Gouvernance : Le management totalitaire
Citation
Difficile de ne pas écrire de satires.
JUVÉNAL
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INTRODUCTION
«G OUVERNANCE »… un terme d’apparence inoffensive, mais qui provoque des ravages. La gouvernance oblitère notre patrimoine de
références politiques pour lui substituer les termes tendancieux du
management. Toute matière tourne désormais autour d’enjeux de gestion,
comme si on pouvait ainsi mener des politiques. La perversion est totale.
« Gouvernance »… Rien de tel qu’un terme sans résonance philologique
pour mettre la langue en échec et désorienter la pensée. Tout au plus ce
terme signifiait-il dans la France du XVe siècle le fait de bien se tenir.
« Chevalier, dist la voix, la male gouvernance de la personne le mene à
puante fin […][1] XIIIe . » On l’a aussi repéré au siècle comme un synonyme
de gouvernement[2] XVe . Furtivement employé en ce sens par les Anglais au
siècle [3] XXe , le mot s’est évanoui, jusqu’à ce qu’on le retrouve à la fin du
dans le domaine managérial de l’anglais, puis dans le discours
sociopolitique de la mondialisation contemporaine.
Les théoriciens des organisations, parmi lesquels Oliver Williamson[4],
réactivent les premiers le terme «gouvernance» dans le dernier quart du XXe
siècle pour décrire et réguler le fonctionnement des instances et des
structures d’entreprise, dans la lointaine foulée des travaux développés dans
l’entre-deux-guerres par l’économiste Ronald Coase sur la « coordination »
des acteurs concernés par une entreprise[5]. Le milieu des affaires adopte
l’usage du mot à son tour, en en faisant cette fois un synonyme d’intégrité et
de rigueur dans la gestion d’entités privées. On est dans les années où les
investisseurs tentent de se remettre des délits commis par les conseils
d’administration d’entreprises telles qu’IBM, Kodak, Honeywell et, plus
tard, WorldCom et Enron. De surcroît, les actionnaires, les créditeurs et les
fournisseurs, encouragés par le dérèglement de l’économie à pratiquer de l’institutional shareholder activism (un militantisme d’ayants droit en tout
genre), s’inquiètent des dérives potentielles d’institutions privées
auxquelles leur sort est lié. Le congédiement des PDG ou les mises en faillite
ne semblent pas suffire à rassurer les marchés. On annonce alors la mise en
place de programmes de corporate governance, soit l’application de
méthodes de saine gestion des fonds que les investisseurs confient aux
entreprises, par la voie de processus, normes, politiques, règlements et
professions de foi éthiques. Cette reconfiguration des règles prend appui sur
une volonté des institutions privées de s’autoréguler. Elles sont donc
invitées à créer des mécanismes d’encadrement de leur organisation ; au
point que la « bonne gouvernance » en vient pour les entreprises à justifier
l’adoption de mesures accrues de surveillance de leurs employés — de
préférence par voie électronique et informatique — pour les mettre au pas
et «optimiser» la moindre de leurs opérations [6].
La gouvernance devient alors pour l’entreprise privée ce que la politique
est à la société dans son ensemble. Et il ne faudra qu’un pas, vite franchi,
pour que l’on inverse la proposition et que l’on voie plutôt en la politique
l’analogue de la gouvernance d’entreprise. Implantée dans le champ de la
vie publique par Margaret Thatcher au tournant des années 1980, la
gouvernance justifiera ainsi une mutation du rôle de l’État. Cet euphémisme
masque en réalité une révolution. Sous couvert de réaffirmer la nécessité
d’une saine gestion des institutions publiques, le terme désignera non
seulement la mise en œuvre de mécanismes de surveillance et de reddition
de comptes, mais également la volonté de gérer l’État à la manière
prétendument efficace d’une entreprise. Les technocrates de la première
ministre «ont alors affublé du joli nom de governance la gestion néolibérale
de l’État, qui s’est traduite par la déréglementation et la privatisation des
services publics, et la mise au pas des organisations syndicales [7] ». Qui plus
est, «gouvernance » désignera la volonté politique d’adapter les institutions
aux besoins de l’entreprise elle-même, afin de l’aider, elle, à prendre son
essor et à performer aux plans national et mondial, étant entendu que c’est
du développement de celle-ci que dépend celui du corps public dans son
ensemble. Plus tard, l’Union européenne éditera son «Livre blanc[8] » sur la
gouvernance visant à faire admettre ses prémisses aux populations du
continent sur un mode facticement participatif, ce que Denis Saint-Martin
qualifiera de «coup d’État conceptuel[9] ».
L’objet de la sociologie des organisations, s’il s’agit d’être critique,
excède alors son propre champ pour recouvrir l’ensemble des modalités
politiques d’organisation et non plus seulement tels ou tels types
circonscrits d’institutions.
Dans les années 1990, conformément à la méthode développée par
l’expert en manipulation des masses Edward Bernays[10], les tenants de la
gouvernance auraient réuni des faiseurs d’opinion capables de conférer
rapidement de la crédibilité à ce sème sorti de nulle part. Personnalités
politiques, diplomates et économistes, partisans dits modérés de l’économie
de marché et figures emblématiques du « développement international » se
rassemblent au sein d’une commission indépendante (la Commission on
Global Governance[11]) et jettent les bases idéologiques de la «gouvernance
mondiale ». Il s’agit alors de faire admettre la notion par les penseurs de
l’État comme une matrice conceptuelle pour la gestion publique dans le
contexte de la globalisation. Sise à Genève, cette commission est codirigée
par un curieux tandem composé du Suédois Ingvar Carlsson et de la
Guyanaise Shridath Ramphal, une union entre un tenant de la social-
démocratie et l’ancienne ministre de la Justice d’une plaque tournante du
narcotrafic [12]. Parallèlement, l’anglais du management ne tarde pas à
coloniser les différentes langues du monde. La commission reçoit la
bénédiction du secrétaire général de l’ [13] ONU , Boutros Boutros-Ghali. Elle
produit l’ouvrage de référence Our Global Neighborhood, un ersatz de
philosophie politique couvrant tous les aspects de l’administration publique
(sécurité, économie, politique internationale et droit). Rédigée dans une
rhétorique « boy-scoutiste », la proposition file la métaphore du village
global et vante un proverbial bon voisinage de tous entre tous. Nettement
toutefois, les tenants de la gouvernance cherchent à « réformer » l’ONU,
voire à la transformer complètement. Our Global Neighborhood se donne
ce mot d’ordre dès les premiers paragraphes de son introduction : « Le
système international mis en place par la charte de l’ONU doit être
renouvelé[14].»
Dès 1989, les sémanticiens de la Banque mondiale ne manqueront pas
d’intégrer la gouvernance à leur jargon[15] et d’en imposer l’usage au Sud à
partir de 1992 [16]. D’un point de vue méthodologique, la Banque mondiale
synthétise alors les travaux de plusieurs économistes et théoriciens des
organisations, militant pour une gestion optimale des entreprises (la
« réduction des coûts de transaction »), un engagement volontaire de leur part pour palier les conséquences néfastes de leur exploitation
(« l’internalisation volontaire des externalités »), ainsi que la minimisation
des conflits en justice (« le [17] private ordering »). On parlera alors de
« bonne gouvernance ». Cette expression, qui prend le relais de celle d’État
« providence », continue de suggérer une disposition des pouvoirs publics à
la bonté, tout en désignant une méthode de gestion. Toutefois, à travers
l’usage qu’en fait le régime Thatcher dans les écrits officiels, on voit
nettement poindre en elle le sens suivant : adapter l’État aux desiderata de
l’entreprise et du capital. Il restera aux responsables des pays pauvres à
suivre ce que les technocrates internationaux leur montreront du regard :
transformer leurs institutions publiques et leur juridiction de façon à ce
qu’elles conviennent au capital pour qu’il soit «attiré» chez eux. La «bonne
gouvernance » tend dès lors à rendre responsables de leur sort les pays
pauvres qui ne sabordent pas leurs structures publiques afin de garantir aux
investisseurs le droit d’accès aux ressources. Les emprunts de la Banque
mondiale à maintes théories hétérogènes servent davantage un effort de
rhétorique qu’une recherche rigoureuse. « Nous n’avons finalement qu’un
puzzle théorique servant une politique », résumera le politologue Jean
Cartier-Bresson[18]. Jacques B. Gélinas renchérira: «Toujours à la recherche
de nouvelles stratégies et d’un nouveau vocabulaire pour justifier son
impuissance à atteindre son objectif de “réduction de la pauvreté” dans le
Tiers-Monde, la Banque mondiale exige la “bonne gouvernance” comme
condition d’accès à son “aide” financière[19]. » La gouvernance sera alors
dite bonne pour les peuples s’ils sont bons au chapitre de la gouvernance.
D’un point de vue contestataire mais marginal, «gouvernance » est peu à
peu devenu, depuis lors, l’expression retenue pour faire valoir une nouvelle
forme de pouvoir collaboratif qui pourrait remédier à la mise en échec de
l’ONU. Le Collegium international, constitué de figures bien-pensantes de la
critique[20], en appelle dans son recueil Le monde n’a plus de temps à
perdre [21] à l’élaboration de contrôles supranationaux non étatiques dans la
mondialisation économique. Le flou de la formule correspond au caractère
désemparé de l’entreprise: à preuve, le cri du cœur de Michael W. Doyle en
faveur d’un «dialogue authentique», de «normes» et d’un « leadership plus
extraverti » à l’échelle mondiale afin de faire face au siècle de crises qui
s’ouvre [22].
Plutôt que de jeter son dévolu sur un terme déjà lourdement hypothéqué,
Alain Supiot a préféré pour sa part revenir à un texte fondateur des institutions internationales de l’après-Seconde Guerre mondiale : la
déclaration de Philadelphie de la Conférence générale de l’Organisation
internationale du travail. Ce texte réaffirmait, le 10 mai 1944, le droit des
gens à ne pas être traités et utilisés comme des ressources instrumentales
par les pouvoirs constitués. Pour Alain Supiot, cette déclaration se réclamait
d’un monde « aux antipodes de la dogmatique ultralibérale qui domine les
politiques nationales et internationales depuis trente ans[23] ». L’auteur
inscrit tout naturellement la gouvernance au chapitre d’une telle
dogmatique, en tant qu’il s’agit d’un ordre procédant davantage
d’évaluations chiffrées que de lois universelles. « Selon cette doctrine
managériale, les États doivent être soumis aux mêmes règles de
fonctionnement que les entreprises opérant sur des marchés concurrentiels.
C’est-à-dire qu’ils doivent réagir à des signaux chiffrés qui, à la manière
des prix du marché, seraient une image vraie du monde où ils opèrent[24]. »
À partir de ce cadre d’analyse, mieux approprié à notre époque, Supiot ne
croit pas que les espaces étatiques ne sont pas à même de traiter d’enjeux
internationaux, mais plutôt que les institutions internationales, déjà
responsables du désordre politique mondial, nuisent aux États qui cherchent
à se soustraire à leur emprise. En témoignent les projets de libre-échange
soutenus par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui cherchent
formellement à écarter les États des enjeux commerciaux.
Contrairement aux termes « démocratie » ou « politique » qu’elle tend à
occulter, « gouvernance » ne définit rien nettement ni rigoureusement. La
plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but.
On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique. On
s’en persuade. À cause de son flou, l’expression donne peu de prises à la
discussion, voire à la dispute, tout en délivrant un message capital : elle est
une politique « sans gouvernement », mondialement promue, que
poursuivent sur un mode gestionnaire ou commercial des membres sociaux
isolés représentants d’intérêts divers. Des bâilleurs de fonds intéressés n’ont
pas eu de peine à trouver au sein de la population, rebaptisée « société
civile », des universitaires, journalistes et responsables d’organisations
prompts à diffuser la Bonne Nouvelle. Confisquer ainsi les termes
traditionnels de la pensée politique au profit d’un nouveau lexique s’appelle
peut-être une révolution. Notre actualité en résulte, mais sur un mode
indiscernable. Car au nom de la gouvernance, il ne s’agit plus d’ériger le
mythe d’un nouveau contrat social, mais de prétendre qu’une fois ce contrat déchiré s’ouvrirait l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la
délibération perpétuelle.
Jusqu’alors, la gestion gouvernementale avait toujours été entendue
comme une pratique au service d’une politique publiquement débattue.
Mais puisque cette politique s’est laissée renverser par cette pratique au
point de s’effacer à son profit, il convient de dire de la gouvernance qu’elle
prétend à un art de la gestion pour elle-même. Aucun registre discursif ne
semble à même de la dominer. Une telle mutation promeut le management
d’entreprise et la théorie des organisations au rang de la pensée politique.
Que de simplifications de ce fait ! Le fin mot de l’histoire, celui de
« gouvernance », postule implicitement la fin même de l’histoire. On ne
parle plus par grappes que d’intérêts respectifs pour des choses
circonscrites. Nulle agora n’est requise pour débattre de la chose commune.
Ce phénomène est tristement corroboré par la monotonie du discours
politique et la médiocrité des «partis politiques de gouvernement».
Les « sémanticiens » anonymes de la gouvernance en viennent même à
saborder la très brève genèse de leur terme fétiche. C’est vainement qu’on
cherchera dans les manuels sur la gouvernance une histoire du concept qui
aille au-delà de la commission de 1995 [25]. Le passé managérial de la notion
est tu afin de lui donner une portée politique pleine et entière. La gestion
technicienne prenant le pas sur la politique, il est entendu que la conscience
publique se retrouve plongée dans un étroit présent. Un présent déconnecté,
éthéré, qui ne touche à rien de la présence, mais plane au-dessus d’elle,
voire la contredit indifféremment. Il s’explique ainsi que cette matrice
nouvelle se soit constituée, comme substantif, à partir d’un participe
présent, celui du verbe «gouverner». Être gouvernant = la gouvernance. Le
participe présent est en français le temps de verbe le plus faible, le moins
engageant. Ainsi ramenée à un présent perpétuellement conjugué, la
gouvernance ne désigne même plus l’acte de gouverner, mais le
« gouverner » comme état. L’expérience en ressort vidée de toute
signification, comme si on disait soudainement « la marchance » plutôt que
«la promenade».
De ce fait, même typographiée en lettres capitales, la GOUVERNANCE
ne fait trembler personne et ne produit aucun effet. Rien, en tous les cas, des
passions et idées qu’ont historiquement suscitées La république, Le
Léviathan ou Le capital. Il convient néanmoins d’étudier ce mode
opératoire de la politique du XXIe siècle à l’aune de la pensée politique traditionnelle, si on souhaite en comprendre les prémisses redoutables qui
conduisent désormais nos raisonnements. Une prémisse est une assertion de
départ de laquelle découle une série de conséquences. Nous faisons
aujourd’hui collectivement les frais de celles qui fondent sourdement la
gouvernance. Il est ici question, pour le pire, d’une révolution
anesthésiante.
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