Histoire de Flandre (T. 1/4)
Lorsque les conjurés assiégés dans l’église de…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II comme l’archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme la puissance du comte de Flandre: «J’étais arrivé à Arras, écrit-il, lorsque tout à coup un grand tumulte s’éleva dans la ville. Le comte Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait exposer au milieu de la place du marché un bouclier solidement fixé à un poteau, et c’était là que les écuyers et les jeunes gens, montés sur leurs chevaux, préludaient à la guerre, et éprouvaient leurs forces en enfonçant leurs lances dans le bouclier. J’y vis le comte lui-même, j’y vis tant de nobles, tant de chevaliers et tant de barons vêtus de soie, j’y vis s’élancer tant de superbes coursiers, j’y vis briser tant de lances, que je ne pouvais assez admirer tout ce qui s’offrait à mes yeux.
Cependant lorsque cette enceinte eut été occupée pendant environ une heure par cette nombreuse noblesse, le comte Philippe se retira soudain suivi de tous les siens; à toutes ces pompes avait succédé le silence, et je compris combien promptement s’évanouissent ici-bas les créations de la vanité.»
Ainsi s’évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait ses bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre, qui avait cessé le 1er novembre 1179, reprit deux années après, vers le mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau.
Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d’exercer seul cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout entière en ses mains. Parmi les barons qui l’environnaient, on en comptait plusieurs que l’ambition et l’envie excitaient sans cesse à entourer le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. Les historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des barons de Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l’aristocratie féodale du Vermandois, avec laquelle Philippe d’Alsace avait eu de fréquents démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé l’hommage de ses domaines, en même temps que Raoul de Clermont lui disputait la possession du bourg de Breteuil.
Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement en 1182. La comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars, ne laissant point de postérité. Sa sœur Éléonore, mariée tour à tour au comte de Nevers, à Matthieu et à Pierre d’Alsace, leur avait survécu. Le grand chambellan de France, Matthieu de Beaumont, qu’elle venait d’épouser en quatrièmes noces, ne tarda point à réclamer, à titre héréditaire, les vastes Etats du comte Raoul de Vermandois. Philippe-Auguste appuya ses prétentions, et somma Philippe de lui remettre plusieurs domaines qui, soit au temps de Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier, soit à une époque plus récente, avaient été distraits des terres de la couronne. Le comte de Flandre s’appuyait en vain sur les dons solennels confirmés par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait renouvelés: le jeune roi prétextait l’ignorance de sa minorité et l’inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu’il avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune princesse. Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé.
Elisabeth, prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de la défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu’elle se présenta au palais, suivie d’une multitude de pauvres, sa vertu brillait d’un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la respectèrent, et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa retraite de Senlis.
La lutte entre la royauté et l’autorité des grands vassaux signale les premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant ni le roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour obtenir une victoire décisive et complète. Ce ne sera qu’à la fin de ce même règne que nous verrons paraître les communes, autre élément de la puissance nationale, jusqu’alors multiple et faible, bientôt remarquable par son influence et son unité.
En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre leur autorité. Au moment où les rois de France et d’Angleterre, guidés par les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Sancerre, se confédéraient à leur exemple. Philippe d’Alsace avait même envoyé l’abbé d’Andres à Rome pour demander qu’il lui fût permis d’épouser la comtesse de Champagne. Tandis que le roi exilait la jeune princesse issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient un chef dans l’empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait de reconstituer le vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, ces traditions, ces espérances leur plaisaient d’autant plus que depuis longtemps le sceptre des Césars germaniques était devenu le jouet des ambitions féodales.
«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son seigneur lige tous les adversaires qu’il put découvrir. Il prétendait que les choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait renverser tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait proclamé en France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance qui obligeait tout homme qui possédait cent livres à entretenir un cheval et une armure complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres devaient acheter une cotte de mailles, un casque de fer, une lance et un glaive; il était permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne porter qu’un arc et des flèches.
Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu’il a consacré à la gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau de l’enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre.
«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de ses nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, tous habiles à manier les armes. A son exemple s’empresse celle d’Ypres, célèbre par la teinture des laines. Les habitants de l’antique cité d’Arras se hâtent d’accourir. Bruges, riche de ses moissons et de ses prairies, choisit dans ses murs ses combattants les plus intrépides. Lille, dont les nations étrangères admirent les draps aux couleurs éclatantes, prépare également ses nombreuses phalanges. Le peuple qui révère saint Omer embrasse le parti du comte et lui envoie plusieurs milliers de jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume, Douay arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre…
La Flandre tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre que frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille élevée, l’élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui rehaussent la blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent leur lait et leur beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond de ses marais, alimente son foyer, et la mer, qui le nourrit de ses poissons, lui porte des navires chargés de trésors précieux.»
Philippe d’Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit Roger de Hoveden.
Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante chevaliers, et le comte de Hainaut conduisit également sous ses bannières les plus vaillants hommes d’armes de ses Etats.
«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des brises fait ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le soleil doublent l’éclat de ses rayons. Le comte, plein d’une joie secrète, s’élance aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne doute point qu’accompagné d’un si grand nombre de guerriers intrépides, il ne lui soit facile de vaincre le roi.»
Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d’Alsace la guide d’abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie avait autrefois appartenu à la Flandre, à l’époque où Athèle, fille du roi Robert, l’apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première enceinte est livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée par les eaux de la Somme; de là, Philippe court ravager les bords de l’Oise jusqu’au pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le redoutable château de Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces succès ne calment point sa colère, et il s’est écrié, raconte l’auteur de la Philippide: «Il faut que les guerriers de Flandre brisent les portes de Paris, il faut que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, et que je plante ma bannière dans la rue de la Calandre.» En effet, le comte de Flandre poursuit sa marche vers la Seine: il recueille un butin immense, s’empare du château de Béthisy et s’avance jusqu’à Louvres.
Les rois de France et d’Angleterre n’avaient rien fait pour arrêter l’invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs forces contre ses alliés, et c’est ainsi qu’ils avaient réduit successivement le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le comte de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris rappela enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les Anglais, soit qu’ils fussent déjà las de la guerre, soit que d’anciennes sympathies de race, fortifiées par les relations commerciales, les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent le camp français.
Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche vers Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses Etats en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le sénéchal de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage et arrêta tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit même enlever le roi de France. L’armée de Philippe Auguste avait formé le siége du château de Boves, lorsque Philippe d’Alsace s’approcha à travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy, Pierrefonds et Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de celles de Philippe-Auguste, qui s’éloigna.
On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu’à l’Épiphanie. Dès qu’elle fut expirée, le comte de Flandre, qui n’avait pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses hommes d’armes avaient poussé leurs excursions jusqu’à Compiègne et jusqu’à Beauvais, lorsque de nouvelles trêves furent proclamées: elles devaient se prolonger jusqu’à la Saint-Jean 1183. Le pape Lucius III en profita pour envoyer en France son légat Henri, évêque d’Albano, chargé d’offrir sa médiation. Des conférences s’ouvrirent à Senlis, et bientôt après un traité fut signé. «Jamais, dit un chroniqueur contemporain, nous ne vîmes une plus petite paix éteindre une plus grande guerre.»
Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d’Alsace restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci le remet à l’évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d’Oisy, ami de Philippe d’Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l’évêque s’engage à faire droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire qu’il a reçu du roi d’Angleterre lui est confirmé; enfin tous les frais et tous les désastres de la guerre sont effacés par une compensation réciproque.
L’année 1183 fut pleine d’intrigues: chacun prévoyait que la guerre ne tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France chercha à séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita des discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d’Alsace, et Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine Elisabeth de l’exil dans lequel il l’avait reléguée; et lorsque le comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d’Angleterre au nom du comte de Flandre, il l’invita à se rendre à sa cour.
Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses larmes.
Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles du roi d’Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la paix avec le comte de Flandre.
Cependant Philippe d’Alsace était allé chercher d’autres alliés aux bords du Rhin. L’empereur Frédéric Barberousse, qui depuis trente-deux ans travaillait sans relâche à reculer les limites de l’empire, l’accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément flattée de l’espoir d’étendre son autorité jusqu’à la mer de Bretagne, et il chargea l’archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de Heinsberg, d’accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. Philippe d’Alsace y était à peine arrivé, et vingt jours seulement s’étaient écoulés depuis l’entrevue de Mayence, lorsque le roi Henri II aborda également en Flandre. Philippe d’Alsace et l’archevêque de Cologne le suivirent en Angleterre, sous le prétexte d’un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket; mais ils s’arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent à Londres. On les reçut solennellement à l’église de Saint-Paul.
Toutes les rues retentissaient des manifestations de la joie publique et étaient, ce qu’on n’avait jamais vu auparavant, ornées de feuillages et de fleurs. Le comte et l’archevêque passèrent cinq jours dans le palais du roi; ils n’y signèrent aucun traité d’alliance manifeste qui soit parvenu jusqu’à nous, mais il n’est point douteux que les conventions arrêtées à Mayence n’aient été confirmées à Londres. Henri II, dont la préoccupation constante était d’enlever l’héritage de la Flandre à Baudouin devenu l’allié du roi de France, réussit à persuader à Philippe d’Alsace qu’il ne pouvait mieux punir la trahison du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait peut-être moins stérile que le premier: des ambassadeurs s’embarquèrent aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de l’une des filles d’Alphonse Ier, roi de Portugal. Elle se nommait Thérèse et l’on vantait son éclatante beauté.
Ce n’était point assez pour la vengeance du comte de Flandre. Aussitôt qu’il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France, il envahit le Hainaut et s’avança jusqu’au Quesnoy. L’armée allemande et brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de Louvain, qui s’élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à soixante et dix mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre devant Maubeuge.
Jacques d’Avesnes lui amena ses vassaux, et le comte de Hainaut se vit bientôt réduit à s’enfermer dans le château de Mons, d’où il assista, en pleurant, à l’extermination de ses peuples qu’il ne pouvait secourir.
A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes resplendissantes de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée. Le roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus précieux de ses Etats, de l’or, des pierres précieuses, de riches habits de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux climats de la Lusitanie. Le roi d’Angleterre avait également ordonné que des vaisseaux l’accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu’aux ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux Anglais. La jeune princesse portugaise, appelée et protégée par Henri II, conserva profondément ces premières impressions; et en renonçant à son nom pour en prendre un autre plus connu aux bords de l’Escaut, elle choisit celui de Mathilde, qui n’était pas moins cher aux Anglais qu’aux Flamands.
Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de Hainaut, il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint bientôt du siége de Boves et se retira devant les hommes d’armes que le comte de Flandre lui opposait. D’un autre côté, Henri II, retenu au delà de la mer par une insurrection des Gallois, chercha à cacher ses engagements secrets en proposant une trêve qui fut acceptée. Des conférences s’ouvrirent à Aumale le 7 novembre 1185. Les rois de France et d’Angleterre, le comte de Flandre, les archevêques de Reims et de Cologne, y assistèrent, et on y approuva une paix à peu près semblable à celle de 1183; mais il restait encore plusieurs points à régler, et le comte de Flandre exigeait, comme condition préalable, la ratification du roi des Romains, avec lesquels il venait de conclure une étroite alliance. Il se rendit donc en Italie auprès de lui pour l’obtenir, et à son retour, le 10 mars 1186, les conférences recommencèrent à Gisors: là furent définitivement réglées les contestations qu’avaient fait naître les domaines du Vermandois.
Une année après, le 17 février 1187, le roi d’Angleterre s’embarquait à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin, puis continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés, relatifs à la possession du Vexin et à la tutelle d’Arthur de Bretagne, allaient rallumer la guerre entre la France et l’Angleterre. Conformément aux anciens traités, Philippe d’Alsace envoya quelques hommes d’armes au camp français; mais il alla lui-même, avec la plupart de ses chevaliers, rejoindre le roi d’Angleterre, qui se préparait à défendre le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir presque aussitôt.
Henri II et Frédéric Barberousse touchaient tous les deux au terme de leur carrière. Philippe d’Alsace était également arrivé au déclin de la vie, et ses longues guerres avaient fatigué son ambition: son second mariage était resté stérile comme le premier, et le roi des Romains l’engageait vivement à se réconcilier avec son seigneur suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue mère d’un prince, avait retrouvé toute son influence. A ces causes générales que nous a conservées le récit des historiens, il faut sans doute en ajouter d’autres moins apparentes mais aussi réelles, celles qui reposent sur les passions et l’intérêt, et qui, préparées dans l’ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu’il en soit, voici le récit d’un historien anglais: «C’était vers le 23 juin, Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d’Angleterre allait le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte de Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par ses bienfaits. Richard, cupide et avare, s’écria que, pour atteindre ce résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu’à Jérusalem.—Ce n’est point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras, lui répondit Philippe d’Alsace, mais en te dirigeant armé vers le camp du roi de France.—Richard le crut, et Henri II, instruit de la trahison de son fils, réunit les chefs de son armée pour leur annoncer qu’il avait résolu de déposer les armes.—Je suis un grand pécheur, leur dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu et combattre les infidèles.»
Une trêve de deux ans fut conclue.
Le roi d’Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d’Anjou, les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les chrétiens avaient payée soixante mille besants d’or, Salah-Eddin avait repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour Ptolémaïde, Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur, Nazareth où s’écoula sa jeunesse. La bannière de l’émir flottait sur le Thabor: son camp dominait la montagne de Sion. En vain le pape Urbain III envoyait-il ses légats prêcher la croisade au milieu des discordes des princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem était mal défendue par Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, moins d’un siècle après la conquête de Godefroi de Bouillon, la croix disparut du Calvaire. A cette nouvelle, une clameur lamentable retentit dans toute l’Europe.
Le pape Urbain expira de douleur, et l’archevêque de Tyr, réunissant Philippe-Auguste et Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, émut tellement par ses reproches et ses plaintes le cœur des deux rois, qu’ils jurèrent, avec tous les seigneurs qui les entouraient, de délivrer la terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur projet, Philippe d’Alsace proposa à tous les barons de s’engager à ne point tirer l’épée tant que les malheurs de l’Orient n’auraient pas cessé. Le roi d’Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la croix rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont il était le rival plutôt que l’homme lige, donna la croix verte pour signe de ralliement à tous les siens. Henri II mourut bientôt après, le 6 juillet 1189; il laissait sa couronne et le soin d’accomplir son vœu à son fils, Richard Cœur de Lion, qui pendant un règne de dix années ne devait point en passer une seule oisif en Angleterre. Cinq mois s’étaient à peine écoulés, lorsque Richard s’embarqua, le 12
décembre, au port de Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille Philippe d’Alsace, et se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs de saint Bernard présidèrent à cette nouvelle assemblée de peuples chrétiens appelés à combattre en Asie.
Il appartenait à la Flandre d’occuper le premier rang à chaque page de l’histoire des croisades. Le légat du pape, l’évêque d’Albano, était mort en 1188 dans un bourg d’Artois en prêchant la guerre sainte. Sa voix expirante fut entendue, et sept mois avant que Richard eût traversé la mer, Philippe d’Alsace, qui devait se rendre en France pour accompagner les deux rois, confia à Jacques d’Avesnes «li bons chevalier» le commandement de la flotte des pèlerins flamands: sur cette flotte s’embarquèrent le comte de Dreux et son frère Philippe, évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, et son frère Roger, évêque de Cambray, dont les mœurs n’étaient pas moins belliqueuses que celles de l’évêque de Beauvais. Quelques-uns de leurs navires se dirigèrent d’abord vers le port de Darmouth, où d’autres pèlerins anglais les rejoignirent. Jacques d’Avesnes avait déjà franchi le détroit de Gades, lorsque le reste de la flotte jeta l’ancre, dans les premiers jours de juillet 1188, au pied des remparts de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, dont Philippe d’Alsace avait épousé la sœur, engagea vivement les pèlerins flamands à s’arrêter quelques jours dans ses Etats pour faire le siége de la ville de Sylva, dont l’antique origine remontait, disait-on, à Sylvius, fils d’Enée. Il jura solennellement, et trois évêques répétèrent son serment, que tout l’or, l’argent et les vivres dont les croisés pourraient s’emparer, leur appartiendraient sans partage. Les historiens du douzième siècle racontent avec admiration que trois mille cinq cents chrétiens n’hésitèrent point à attaquer une ville bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus considérable que Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée, ils enlevèrent le faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent les assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se virent réduits à capituler, et la mosquée devint une église où l’un des pèlerins de Flandre fut consacré évêque. L’armée portugaise avait assisté, silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès.
Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l’Afrique. L’empereur de Maroc réunit une armée l’année suivante et débarqua dans les Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient quelques croisés, qui s’empressèrent d’aborder et de briser leurs navires pour en former des palissades devant lesquelles échouèrent tous les efforts des infidèles. A la même époque, comme si le ciel avait guidé leur marche, d’autres croisés arrivaient à l’embouchure du Tage et rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L’empereur de Maroc avait conquis Torres-Novas et assiégeait le château de Thomar qui appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent avec effroi l’arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent aussitôt disposés à la paix. Ils demandaient qu’on leur restituât Sylva, et promettaient en échange d’évacuer le bourg de Torres-Novas et de conclure une trêve de sept années: leurs propositions avaient été rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières de la croix pour marcher au combat, lorsqu’on leur annonça que le prince africain était mort: toute son armée s’était dispersée.
Une année s’écoula avant que les rois de France et d’Angleterre eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le comte de Flandre s’était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans les derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne et Bérengère de Navarre jusqu’au port de Naples, où il trouva des galères anglaises qui le portèrent en Sicile.
De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En vain avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite pour qu’il interposât sa médiation. C’était un pieux vieillard qui avait annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l’une des sept têtes du dragon de l’Apocalypse, et qu’il faudrait sept années pour le vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard Cœur de Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la terre. Ces prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa ses conseils dès qu’il prêcha la concorde et l’union.
Les deux rois cherchaient à s’attacher le comte de Flandre; Philippe d’Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons, à son honneur, qu’il parvint à apaiser ces démêlés funestes qui enchaînaient dans un port de la Sicile toutes les espérances et tout l’avenir de la croisade. Une des conditions de la réconciliation des deux monarques était de partager toutes les conquêtes qu’ils pourraient faire en Asie.
Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui baigne Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux. C’était la flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s’arrêtait à l’île de Chypre pour y renverser un tyran de la maison des Comnène, Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage de Ptolémaïde.
Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier Vinesauf a comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam, c’était la lutte de l’Europe et de l’Asie, de l’Orient et de l’Occident, non plus divisés par le rapt d’une femme, mais appelés à se disputer un tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce siége ne devait pas être moins sanglant que celui de Pergame. D’après le récit des historiens chrétiens, les croisés y perdirent cent vingt mille hommes, et les chroniques arabes ajoutent que cent quatre-vingt mille Sarrasins y succombèrent. Si Richard y renouvela les exploits d’Achille, Philippe-Auguste n’y montra pas moins d’habileté dans ses ruses que le prudent Ulysse. Enfin, pour compléter ce rapprochement que nous empruntons à un historien contemporain, nous rappellerons une peste aussi terrible que celle qui autrefois, sous les flèches d’Apollon irrité, avait livré tant d’illustres victimes à la faim des chiens et des oiseaux. Lorsque le roi de France débarqua en Asie, le sol que ses pas allaient fouler avait déjà reçu les tristes restes de dix-huit évêques, de quarante-quatre comtes et d’une multitude innombrable de barons et de chevaliers. Il faut nommer le duc de Souabe, les comtes de Pouille, de Blois et de Sancerre, l’évêque de Cambray, Robert de Béthune, Guillaume de Saint-Omer, Athelstan d’Ypres, Eudes de Trazegnies, Ywan de Valenciennes. Plus heureux que leurs compagnons, Louis Herzeele d’Herzeele et Eudes de Guines avaient péri par le fer des infidèles.
Aliénor de Guyenne et la jeune reine d’Angleterre, Bérengère de Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d’Isaac Comnène, arrivèrent à Ptolémaïde le 1er juin. Tandis que les navires anglais, ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la Tour-Maudite, les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà tant de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C’était le comte de Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la peste; selon d’autres, il avait succombé à la douleur qu’il ressentit en voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu grégeois.
Jacques d’Avesnes, qui n’avait cessé de se signaler par son courage, survécut peu à Philippe d’Alsace. A la mémorable bataille d’Arsur, dont le nom lui rappelait la gloire d’un autre sire d’Avesnes, il perdit un bras et continua à combattre, jusqu’à ce qu’il tombât en s’écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique du monastère d’Andres le compare aux Macchabées, et le roi d’Angleterre mêla au récit de sa victoire l’hommage de ses regrets. «Nous avons perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui était la colonne de l’armée.»
A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, Hugues, prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à Salah-Eddin les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements où le chrétien captif triomphait encore.
Salehadins molt l’onora.
Por chou que preudom le trova.
Ptolémaïde avait été conquise: Jérusalem resta au pouvoir des infidèles. Le roi d’Angleterre aperçut ses remparts du haut des collines d’Emmaüs, où s’étaient jadis agenouillés les croisés de Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donné d’aller plus loin, et c’est l’historien de saint Louis qui raconte qu’on entendit alors Richard Cœur de Lion s’écrier en pleurant: «Biau sire Diex, je te prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la puis délivrer des mains de tes ennemis.»
Telle fut la fin de la troisième croisade.
LIVRE SEPTIÈME.
1191-1205.
Avénement de la dynastie de Hainaut.
Baudouin VIII.—Baudouin IX.
Croisade.—Conquête de Constantinople.
Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément au traité de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes dans l’île de Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre: «J’y consens, pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles du comte de Flandre.»
Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles qu’il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver une occasion de s’éloigner du siége de Ptolémaïde pour s’emparer du comté de Flandre.» A peine quelques semaines s’étaient-elles écoulées, que Philippe-Auguste déclara qu’il abandonnait les croisés pour retourner en Europe.
Cependant, quelle qu’eût été la célérité du départ de Philippe-Auguste, il arriva trop tard pour réaliser complètement ses desseins. Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se trouvait en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du comte de Flandre: le messager qu’il se hâta d’envoyer à son maître voyagea si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son autorité dans les provinces flamandes avant que l’on y eût appris que la dynastie d’Alsace s’était éteinte au siége de Ptolémaïde.
L’archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait la France pendant l’absence du roi, n’avait point tardé, à son exemple, de prendre possession de l’Artois, jadis donné en dot à la reine Elisabeth, qui était morte l’année précédente: la veuve de Philippe d’Alsace avait jugé également l’occasion favorable pour demander que les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d’Ypres, de Courtray, d’Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait déjà toute la West-Flandre. Mathilde, qui selon l’usage de cette époque, portait le titre de reine parce qu’elle était fille de roi, s’était alliée secrètement à l’archevêque de Reims: son ambition, qui devait appeler tant de malheurs sur la Flandre, s’applaudissait de ces divisions; mais la plupart des villes lui fermèrent leurs portes: on vit même en Artois les habitants de Saint-Omer prendre les armes pour protester des sympathies qui les attachaient à la Flandre. La reine Mathilde et l’archevêque de Reims s’effrayèrent: ils virent avec joie des conférences s’ouvrir à Arras, et l’on y conclut un traité qui laissait l’Artois au pouvoir de la France, mais qui contraignit du moins la reine Mathilde à se contenter des cités de Lille, de Cassel, de Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui formaient primitivement son douaire.
La paix d’Arras fut faite au mois d’octobre: Philippe-Auguste ne revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en apprenant ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprès de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point de refuser l’hommage du comté de Flandre, il voulut le faire arrêter et le garder dans quelque château, comme depuis Philippe le Bel retint Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint à fuir dans ses Etats: ses vassaux accoururent à sa voix, et déjà tout semblait annoncer la guerre, quand on sut que des négociations avaient été entamées à Péronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille marcs d’argent, comme droit de relief féodal, et peu après la cérémonie de l’hommage s’accomplit solennellement à Arras.
D’autres soins occupèrent désormais exclusivement l’ambition de Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde le 7
octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu’à Corfou, il s’était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu’Etienne de Tournehem devait conduire à Rome. Les soupçons que lui inspirait la déloyauté des princes allemands l’avaient engagé à s’habiller en marchand et à ne conserver avec lui qu’un petit nombre de compagnons. L’un de ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, par dévouement pour Richard, cherchait, en s’entourant d’une pompe toute royale, à faire croire qu’il était lui-même le monarque anglais. Toutes ces ruses furent inutiles: Richard, arrêté près de Vienne, fut livré par le duc d’Autriche à l’empereur, et bientôt après enfermé dans une prison.
Si Philippe-Auguste n’avait point préparé cette trahison, il s’en applaudit comme d’une victoire et voulut en profiter. Le comte de Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement le rôle d’usurpateur qu’un prince étranger lui proposait, et rendit hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà de la mer.
On vit s’assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée et affaiblie, une foule d’aventuriers qui s’armaient au nom du roi Jean, mais par l’ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir l’appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait à Witsand pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor de Guyenne l’avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra entraîner cette armée avide de pillage et le comte Baudouin lui-même sous les remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une résistance à laquelle il ne s’attendait point, et fut réduit à lever le siége.
Le roi de France espérait un succès plus complet de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre Richard qu’il accusait d’avoir forfait à ses devoirs de vassal. Pour réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d’or; mais le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard, plus habile, opposa à l’avarice de Philippe-Auguste une prodigalité qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, se ressouvinrent des priviléges des croisés, et l’empereur s’associa à leurs sentiments lorsqu’on lui offrit une rançon de cent cinquante mille marcs d’argent: il voulut même, pour lutter de générosité, abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur le royaume d’Arles et la province. C’est ainsi qu’en Orient Salah-Eddin, réclamant l’amitié de son illustre adversaire, avait voulu partager toutes ses conquêtes avec lui.
Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent à la délivrance de Richard Cœur de Lion: l’un, tout populaire, est celui du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière des Etats de Philippe d’Alsace; l’autre est celui d’Elie de Coxide, abbé des Dunes, qui fut l’un des ambassadeurs envoyés par la reine Aliénor à la cour de l’empereur d’Allemagne. Elie de Coxide, l’un des hommes les plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dîmes, des immunités et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit d’élire un député au parlement d’Angleterre. A ces noms, il faut joindre celui de Baudouin de Béthune. Après le départ du roi d’Angleterre, il était resté comme otage dans les prisons de Léopold d’Autriche. Ce prince cruel avait résolu de le faire périr si le roi d’Angleterre ne lui livrait deux princesses, l’une sœur d’Arthur de Bretagne, l’autre fille de l’empereur de Chypre. Richard, pour sauver son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux succédèrent de désastreuses inondations; enfin une épidémie vint qui frappa le duc Léopold et rendit la liberté aux infortunées captives. A son retour, Baudouin de Béthune reçut du roi Richard le comté d’Aumale.
Partout où le roi d’Angleterre avait passé en quittant l’Allemagne, il laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant, l’évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le soutenir.
L’archevêque de Cologne l’accompagna jusqu’au port d’Anvers, formé, dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de l’Escaut à celles de la mer. Il n’osait point traverser la Flandre, où dominait l’autorité de Philippe-Auguste, et préféra les périls que présentait la navigation au milieu des îles et des bancs de sable dont étaient parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait à bord de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais dès que la nuit était venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut quatre jours pour arriver d’Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars 1194, il aborda à Sandwich.
En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d’Alsace, avait exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après son mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises avaient tardé trop longtemps à cingler vers l’Angleterre, il répudia également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui avaient appartenu à Philippe d’Alsace qu’elle trouva un asile.
L’évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la résignation dans la piété et l’oubli du monde dans le sein de Dieu.
«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s’écriait-il, pour ne pas s’émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse, issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, sa foi ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait ses vertus, il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle Esther et la rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d’amour dont s’est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine de noblesse; revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, vous qui brillez par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et cependant cette princesse, si illustre et si sainte, est réduite à tendre la main aux aumônes! Souvent je l’ai vue pleurer, et j’ai pleuré avec elle!»
Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il avait fait établir par l’archevêque de Reims de douteuses relations de consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le Bon.
Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son retour en Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France.
Jean de Mortain s’était réconcilié avec son frère, et de nombreuses victoires suivirent la soumission des rebelles.
Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d’Alsace s’achevait au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les plaines du Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et d’agitation.
La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel était entré Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le comté d’Alost et avait réussi à s’emparer de Rupelmonde. Le duc de Brabant, qui, comme neveu de Philippe d’Alsace, était naturellement l’ennemi et le rival de Baudouin, le marquis de Namur, qui voulait révoquer la donation de ses Etats qu’il lui avait faite précédemment, l’évêque de Liége, leur constant allié, soutinrent sa rébellion. Les plus fiers barons des marches de la Meuse avaient réuni leurs vassaux sous leurs bannières.
Le roi de France s’alarma de cette vaste confédération féodale, et ordonna à ses hommes d’armes d’envahir le Brabant avec les milices de Flandre et de Hainaut. Une bataille décisive se livra, le 1er août 1194, près de Noville, sur les bords de la Méhaigne. Le triomphe de Baudouin fut complet: quatre cents chevaliers et vingt mille fantassins périrent en cherchant à l’arrêter. Le marquis de Namur fut fait prisonnier et perdit ses Etats. Le duc de Brabant demanda aussitôt la paix, et la reine Mathilde suivit leur exemple; mais son humiliation fut plus profonde, car ce ne fut point assez qu’elle se soumît au jugement du roi et renonçât à toutes ses prétentions et à tous les accroissements qu’avait subis son domaine: Philippe-Auguste, qui craignait peut-être qu’elle n’offrît sa main à quelque haut baron de France, dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d’épouser l’un des princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de Bourgogne. A peine ce mariage avait-il été célébré qu’il fut rompu par l’autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au roi qu’elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans avoir obtenu son assentiment préalable.
A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte de Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l’activité de la navigation flamande. Il ne put défendre l’île de Walcheren et se hâta de redresser les griefs de la Flandre.
Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: Baudouin le Magnanime ne lui survécut qu’une année. L’héritier des comtés de Flandre et de Hainaut portait le même nom que son père, et il lui était réservé de l’illustrer plus qu’aucun de ses aïeux.