Gouvernance : Le management totalitaire

Alain Deneault · Chapitre 5 sur 53

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Gouvernance : Le management totalitaire

Prémisse 3: Fantasmer la «société civile» dans un état de nature sans tourment

PRÉMISSE 3

 

FANTASMER LA «SOCIÉTÉ CIVILE» DANS UN ÉTAT DE

 

NATURE SANS TOURMENT

 

L A DOCTRINE de la gouvernance fige en un temps absolu le moment contingent où, dans l’histoire, l’institution publique est apparue comme un objet de méfiance. Afin de juguler cette dernière, elle demande

en effet que l’on s’inspire continuellement de ce jour. Elle préconise alors

de flanquer l’État de membres dits de la « société civile » afin qu’ils

l’investissent et interagissent avec lui tout en le dépassant. Ce grand recul

historique constitue ce qu’elle a de neuf à offrir : « Ce qui est également

nouveau, c’est le rôle des personnes (people) et le fait de mettre l’accent sur

les personnes plutôt que les États [36]. » Mais cette doctrine soutient ce

postulat en estropiant au passage le sens même de la société civile, qui

devient soudainement un tout distinct de la chose publique et étranger à

elle. Cette notion de société civile relègue subitement les sujets politiques à

un état de nature inattendu. La théorie de la gouvernance s’écarte de celle

d’un philosophe libéral de référence comme John Locke, pour qui la société

civile comprenait bien entendu ceux au nom de qui est institué un pouvoir

législatif capable de garantir des droits naturels antérieurs à lui, mais que lui

seul est toutefois à même de faire valoir. « Ceux qui composent un seul et

même corps, qui ont des lois communes établies, et qui ont l’autorité de

terminer les disputes et les procès […], ceux-là, écrivait-il, sont en société

civile les uns avec les autres[37]. » La doctrine de la gouvernance situe les

sujets politiques à un stade antérieur à ce moment initial de la vie structurée

en société. Elle s’éloigne donc encore davantage de la société civile telle que la mettait de l’avant un autre philosophe, Jean-Jacques Rousseau, au

sens de la foule politique qui porte historiquement les institutions et leur

confère un sens — comme dans la phrase : « Au lieu de dire que la société

civile dérive du pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c’est d’elle

que ce pouvoir tire sa principale force [38]. » Au nom même de la société

civile, la doctrine de la gouvernance se trouve au contraire à définir les

sujets politiques comme des éléments épars formant une « société » en

marge de ses propres institutions… Cela ne manque pas de rendre perplexe.

Fait sans précédent dans l’histoire de la pensée politique, la « nature » à

laquelle on confine ces sujets ne pose aux dogmatistes de la gouvernance

aucune question philosophique. Cet état de nature n’est ni celui d’une âpre

violence mutuelle dans lequel Thomas Hobbes concevait les hommes avant

qu’ils ne s’effarouchent devant un puissant Léviathan, ni le moment logique

d’une solitude autarcique dont traitent Locke et Rousseau. La nature depuis

laquelle la gouvernance pense le sujet naturel est celle d’une imparable

moyenne, ou d’une médiocrité plutôt, dans laquelle l’enferme une histoire

arrivant à sa fin et de laquelle rien de grand jamais ne ressort. Chaque sujet

se voit devenir tout au plus le lobbyiste respectif de ses velléités. La pulsion

de mort semble la seule chose qui le motive, ses petits intérêts le seul

dessein qui l’anime, la délibération préprogrammée la seule pensée dont il

soit capable.

 

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