George Sand
Chapitre II
Le système se fait jour bientôt et refoule l’émotion dans certaines limites. L’émotion et le système, l’une venue de l’âme même de l’auteur, l’autre venu du dehors, se partageront, à parts plus ou moins égales, les romans de la seconde période, ceux qui remplissent la vie littéraire de Mme Sand de 1840 à 1848 environ.
Ce fut un malheur, au point de vue de l’art, que ce partage. On ne peut pas dire précisément que le talent ait baissé dans les oeuvres de la seconde manière; mais, à coup sûr, l’intérêt est moins vif, la sympathie, à chaque instant déconcertée, se refroidit. Il y a des parties entières frappées d’une mortelle langueur. Cela devait être, et cela est. Ce qu’elle nous avait promis dans le roman, c’était la peinture plus ou moins idéalisée du coeur humain, l’analyse de l’âme jetée dans des situations fictives et se développant, dans cette combinaison d’événements imaginaires, au gré de l’auteur, observateur ou poète. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c’était d’y goûter l’ineffable oubli du monde réel, le repos de ce labeur tumultueux où tout ce que nous avons de sentiment et d’activité s’épuise, par l’effet nécessaire de la vie pratique, dans des luttes si âpres et toujours renaissantes, souvent pour de si misérables objets. On aimait à s’y distraire du combat, du bruit et de la poussière de chaque jour. O
poète, vous m’avez présenté l’amorce d’une fiction aimable, je vous ai suivi sans défiance et d’un coeur charmé; vous avez sollicité ma curiosité, vous l’avez ravie; vous m’avez ému, je subis la douce ivresse que votre art m’a préparée. Et, tout d’un coup, voici que mon émotion s’arrête et se glace. Qu’avez-vous fait? Au milieu de l’idylle enchantée, voici une tirade traîtresse dont je reconnais l’inspirateur, voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d’agir. Vous me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu discordant et agité que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de M. Michel (de Bourges), là le pamphlet enflammé de M. de Lamennais, ailleurs le rêve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez après mon émotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J’ajoute que, par la force des choses, dans ces épisodes de prédication intermittente, le talent ni le style ne sont plus les mêmes. On sent trop bien que l’inspiration vient du dehors et que cette parole n’est qu’un écho. L’inévitable déclamation arrive, comme toujours, quand le style n’est plus le son même de l’âme, directement frappée par son émotion propre. L’éloquence se guinde, la verve forcée prend des airs d’emphase.
Que l’on éprouve cette critique sur les principaux romans de cette seconde période. C’est vers 1840, avec le Compagnon du tour de France, que le système arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations saisis avec art. Le fond de l’oeuvre est, ou du moins devrait être, le contraste de l’amour généreux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec la passion vaniteuse et sensuelle d’Amaury, l’un dévouant l’ardeur de sa chaste pensée à une vierge austère, grave, qui est toute intelligence et toute âme, l’autre cherchant la satisfaction d’un goût d’artiste dans la séduction d’une femme élégante et coquette, qu’il aime avec tout l’orgueil de ses sens et toute l’exaltation d’une fantaisie. Ce qui est vrai dans ce roman, ce qui est bien observé et vraiment beau, c’est l’effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doué, mais faible, dupe de sa vanité, expie cruellement sa faute, non par la perte de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la dégradation successive de ses belles qualités. La volupté et l’ambition l’ont touché, elles le posséderont à jamais. Ce qui est vrai aussi, et admirablement décrit, c’est l’effet d’un noble amour sur Pierre Huguenin; c’est la peinture de son élévation morale, de la délicate fierté de ses sentiments, de ce courage et de cette probité du bon sens qui se tient à l’écart et dans l’ombre où doivent se reléguer les passions impossibles. Mais, à chaque instant, hélas! ces belles analyses s’arrêtent brusquement. Cette étude profonde et charmante des effets de deux passions contraires sur deux âmes plébéiennes s’interrompt pour laisser passer le flot de la déclamation politique. Je ne connais pas de personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet Achille Lefort, qu’on est sûr de trouver à tous les détours des allées, toutes les fois que l’idylle s’y promène. Je ne sache rien de plus invraisemblable que le caractère de M. de Villepreux, ce complice d’Achille Lefort qu’il méprise, mélange indéfinissable d’un grand seigneur sceptique, d’un membre de l’opposition constitutionnelle, d’un conspirateur sans conviction, qui, à certains moments, semble monter sur le trépied de la sibylle humanitaire, et qui, l’instant d’après, en redescend avec le sourire d’un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus déclamatoire de plus dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la dernière partie du roman, où l’on est tout étonné de découvrir que cette jeune fille, qui semble être la raison même, avec tant de grâce et de charme, n’est rien qu’une conspiratrice exaltée, une pédante infatuée. Voyez-la initiant Pierre Huguenin aux mystères du carbonarisme, fondant, au milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge Jean-Jacques Rousseau; puis, à son tour, initiée par la vertu de l’ouvrier à la vraie doctrine de l’égalité, tout à coup, dans une scène étrange, lui demandant, devant Dieu qui les voit et qui les entend, s’il l’aime comme elle l’aime, et lui avouant que, depuis le jour où elle a pu raisonner sur l’avenir, elle a résolu d’épouser un homme du peuple afin d’être peuple, comme les esprits disposés au christianisme se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chrétiens. Charmante et douce Yseult, où êtes-vous? Je ne sais quel fantôme, échappé du club des femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi s’entremêlent, à chaque instant, au grand dépit du lecteur, les deux parties du roman, l’une tout aimable et tout émue, empreinte de ce charme qui est la grâce dans l’art, l’autre surchargée de tons violents et criards qui font peur à la grâce et qui la forcent à s’envoler bien loin.
Horace serait l’analyse intéressante d’un caractère misérablement personnel et faible, si le roman n’était pas gâté par le contraste trop visiblement cherché d’Arsène, l’homme du peuple sublime, héros du socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
Dans Jeanne on voit poindre l’idée druidique, si chère à quelques amis de Mme Sand, mêlée à je ne sais quelle vague synthèse ou quel chaos religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si mélangée. Quelques épisodes charmants, comme la rencontre de Jeanne endormie dans les Pierres Jomâtres et comme le poisson d’avril, quelques scènes rustiques, admirablement peintes, comme l’incendie dans un hameau, les lavandières, la mort à la campagne, la fenaison, ne suffisent pas à sauver le roman de l’ennui que vous cause la préoccupation du système, incessamment ramené à la traverse du sentiment. Peu à peu le système tue le roman. Il arrive un moment où Jeanne n’est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure, dont le charme naïf inspire de l’amitié ou de l’amour à tous ceux qui la rencontrent, et qui s’en étonne ou s’en effraye avec tant de modestie et de pudeur. Elle se transforme à vue d’oeil. Elle devient tantôt la Velléda du Mont-Barlot, tantôt la Grande Pastoure, elle grandit sans cesse, si c’est grandir, au point de vue de l’art, que de passer à l’état de mythe et d’allégorie. Elle symbolise l’âme héroïque et rêveuse du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au moment où la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe avec empressement à Consuelo.
Ici encore, malgré les trésors d’invention et d’art qui s’y dépensent, n’éprouverai-je aucune déconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement empressé de prouver ma critique, pour discuter l’étonnante fécondité d’invention, la curiosité, la passion répandues dans tout ce roman et même dans la première partie de la Comtesse de Rudolstadt, qui en est la suite. Mme Sand, comme elle l’avoue, sentait là un beau sujet, des types puissants, une époque et des pays semés d’accidents historiques, dont le côté intime était précieux à explorer, et à travers lesquels son imagination se promenait avec une émotion croissante, à mesure qu’elle avançait au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons nouveaux. Des lectures récentes qui avaient vivement saisi son esprit mobile l’attiraient à cette entreprise singulière et complexe, en lui faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siècle offre d’intérêt sous le rapport de l’art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments produits par ce siècle d’une façon très hétérogène en apparence, et dont le lien était cependant curieux à établir sans trop de fantaisie. Siècle de Marie-Thérèse et de Frédéric II, de Voltaire et de Cagliostro: siècle étrange qui commence par des chansons, se développe dans des conspirations bizarres, et aboutit par des idées profondes à des révolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la grandeur du sujet, et, plus libéral qu’elle envers elle-même, je reconnais qu’elle en a tiré le plus souvent un grand parti, par l’intérêt de l’intrigue, le charme étrange de certaines situations, la vive peinture des sentiments et des caractères. Comme on aime cette Consuelo, intelligence élevée, noble coeur, admirable artiste, dans les débuts chastement aventureux de sa vie errante à Venise, dans ses premiers triomphes et ses premières tristesses, à son arrivée à ce terrible château des Géants par une nuit de tempête, dans toute cette fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l’effroi, dans sa fuite, dans sa rencontre à travers champs avec Haydn presque enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus fantastique que l’imagination puisse rêver!
Et plus tard, quand, aux prises avec des événements terribles, triste fiancée de la mort, sous le coup d’un effrayant mystère dont parfois sa raison se trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et veuve, comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, à la cour de Frédéric et dans la dangereuse intimité de la princesse Amélie, que de scènes pleines d’attrait et de terreur! Sa prison, son enlèvement, cette fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces émotions douloureuses d’une passion énigmatique qui l’attire comme un amour permis et qui l’effraye comme une sorte d’adultère envers un mort, tout cela est raconté avec un intérêt, un entrain incomparables. Mais, pour Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si nuageux! S’il aime Consuelo, qu’il lui parle de son amour et qu’il ne lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les sanglantes légendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa démence n’était pas si prétentieuse, il pourrait nous intéresser; s’il ne repassait pas à chaque instant dans le roman, avec son front pâle, son oeil fixe et son manteau noir semé de larmes d’argent comme un drap mortuaire, il pourrait nous sembler aimable. Mais c’est bien mal à lui de déraisonner si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et quand le moment de l’initiation arrive, quand l’oracle parle enfin au fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui parle? il me semble reconnaître de vieilles phrases qui ont fait un long et vaillant service dans la Démocratie pacifique de ce temps et ailleurs: «Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup d’autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut sanctionner l’amour, l’égalité, la communauté de tous, les éléments de bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le prétendu principe du mal et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien» …
etc., etc…. Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo de n’avoir tant de patience à l’entendre que parce qu’elle fait comme moi. Mais tout cela n’est rien en regard du second volume de la Comtesse de Rudolstadt.
C’est ici qu’un grand courage pourrait se donner le spectacle de la marée montante du système et de la déclamation. L’ennui atteint tout à coup des hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres et les prêtresses de la vérité, qui est décoré, entre chaque colonne, des statues des plus grands amis de l’humanité, et où l’on voit figurer Jésus-Christ entre Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de saint Jean, Abailard auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte Catherine et de Jeanne d’Arc? De grâce, arrêtons-nous sur le seuil du temple avant que Spartacus n’arrive pour clore l’histoire, et que toutes les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les brumes d’un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu’il y a de plus froid au monde, l’allégorie, uni à ce qu’il y a de plus pompeusement vide, la théosophie humanitaire.
Ce serait vraiment abuser de l’évidence que d’insister davantage et de répéter longuement la même et triste épreuve sur le Meunier d’Angibault, où l’on voit, au commencement, un artisan héroïque, le grand Lémor, refuser la main d’une veuve patricienne qu’il adore, parce que la richesse est contraire à ses principes, et la riche veuve, à la fin du roman, se réjouir de l’incendie qui dévore son château, parce qu’elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le dernier obstacle qui la séparait du socialisme et de son amant.
Parlerons-nous du Péché de M. Antoine, dont le plus gros péché n’est pas, à mes yeux, d’avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien d’avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici, dans le singulier monde où s’agitent les personnages du roman: M.
Antoine, gentilhomme déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la servante; Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux fou. Il n’y a que M. Cardonnet le père qui ne trempe pas dans l’idée nouvelle; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s’entendait pas de soi-même, d’en faire le type de l’industriel sans coeur, dont la froide brutalité fait mourir sa femme, et qui broie les idées comme les hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours M.
Cardonnet excepté) a les deux caractères obligés des personnages: l’héroïsme du coeur et l’argumentation intarissable. C’est à qui fera les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste à M. de Boisguilbault.