale, et je m’en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous m’apprendre?—Monsieur, cela m’est parfaitement indifférent: la harpe ou le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces deux-ci.—Mais encore, que me conseillez-vous?—Monsieur, cela m’est parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, peu m’importe que ce soit de harpe ou de forté.—Vous avez donc éprouvé des malheurs, monsieur?—Des malheurs! on s’en console aisément; mais des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce dont on ne se console jamais. J’avois fait un opéra délicieux pour la musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra.
Ce que vous ne savez pas, monsieur, c’est que le théâtre appartient exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu’un jeune homme a toutes les peines du monde à s’y faire jour». Je le regardai alors fixement, car l’accent de tristesse avec lequel il s’exprimoit me pénétroit l’ame, et je m’apperçus que le jeune homme qui avoit peine à se faire jour approchoit de la cinquantaine.
«Après avoir attendu long-temps, j’eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je crois que les acteurs, l’orchestre et le public s’étoient donné le mot pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l’oreille juste?—Je crois que oui.—Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d’un ouvrage, fût-il pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
Il se mit à chanter, et j’oserois jurer que, montre sur table, l’air dura plus de quinze minutes. J’eus le temps de compter les vers; il y en avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu’il étoit impossible de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n’en avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s’il y avoit beaucoup d’airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne pas aller jusqu’à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n’y avoit pas moyen d’entendre cet opéra tout entier.
Quand il m’eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner des leçons; quand il m’eut bien répété que les François n’étoient pas nés musiciens, qu’ils étoient insensibles à l’harmonie, que la mélodie n’avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m’assura qu’avec son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le reconduisois.
Je retournai bien vîte à mon bureau; j’étois pressé de mettre en pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n’essaierois seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d’armes; je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m’assura-t-il, qu’à son corps défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà, monsieur, l’avantage de la science sur l’ignorance. Un mal-adroit donne la mort à un galant homme sans s’en douter; une main habile tire du sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c’est une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils monstres; ce sont des assassins. Je n’ai tué que six hommes dans ma vie, trois parce qu’ils l’ont absolument voulu, trois autres par ma faute, j’en conviens, et ne m’en consolerai jamais. Quand vous serez plus avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas les tuer; mais l’être le plus exercé se trompe quelquefois.»
Si le professeur de danse m’avoit brisé les jambes, le maître d’armes me mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j’essayai d’écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si fort, que je fus obligé d’y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; demain, je n’attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
À dîner, M. de Vignoral me demanda si j’avois travaillé. «Beaucoup, monsieur, lui répondis-je.—Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est naturel qu’à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des chefs-d’oeuvre qu’il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la poésie, je sais qu’elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu’elle n’iroit pas puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
M. de Vignoral se trouvoit d’accord avec moi; mon intention étoit en effet d’aller au spectacle, non pour écouter une tragédie philosophique, mais à l’Opéra, pour voir danser les grands hommes dont j’avois entendu parler le matin.
Ô les aimables gens que les François à Paris! J’étois fâché d’aller seul; j’aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, pour m’accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation avec moi. À peine s’apperçurent-elles que j’étois étranger à ce genre de plaisir, qu’elles se disputèrent à qui m’apprendroit le nom des acteurs, des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr’actes, on me conta l’histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce qu’ils faisoient, ce qu’ils espéroient; et, tout autour de moi, je n’entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu’on auroit cru qu’ils étoient tous condamnés à une confession générale et publique. Je sentis alors qu’on n’étoit jamais en plus grande société au spectacle que lorsqu’on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa pour l’avenir.
CHAPITRE VII.
Seconde visite de Philippe.
En m’éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: mais j’avois oublié que j’attendois mon tailleur. Il vint; je passai une heure avec lui, tant à contrôler ce qu’il m’apportoit, qu’à lui donner des ordres précis sur ce qu’il avoit à me livrer. Il fut étonné des connoissances que j’avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que j’avois été la veille à l’Opéra. Quand il fut parti, je restai encore long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l’emporta, je ne pus résister au désir de m’habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en place dans l’équipage où j’étois? J’allois me promener uniquement pour me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m’envoyoit l’adresse d’une académie d’équitation, et me prévenoit qu’il viendroit me voir dans l’après-midi. Je pris une voiture, et j’allai au manége: j’y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s’y trouvoient; et moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, j’aurois pu me vanter d’être alors lié avec les plus aimables cavaliers de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c’est une grande ressource que le manége.
En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m’avertit que M. de Vignoral m’avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu’il étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu’il étoit descendu, il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j’avois eu tort de ne pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la certitude que je n’avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et je croyois, moi, ne plus sortir.
Philippe vint comme il me l’avoit écrit; il me félicita sur le changement qui s’étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois l’importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à me regarder comme un ami?—Plus que jamais, Philippe. Qu’elle idée avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite l’intérêt que vous m’avez témoigné?—Promettez-moi donc que vous n’aurez jamais rien de caché pour moi.—Je vous le promets, Philippe, à condition que vous n’aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.—Cela est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance, je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m’apprendre; et s’ils m’ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?—Vous m’étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d’un homme de votre état: la première fois que je vous ai vu, j’ai douté de la vérité de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n’avez-vous pas cherché à en sortir?—Je vous répondrai franchement dans tout ce qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette expression que la plus vive amitié m’inspire, et qui ne m’échappera jamais qu’entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous m’honorez.
«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu’on appelle fortune, c’est-à-dire le moyen d’exister. Quelques dons que j’avois reçus de la nature ne servirent qu’à me faciliter la route des plaisirs; bientôt je fus obligé d’entrer au service. Vous vîtes le jour, et personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux vous apprendre ne vous ont laissé d’autre appui que madame la baronne.
Elle est maîtresse de votre secret; c’est d’elle seule que vous pouvez attendre votre fortune, et la révélation d’un mystère qui nous perdroit tous deux si je le trahissois.
«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras; c’est moi qui vous portai à Mareil; c’est d’après mon conseil que madame de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première, que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l’apprécier, m’inspira pour vous l’amitié d’un père, et que ce sentiment fut si vif, que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour m’acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui n’étoit pas favorablement disposée pour vous. J’ai pris de l’ascendant sur elle, dans l’intention de vous être utile; c’est à votre conduite maintenant d’achever mon ouvrage.»
«—En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes parens?—Je ne le crois pas.—Pourrai-je les connoître sans son secours ou sans le vôtre?—Jamais.—Je dépends donc entièrement de cette femme, qui, sans Philippe, m’auroit abandonné?—Oui; mais je soupçonne que si elle ne cédoit qu’à mes prières, intérieurement elle n’étoit pas fâchée d’être sollicitée.—M. de Vignoral ne sait donc pas qui je suis?—Non.—Suis-je gentilhomme?—Conduisez-vous comme si vous l’étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu’en proportion de ce qu’ils s’estiment.—Mes parens sont ils morts?—Je ne peux vous répondre.—Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit d’une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?—Rien, que de vous savoir heureux.—Si tout le monde m’abandonnoit, Philippe, que pourriez-vous pour moi?—Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit nécessaire.—Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous attache au sort d’un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et qui ne peut rien pour vous?—Sur mon devoir.—Votre devoir?—Ne vous ai-je pas dit qu’à votre naissance j’ai juré à votre père de ne jamais vous abandonner? Tant que vous m’aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez….—Philippe, j’en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m’élever jusqu’à la fierté? Si les obligations que l’honnête homme contracte l’enchaînent jusqu’à ce qu’ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera éternelle.»
«Vous n’osez cependant, me dit-il, me promettre de n’avoir rien de caché pour moi: est-ce qu’une semblable promesse vous coûteroit?—Non, Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.»
Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières.
J’acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le dieu des arts sembloit avoir été l’architecte, nous passâmes dans le jardin.
CHAPITRE VIII.
Portraits de société.
«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes qu’il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre protectrice.
«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès à la cour, des bouffées d’esprit, et l’art de ménager toutes les femmes, lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle avoit quelques années de plus; c’est l’âge où une femme riche et titrée a l’habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois l’usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l’époque dont je vous parle, il falloit encore une espèce de courage pour s’en dispenser.
Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l’église; deux autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons toujours. Il n’en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l’éclat.
Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit un véritable coup de parti. Les prêtres s’y prirent mal. Elle est foible de caractère, et aime le plaisir; l’austérité l’effraya. Les prélats petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé de ses bouffées d’esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies, répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu’elle en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c’est une mode qui passe du boudoir dans le salon, du salon dans l’antichambre, de l’antichambre dans toutes les classes du peuple.
«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez des traits hardis qu’elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un jeune homme élevé par un curé, l’effort est pénible; mais, dans quinze jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.—Moi, Philippe?—Vous, monsieur. Je vous le répète, c’est la mode; et la crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce point. Est-il rien, d’ailleurs, de plus aimable qu’une doctrine qui, brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de l’imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on vous pardonnera de les négliger: les connoître et s’en dispenser, voilà le nec plus ultrà de la philosophie.»
«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu’il y a parmi les philosophes des hommes estimables.»
«S’il y en a! s’écria-t-il; beaucoup plus qu’on ne se l’imagine: mais ceux-là n’en prennent pas le titre; ils le méritent, et c’est le public qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de l’humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes, je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails du secrétaire de l’un d’eux, garçon rempli d’esprit, et qui doit sa fortune aux soins qu’il met à cacher à tout le monde des talens dont il pare un sot.
«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans, de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond, lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en eussent fait le héros des petites sociétés, si l’ennui qui le suivoit par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un homme riche, et il l’est, il y a beaucoup de manières d’être célèbre; il les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu’il fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour.
C’est alors qu’il s’annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il croyoit s’y soustraire; il ne bravoit que la décence.
«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit s’allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la préférence. Il répéta si souvent devant lui qu’il n’accorderoit la main de sa fille qu’à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe, un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l’obtint, il se crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l’un d’avoir marié sa fille à bon marché, l’autre de passer à la postérité à l’aide d’une épître dédicatoire.
«Depuis que l’immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il parle peu, mais il écoute avec attention: il n’écrit plus, mais c’est dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider les hommes au premier mérite—ce qui se dit chez lui, il croit l’avoir dit; les ouvrages qu’on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux qui, entre eux, l’apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans oser en approfondir la cause; c’est une victime dévouée, qui, semblable aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en faisant de nouvelles conquêtes à l’ordre. C’est une preuve vivante pour quiconque a lu dans son ame, qu’un sot peut quelquefois être célèbre, et que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les hommes d’esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.
«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur qu’elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l’ont séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle brillant qu’elle a joué dans le monde: c’est un enfant de la philosophie, il est vrai; mais c’est un enfant gâté, dont la mère est obligée de supporter les caprices, dans la crainte d’une rupture dont l’éclat lui seroit désagréable. Personne n’a d’empire sur ses volontés, excepté…. Devinez.—M. de Vignoral? lui dis-je.—Oh! non, c’est elle qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui cède jamais.—Qui donc la gouverne?—Moi, me répondit Philippe; moi, qui connois mieux qu’elle le fond de son caractère. Elle ne s’intéresse à vous que dans l’espoir que vous vous distinguerez dans le monde par votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d’en avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d’un homme est dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre tournure lui rappelle le temps où la foule s’atteloit à son char, la première impression décidera l’amitié qu’elle prendra pour vous. Entre ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d’un homme laid et spirituel, qu’il l’amuse, et elle bâille; elle dit d’un bel homme ignorant, qu’il l’ennuie, et elle sourit. C’est une coquette dont l’imagination rêve sagesse, et dont le coeur tient toujours à ses vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord pour qu’elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu’il vous donnera justifient la première opinion qu’elle prendra de vous.»
«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l’un et à l’autre ne me paroît pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais; mais je ferai tout mon possible pour l’appaiser, et dorénavant je travaillerai de manière à m’éviter ses reproches.»
Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et comment je croyois faire ma paix; il m’indiqua un moyen plus sûr.
Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit; mais, suivant l’usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.
M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j’étois encore au lit quand on vint me dire qu’il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je descendis.
«Avez-vous travaillé?—Non, monsieur.—Avez-vous seulement ouvert vos livres?—Non, monsieur.—Qu’avez-vous donc fait depuis votre arrivée?—Je n’ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.—Parlez, parlez; je n’ai pas de temps à perdre. Qu’avez-vous fait?—Monsieur, je crains…—Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m’a engagé à le confier à un… Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous comment vous avez employé votre temps?—Monsieur, avant de copier, j’ai voulu essayer de lire votre écriture.—Et vous n’avez pu y réussir? Je m’en étois douté.—Pardonnez-moi, monsieur.—Eh bien! monsieur?—Eh bien! monsieur, en lisant la première page, j’ai été entraîné à la seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’heure du dîner m’appelât.—Après, Frédéric.—Après dîner, monsieur, je n’ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis bien avancé dans ma lecture: mais j’avoue que j’ai eu tort; mon devoir étoit de copier, puisque vous l’aviez ordonné ainsi.—Certainement; mais j’aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l’intelligence, et je conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j’en aurois fait autant.
Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n’avons pas encore causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas: Philippe, Philippe, je te devrai l’amitié de tout le monde.
«C’est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et puisqu’il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez naturellement l’esprit juste. Avez-vous tout compris également?—Non, monsieur; plusieurs passages m’ont paru au-dessus de mon intelligence.—Je le crois.—Mais je me suis dit: En les copiant, j’aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!—Mauvaise manière, monsieur. Qu’on dévore un roman, qu’on soit pressé d’arriver au dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces conceptions profondes, destinées à développer les progrès de l’entendement humain, il faut s’appesantir sur chaque phrase. Ce n’est pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.—Oui, monsieur.—Avez-vous déjà été chez votre protectrice?—Pas encore; mais j’ai vu Philippe.—Qu’est-ce que c’est que Philippe?—C’est le valet-de-chambre de madame de…—Ah! oui, un fat qui singe le grand seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme pareil à son service. Que vous a-t-il dit?—Des choses, monsieur, qui me font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les talens agréables dont tous ayez blâmé l’usage.—Que voulez-vous, mon cher Frédéric? Puisque vous dépendez d’elle, il faut la satisfaire. La femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt l’expérience: et quel empire la frivolité n’a telle pas sur ce sexe léger! Les talens seraient dangereux pour tous s’ils devenoient votre seule occupation; mais avec le genre d’esprit que vous annoncez, je suis sûr qu’ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»
Je remontai les escaliers quatre à quatre; j’entrai dans ma chambre en sautant; j’y trouvai… Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la première leçon que j’en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des pirouettes sévères et des contre-temps d’une exécution finie, je lui communiquai du moins la joie qui m’agitoit.
«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes exercé.—J’ai fait plus, monsieur Léger; j’ai été à l’Opéra.—Vous avez donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison, cessons d’être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle l’histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a tant d’idées dans les jambes, on peut négliger d’en meubler sa tête.
C’est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.
CHAPITRE IX.
Le moment décisif.
Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j’aurois voulu le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d’elle. Je n’avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités séduisantes, que du moment ou j’avois travaillé à en acquérir. Philippe vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par les complimens qu’il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à l’hôtel. J’avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l’habitude de ne point entendre les ordres qu’il ne vouloit pas exécuter, répondit, Oui, madame, ferma la porte, et resta avec nous.
Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence: madame de Sponasi m’examinoit avec la plus vive émotion; je la vis plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement dans l’espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il étoit impossible de la regarder sans s’intéresser à elle. Philippe avoit un air de satisfaction qu’il ne cherchoit point à déguiser, et qui contrastoit singulièrement avec l’inquiétude de sa maîtresse et mon embarras particulier. Il rompit le premier le silence.
«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J’ose l’assurer qu’il est digne de ses bontés, et qu’il se croira trop heureux d’employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.
«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j’ai l’air d’un drame nouveau; et si l’on nous voyoit, on pourroit croire que nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous instruire de mes volontés, et j’espère que votre conduite ne me fera jamais repentir de mes bienfaits.—J’en réponds pour lui, dit aussitôt Philippe.—Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?—Non, madame; j’y ai passé doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené l’ennui; vos bontés l’ont prévenu.—Philippe, vous ne m’avez pas trompé, c’est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément.
Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par les qualités du coeur et de l’esprit. Levez-vous donc un peu, que je vous, examine». J’obéis. «Une taille charmante, s’écria-t-elle, et déjà la tournure d’un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?—Un peu plus de seize ans, madame.—Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment l’air d’en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal augurer de la solidité de votre esprit.—Madame, je n’ai eu d’autre désir que de me parer de vos bienfaits.—Je ne vous blâme pas, Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j’ai de même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du manteau de la sagesse, n’endossent que la livrée du pédantisme. Vous êtes mis comme un ange. Aimez-vous l’étude?—J’aimerai, madame, tout ce qui justifiera dans le monde la protection dont vous m’honorez.—Écoutez, mon enfant…. Philippe, dites qu’on nous serve à déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en s’approchant de moi et me prenant les mains, continua.
«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous affliger, car je sens que j’ai beaucoup d’amitié pour vous; mais n’attendez rien d’un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de le mériter. J’ai l’habitude de ne céder qu’à ma raison, et c’est devant elle qu’il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous.
J’ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j’ai craint cependant qu’un état de dénuement absolu ne vous poussât au découragement, ou n’avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre deux extrémités, j’ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves qui vous permettent d’espérer plus pour l’avenir. La pension que Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de vous, plus je les augmenterai; s’il vous abandonnoit, et que vous le méritassiez, ma protection vous seroit à l’instant retirée. Dépendant sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu’on puisse vous commander comme à un salarié, c’est à vous de multiplier assez vos connaissances pour devenir l’ami de M. de Vignoral, à qui j’ai l’obligation du parti que j’ai pris à votre égard.—C’est lui, madame, qui vous a suggéré ce projet?—Oui, mon enfant; et vous conviendrez que cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu’il ait pu former pour vous.—Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à bon marché», dis-je en moi-même. J’avois quelques regrets de l’avoir trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n’avois pas lu; mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules s’évanouirent.
On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me l’avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques.