Gouvernance : Le management totalitaire
Prémisse 3: Fantasmer la «société civile» dans un état de nature sans tourment
PRÉMISSE 3
FANTASMER LA «SOCIÉTÉ CIVILE» DANS UN ÉTAT DE
NATURE SANS TOURMENT
L A DOCTRINE de la gouvernance fige en un temps absolu le moment contingent où, dans l’histoire, l’institution publique est apparue comme un objet de méfiance. Afin de juguler cette dernière, elle demande
en effet que l’on s’inspire continuellement de ce jour. Elle préconise alors
de flanquer l’État de membres dits de la « société civile » afin qu’ils
l’investissent et interagissent avec lui tout en le dépassant. Ce grand recul
historique constitue ce qu’elle a de neuf à offrir : « Ce qui est également
nouveau, c’est le rôle des personnes (people) et le fait de mettre l’accent sur
les personnes plutôt que les États [36]. » Mais cette doctrine soutient ce
postulat en estropiant au passage le sens même de la société civile, qui
devient soudainement un tout distinct de la chose publique et étranger à
elle. Cette notion de société civile relègue subitement les sujets politiques à
un état de nature inattendu. La théorie de la gouvernance s’écarte de celle
d’un philosophe libéral de référence comme John Locke, pour qui la société
civile comprenait bien entendu ceux au nom de qui est institué un pouvoir
législatif capable de garantir des droits naturels antérieurs à lui, mais que lui
seul est toutefois à même de faire valoir. « Ceux qui composent un seul et
même corps, qui ont des lois communes établies, et qui ont l’autorité de
terminer les disputes et les procès […], ceux-là, écrivait-il, sont en société
civile les uns avec les autres[37]. » La doctrine de la gouvernance situe les
sujets politiques à un stade antérieur à ce moment initial de la vie structurée
en société. Elle s’éloigne donc encore davantage de la société civile telle que la mettait de l’avant un autre philosophe, Jean-Jacques Rousseau, au
sens de la foule politique qui porte historiquement les institutions et leur
confère un sens — comme dans la phrase : « Au lieu de dire que la société
civile dérive du pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c’est d’elle
que ce pouvoir tire sa principale force [38]. » Au nom même de la société
civile, la doctrine de la gouvernance se trouve au contraire à définir les
sujets politiques comme des éléments épars formant une « société » en
marge de ses propres institutions… Cela ne manque pas de rendre perplexe.
Fait sans précédent dans l’histoire de la pensée politique, la « nature » à
laquelle on confine ces sujets ne pose aux dogmatistes de la gouvernance
aucune question philosophique. Cet état de nature n’est ni celui d’une âpre
violence mutuelle dans lequel Thomas Hobbes concevait les hommes avant
qu’ils ne s’effarouchent devant un puissant Léviathan, ni le moment logique
d’une solitude autarcique dont traitent Locke et Rousseau. La nature depuis
laquelle la gouvernance pense le sujet naturel est celle d’une imparable
moyenne, ou d’une médiocrité plutôt, dans laquelle l’enferme une histoire
arrivant à sa fin et de laquelle rien de grand jamais ne ressort. Chaque sujet
se voit devenir tout au plus le lobbyiste respectif de ses velléités. La pulsion
de mort semble la seule chose qui le motive, ses petits intérêts le seul
dessein qui l’anime, la délibération préprogrammée la seule pensée dont il
soit capable.
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