Histoire de Flandre (T. 1/4)

Joseph Marie Bruno Constantin, Baron Kervyn de Lettenhove · Chapitre 6 sur 7 · partie 1/3

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Histoire de Flandre (T. 1/4)

Les fils de Bouchard d’Avesnes avaient adressé…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Les fils de Bouchard d’Avesnes avaient adressé leurs réclamations à l’empereur Frédéric II, que la guerre de Liége avait irrité contre le comte de Flandre, et dès le mois de mars 1242 (v. st.) une sentence solennelle avait proclamé la légitimité de leur naissance. C’était en vertu de cette déclaration que Jean d’Avesnes demandait à pouvoir intervenir dans l’hommage de sa mère comme héritier de tous ses domaines. Cette discussion était pleine de doutes et d’incertitudes.

Si Marguerite de Flandre s’était unie de bonne foi à Bouchard d’Avesnes, ignorant qu’il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne l’avait également épousée que parce qu’il considérait son premier mariage comme nul et sans effet. Les fils du sire d’Avesnes s’appuyaient, il est vrai, sur une sentence de l’empereur; mais ceux du sire de Dampierre leur opposaient trois bulles pontificales.

Cependant la Flandre avait accepté la dynastie des Dampierre, tandis que le Hainaut persistait à la repousser.

Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint de tous les fils de Marguerite qu’ils adhérassent à un compromis par lequel ils choisissaient Louis IX et l’évêque de Tusculum pour arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans l’héritage de Baudouin de Constantinople.

Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée au mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d’Avesnes, et la Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre. Les fils de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume de Dampierre rendit immédiatement hommage au roi de France; mais Jean d’Avesnes, qui avait épousé, vers le mois de décembre 1246, Alix de Hollande, ne releva son fief de l’évêque de Liége, Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.

Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de Hollande, dont Jean d’Avesnes avait épousé la sœur, fut élu, à Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l’empire. Jean d’Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland, de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d’Alost, ajoutant que le roi Louis IX n’avait pu accorder à Guillaume de Dampierre, comme dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient pas de la France, mais de l’empire. Le roi des Romains profita des dissensions qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour réunir une armée qui débarqua aux bords de l’Escaut et soumit rapidement toute la Flandre impériale. Elle se trouvait près de Termonde, sous les ordres de Jean d’Avesnes, lorsqu’elle surprit, au point du jour, les barons de Flandre qui s’avançaient pour l’attaquer et les réduisit à une fuite honteuse.

La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi de France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel il avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d’Avesnes à renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait fait ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu à Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d’aller, en forme d’amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de Flandre, jusqu’à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu’il fût rendu à la liberté.

Cependant Jean d’Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX de réhabiliter l’honneur de leur nom en confirmant la sentence impériale du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette question appartenait à l’autorité ecclésiastique; mais il n’est point douteux que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à Lyon, n’aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre 1248.

Innocent IV y chargeait l’évêque de Châlons et l’abbé du Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance de Jean et de Baudouin d’Avesnes, «attendu que toutes les recherches faites jusqu’à cette époque n’avaient produit aucun résultat.» Ce fut en vertu de cette bulle que l’évêque de Châlons et l’abbé du Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249, tous les témoins pour qu’ils s’assemblassent, le 30 août suivant, dans la cathédrale de Soissons.

Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu’il était âgé d’environ cent ans et qu’il avait entendu Marguerite, vingt-sept fois et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont, qui déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d’Alsace, Bouchard prenait part aux combats et aux tournois sans que l’on y connût le moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère avait officié dans la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, qui, lors de la captivité de Bouchard, avait été l’un de ses otages; Henri d’Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d’Avesnes étaient nés dans l’asile hospitalier que son père lui avait accordé sur les bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l’évêque de Châlons et l’abbé de Liessies, délégué par l’abbé du Saint-Sépulcre, jugeant qu’il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par Jean et Baudouin d’Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l’avis des jurisconsultes, la légitimité de leur naissance.

Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s’opposer à cette enquête; pendant qu’elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l’Orient cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du héros d’Arsur de si touchantes sympathies.

Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l’ordre et de la paix en Europe, il n’hésita plus à remplir le vœu qu’il avait fait d’aller combattre les infidèles; mais, portant les vertus d’un grand roi jusque dans l’accomplissement d’un devoir religieux, il voulait que cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi celle de la destruction de l’islamisme, de la civilisation de l’Asie et de la prospérité de l’Europe.

Qu’on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu’était l’Asie au moment où Louis IX faisait creuser le port d’Aigues-Mortes pour s’y embarquer. Les nations tartares et mongoles s’étaient réunies sous Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la domination actuelle des czars des deux côtés de l’Oural, s’étendait de la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu’aux mers du Japon. Déjà elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles envahissaient la Silésie. L’Allemagne tremblait, et en 1238, les pêcheurs de Gothie et de Frise n’osèrent pas sortir de leurs ports pour se rendre sur les côtes d’Ecosse, de crainte de ne plus retrouver à leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu combattre les Mongols; Louis IX jugea qu’il était plus utile de les éclairer et de se les attacher par la foi et les lumières pour les opposer aux hordes dévastatrices des tribus nomades de l’Arabie. Il fallait donc former dans l’Orient un établissement considérable, d’où l’on pût à la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans dans leurs déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les plus reculés, avaient vu s’élever de leur sein la civilisation de l’antiquité, étaient de nouveau appelés à être le berceau d’une mission intellectuelle, la réconciliation de l’Europe et de l’Asie.

Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd’hui sont retombés dans le néant et dans l’immobilité où ils languissaient il y a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation de l’Asie était le salut de l’Europe, dont les frontières cesseraient d’être menacées par de gigantesques invasions. En civilisant l’Asie, en sauvant l’Europe, Louis IX agrandissait les destinées de la France.

Lorsqu’il se rendait de Paris à Beauvais, de Beauvais à Lyon, que rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes où l’agriculteur, ruiné par les discordes civiles et les guerres étrangères, ne récoltait point assez de blé pour nourrir sa propre famille; des châteaux où dominaient des passions ambitieuses, source constante d’agitations et de luttes; des cités où les marchands venaient se plaindre des exactions qu’ils rencontraient dès qu’ils franchissaient les frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade l’extension de la puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le développement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et parmi ceux-là se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denrées que les républiques d’Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui étaient restées jusqu’alors leur monopole, fussent envoyées en France pour favoriser l’accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble terre d’Egypte fécondée par le plus beau des fleuves, si riche en ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l’une baigne la France et l’autre les Indes et la Chine, semble ne regarder l’Europe que pour lui offrir le sceptre de l’Afrique et de l’Asie.

Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. Tandis que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, les barons qui l’entouraient ne songeaient qu’aux combats qu’ils allaient livrer; et la même flotte portait les machines de guerre destinées à repousser les infidèles, et les charrues qui, après la victoire, devaient couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa l’hiver dans l’île de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et après quatre jours de navigation on découvrit l’Egypte. «Dieu nous aide! voici Damiette!» s’était écrié l’un des pilotes. A ce signal, le légat du pape leva l’étendard de la croix, et tous les princes se rendirent à bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu sous le titre de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Béthune et d’autres barons. Ils décidèrent qu’on attaquerait les Sarrasins qui se pressaient sur le rivage.

Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins et les Blauvoets. Il s’était placé à leur tête pour les conduire à la croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu’ils entrèrent les premiers dans les remparts de Damiette.

Les inondations du Nil et les discordes qui s’étaient manifestées parmi les princes d’Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu’au 20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l’autorité du roi fut de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le comte d’Artois, frère de Louis IX, donna lui-même l’exemple de la désobéissance et de l’insubordination. Il commandait l’avant-garde et avait traversé l’Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu’à ce que toute l’armée en eût effectué le passage; mais loin d’exécuter les ordres qu’il avait reçus, il s’élança imprudemment à la poursuite des mameluks de Fakreddin jusqu’au bourg de Mansourah.

Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait sur l’autre rive de l’Aschmoûn, ses troupes, que l’avant-garde eût dû protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu’elles eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s’engagea et le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l’ordre de se rapprocher de l’Aschmoûn pour maintenir ses communications avec l’arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu’il apprit que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient un prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu lui annonça que le comte d’Artois, entouré d’ennemis, allait succomber dans le bourg de Mansourah où il cherchait en vain à se défendre. Louis IX résolut aussitôt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des infidèles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit sépara les combattants, le comte d’Artois et tous ses compagnons avaient péri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frère, réussit à rejoindre les chrétiens avec le jeune comte de Flandre.

Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute l’armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats recommencèrent le vendredi 11 février. Louis IX montra le même courage qu’à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se signalèrent en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource que la bataille le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit le sire de Joinville, ils n’osèrent venir à nous, dont Dieu nous fist grant courtoisie… Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent sus à pié et à cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz d’armes.»

Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d’inquiéter le camp des croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s’y étaient déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers l’Aschmoûn. Un seul navire échappa à leur poursuite; c’était «un vaisselet au conte de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au roi de France.

On décida qu’il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute l’armée chrétienne reprit la route qu’elle avait déjà suivie. Louis IX, épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; cependant il n’avait pas voulu quitter l’arrière-garde. Enfin, il s’arrêta à Minieh, et ses chevaliers, qui d’heure en heure s’attendaient à le voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins pour négocier une trêve: elle venait d’être conclue, quand une fausse alerte livra le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et un grand nombre de barons partagèrent sa captivité.

Lorsqu’on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et de la Flandre les laboureurs et les bergers s’assembler en disant que Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu’il réprouvait l’orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier le pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue, entourée des anges, pour leur annoncer qu’ils briseraient les portes de Jérusalem. Un vieillard qu’on nommait Jacques le Bohémien conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent, elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les domaines des nobles. D’Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de là vers Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les mêmes ravages dans l’université que dans les synagogues juives; enfin elles furent dispersées aux bords du Cher.

Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa délivrance, et une rançon d’un million de besants d’or pour celle de ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le Nil, et leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de massacrer le sultan s’élancer sur le navire où se trouvaient le comte de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les chevaliers chrétiens crurent qu’ils allaient être mis à mort, et se confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était avec eux; les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et remplirent toutes les promesses d’Almoadam.

Le roi de France s’était embarqué à Damiette; loin de songer à retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des mameluks, ainsi que ceux d’Alep et de Damas, réclamèrent son alliance; Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d’autres missionnaires, parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume de Rubruk, qui paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il attendait des secours d’Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque des messages successifs lui apprirent d’abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la France en qualité de régente, puis la réunion d’une armée anglaise sur les frontières de la Normandie, et enfin la destruction d’une grande partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livré au roi des Romains. Louis IX hésitait encore, mais les barons de Syrie eux-mêmes l’engageaient à ne point laisser la France en péril; il céda à leurs conseils, espérant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade à laquelle il n’avait jamais cessé d’attacher toutes ses espérances.

Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine avait-il revu la Flandre qu’impatient de faire briller à tous les regards la gloire qu’il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires cédaient à son impétuosité et à celle de ses compagnons d’armes, quand tout à coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrière et les précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l’on releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre.

Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le résultat fortuit de la vivacité et de l’acharnement de la lutte; mais il en est d’autres qui accusent les sires d’Avesnes d’avoir préparé et fait exécuter cette trahison.

La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime dans le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent les protestations des sires d’Avesnes, elle sentit s’accroître la haine qu’elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé par l’évêque de Châlons et l’abbé de Liessies, et dès que l’évêque de Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la sentence pontificale, elle s’adressa directement au pape, le suppliant de changer de résolution, niant même l’impartialité de l’évêque de Châlons et demandant que d’autres évêques procédassent à une nouvelle enquête.

Jean et Baudouin d’Avesnes se hâtèrent d’exposer à Guillaume de Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains résolut d’intervenir d’une manière éclatante en leur faveur contre la comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l’empire se réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous les feudataires impériaux étaient tenus de demander l’investiture de leurs domaines au roi Guillaume. Lorsque l’archevêque de Cologne eut ajouté que tous ceux qui, sommés de rendre hommage, n’avaient point obéi, dans le délai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs, l’évêque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de Flandre y eût été invitée à plusieurs reprises, elle ne s’était jamais présentée pour faire acte d’hommage, et que, par sa désobéissance, elle avait perdu tous les droits qu’elle possédait sur les terres qui relevaient de l’empire. Aussitôt après, le roi des Romains fit lire une charte par laquelle il confisquait la Flandre impériale et les pays des Quatre-Métiers, de Waes et d’Alost, ainsi que le comté de Namur, et en faisait don à son beau-frère, Jean d’Avesnes. Les ducs de Brabant et de Brunswick, les archevêques de Mayence et de Cologne, les évêques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Liége et de Spire confirmèrent la donation du roi des Romains, et Jean d’Avesnes prêta immédiatement le serment de fidélité.

Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ de Louis IX pour l’Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires d’Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, Rasse de Gavre, Jean d’Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de Berlaimont, Hugues d’Antoing, Jean de Dixmude et d’autres nobles chevaliers.

On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV avait, par une bulle du 20 août 1252, chargé l’évêque de Cambray, l’abbé de Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations déjà produites relativement à la naissance des sires d’Avesnes: cette procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. Le 28 avril 1253, Jean et Baudouin d’Avesnes nommèrent des procureurs auxquels ils confièrent le soin de les défendre. Le 17 juin, Gui et Jean de Dampierre désignèrent également l’archidiacre d’Arras et le prévôt de Béthune pour soutenir leurs intérêts: triste enquête qu’une mère avait provoquée contre son fils, et où les accusateurs eux-mêmes n’étaient que leurs frères!

L’évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le pape entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions; puis, reconnaissant qu’il n’était point possible d’élever des doutes sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite, ils ratifièrent le jugement prononcé par l’évêque de Châlons et l’abbé de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape, pour le supplier d’ordonner une troisième enquête, comme si le soin de son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances.

Tandis que les sires d’Avesnes réclamaient la protection du roi des Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à sa voix, et dès le printemps de l’année 1253, ils convoquèrent, dans toutes les provinces situées entre l’Escaut et la Loire, les hommes d’armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi des Romains, qui n’ignorait point leurs desseins, se hâta aussi de charger son frère de rassembler dans l’île de Walcheren toutes les forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent quelques princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, le duc de Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre les conseils de la prudence et de la modération. Sa médiation fut acceptée, et Guillaume de Hollande se rendit lui-même à Anvers pour assister aux conférences qui y avaient lieu.

Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu’une occasion favorable de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, trois flottilles recevaient, sur les rives de l’Escaut, ses partisans, divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient à peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d’armes n’avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les digues et au bord des marais, lorsque l’on entendit résonner les trompes et les buccines. Toute l’armée impériale, commandée par Florent de Hollande et Jean d’Avesnes, s’avançait en renversant devant elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce moment, la troisième flottille s’approchait de l’île de Walcheren, et le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d’arriver au secours de leurs frères d’armes, jugeant que plus le péril était grand, plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent le nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l’un des plus sanglants du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d’autres l’évaluent à cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille noyés dans l’Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre, blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould de Guines, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres chevaliers.

Pas un seul combattant, assure-t-on, n’avait échappé à ce désastre pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant on vit arriver bientôt en Flandre une multitude d’hommes à demi nus, auxquels Jean d’Avesnes avait rendu la liberté, espérant reconquérir quelque jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits n’étaient que trop tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses habitants. Une profonde désolation se répandit de toutes parts; le commerce et l’industrie languissaient, et un historien contemporain remarque que l’année 1253 fut une année malheureuse pour l’ordre de Cîteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la laine de ses troupeaux. «Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les Français mandèrent au roi Louis IX qu’il revînt le plus tôt possible, car son trône était ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de Flandre avait mis en péril tout le royaume.»

Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s’était imposé de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L’heure était arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des paroles suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se rendirent en son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à tour et la foi qu’elle devait à l’empire et le serment qu’elle avait prêté d’observer la trêve conclue à Anvers, ne devait point s’attendre à ce qu’il consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu’à chercher à réparer la défaite de West-Capelle par l’intervention du comte d’Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était sage dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d’acquérir, en quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» Charles d’Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait attribué le Hainaut à Jean d’Avesnes, et ce fut ce même comté de Hainaut, avec la ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix de son alliance.

Dès que Charles d’Anjou eut réuni ses hommes d’armes, il fit défier le roi des Romains, en lui mandant qu’à certain jour il se rendrait en Brabant, dans la plaine d’Assche, et que, s’il ne l’y trouvait point, il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. «Je jure de l’attendre dans la plaine d’Assche, répondit le roi des Romains aux hérauts du comte d’Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.»

En prononçant ces paroles, rendant défi pour défi, il leur remit la chaîne d’or que portait Gui de Dampierre le jour où il fut vaincu.

Tandis que le comte d’Anjou voyait les portes de Valenciennes se fermer à ses hommes d’armes, déjà mis en déroute par le sire d’Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait dans la plaine d’Assche une armée de deux cent mille hommes; il y passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer bataille.

Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape Innocent IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse procédure où la mémoire de Bouchard d’Avesnes était traînée au pilori par sa veuve. Il semblait que rien ne pût mettre un terme à ces guerres cruelles, à ces enquêtes, qui, remontant quarante ans en arrière, rouvraient sans cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant d’Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château de Vincennes.

Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et l’Angleterre, et dans les derniers jours d’octobre 1255, Louis IX vint lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message réussit, tant était grand le respect que l’on portait au roi de France. «Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»

Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande avait péri au milieu de l’hiver, égorgé par quelques paysans dans un marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant que la paix fût conclue, mais Jean et Baudouin d’Avesnes avaient consenti à se trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions avec la même équité que si les intérêts de son frère y eussent été complètement étrangers.

Par une première convention, Jean et Baudouin d’Avesnes reconnurent, ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision arbitrale de 1246, telle que l’avaient prononcée le roi de France et l’évêque de Tusculum, devait être considérée comme une règle inviolable, garantie par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de la respecter. Les sires d’Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de Barbançon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d’Antoing, prirent le même engagement.

Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d’Anjou déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation qu’elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute prétention au comté de Hainaut.

Par un troisième traité, Jean et Baudouin d’Avesnes abdiquèrent tous les droits qu’ils tenaient de la confiscation des domaines de Baudouin de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le comte d’Anjou avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent le transport qu’en vertu de cette confiscation ils avaient fait précédemment à Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le comté de Namur.

Quinze jours plus tard, d’autres conférences s’ouvrirent à Bruxelles par la médiation du duc de Brabant, mais sous l’influence de la mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice, fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de la Zélande, situées entre Hedinzee et l’Escaut; mais il était expressément entendu qu’elles resteraient toujours un fief dépendant de la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les comtes de Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à la bataille de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la liberté.

La comtesse de Flandre s’efforçait, en abolissant les impôts onéreux qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d’alléger le souvenir de leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de ses domaines, afin qu’ils ne fussent plus soumis aux redevances et aux travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin jouir d’un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui n’avaient vécu qu’au milieu des combats, ne cessèrent point d’aller chercher dans d’autres pays la guerre qui, désormais, respectait leurs propres frontières.

Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d’Avesnes le droit de révoquer une donation confirmée par l’empereur, avait chassé de Namur l’impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de Courtenay. Gui de Dampierre prit sa défense, espérant qu’en récompense de ses services elle lui abandonnerait tous ses droits. Des négociations eurent lieu: elles se terminèrent par le mariage de Gui de Dampierre avec Isabeau de Luxembourg, dont le comté de Namur forma la dot.

Robert, l’aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d’épouser l’une des filles de ce comte d’Anjou, dont nous avons raconté la déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s’associa à sa fortune, c’est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus aventureuses entreprises.

Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile: en même temps qu’il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait parmi les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce fut dans ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade contre Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu’il était né Français en offrant à l’un des princes de la maison de France la gloire de vaincre Manfred et de recueillir son héritage. Charles d’Anjou accepta avec joie la couronne que le pape lui présentait. Il se hâta de s’embarquer au port de Marseille avec mille chevaliers, et le 24 mai 1265 il entrait à Rome.

La grande armée des guerriers d’Occident, qui portaient les croix blanches et vermeilles, n’avait point encore paru en Italie. Leur maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger leur expédition, écoutait les conseils du connétable de France, Gilles de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont leurs trompettes firent retentir les vallées. Dès qu’ils descendirent dans la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les amis du marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils s’étaient emparés de Verceil et avaient franchi les gués de l’Adda, lorsque le plus redoutable des alliés de Manfred dans le nord de l’Italie, le marquis Pelavicini, quitta Brescia pour s’avancer contre eux; mais les forces dont il disposait étaient trop faibles, et loin d’arrêter l’invasion des croisés, il ne fit qu’irriter leur colère.

Robert de Flandre avait passé l’Oglio au pont de Calepi, que lui livra la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d’armes pillèrent tous les domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux et ses villes, emmenant à leur suite les populations captives et les accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise l’impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de Brescia s’abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y cacher leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs aïeux.

Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue, où ils attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire de Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome, où ils arrivèrent dans les derniers jours de décembre.

Le comte d’Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter Rome, il se rendit, aux fêtes de l’Epiphanie, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l’Eglise.

Manfred n’ignorait point les préparatifs de Charles d’Anjou; il avait chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup que les croisés s’avançaient rapidement au delà du Garigliano, mettant en fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s’emparant de tous les châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitôt son armée en ordre de bataille.

C’était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au pied des murailles de Bénévent. Charles d’Anjou voulait remettre la lutte au lendemain. Gilles de Trazegnies s’y opposa, déclarant, raconte Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la gent son enfant se combateroient.» Qu’on prenne donc les armes! répondit le comte d’Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mêlée fut sanglante. Un instant l’avantage parut appartenir aux Allemands du parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s’étaient placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred lui-même, rétablirent bientôt les chances du combat. Ils s’élançaient au milieu des ennemis avec tant d’impétuosité qu’ils semblaient, dit un historien contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait pas: il succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne qui ne le connaissaient point.

Charles d’Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations du Hainaut; et, dès la fin de l’année 1267, les Gibelins appelaient comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le duc d’Autriche et d’autres princes allemands l’accompagnèrent en Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec enthousiasme, et il traversa triomphalement toute l’Italie, jusqu’à ce qu’il arrivât près d’Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence de Charles d’Anjou.

Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles d’Anjou fut cruel lorsqu’il eût pu être magnanime, Robert de Flandre, quoique son gendre, se montra du moins à Naples le digne chef des croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n’y en avait qu’un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là qui lut la fatale sentence; mais au même moment, Robert de Flandre le renversa sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne t’appartient pas, misérable, de vouer à la mort un si noble prince!» Tous les chevaliers applaudirent; Charles d’Anjou seul restait inflexible. Conradin était monté sur l’échafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en songeant au passé et s’écria: «O ma mère!» puis, portant ses pensées vers l’avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnèrent le glas funèbre: quelques années encore, et les cloches de Palerme sonneront aussi, mais ce sera pour annoncer les Vêpres siciliennes.

Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme un sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de cette même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d’une nombreuse assemblée de barons. Treize années s’étaient écoulées depuis son retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l’Europe et assuré celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier à Saint-Gilles l’ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans tout le royaume, de la participation du tiers état à la direction des affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu à toutes les communes le droit d’élire leurs maires. Des lois sévères réprimaient les abus des duels judiciaires, le désordre des mœurs, les concussions des magistrats. L’exemple du roi de France propageait tous les sentiments généreux. Tandis que le comte de Poitiers, frère de Louis IX, déclarait que tous les hommes naissent libres, le comte de Forez défendait de prononcer à l’avenir le nom de serf, qu’il assimilait aux termes les plus injurieux. Tel était le respect dont était entourée la puissance du roi de France, qu’après avoir été choisi par les barons anglais comme l’arbitre de leurs discordes politiques, il vit l’héritier de leurs rois réclamer l’honneur de combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En même temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les barons suivaient l’exemple de leur chef en jurant de l’accompagner dans la guerre sainte.

Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé Gui de Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient été levées en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné dans le tableau des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur Gui de Flandres soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et mangera à court.»

Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On les employa à régler les préparatifs de la croisade et à discuter le but que l’on devait s’y proposer. Les considérations les plus graves paraissaient devoir faire décider qu’on se dirigerait de nouveau vers l’Orient. L’Egypte était affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs des Mongols n’avaient point cessé d’offrir leur appui, enfin, il y avait encore en Syrie un grand nombre de barons français que Louis IX

y avait laissés et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, avait fait un pèlerinage à Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses vœux le moment où il lui serait permis de saluer la vallée de Josaphat et les cimes du Calvaire. Cependant Charles d’Anjou s’opposait à ces projets: lié lui-même par le serment de la croisade, il représentait combien étaient tristes les souvenirs de la première expédition conduite en Egypte, et engageait le roi à ne point aborder sur des rivages où tout rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif présidait aux conseils du roi de Sicile: il désirait ne point s’éloigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il espérait qu’une expédition de quelques mois suffirait pour anéantir en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies d’Italie des auxiliaires toujours dévoués aux Gibelins. La domination des Sarrasins en Afrique n’était-elle point d’ailleurs le lien qui unissait aux califes d’Asie les califes d’Espagne? Ne pouvait-on pas présumer que le sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu’il se verrait menacé de l’invasion des croisés? et le premier fruit de sa conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui parcouraient la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands français? Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui parlait le même langage que l’intérêt de son peuple.

Le 4 juillet 1270, le roi de France s’embarqua au port d’Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom d’Aquæ-Marianæ; il allait retrouver, sur d’autres rivages, le souvenir de Marius.

La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour suivre l’expédition d’outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croisés abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s’emparèrent d’un vieux château dont les galeries souterraines étaient cachées sous les roseaux. C’était Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques chevaliers se souvinrent que les ruines qu’ils foulaient aux pieds étaient celles du palais de Didon; d’autres, tout entiers à la guerre, répétaient que commander à Carthage c’était régner en Afrique.

Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les collines. Les chaleurs de l’été étaient extrêmes, et les vents du désert répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara et joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et des privations de l’armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, lorsqu’on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu’accablaient les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur prince.

D’heure en heure le mal s’aggravait, et Louis IX, étendu sur sa couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en s’écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»

L’armée des croisés n’avait plus de chef; mais ils ne quittèrent le rivage de l’Afrique qu’après avoir forcé le sultan de Tunis à payer un tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu’on vénérait déjà comme les reliques d’un saint. Une tempête dispersa leurs navires; cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils jurèrent qu’à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour combattre les infidèles.

En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le projet de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, en lui annonçant la mort du grand maître de l’ordre du Temple, Guillaume de Beaujeu, l’avait vivement engagé à ne point tarder plus longtemps à secourir la terre sainte; mais il se contenta d’accompagner, en 1276, Philippe le Hardi dans son expédition contre le roi de Castille. La vieillesse de sa mère et l’agitation qui règne dans nos grandes communes l’obligent à renoncer désormais aux périls et aux hasards des expéditions lointaines, et bientôt s’ouvrira cette triste période de notre histoire où les guerres et les discordes, succédant à la prospérité et à la paix, doivent apprendre à la Flandre à regretter de plus en plus la pieuse protection de saint Louis.

LIVRE NEUVIÈME.

1278-1301.

Puissance de Gui de Dampierre.

Prospérité des communes flamandes.

Intrigues de Philippe le Bel.—Troubles et guerres.

Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois de février: une année après, Marguerite ne vivait plus.

Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de Dampierre, seigneur de Bourbon, dont l’arrière-petite-fille épousa Robert, fils de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu’assez pauvres, appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors de la croisade de Baudouin, c’était à Renaud de Dampierre que le comte Thibaud avait légué tous ses trésors, afin qu’il prît sa place parmi les princes franks ligués pour la conquête de l’Orient.

Gui de Dampierre s’était montré, aussi bien que son frère, fidèle à ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l’avait empêché de partager la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins reçu son dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition à concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les accomplir; joignant le courage à l’habileté, l’habileté à la persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui l’attendait que parce que deux conditions de force et de stabilité manquèrent à son gouvernement. D’une part, le prince, nourri des traditions de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges et de libertés; d’autre part, les communes de Flandre s’éloignèrent du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs malheurs et dans leurs revers.

La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru la puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu’aux bords de la Meuse.

Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l’on voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux connétables, et le maréchal Jean d’Harcourt, recevoir de lui des pensions qu’on nommait alors fiefs de bourse, et à ce titre lui rendre hommage.

Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l’Europe. L’art vivait de ce luxe qu’il ennoblissait, et les bienfaits d’une prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, cette sœur de l’art, qui, dans un autre langage, promet également aux princes qui la protégent l’indulgente reconnaissance de la postérité.

Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l’exemple de Michel de Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs aux romans de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, il se plaisait lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. Adam de la Halle l’accompagna dans sa croisade d’Afrique. Adenez le Roi et Jacques Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des princes de son temps.

Le goût de la poésie s’était répandu de toutes parts. Au treizième siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait aux noms d’Adam de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit fameux par ses Jeux partis. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand de Douay, Jacques d’Hesdin, Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, Guillaume de Bapaume, Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et Mahieu de Gand, à défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à l’obscurité même de leur naissance. C’était en Flandre et en Artois que la poésie française brillait alors du plus vif éclat, et l’on ne peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur fécond patronage.

Tandis que la puissance du comte de Flandre s’élevait de jour en jour, les cités flamandes avaient pris un développement non moins remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de Gand ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s’orna d’un grand nombre de monuments importants et ses limites furent reculées. On creusa la Lieve. Les faubourgs qui s’étendaient au delà de l’Escaut, la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon et la plaine de Sainte-Pharaïlde furent compris dans l’enceinte de la cité, en même temps que l’on construisait le pont du comte et le chœur de l’église de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer au commerce de Gand, et bientôt il fallut de nouveau étendre ses limites. A Bruges, les ruines des maisons détruites par de nombreux incendies se relevaient à peine, que déjà on y réclamait une enceinte moins étroite. A Ypres, centre de la fabrication des draps, la population était si considérable qu’en 1247 les échevins s’adressèrent au pape Innocent IV, pour le prier d’augmenter le nombre des paroisses de leur ville, qui contenait environ deux cent mille habitants.

La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était célèbre au loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un modèle, et la charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier en Champagne se référait sans exception à la charte d’Ypres. Jamais aucun peuple n’obéit à des lois qu’il modifia plus rarement et pour lesquelles il combattit avec plus d’héroïsme. Pendant la paix, les progrès de l’agriculture, de l’industrie et du commerce faisaient apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il n’était point de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les rendît plus vénérables et plus sacrées.

Il serait difficile de trouver dans l’étude de l’organisation politique au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison approfondie de la législation de la Flandre et des législations contemporaines: ce serait justifier à la fois l’enthousiasme qui animait nos communes et celui qu’elles réveillaient chez les communes voisines de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et d’Angleterre. Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous bornerons à signaler l’influence que les institutions de la Flandre exercèrent sur le développement de son industrie et de ses richesses.

Les lois qui gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices.

C’est par ce caractère de sa législation que la Flandre s’était séparée de bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait d’autre droit que celui de l’épée, et l’on comprend aisément que le commerce, l’industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu des vexations de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves judiciaires par le feu ou le duel, l’on rencontrait les règles stables et fixes d’une organisation régulière. D’une part, on voit la loyauté commerciale de l’ouvrier garantie par le corps de métier et par la ville, également intéressés à veiller à ce qu’aucune atteinte ne soit portée à l’honneur et à la renommée de la fabrication; d’autre part, les règlements des métiers protègent l’ouvrier en réglant le salaire d’après le travail et le travail d’après les forces. A côté de ces dispositions d’ordre intérieur viennent se placer des règles morales.

L’ouvrier n’est admis dans les corps de métier qu’après avoir juré de contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans la grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son cœur, de tout son sang et de tout son bien, à son honneur et à l’honneur de sa patrie; si on l’avertit qu’en se rendant coupable de quelque délit ou seulement de mauvaises mœurs, il sera immédiatement exclu de la corporation, on lui promet aussi, s’il est loyal et probe, d’entourer de soins sa vieillesse et ses infirmités.

Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses tisserands, dont l’habileté était déjà renommée chez les Romains du temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes fils de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur les côtes du Fleanderland.

Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands osterlings, et celle d’Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la plus importante. Là venaient s’échanger les produits du Nord et ceux du Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod et celles que transportaient les caravanes de Samarcande et de Bagdad, la poix de la Norwége et les huiles de l’Andalousie, les fourrures de la Russie et les dattes de l’Atlas, les métaux de la Hongrie et de la Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal, la cire du Maroc, les épices de l’Egypte, «par coi, dit un ancien manuscrit, nulle terre n’est comparée de marchandise encontre la terre de Flandre.»

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