Gouvernance : Le management totalitaire

Alain Deneault · Chapitre 1 sur 53

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Gouvernance : Le management totalitaire

Citation

Difficile de ne pas écrire de satires.

 

 

JUVÉNAL

 

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INTRODUCTION

 

«G OUVERNANCE »… un terme d’apparence inoffensive, mais qui provoque des ravages. La gouvernance oblitère notre patrimoine de

références politiques pour lui substituer les termes tendancieux du

management. Toute matière tourne désormais autour d’enjeux de gestion,

comme si on pouvait ainsi mener des politiques. La perversion est totale.

« Gouvernance »… Rien de tel qu’un terme sans résonance philologique

pour mettre la langue en échec et désorienter la pensée. Tout au plus ce

terme signifiait-il dans la France du XVe siècle le fait de bien se tenir.

« Chevalier, dist la voix, la male gouvernance de la personne le mene à

puante fin […][1] XIIIe . » On l’a aussi repéré au siècle comme un synonyme

de gouvernement[2] XVe . Furtivement employé en ce sens par les Anglais au

siècle [3] XXe , le mot s’est évanoui, jusqu’à ce qu’on le retrouve à la fin du

dans le domaine managérial de l’anglais, puis dans le discours

sociopolitique de la mondialisation contemporaine.

Les théoriciens des organisations, parmi lesquels Oliver Williamson[4],

réactivent les premiers le terme «gouvernance» dans le dernier quart du XXe

siècle pour décrire et réguler le fonctionnement des instances et des

structures d’entreprise, dans la lointaine foulée des travaux développés dans

l’entre-deux-guerres par l’économiste Ronald Coase sur la « coordination »

des acteurs concernés par une entreprise[5]. Le milieu des affaires adopte

l’usage du mot à son tour, en en faisant cette fois un synonyme d’intégrité et

de rigueur dans la gestion d’entités privées. On est dans les années où les

investisseurs tentent de se remettre des délits commis par les conseils

d’administration d’entreprises telles qu’IBM, Kodak, Honeywell et, plus

tard, WorldCom et Enron. De surcroît, les actionnaires, les créditeurs et les

fournisseurs, encouragés par le dérèglement de l’économie à pratiquer de l’institutional shareholder activism (un militantisme d’ayants droit en tout

genre), s’inquiètent des dérives potentielles d’institutions privées

auxquelles leur sort est lié. Le congédiement des PDG ou les mises en faillite

ne semblent pas suffire à rassurer les marchés. On annonce alors la mise en

place de programmes de corporate governance, soit l’application de

méthodes de saine gestion des fonds que les investisseurs confient aux

entreprises, par la voie de processus, normes, politiques, règlements et

professions de foi éthiques. Cette reconfiguration des règles prend appui sur

une volonté des institutions privées de s’autoréguler. Elles sont donc

invitées à créer des mécanismes d’encadrement de leur organisation ; au

point que la « bonne gouvernance » en vient pour les entreprises à justifier

l’adoption de mesures accrues de surveillance de leurs employés — de

préférence par voie électronique et informatique — pour les mettre au pas

et «optimiser» la moindre de leurs opérations [6].

La gouvernance devient alors pour l’entreprise privée ce que la politique

est à la société dans son ensemble. Et il ne faudra qu’un pas, vite franchi,

pour que l’on inverse la proposition et que l’on voie plutôt en la politique

l’analogue de la gouvernance d’entreprise. Implantée dans le champ de la

vie publique par Margaret Thatcher au tournant des années 1980, la

gouvernance justifiera ainsi une mutation du rôle de l’État. Cet euphémisme

masque en réalité une révolution. Sous couvert de réaffirmer la nécessité

d’une saine gestion des institutions publiques, le terme désignera non

seulement la mise en œuvre de mécanismes de surveillance et de reddition

de comptes, mais également la volonté de gérer l’État à la manière

prétendument efficace d’une entreprise. Les technocrates de la première

ministre «ont alors affublé du joli nom de governance la gestion néolibérale

de l’État, qui s’est traduite par la déréglementation et la privatisation des

services publics, et la mise au pas des organisations syndicales [7] ». Qui plus

est, «gouvernance » désignera la volonté politique d’adapter les institutions

aux besoins de l’entreprise elle-même, afin de l’aider, elle, à prendre son

essor et à performer aux plans national et mondial, étant entendu que c’est

du développement de celle-ci que dépend celui du corps public dans son

ensemble. Plus tard, l’Union européenne éditera son «Livre blanc[8] » sur la

gouvernance visant à faire admettre ses prémisses aux populations du

continent sur un mode facticement participatif, ce que Denis Saint-Martin

qualifiera de «coup d’État conceptuel[9] ».

L’objet de la sociologie des organisations, s’il s’agit d’être critique,

excède alors son propre champ pour recouvrir l’ensemble des modalités

politiques d’organisation et non plus seulement tels ou tels types

circonscrits d’institutions.

Dans les années 1990, conformément à la méthode développée par

l’expert en manipulation des masses Edward Bernays[10], les tenants de la

gouvernance auraient réuni des faiseurs d’opinion capables de conférer

rapidement de la crédibilité à ce sème sorti de nulle part. Personnalités

politiques, diplomates et économistes, partisans dits modérés de l’économie

de marché et figures emblématiques du « développement international » se

rassemblent au sein d’une commission indépendante (la Commission on

Global Governance[11]) et jettent les bases idéologiques de la «gouvernance

mondiale ». Il s’agit alors de faire admettre la notion par les penseurs de

l’État comme une matrice conceptuelle pour la gestion publique dans le

contexte de la globalisation. Sise à Genève, cette commission est codirigée

par un curieux tandem composé du Suédois Ingvar Carlsson et de la

Guyanaise Shridath Ramphal, une union entre un tenant de la social-

démocratie et l’ancienne ministre de la Justice d’une plaque tournante du

narcotrafic [12]. Parallèlement, l’anglais du management ne tarde pas à

coloniser les différentes langues du monde. La commission reçoit la

bénédiction du secrétaire général de l’ [13] ONU , Boutros Boutros-Ghali. Elle

produit l’ouvrage de référence Our Global Neighborhood, un ersatz de

philosophie politique couvrant tous les aspects de l’administration publique

(sécurité, économie, politique internationale et droit). Rédigée dans une

rhétorique « boy-scoutiste », la proposition file la métaphore du village

global et vante un proverbial bon voisinage de tous entre tous. Nettement

toutefois, les tenants de la gouvernance cherchent à « réformer » l’ONU,

voire à la transformer complètement. Our Global Neighborhood se donne

ce mot d’ordre dès les premiers paragraphes de son introduction : « Le

système international mis en place par la charte de l’ONU doit être

renouvelé[14].»

Dès 1989, les sémanticiens de la Banque mondiale ne manqueront pas

d’intégrer la gouvernance à leur jargon[15] et d’en imposer l’usage au Sud à

partir de 1992 [16]. D’un point de vue méthodologique, la Banque mondiale

synthétise alors les travaux de plusieurs économistes et théoriciens des

organisations, militant pour une gestion optimale des entreprises (la

« réduction des coûts de transaction »), un engagement volontaire de leur part pour palier les conséquences néfastes de leur exploitation

(« l’internalisation volontaire des externalités »), ainsi que la minimisation

des conflits en justice (« le [17] private ordering »). On parlera alors de

« bonne gouvernance ». Cette expression, qui prend le relais de celle d’État

« providence », continue de suggérer une disposition des pouvoirs publics à

la bonté, tout en désignant une méthode de gestion. Toutefois, à travers

l’usage qu’en fait le régime Thatcher dans les écrits officiels, on voit

nettement poindre en elle le sens suivant : adapter l’État aux desiderata de

l’entreprise et du capital. Il restera aux responsables des pays pauvres à

suivre ce que les technocrates internationaux leur montreront du regard :

transformer leurs institutions publiques et leur juridiction de façon à ce

qu’elles conviennent au capital pour qu’il soit «attiré» chez eux. La «bonne

gouvernance » tend dès lors à rendre responsables de leur sort les pays

pauvres qui ne sabordent pas leurs structures publiques afin de garantir aux

investisseurs le droit d’accès aux ressources. Les emprunts de la Banque

mondiale à maintes théories hétérogènes servent davantage un effort de

rhétorique qu’une recherche rigoureuse. « Nous n’avons finalement qu’un

puzzle théorique servant une politique », résumera le politologue Jean

Cartier-Bresson[18]. Jacques B. Gélinas renchérira: «Toujours à la recherche

de nouvelles stratégies et d’un nouveau vocabulaire pour justifier son

impuissance à atteindre son objectif de “réduction de la pauvreté” dans le

Tiers-Monde, la Banque mondiale exige la “bonne gouvernance” comme

condition d’accès à son “aide” financière[19]. » La gouvernance sera alors

dite bonne pour les peuples s’ils sont bons au chapitre de la gouvernance.

D’un point de vue contestataire mais marginal, «gouvernance » est peu à

peu devenu, depuis lors, l’expression retenue pour faire valoir une nouvelle

forme de pouvoir collaboratif qui pourrait remédier à la mise en échec de

l’ONU. Le Collegium international, constitué de figures bien-pensantes de la

critique[20], en appelle dans son recueil Le monde n’a plus de temps à

perdre [21] à l’élaboration de contrôles supranationaux non étatiques dans la

mondialisation économique. Le flou de la formule correspond au caractère

désemparé de l’entreprise: à preuve, le cri du cœur de Michael W. Doyle en

faveur d’un «dialogue authentique», de «normes» et d’un « leadership plus

extraverti » à l’échelle mondiale afin de faire face au siècle de crises qui

s’ouvre [22].

Plutôt que de jeter son dévolu sur un terme déjà lourdement hypothéqué,

Alain Supiot a préféré pour sa part revenir à un texte fondateur des institutions internationales de l’après-Seconde Guerre mondiale : la

déclaration de Philadelphie de la Conférence générale de l’Organisation

internationale du travail. Ce texte réaffirmait, le 10 mai 1944, le droit des

gens à ne pas être traités et utilisés comme des ressources instrumentales

par les pouvoirs constitués. Pour Alain Supiot, cette déclaration se réclamait

d’un monde « aux antipodes de la dogmatique ultralibérale qui domine les

politiques nationales et internationales depuis trente ans[23] ». L’auteur

inscrit tout naturellement la gouvernance au chapitre d’une telle

dogmatique, en tant qu’il s’agit d’un ordre procédant davantage

d’évaluations chiffrées que de lois universelles. « Selon cette doctrine

managériale, les États doivent être soumis aux mêmes règles de

fonctionnement que les entreprises opérant sur des marchés concurrentiels.

C’est-à-dire qu’ils doivent réagir à des signaux chiffrés qui, à la manière

des prix du marché, seraient une image vraie du monde où ils opèrent[24]. »

À partir de ce cadre d’analyse, mieux approprié à notre époque, Supiot ne

croit pas que les espaces étatiques ne sont pas à même de traiter d’enjeux

internationaux, mais plutôt que les institutions internationales, déjà

responsables du désordre politique mondial, nuisent aux États qui cherchent

à se soustraire à leur emprise. En témoignent les projets de libre-échange

soutenus par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui cherchent

formellement à écarter les États des enjeux commerciaux.

Contrairement aux termes « démocratie » ou « politique » qu’elle tend à

occulter, « gouvernance » ne définit rien nettement ni rigoureusement. La

plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but.

On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique. On

s’en persuade. À cause de son flou, l’expression donne peu de prises à la

discussion, voire à la dispute, tout en délivrant un message capital : elle est

une politique « sans gouvernement », mondialement promue, que

poursuivent sur un mode gestionnaire ou commercial des membres sociaux

isolés représentants d’intérêts divers. Des bâilleurs de fonds intéressés n’ont

pas eu de peine à trouver au sein de la population, rebaptisée « société

civile », des universitaires, journalistes et responsables d’organisations

prompts à diffuser la Bonne Nouvelle. Confisquer ainsi les termes

traditionnels de la pensée politique au profit d’un nouveau lexique s’appelle

peut-être une révolution. Notre actualité en résulte, mais sur un mode

indiscernable. Car au nom de la gouvernance, il ne s’agit plus d’ériger le

mythe d’un nouveau contrat social, mais de prétendre qu’une fois ce contrat déchiré s’ouvrirait l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la

délibération perpétuelle.

Jusqu’alors, la gestion gouvernementale avait toujours été entendue

comme une pratique au service d’une politique publiquement débattue.

Mais puisque cette politique s’est laissée renverser par cette pratique au

point de s’effacer à son profit, il convient de dire de la gouvernance qu’elle

prétend à un art de la gestion pour elle-même. Aucun registre discursif ne

semble à même de la dominer. Une telle mutation promeut le management

d’entreprise et la théorie des organisations au rang de la pensée politique.

Que de simplifications de ce fait ! Le fin mot de l’histoire, celui de

« gouvernance », postule implicitement la fin même de l’histoire. On ne

parle plus par grappes que d’intérêts respectifs pour des choses

circonscrites. Nulle agora n’est requise pour débattre de la chose commune.

Ce phénomène est tristement corroboré par la monotonie du discours

politique et la médiocrité des «partis politiques de gouvernement».

Les « sémanticiens » anonymes de la gouvernance en viennent même à

saborder la très brève genèse de leur terme fétiche. C’est vainement qu’on

cherchera dans les manuels sur la gouvernance une histoire du concept qui

aille au-delà de la commission de 1995 [25]. Le passé managérial de la notion

est tu afin de lui donner une portée politique pleine et entière. La gestion

technicienne prenant le pas sur la politique, il est entendu que la conscience

publique se retrouve plongée dans un étroit présent. Un présent déconnecté,

éthéré, qui ne touche à rien de la présence, mais plane au-dessus d’elle,

voire la contredit indifféremment. Il s’explique ainsi que cette matrice

nouvelle se soit constituée, comme substantif, à partir d’un participe

présent, celui du verbe «gouverner». Être gouvernant = la gouvernance. Le

participe présent est en français le temps de verbe le plus faible, le moins

engageant. Ainsi ramenée à un présent perpétuellement conjugué, la

gouvernance ne désigne même plus l’acte de gouverner, mais le

« gouverner » comme état. L’expérience en ressort vidée de toute

signification, comme si on disait soudainement « la marchance » plutôt que

«la promenade».

De ce fait, même typographiée en lettres capitales, la GOUVERNANCE

ne fait trembler personne et ne produit aucun effet. Rien, en tous les cas, des

passions et idées qu’ont historiquement suscitées La république, Le

Léviathan ou Le capital. Il convient néanmoins d’étudier ce mode

opératoire de la politique du XXIe siècle à l’aune de la pensée politique traditionnelle, si on souhaite en comprendre les prémisses redoutables qui

conduisent désormais nos raisonnements. Une prémisse est une assertion de

départ de laquelle découle une série de conséquences. Nous faisons

aujourd’hui collectivement les frais de celles qui fondent sourdement la

gouvernance. Il est ici question, pour le pire, d’une révolution

anesthésiante.

 

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