Frédéric
CHAPITRE Ier · Mon éducation.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Elle me congédia en m’embrassant, et en commençant une exhortation sérieuse, qu’elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai Philippe, qui me promit une visite pour l’après-midi.
Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune personne qu’il étoit à la veille d’épouser. J’attendois donc Philippe avec impatience, d’abord parce que j’étois excessivement curieux de savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis, auquel j’avois donné rendez-vous chez moi.
Un de vos amis! s’écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d’amis?
où les avez-vous connus?—De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur?
Ignorez-vous qu’à Paris on a beaucoup d’amis que l’on ne connoît pas? Si vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler sans cesse de leurs amis qu’ils connoissent; ce qui prouve qu’ils en ont qu’ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de cet ami; ce sera un coup du sort s’ils se le rappellent. Pour moi, je n’étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes amis que j’attendois: je l’avois vu pour la première fois la veille au manége; je me rappelois fort bien qu’il s’appeloit Florvel, Dutilly ou Saint-Aure; j’avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l’un de ces noms. Je tremblois qu’il ne vînt avant la visite qui m’étoit promise; je n’aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j’aurois encore moins voulu sortir avant d’avoir vu Philippe. Je vis arriver un domestique chargé d’une vingtaine de volumes magnifiquement reliés, qu’il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.
«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table, que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables cadeaux qu’à ceux qu’elle estime beaucoup; c’est la collection des ouvrages qu’elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et ses armes. Elle est dans l’usage de prendre un nombre déterminé d’exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort heureux.»
«Vous croyez donc, Philippe, que j’ai eu le bonheur de lui plaire?—Beaucoup.—Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois même qu’elle a versé des larmes.—J’aurois été fâché qu’elle eût assez d’empire sur elle-même pour affecter de l’indifférence. Quel souvenir vous lui avez rappelé!—Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des enfans?—Non.—En a-t-elle eu?—Oui, un fils.—Existe-t-il encore?—Non.—À quel âge est-il mort?—À dix ans.—Je m’y perds, m’écriai-je.»
«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu’à vous rendre malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez du présent, et ménagez l’avenir, dans lequel reposent toutes vos espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu’elle est satisfaite de votre esprit. N’êtes-vous pas curieux de savoir ce qu’elle pense de votre physique?—Elle s’est expliquée assez clairement pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant, Philippe, que l’élégance que vous m’avez conseillée ne lui ait plus déplu qu’elle ne l’a fait entendre.—Je suis bien aise de vous voir aussi habile à lire dans son coeur. Quand je suis rentré dans son appartement….—Eh bien!—Je n’ose achever; j’ai peur de vous affliger.—Parlez, mon ami, parlez.—Philippe, m’a-t-elle dit, c’est cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?—Oui, madame.—Ne m’avez-vous pas fait entendre qu’il desiroit prendre plusieurs maîtres?—Je pense, madame, que c’est déjà une affaire terminée.—Mais avec la dépense qu’il a été obligé de faire, il aura de la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.—Sans doute, madame.—Je voudrois pourtant qu’il s’accoutumât à l’économie.—Madame, je le crois naturellement généreux.—Ce n’est point un défaut. A-t-il une montre?—Non, madame.—Philippe, vous prendrez celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.—Avec la chaîne, madame?—Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui plaise.—Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus galant qu’il soit possible de choisir, voyez si j’ai bien réussi.»
J’embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si agréablement du moment d’inquiétude qu’il m’avoit donné, qu’en vérité il auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.
«Il n’est pas un seul de vos conseils qui ne m’ait été utile, lui dis-je; et hier encore, grâce à vous, j’ai acquis beaucoup auprès de M.
de Vignoral.—C’est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je vous exhorte à vous occuper sérieusement de l’ouvrage qu’il vous a donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation.
Je n’ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu’elle vous fera à cet égard.—Oui, Philippe.—Que faites-vous ce soir?—J’attends un jeune homme avec lequel je dois aller aux François.—Beaucoup de discrétion avec vos amis.—Avec tous, Philippe?—Oui, monsieur, avec tous.—Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la main. Il la serra contre sa poitrine, et m’apprit qu’il iroit aussi aux François.
«Nous irons ensemble, m’écriai-je.—Non, monsieur, cela ne se peut pas, sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c’est son jour de loge.—Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J’ai bien envie de la voir, et c’est en grande partie ce qui m’a décidé.
Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m’a pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu’elle a presque l’air d’un déguisement; j’ai peur qu’elle ne lui déplaise.—J’y pensois, me répondit-il, et je ne vois qu’un moyen de vous éviter jusqu’à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé qu’il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à droite: placez-vous de manière à ce qu’elle vous remarque; saluez-la respectueusement: n’avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais faites en sorte qu’elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral sera auprès d’elle: je vous réponds du reste.
CHAPITRE X.
La Comédie françoise.
Florvel (c’étoit bien le nom de l’ami que j’attendois, j’en fus sûr en le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m’assurant qu’il n’oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je souris de la complaisance de sa mémoire, car je n’avois pensé qu’à remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour le spectacle.
«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes remerciemens? Est-elle jeune?—Elle n’a que soixante-deux ans.—Et de quoi la fais-tu donc remercier?—Regarde, lui dis-je en lui présentant ma montre: le cadeau n’en vaut-il pas la peine?—Oui certes, mon ami; et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se nomme-t-elle?—Madame de Sponasi.—Cela n’est pas possible; je croyois que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de l’humanité.—Je ne t’entends pas.—Il me semble cependant que je m’explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»
Je compris aussitôt ce qu’il vouloit me dire, et je répondis avec assurance que j’avois l’honneur d’être allié à sa maison; qu’ayant perdu de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n’ayant pas d’enfant, elle avoit bien voulu se charger de mon sort.
«Que fais-tu chez M. de Vignoral?—J’achève mon éducation.—Est-ce qu’elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne t’avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je renoncerois à te voir.—Est-ce que tu n’es pas raisonnable, toi, Florvel?—Pas trop; du moins c’est l’avis de ma famille. Figure-toi qu’ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation auprès des femmes, me marier!—Avec une demoiselle âgée, peut-être?—Elle n’a que seize ans.—Laide?—Belle comme son âge.—Sotte?—Remplie d’esprit, de graces et de talens.—Pauvre?—Au contraire, riche dès à présent, et héritière d’une demi-douzaine de vieux parens qui l’adorent.—Et tu refuses?—Mon ami, ce n’est pas ma faute. Je suis aimé à la folie d’une femme qui mourroit de chagrin si je l’abandonnois. Elle ne peut supporter l’idée de ce mariage, et je n’ai pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé pour moi et l’autorité de son époux, et la censure publique; il n’est pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son amour. D’un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche, moi; et comme je n’ai rien de réel à leur objecter, cela m’embarrasse beaucoup.»
Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la loge que Philippe m’avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi.
Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme entre deux âges, propriétaire d’une de ces figures dont on ne parle pas, et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il s’occupoit si peu d’elle, que je me persuadai bientôt que ce n’étoit pas l’épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop savoir pourquoi. J’allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis; c’étoit l’épouse qu’il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je, elle est de la figure la plus intéressante.—Sans doute, me répondit-il en soupirant». La pièce venoit de commencer.
Dans l’entr’acte, Florvel m’observa qu’il lui étoit impossible de ne pas aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui.
J’avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que d’aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je m’exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à condition qu’il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune homme de parcourir tous les coins d’une salle de théâtre, c’est être sûr d’avance de sa réponse.
Notre première visite fut pour le père de Florvel; j’en fus accueilli avec les politesses d’usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles l’expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis t’aime.—Je le crois, me répondit-il d’un air inquiet; je crois plus, c’est que je l’aime aussi.»
Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m’apperçut, et me sourit avec amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n’avoit répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; elle nous fit signe d’approcher.
«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses amis: on vouloit me faire craindre qu’il ne devînt trop sérieux; mais en le voyant lié avec vous, je garantis qu’avant un mois on le citera dans tout Paris pour son étourderie.»
«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire de devenir raisonnable. L’honneur qu’il a de vous connoître, les conseils de M. de Vignoral, le mettent à l’abri de ma séduction, sans me donner la même assurance contre son exemple.»
«Qu’en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.
«Moi, madame? J’ai appris ce matin que l’amabilité et la raison vont si bien ensemble, qu’il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»
«Vous ne vous doutez peut-être pas que c’est à moi qu’un pareil compliment s’adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de Vignoral, qui n’avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, qu’il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.
«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n’êtes pas venus au spectacle pour entendre le radotage d’une vieille femme, et je vous tiens quittes de votre complaisance.»
Florvel l’assura qu’il mettroit toujours au nombre de ses momens les mieux employés, ceux où il auroit l’honneur d’être admis à lui faire la cour.—«Vraiment? s’écria-t-elle.—Vous n’en doutez pas, madame.—Je crois sérieusement qu’il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une conversion. Messieurs, si vous n’avez pas d’engagement pour ce soir, je vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l’acte entier. Que j’aurois voulu tenir la place qu’il avoit laissée vide! Oh!
combien étoit jolie la femme qu’il négligeoit pour causer avec madame de Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu’on lui destinoit.
Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me prenant par la main, il me dit qu’il vouloit me présenter aux dames avec lesquelles il étoit. Le coeur me battit bien fort.
«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je les saluois. Si j’avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe nous disputeroit la gloire de les adopter.»
La femme à figure commune me fit un salut d’assez mauvaise grâce; la jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!
«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je vous ai parlé; il a l’esprit sérieux, et j’espère que vous n’aurez qu’à vous louer de ses procédés. J’en pensois déjà beaucoup de bien; madame de Sponasi vient de m’en parler avec le plus grand éloge.»
Elle me regarda encore en riant. Je m’assis derrière elle; et chaque fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me regarder et de rire. J’avois entièrement oublié Florvel: au bout d’un quart d’heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l’avois laissé; il n’y étoit plus. Enfin je l’apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec une femme dont l’ensemble, au premier coup d’oeil, excitoit l’admiration: ce n’étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l’on admiroit; c’étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu’en la voyant avec Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.
À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du spectacle pour nous promener.
«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.—Et quelle taille svelte, mon ami!—Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!—Comme elle a l’air spirituel quand elle rit!—Tu l’as vue rire, Frédéric?—Bien des fois, en me regardant.—Elle t’a regardé?—Oui, souvent.—C’est singulier. Tout le temps que j’ai causé avec madame de Folleville, j’ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une inquiétude qui m’a pénétré l’ame.—Je ne l’ai pas remarqué.—Moi, je t’en réponds. Elle souffre.—Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par un mariage aussi ridicule!—Frédéric!—Mon ami.—En quoi donc ce mariage te paroît-il si ridicule?—En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l’aimera jamais!—Qui ne l’aimera jamais!—Non, Florvel: il n’aime que sa réputation; il est tyran, maussade dans l’intérieur de sa maison: une maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son épouse.»
Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me parles-tu? s’écria-t-il. Je croyois qu’il étoit question de mademoiselle de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: je parlois de l’épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle qu’il refusoit.
«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.—Oui, vraiment.—Tu n’aimes donc plus madame de Folleville?—Si, mon ami.—Laquelle du moins préfères-tu?—J’aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé de madame de Folleville.—Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, perdre un établissement avantageux, t’exposer à des regrets, par faiblesse.—Que ferois-tu à ma place?—Je n’hésiterois pas un instant; j’épouserois mademoiselle de Nangis.—Mais, Frédéric, figure-toi le désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n’est point une coquette qu’une liaison nouvelle puisse dédommager; j’ai eu le temps de la connoître, d’apprécier sa sensibilité: je la juge d’autant mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que je n’en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui retiendrait tout homme à ma place, à moins qu’il ne fût un fat, c’est la certitude d’en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur une femme dont on n’a qu’à se louer? comment voir baignés de pleurs des yeux dans lesquels on n’a apperçu jusqu’alors que la joie, le plaisir, et cette douce sérénité, compagne de l’amour heureux? Dis-moi, aurois-tu ce courage?—Non, Florvel, jamais.—Cependant renoncer à mademoiselle de Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j’en peux espérer dans le cours de ma vie; de l’esprit, des talens, un coeur ingénu et sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?—Non, mon ami, jamais.—Quel parti prendrois-tu donc?—Je t’imiterois; je demanderois des conseils de manière à ce qu’il fût impossible de m’en donner un qui me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de Folleville, le ferois-tu?—Sans hésiter.—Eh bien! permets-moi de confier ton embarras à un ami qui jusqu’à présent ne m’a donné que d’excellens conseils.—Quel est cet ami?—Je ne peux le nommer. Dis-moi seulement si cela t’arrange.—Oui, quoique j’en pressente l’inutilité.»
Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société.
Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu’elle étoit reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour d’elle: un sourire qu’elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu’elle possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux faites pour inspirer l’amour. On l’admiroit dans son ingénuité, on l’adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à madame de Sponasi, j’étois un peu derrière elle, et j’entendois presque toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de la protection qu’elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la célébrité qu’elle n’avoit due jadis qu’à ses charmes. Elle en jouissoit sans doute avec délices; car un de ses domestiques l’avoit plusieurs fois avertie que sa voiture l’attendoit, et elle ne se pressoit pas.
Enfin nous partîmes.
CHAPITRE XI.
Le souper.
Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France!
Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si vous vous éleviez jusqu’à la noblesse, ou si là noblesse s’élevoit jusqu’à vous; dites si vos talens produisoient l’aménité des grands, ou si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j’ai trouvé entre vous un accord si parfait, que je n’ai pu découvrir l’origine de votre union.
J’ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et des talens qu’ils cultivoient, que d’une naissance à laquelle ils n’attachoient que peu de prix; j’ai vu des littérateurs estimables, des artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, qu’ils y oublioient sans effort qu’ils étoient hommes de lettres ou artistes. Pour peindre, sans l’affoiblir, le charme de ces soupers, où toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi l’esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.
C’est là que l’enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, recevoit des leçons du goût, fruit de l’expérience, de la justesse de l’esprit, et de l’habitude du monde; c’est là que le goût, un peu routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l’imagination, s’éloignoit de son étroit sentier par l’attrait du plaisir, et y rentroit bientôt, dans la crainte de s’égarer; c’est là qu’un bon mot délassoit d’une discussion, et présentoit souvent la solution d’une question qui eût pu fournir matière à plus d’un volume; c’est là qu’on parloit des talens aimables avec l’éloquence bavarde d’Athènes; c’est là encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient l’Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France pour entendre des François mépriser les François. Je n’ai jamais pu concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu’en dise la philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de philanthropie universelle, et plus d’amour pour son pays; moins d’admiration pour les arts étrangers, et plus d’enthousiasme pour les talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le plus sûr fondement de la gloire des nations.
Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.
Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en paroissoit enchanté, quoiqu’à mon exemple, ou moi au sien, nous n’eussions guère pris part à la conversation que pour l’entendre. Bien des personnes se persuadent qu’en se taisant dans une infinité de circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et leur esprit est bien jugé.
Madame de Sponasi étoit l’ame de ses convives; elle eut des attentions pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c’est ainsi qu’elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de votre journée.—Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la dois.—Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l’aurois cru: mais vous lui avez plu au premier abord; c’est tout ce que je desirois. J’augure beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»
Je voulus conter à Philippe l’accueil que M. de Vignoral m’avoit fait à la Comédie françoise; il m’assura qu’il ne m’avoit pas perdu de vue, et qu’il savoit non seulement ce qui m’y étoit arrivé, mais en grande partie les sensations que j’y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».—Eh bien! n’en parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m’apprendre que vous êtes le rival d’un philosophe, je pourrai vous assurer que je le savois.»
Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m’étois fait fort de le tirer d’embarras. «J’ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me suis-je trompé?—Je n’en sais rien, me dit-il en riant; ce que je pourrois proposer à votre ami, est terrible.—Vous m’effrayez. S’il abandonne madame de Folleville, elle en mourra.—Oh! non: mais il l’a bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.—Quel parti peut-il donc prendre?—Qu’il se fasse donner son congé; cela est toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se perdre quand il veut l’approfondir: mais il est des règles générales; et l’une des plus sûres est que l’on n’aime jamais également deux objets à la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel l’emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est presque sûr que le goût l’emportera sur la passion.—Je ne vous entends pas.—Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, excepté le plaisir d’être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S’il ne l’admiroit pas tant, elle l’aimeroit moins; s’il cessoit d’être admiré, elle ne l’aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu’il n’a jusqu’à ce jour déployé d’élégance: si elle ne l’abandonne pas après cette épreuve, je renonce à les voir séparés.—Vous avez, Philippe, une bien mauvaise idée de cette femme.—Non, vraiment, pas plus d’elle que des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à tout pour celle qu’il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme d’esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l’éclat ne seroit rien pour une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la société; mais paroître dans le monde, s’exposer à un ridicule d’autant plus grand qu’il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir exposée à ce ridicule dans l’objet de son choix, voilà ce que madame de Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n’aura pas le courage d’entreprendre. Proposez-le lui.»
Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi tant de réflexions, que je me levai vieilli d’une année. On ne devroit compter le temps que par l’expérience qu’il procure. Que de gens alors resteroient toujours jeunes!
CHAPITRE XII.
La rupture.
Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans doute?—Non, mon ami.—Croire qu’une femme sur laquelle la raison et le soin de ma fortune n’ont rien pu, qu’une femme prête à tout abandonner pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!—Moi, Florvel, je ne le crois pas.—Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que je m’exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n’a pas le sens commun!—Moi, mon ami, je ne le pense pas.—Quand elle a su que mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu’elle a soupçonné que c’étoit pour elle que j’avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois n’a-t-elle pas répété qu’elle cesseroit de vivre, si je cessois de l’aimer; qu’elle préféreroit la solitude et son amant à tout l’éclat dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la soupçonner?….—Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m’avoit dit que tu n’aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour rompre une liaison qui te pèse, et je ne l’avois pas cru non plus.—Tu t’imagines peut-être que c’est moi que je considère dans cette affaire….—Oh! non.—et que si j’avois la certitude de guérir madame de Folleville de sa passion, il m’en coûteroit de sacrifier ma réputation d’homme à la mode?—Non, mon ami.—Réponds-moi franchement, Frédéric; n’est-il pas vrai que tu le penses?—Eh bien! oui, lui dis-je.—Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre cette épreuve, si cette femme qui m’aime tant, qui ne m’aime que pour moi, m’abandonnoit sans effort, qui m’empêcheroit de me venger?—Sans doute.—Ne suffiroit-il pas qu’elle me revît plus brillant que jamais?—Cela est vrai.—Parbleu! j’en veux tenter la folie, et jamais occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.—De tout mon coeur.—Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; des femmes charmantes, l’élite des jeunes gens qui l’obsèdent et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t’y présente.—Volontiers.—Oh! ce n’est pas pour toi; je veux que tu juges de la préférence qu’elle m’accorde: son amour éclate même involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre passe dans ma tête, je m’en apperçois moins à mes propres sensations, qu’au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de Folleville; si je me plains, on diroit que c’est elle qui souffre. Tu viendras, Frédéric?—Oui, mon ami.—Fais-moi le plaisir de l’examiner; essaie même de t’en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; je t’en conjure, ne néglige rien.—Non, mon ami.—Moi, continua-t-il en riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les ennemis que je suis sûr de vaincre.»
Florvel soutint la conversation, gaiement; je l’excitai, et il finit par se promettre un grand plaisir d’une scène qui d’abord lui avoit paru horriblement désagréable.
Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j’allai chercher Florvel chez lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l’épreuve qu’il vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu’il affectât le contraire, moins clairvoyant que moi s’en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de l’escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous annonce. «À la fin le voilà»! s’écrie madame de Folleville. Florvel me présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.
«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d’où venez-vous donc?—De chez moi.—Cela n’est pas possible.—Monsieur peut vous le dire; il est venu me chercher: j’achevois ma toilette.—Votre toilette!» répéta madame de Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, qu’elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la migraine.
Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l’humeur. «Tu as là un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l’ai jamais vu.—C’est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que je l’ai.—Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville sans tourner la tête.—Est-ce qu’il ne vous plaît pas aujourd’hui?—La question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu’il m’a jamais plu? Il est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez avec.—Je l’avois pourtant le premier jour où j’eus le bonheur d’être reçu chez vous.—Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.
Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu’il éprouvoit se peignoit sur sa figure: ce n’étoit pas l’amour offensé qui le rendoit malheureux; c’étoit l’amour-propre, d’autant plus cruellement blessé, qu’il m’avoit exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j’étois témoin qu’elle n’avoit jamais aimé en lui que ce qu’un fat ou un sot pouvoit, à l’aide d’un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l’on savoit toujours à quoi l’on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité on en rougiroit par orgueil. C’étoit la position de ce pauvre Florvel.
Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville ne s’occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s’en défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville saisit habilement l’occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu’il fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes mes forces. Florvel enrageoit de grand coeur. Il commença par crier contre les femmes en général; c’est l’usage quand on veut se plaindre d’une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva cent fois plus de défauts qu’il ne lui avoit connu jusqu’alors de qualités; c’est encore l’usage. Bientôt après il l’excusa. «N’est-il pas vrai, me dit-il, que j’étois bien ridicule, et que toute autre qu’elle eût été piquée?—Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en vouloir, encore plus de chercher à t’en venger; mais conviens aussi qu’il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle de Nangis, et ton bonheur.»
Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus particulièrement, il céda à l’amour plus qu’à tout autre motif, et l’épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l’impossibilité d’être sensible; elle se contentoit d’être coquette.
CHAPITRE XIII.
La philosophie d’une jeune femme.
Vous n’attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m’étoit ouverte; accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j’avois déjà copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé sans avoir l’espérance de l’être, dites pourquoi je n’étois pas heureux.
Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu’au bout de huit jours il avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint le rendez-vous d’une société nombreuse et choisie, dans laquelle il étoit moins reçu à titre d’époux que comme un homme aimable qui cherchoit à plaire. S’il boudoit, s’il avoit de l’humeur, elle l’engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux graves méditations qui l’occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le monde, et non pour l’amuser. Travaillez à augmenter cette réputation brillante qui m’a fait desirer d’associer mon nom au vôtre; je serois désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l’habitude de la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas vaincre la nature.»
Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la nature s’étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n’avoit réellement pas de bornes. D’une vivacité extrême, elle mettoit autant d’ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses défauts? c’étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont les mouvemens uniformes font la sûreté et l’admiration des siècles; si elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de l’humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système philosophique de madame de Vignoral; n’avons-nous pas vu de grands politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que les hommes ne seraient heureux que lorsqu’une main puissante les forceroit de se rapprocher de la nature?
Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot nature, et vous aurez autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l’esprit, enfin de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer le mot par des phrases.
Éloignons donc madame de Vignoral d’un système qui l’égare, et cherchons son caractère à travers la nature dont elle l’enveloppe, sans pouvoir le déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et inconséquente; telle je la vois aujourd’hui, telle je l’aurais vue alors sans pouvoir cesser de l’aimer. L’aimer ne signifie rien; je l’adorois, je l’idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
tout cela ne rend pas encore ce que j’éprouvais. Lecteurs, me comprendrez-vous? J’aimois pour la première fois.
Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la voyois lorsque l’art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure embellit tout, jusqu’aux charmes de l’enfance. Je l’entendois lorsque le caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s’arrachoit que pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d’une partie liée avec mes amis, elle m’assuroit que je n’y irois point, parce qu’elle avoit mis dans ses arrangemens que je l’accompagnerois au spectacle. Si j’observois qu’il falloie que je la quittasse pour aller travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, mais qu’elle vouloit que je restasse auprès d’elle. Oh! combien j’étois malheureux!
Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous plaignez-vous? Être sans cesse auprès d’une femme jeune et jolie que vous aimez… Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque jour; il m’agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, sans que j’ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne.
La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais…?—Mais, mon cher Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme un autre.—Vous croyez? Cela m’encourage un peu. Cependant son épouse est elle-même très-portée pour la philosophie.—Oui, mais pour la philosophie de la nature.
Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En effet, l’amour n’est-il pas dans la nature? C’est lui qui l’anime. Sans l’amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral pourroit-elle s’offenser d’un sentiment qui donne la vie à la base fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui jusqu’alors m’avoit toujours si bien conseillé, s’étoit-il contenté de rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m’avoit-il dit; mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous indiquois les moyens de hâter votre guérison, j’ôterois plus à vos plaisirs qu’à votre douleur.»
L’amour et la nature se réunirent un soir; nous n’étions que deux, madame de Vignoral et moi. L’amour étoit timide, il n’osoit s’expliquer; la nature, qui tend toujours directement à son but, s’expliqua sans contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes pensées.
«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la nature me trahiroit.»
Mais ce qui étoit plus terrible encore, c’est qu’elle ne me permettoit pas, à moi, d’être jaloux, quoiqu’elle fût d’une légèreté qui faisoit le tourment de ma vie.
«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m’a donné ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m’aimiez réellement, auriez-vous la cruauté de me le reprocher?»
Je ne sais comment elle s’arrangeoit; mais sa philosophie de la nature étoit inépuisable. Apparemment que je n’étois pas aussi bien disposé qu’elle pour ce système: plus j’en recevois de leçons, plus je perdois ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j’avois rapportée de Mareil. Le maître de danse m’assuroit que je manquois d’à-plomb; celui de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d’armes, d’un seul coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l’étude avec tant d’ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque jour elle s’appercevoit que je l’aimois moins. Je ne peux pas dire au juste à quoi elle s’en appercevoit; mais je peux jurer que je ne conservois de forces que pour l’aimer, et que plus ma santé s’affoiblissoit, plus elle prenoit d’empire sur mes sentimens. Ah! sans doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c’est l’imagination d’un amoureux de dix-sept ans.