Histoire de Flandre (T. 1/4)

Joseph Marie Bruno Constantin, Baron Kervyn de Lettenhove · Chapitre 5 sur 7 · partie 2/3

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Histoire de Flandre (T. 1/4)

Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but politique que se proposait le roi de France et l’accusa de vouloir anéantir en même temps la puissance des peuples de la Flandre et la dynastie de leurs princes. Bouchard d’Avesnes, fils de l’illustre ami de Richard Cœur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et osa déclarer que, si le roi de France retenait les pupilles du marquis de Namur, la Flandre chercherait un protecteur dans le roi d’Angleterre.

Philippe-Auguste jugea qu’il était nécessaire de rendre la liberté aux filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir donné des maîtres qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n’oubliassent jamais de quelle main ils l’avaient reçu. Il avait jeté les yeux sur Enguerrand et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait à la maison de France, et en 1211 il conclut avec eux une convention en vertu de laquelle il s’engageait à leur faire avoir «lesdites damoiselles héritières de Flandre,» moyennant une somme de cinquante mille livres parisis, payables en deux termes, savoir: trente mille livres avant qu’ils fussent saisis desdites damoiselles, et vingt mille livres une année après qu’elles leur auraient été remises. L’évêque de Beauvais, les comtes de Brienne, de Saint-Pol, d’Auxerre, de Soissons, se portèrent garants des engagements d’Enguerrand de Coucy.

La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de l’espoir d’enlever l’héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour la donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s’engagea à payer au roi plus d’or que n’en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus elle lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions si avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré toutes les plaintes d’Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne de Flandre avec Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré à Paris. L’acte d’hommage de Ferdinand nous a été conservé; il était conçu en ces termes:

«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l’homme lige de mon très-illustre seigneur, le roi de France. J’ai juré de le servir fidèlement, et tant qu’il consentira à me faire droit en sa cour je remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de le servir fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes, tant barons que chevaliers, et toutes les communes et communautés des villes et des bourgs de ma terre, aident mon seigneur le roi contre moi, et me fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, jusqu’à ce que je me sois amendé à la volonté du roi. Je veux que les barons et les chevaliers prennent le même engagement vis-à-vis du roi, et si l’un d’eux refusait de le faire, je lui ferai tout le mal que je pourrai, et n’aurai avec lui ni paix ni trêve, si ce n’est de l’assentiment du roi.» Sohier, châtelain de Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et d’autres chevaliers, unirent leurs serments à ceux de Ferdinand.

Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance que vingt années auparavant, lorsque l’archevêque de Reims avait voulu profiter de la mort de Philippe d’Alsace. Tandis que Ferdinand et Jeanne s’arrêtaient à Péronne, des hommes d’armes se présentaient inopinément aux portes d’Aire et de Saint-Omer, et prenaient possession de ces villes importantes.

Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens, déclara qu’il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités d’Aire et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth de Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son autorité; mais lorsqu’il parut aux portes de Gand, les bourgeois refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre et Arnould d’Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent Ferdinand jusqu’à Courtray, et peut-être l’eussent-ils mis à mort s’il n’eût réussi à faire briser les ponts de la Lys.

Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de Flandre. Il s’avança avec eux jusqu’à Gand, et comme la comtesse Jeanne l’accompagnait, personne n’osa prendre les armes contre l’héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats de la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois cent mille livres. De plus, l’organisation de l’échevinage fut complètement modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans les quatre principales paroisses de la ville, quatre hommes probes qui désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque année, d’autres électeurs devaient présider au renouvellement de l’échevinage.

Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers les bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de Baudouin. L’évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la maison de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par le duc de Brabant, et c’était afin de réparer ce revers qu’il avait convoqué tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les plus brûlantes du mois de juillet; d’épaisses nuées de poussière s’élevaient dans les airs et gênaient la marche des hommes d’armes; enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s’était engagé à payer une indemnité considérable à l’évêque de Liége; mais, avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements importants vinrent modifier la situation des choses.

Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre 1212.

Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison des comtes de Flandre au roi de France, et l’hiver s’était à peine achevé lorsque le duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader à Philippe-Auguste que son alliance était plus précieuse que celle du comte de Flandre, et obtint pour prix de son zèle la main de la veuve du marquis de Namur.

Au moment où le roi de France accueillait l’adversaire de Ferdinand, il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui enlevait ses domaines. Renaud de Dammartin était l’un des barons les plus puissants de France. Il possédait de nombreux châteaux en Bretagne et dans le Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu d’Alsace, lui avait porté en dot le comté de Boulogne. Déjà son caractère violent s’était révélé à diverses reprises. Un jour, il avait osé en venir aux mains, au milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. Depuis, il avait eu d’autres contestations avec l’évêque de Beauvais et le comte de Dreux, cousins du roi, et telle était la cause des sentences de bannissement et de confiscation prononcées contre lui; mais, loin de s’humilier devant l’autorité royale, il nourrissait des rêves de vengeance et associait à ses projets l’un des plus célèbres barons de Picardie, Hugues de Boves, qui avait tué le chef des prévôts royaux. Peu après les fêtes de Pâques, vers l’époque où Henri de Brabant épousait la veuve du marquis de Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du comte de Bar pour aller en Flandre réveiller dans le cœur de Ferdinand les aiguillons de l’orgueil et de la colère. Il n’y réussit que trop aisément. Mathilde elle-même, qui, l’année précédente, implorait à genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus que de l’admiration que lui avait inspirée la puissance de l’Angleterre, lorsqu’elle traversait la mer, appelée du Portugal par Henri II, pour perpétuer la dynastie de Philippe d’Alsace. Cependant les dons qu’elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à ses ministres, pour qu’ils permissent le mariage de Jeanne avec Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu’ils ne s’y opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud de Dammartin qui lui apprit qu’elle trouverait toujours chez les ennemis du roi de France l’or qu’elle emploierait à le combattre.

En 1208, les moines de l’abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient au roi d’Angleterre le droit de nommer l’archevêque de Canterbury, s’étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin et dans d’autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé d’excommunication, et déjà le roi de France se préparait à exécuter les sentences pontificales, en dirigeant contre l’Angleterre une autre croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d’une invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte de Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud de Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d’Angleterre promit au comte de Flandre de l’aider à recouvrer tous les domaines qui lui avaient été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes de l’Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune l’engageait à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit le roi, quelle grande opinion n’a-t-il pas de son seigneur!—Par la foi que je dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier, il est tel que je le dis.» Le roi d’Angleterre s’avança jusqu’à Canterbury: ce fut là que les deux princes signèrent un traité d’alliance dont les dispositions ne sont point parvenues jusqu’à nous.

Cependant le roi d’Angleterre, en même temps qu’il améliorait la situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations d’autres gages pour l’avenir. Il réclamait la jeune Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu’il prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury, afin que si l’hymen de Jeanne restait stérile, l’Angleterre fût plus assurée de l’obéissance de l’époux de Marguerite que la France ne semblait l’être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque la jeune princesse apprit que sa sœur devait la livrer aux Anglais, elle refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait Bouchard d’Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son courage, avait tour à tour étudié les lettres à l’école d’Orléans et reçu l’ordre de chevalerie de la main de Richard Cœur de Lion. La puissance de Bouchard d’Avesnes était grande dans le Hainaut, où il possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons et les plus nobles feudataires pour qu’ils l’accompagnassent solennellement de Mons jusqu’au château du Quesnoy, et là, après qu’on eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu lieu régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l’un des chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire d’Avesnes et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s’ils voulaient l’un et l’autre vivre désormais ensemble comme époux; puis il joignit leurs mains, et la cérémonie s’acheva au milieu d’un grand concours de témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes toutes les portes du château.

Bouchard d’Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu’il venait d’entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut; toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu’inspirât ce mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces dissensions domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser la mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de la bataille d’Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu, pendant son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité conserverait la couronne pendant un siècle et demi. Cette période allait s’achever, et le roi de France croyait que la prophétie propagée par les rumeurs populaires lui promettait le sceptre des monarques anglais.

Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il avait permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à peine arrivé au camp de Boulogne, lorsqu’on y apprit que le 13 mai le roi Jean avait changé subitement de résolution et s’était soumis aux sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des moines de Canterbury. Le légat d’Innocent III quitta aussitôt l’Angleterre pour aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l’excommunication; mais le roi de France, quelles que fussent les énergiques remontrances du légat, déclara qu’il avait déjà dépensé soixante mille livres pour les frais de la guerre et qu’il ne renoncerait point à son expédition.

Lorsque Ferdinand s’était rendu près de Philippe-Auguste, n’était-il pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du roi Jean? On ne peut guère en douter. L’obstination du roi de France contrariait toutes ses prévisions, et il mit tout en œuvre pour qu’elle échouât.

Tantôt il engageait les barons à se méfier de l’autorité ambitieuse du roi; tantôt il leur représentait que jamais prince français n’avait réclamé la couronne d’Angleterre, et que toute tentative pour s’en emparer serait injuste et condamnable. Philippe s’irrita, mais Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté du roi, disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement une partie de ses domaines, avait rompu tous les liens qui l’attachaient à lui. «Par tous les saints de France, s’écria alors le monarque frémissant de colère, la France deviendra Flandre, ou la Flandre deviendra France.»

A sa voix, dix-sept cents navires cinglèrent vers le havre du Zwyn, et comme si le comté de Flandre n’existait déjà plus, il exigea l’hommage du comte de Guines.

Ferdinand s’était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder plus longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en Angleterre pour y réclamer des secours importants. «Cher ami, lui répondait le 25

mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres que vous avez remises à Baudouin de Nieuport; si nous les avions eues plus tôt, nous eussions pu vous faire parvenir des secours plus considérables. Nous envoyons vers vous nos fidèles, Guillaume, comte de Salisbury, Renaud, comte de Boulogne, et Hugues de Boves…»

Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien ne pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris par cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations, non qu’il espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers l’occasion de quelques retards qui permissent aux Anglais d’arriver à son aide.

Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé au roi une entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le roi de France ne l’y attendit point et s’avança de plus en plus vers l’intérieur de la Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le guidaient: ils exécutaient le serment qu’ils avaient prêté de le servir de tout leur pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de vassal.

Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s’approchait des remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur l’autre rive de l’Escaut, la flotte française envahissait le port de Damme. Là se trouvaient déposés les trésors de l’Europe et de l’Asie, les soies de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, les vins de la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre, butin immense qui flatta l’orgueil des vainqueurs et leur fit peut-être oublier les dangers qui les menaçaient.

Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n’avait point quitté le rivage de la mer, signala à l’horizon un grand nombre de voiles anglaises qui se dirigeaient vers la Flandre; c’était la flotte du comte de Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel et de triste; c’était la première scène de ce drame mémorable que devait clore la bataille de Bouvines, l’aurore de cette lutte qui allait ébranler toute l’Europe et demander à ses peuples tant de sang et tant de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n’osait interroger les mystères de l’avenir: ses remords le poursuivaient, et dès que les chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda s’il pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur suzerain. Le comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de le rassurer, et les conseillers de Jean sans Terre mirent le même empressement à ranimer son courage et ses espérances.

Les vaisseaux français s’étaient imprudemment dispersés dans le golfe qui formait, au treizième siècle, l’entrée du port de Damme. La flotte anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du jour, quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit de ce succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes, toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le bourg de Damme qu’occupaient le comte de Soissons et Albert d’Hangest avec deux cent quarante chevaliers et dix mille hommes d’armes. Le combat fut acharné, et déjà les Flamands triomphaient, lorsque l’arrivée de Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers français, les contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant deux mille morts et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et Jean de Vormizeele, Gilbert d’Haveskerke et un autre noble, héritier d’un nom fatal, Lambert de Roosebeke. Les sires de Béthune, de Ghistelles et d’autres chevaliers flamands trouvèrent à Furnes et à Oudenbourg un asile qui, dans ces contrées, ne manqua jamais aux défenseurs de la cause nationale. Ferdinand seul avait préféré se réfugier à bord de la flotte anglaise qui avait jeté l’ancre sur le rivage de l’île de Walcheren.

Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à Damme.

Lorsqu’au sein de ces remparts ensanglantés par le combat de la veille et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte de Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna de brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le chapelain du roi n’a point de vers assez pompeux pour célébrer ce spectacle. «L’incendie ne tarde point à se répandre. La flamme détruit en un moment mille et mille demeures; dans toutes les campagnes qui s’étendent jusqu’au rivage de la mer, elle consume les moissons dont s’enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après avoir forcé les magistrats d’Ypres et de Bruges à lui remettre des sommes considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il s’empara bientôt, grâce à la coopération des hommes d’armes du duc de Brabant. Le château d’Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier de Châtillon.

Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut en Flandre, assembla ses hommes d’armes et les conduisit à Ypres.

Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à peine s’était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l’appelèrent dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses hommes d’armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps qu’il se préparait à employer la force des armes, il avait de nouveau recours aux foudres de l’excommunication. L’archidiacre de Paris, Albéric de Hautvilliers, qu’il avait choisi pour successeur de Gui Paré dans l’archevêché de Reims, fit prononcer par l’évêque de Tournay la sentence d’interdit, et ce fut au milieu de la consternation universelle que l’armée envahissante se présenta devant les remparts de Lille abandonnés sans défense. Le chapelain du roi, qui a si pompeusement célébré l’incendie de Damme, sent son enthousiasme se réveiller en racontant la ruine de Lille, autre chant digne de la Philippide: «Les fureurs de Vulcain, excitées par le souffle d’Eole, suffisent pour punir les rebelles; la flamme les poursuit plus cruellement que le fer des guerriers… La ville de Lille tout entière fut détruite, et l’on vit périr sous les débris de leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de l’âge ralentissaient les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l’ordre du roi, afin qu’ils s’inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta point une seule pierre qui pût servir d’abri.»

Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel et Tournay. Ferdinand ne pouvait point s’opposer à ses progrès: en vain envoyait-il des ambassadeurs implorer l’appui de Jean sans Terre: il ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours de septembre, on lui remit des lettres où le roi d’Angleterre expliquait ces retards funestes par un voyage qu’il avait fait à Durham, dans les provinces les plus reculées de son royaume.

Enfin une invasion des Anglais dans l’Anjou força Philippe-Auguste à rentrer dans ses Etats; mais les hommes d’armes qu’il avait laissés à son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils portèrent la flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans les vallées de Cassel et de Steenvoorde. A peine s’étaient-ils éloignés, que Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les sergents et les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, Hugues de Boves, Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d’Angleterre avait chargé son chancelier de prendre avec lui tout le trésor royal dans cette expédition pour que rien n’en ralentît le succès. Le comte de Flandre se dirigea d’abord vers les domaines d’Arnould de Guines pour le punir de l’hommage qu’il avait rendu au roi de France, les pilla et les ravagea, puis il menaça Saint-Omer; il se préparait à poursuivre ses conquêtes, lorsque les guerres du duc de Brabant et de l’évêque de Liége l’obligèrent à renoncer à ses desseins.

Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont dans une même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés à plusieurs reprises. Les hommes d’armes flamands s’étaient même avancés jusqu’à Bruxelles, au moment où la seconde invasion de Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs foyers. Henri de Brabant, n’ayant plus rien à craindre de Ferdinand, avait jugé les circonstances favorables pour se venger des Liégeois. Il parut inopinément avec toutes ses forces dans les plaines de la Hesbaye, «voulant, dit un historien, prendre part aux vendanges et piller une seconde fois la cité de Liége.» Hugues de Pierrepont dormait lorsque le comte de Looz vint le réveiller en lui exposant le péril qui le menaçait. Tous les barons alliés de l’évêque s’armèrent; Huy et Dinant envoyèrent leurs habitants au secours des Liégeois, et peu de jours après, le 13 octobre 1213, les cloches de toutes les vallées de la Meuse retentirent pour annoncer le triomphe de saint Lambert à la journée de Steppes.

C’était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être chassé de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand. Il voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu’on lui avait adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte de Flandre.

Accueilli d’abord avec mépris, il fut plus heureux dans ses démarches lorsqu’il offrit de renoncer à l’amitié du roi de France. Les comtes de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de bataille de Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions aux vainqueurs; ils obtinrent qu’il lui fût permis d’aller s’agenouiller au pied du tombeau de saint Lambert, et là l’évêque de Liége et le comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix.

Une vaste confédération s’organisait contre le roi de France.

L’empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa couronne à l’appui de l’Angleterre et de la Flandre. Il promit au comte de Salisbury, qui s’était rendu aux bords du Rhin, le concours de toutes les armées impériales; peu après, il reçut l’hommage du duc de Brabant qui épousa sa fille.

Vers le nord, le roi d’Angleterre comptait d’autres alliés. Le comte de Hollande était devenu son feudataire en recevant une pension annuelle de quatre cents marcs d’argent. Ferdinand renouvelait les anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait confirmer le mariage de l’une de ses sœurs avec le roi Waldemar. Vers la même époque, il se réconciliait avec Bouchard d’Avesnes, et le 3 avril 1214, six chevaliers furent désignés comme arbitres pour régler les prétentions héréditaires de Marguerite.

Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient ceux qui habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement à renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien, conspiraient le comte Hervée de Nevers et tous les grands du Maine, de l’Anjou, de la Neustrie et des pays situés au delà de la Loire; mais ils cachaient leurs desseins par crainte du roi, voulant connaître d’abord quel serait le résultat de la guerre.»

Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne se hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l’expédition que les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient interrompue l’année précédente. Ils envahirent les Etats du comte Arnould, qui se réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de Guines et brûlèrent le bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De là ils se dirigèrent vers l’Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége devant Lens et devant Aire; mais l’arrivée d’une armée française mit un terme à leurs assauts.

L’empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable: il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s’assembler tous les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent réunis, le 12

juillet, l’empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant et de Limbourg, les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, de Boulogne et de Salisbury.

Lorsqu’ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent mille hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze cents bannières.

«Il y aura une bataille, avaient déclaré les devins consultés par la reine Mathilde; le roi y sera renversé et foulé aux pieds des chevaux; personne ne lui élèvera de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à Paris.» Cette prophétie flattait l’orgueil des princes confédérés: ils oubliaient que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d’avance les territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de Boulogne s’attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait la cité de Paris et les riches provinces qui s’étendent depuis l’Escaut jusqu’à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie de Beauvais.

Il n’y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque comté ou quelque ville. L’ambition des barons luttait seule contre l’ambition du roi. A ses tendances vers l’autorité absolue, ils n’opposaient que les regrets que leur inspirait l’anarchie désormais condamnée de la période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne représentait rien dans leur camp. Elle n’eût point profité de leurs victoires: elle fut la victime de leurs revers.

Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; et puisqu’ils semblaient ne point tenir compte de l’élément communal, il n’hésita point à s’en faire une arme redoutable, en demandant aux bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes et patriotiques milices.

L’armée du roi de France s’est avancée jusqu’à Tournay, quand on apprend que les troupes allemandes de l’empereur se dirigent vers Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement rétrograde, et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis. «Philippe fuit!»

s’est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple, une foule de chevaliers se précipitent à travers les marais et les bois de saules, afin d’atteindre l’armée de Philippe-Auguste avant qu’elle parvienne au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la plus grande partie des Français a traversé le ruisseau qui descend du plateau de Cysoing et coule vers l’abbaye de Marquette. Le roi, fatigué d’une longue marche par l’une des journées les plus brûlantes du mois de juillet, s’est arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre et se repose à l’ombre d’un frêne. Tout à coup, on lui annonce que les Allemands attaquent les barons qui se trouvent en arrière, et que le vicomte de Melun cherche en vain à leur résister. A cette nouvelle, Philippe s’élance à cheval: de toutes parts, on entend s’élever le cri: «Aux armes! aux armes!»

Les trompettes retentissent en même temps que les clercs entonnent les psaumes de David: les troupes qui avaient déjà passé le pont reviennent précipitamment et se préparent à combattre. Un profond silence succède à ce tumulte: il semble que, sous toutes les bannières, on attende avec une religieuse émotion le signal de la lutte à laquelle s’attachent de si grandes destinées.

Les deux armées, peu éloignées l’une de l’autre, s’étendaient sur une seule ligne. Philippe s’était placé vers l’ouest, tandis qu’Othon quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l’est vers une colline où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes d’armes. Au milieu des bataillons de l’empereur planait, au haut d’un char, un énorme dragon qui portait une aigle d’or. Dans l’armée de Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour de l’oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement dans les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient, d’une part, le comte de Dreux, de l’autre, le comte de Boulogne avec le comte de Salisbury et les Anglais. A l’aile droite, le roi de France opposait les Champenois et les Bourguignons aux milices du comte Ferdinand placées vis-à-vis d’eux. Ce fut là que s’engagea la bataille.

Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d’exciter les chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les laissent s’approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre des adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les mépriser, lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur belliqueuse, s’élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois. «Chacun souviengne hui de samie!» s’écrie Buridan de Furnes, qui le suit avec Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, les sires de Béthune, d’Haveskerke et d’autres illustres chevaliers. Déjà le comte de Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de Châtillon, Matthieu de Montmorency, se portent en avant pour les arrêter. La mêlée devient sanglante et confuse. Eustache de Maskelines périt le premier. Hugues de Malaunoy emmène Gauthier de Ghistelles captif. Au même moment, le duc de Bourgogne se précipite vers Arnould d’Audenarde, perd son cheval, se relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet renverse plusieurs chevaliers, et l’un des bannerets transfuges de Hainaut vient de tomber atteint d’un coup de lance, lorsque le comte de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène de puissants renforts.

Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre part au sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui se heurtent les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de fer. Dispersés et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer; et bientôt après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que ceux de France, partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand, couvert de blessures et épuisé par la fatigue d’une longue résistance, a remis son épée à Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit sous les bannières françaises.

Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l’armée ennemie était vaincue: il appela les milices communales d’Arras, de Compiègne, de Corbie, d’Amiens et de Beauvais, et les fit marcher devant lui vers les feudataires d’Othon; il n’avait point prévu que les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque stature que par leur valeur, s’ouvriraient aisément un passage à travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous se précipitent vers l’étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence du roi; ils pénètrent jusqu’à lui, le fer de leurs lances perce sa cotte de mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France est tombé au milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre Tristan lui donne son cheval; les Français se rallient et repoussent les Allemands avec tant d’impétuosité que, sans le dévouement d’Hellin de Wavrin et de Bernard d’Oostmar, Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie eussent enlevé l’empereur d’Allemagne.

A l’aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de Boulogne avait dispersé les hommes d’armes du comte de Dreux; mais le comte de Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle. En ce moment, on aperçut au centre de la plaine les Allemands qui fuyaient, suivis des hommes d’armes du Brabant et du Limbourg; la même terreur se répandit de toutes parts. Renaud de Dammartin était le seul qui ne se laissât point ébranler. Il réunissait autour de lui les débris des milices flamandes qui eussent pu, quelques heures plus tôt, lui assurer la victoire, et les plaçait en ordre de bataille, tous les combattants serrés les uns contre les autres, afin qu’ils présentassent aux chevaliers français un inaccessible rempart. Parfois, il s’élançait de leurs rangs pour chercher quelque illustre adversaire; parfois, il y rentrait pour les exhorter à se bien défendre. Cette petite troupe d’hommes de commune résistait à tous les efforts de la chevalerie française; il fallut que le roi ordonnât à trois mille sergents de les exterminer en les frappant de loin avec leurs lances. Le comte de Boulogne restait presque seul. «Il semblait, dit Guillaume le Breton, qu’il dût triompher de toute une armée.» Suivi de cinq compagnons d’armes, il reparut au milieu des Français, et arriva jusqu’à Philippe-Auguste; mais, au moment de frapper son seigneur suzerain, il hésita et poursuivit sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à semer la mort autour de lui, lorsqu’il sentit s’affaisser son coursier percé d’un coup de poignard. Arnould d’Audenarde et quelques chevaliers flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa captivité; le même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs.

Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à l’empereur Othon un message par lequel il l’engageait à recommencer immédiatement la guerre avec le secours des communes flamandes; il avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses propres forces, était désormais impuissante.

Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs accouraient pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut était une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors de l’enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.

Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes. «A la journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux tiers des châtelains et des autres hommes illustres, tant de Flandre que de Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart avaient remis leur épée à de pauvres bourgeois qu’ils étaient accoutumés à mépriser, et qu’ils rencontraient pour la première fois sur un champ de bataille. La milice d’Amiens, où l’on distinguait les confréries des bouchers, des poissonniers et des gantiers, rangés sous la bannière de saint Martin, amena à Paris dix chevaliers captifs; celle de Corbie en conduisit neuf; celle de Compiègne, cinq; celle d’Hesdin, six; celle de Montdidier, autant que celle d’Hesdin. Parmi les prisonniers dont s’enorgueillissaient les communes de Soissons, de Crespy, de Roye, de Beauvais, de Montreuil, de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de Bruyère, se trouvaient les sires de Quiévraing, de Maldeghem, de Borssele, de Wavre, de Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d’Avelin, de Lens, de Condé, de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de Lampernesse. Le roi des ribauds intervint dans cette remise solennelle des prisonniers, et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble chevalier nommé Roger de Waffaille.

Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue d’habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c’était la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand.

Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l’accompagnaient et se soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. Dans ces tristes circonstances fut conclu le traité du 24 octobre 1214.

«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres que j’ai promis à Philippe, illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de Louvain, à Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je ferai détruire les forteresses de Valenciennes, d’Ypres, d’Audenarde et de Cassel, selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites que de son bon plaisir: quant aux autres forteresses de Flandre, elles resteront dans leur état actuel, et il ne pourra également point en être construit de nouvelles, sans l’assentiment du roi.

«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera, selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de Hainaut, dont il règlera les rançons comme il lui plaira.»

Ce fut vers cette époque qu’il fut permis aux chevaliers détenus dans les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle de Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n’y en eut point de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant Hellin de Wavrin. La première monta à près de trois mille livres; la seconde dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de Dampierre, de Montmirail, de Miraumont et d’autres nobles barons.

Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait qu’il n’en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de Jeanne: les conseillers qu’il lui avait donnés étaient les châtelains de Gand et de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge importante de connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra la Flandre comme l’une des provinces soumises à son autorité immédiate. Il força l’abbé des Dunes à lui remettre six cents livres sterling que le comte de Boulogne avait laissées en dépôt dans son monastère; en même temps, il priait l’empereur d’Allemagne Frédéric II de rendre à Jeanne les îles de la Zélande et les pays d’Alost et de Waes, dont le rival d’Othon s’était naguère emparé. «La comtesse de Flandre, dit une chronique liégeoise, habita désormais dans sa terre à la volonté du roi.»

Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, s’était retiré en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient le ressentiment de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils allaient offrir le secours de leur épée au roi Jean, menacé par la grande ligue qu’avaient formée les barons et les députés des communes réunis au pied de l’autel de saint Edmond, protecteur des races anglo-saxonnes.

Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune auquel Philippe d’Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle de Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en vain que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir Exeter: Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215, dans le pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la grande charte des libertés anglaises.

A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l’affirme) la charte des forêts, dont un article était ainsi conçu: «Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir: Engelhard d’Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de Gysoing et tous les Flamands qui travaillent à la ruine de notre royaume.»

Quoi qu’en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se montra, pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement il repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se montraient fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait faite, mais on le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser leur zèle. Jean sans Terre devait trouver dans l’isolement auquel il se condamnait un nouveau degré d’humiliation. Pendant quelque temps, l’on remarqua que ses traits étaient devenus plus sombres, et il passait successivement de la douleur la plus profonde à l’irritation la plus violente. Enfin une nuit il s’enfuit du château de Windsor et galopa jusqu’au port de Southampton, où un chevalier flamand, nommé messire Baudouin d’Haveskerke, se trouvait encore. Le roi lui remit des lettres pour Robert de Béthune, et le sire d’Haveskerke se hâta de les emporter outre-mer, cachées dans un petit baril qui renfermait des lamproies.

Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune son cher ami, et le suppliait d’oublier ses torts et de sauver sa couronne.

«Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur, ot les lettres oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde au mesfait le roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et d’avancier le besogne le roi à son pooir.» L’impatience de Jean sans Terre était extrême, car il n’osait plus poser le pied sur le sol de l’Angleterre, de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant trois mois, il erra lentement avec sa flotte de l’île de Wight à Pevensey, de Pevensey à Folkestone, de Folkestone à Douvres, s’attachant les marins par ses largesses et octroyant aux cinque ports des priviléges qu’ils ont conservés jusqu’à nos jours. Au nord de la Tamise, on croyait le roi mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit qu’il avait renoncé à la tâche d’oppresseur de son royaume pour vivre sur les mers en chef de pirates.

Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de Boves, appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d’aller recruter des hommes d’armes en Flandre et en Brabant; mais il s’était arrêté près du port de l’Ecluse, parce qu’il n’osait pas entrer en Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut de ses navires à l’ancre dans la baie fameuse qu’ensanglanta depuis la victoire d’Edouard III, il promettait de l’or et des châteaux à tous ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la Saint-Michel. N’avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons de Guillaume d’Ypres dominer toute l’Angleterre par la victoire de Stoolebridge?

L’appel du sire de Boves retentit jusqu’aux bords de la Meuse.

Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant; Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de Flandre.

Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient les hommes d’armes, et l’on voyait de toutes parts des familles qui fuyaient le joug de Philippe-Auguste se diriger vers l’Ecluse pour prendre part à l’émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, toute la flotte mit à la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à qui le roi Jean avait promis, pour prix de ce service signalé, les comtés de Norfolk et de Suffolk.

Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le ciel. La nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient les nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l’horreur du péril. Les flots furieux de l’Océan semblaient tour à tour dresser, comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou entr’ouvrir leurs abîmes, comme s’ils eussent voulu protéger les rivages de l’Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent se briser sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. «Telle fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres que l’air en fut infecté. On trouva même un grand nombre d’enfants noyés dans leurs berceaux: triste et douloureux spectacle… Tous devinrent également la proie des monstres de la mer et des oiseaux du ciel. Ils étaient quarante mille, et personne n’a survécu… Le roi Jean n’était-il pas la cause de leur malheur? Ne leur avait-il pas promis qu’après avoir détruit toute la population qui couvre le sol de l’Angleterre, ils pourraient le posséder à jamais?»

Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il y en eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage, où ils s’établirent les armes à la main. D’autres chevaliers de Flandre, qui s’étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit au roi Jean de rallier autour de lui les débris du grand armement de Hugues de Boves. Robert de Béthune fut créé d’abord connétable de l’armée, puis comte de Clare. Malheureusement les noms des chevaliers flamands qui le secondaient sont pour la plupart restés inconnus, et les documents de cette époque se bornent à en mentionner un petit nombre, parmi lesquels on remarque Baudouin d’Aire, Bernard d’Avesnes, Everard de Mortagne, Gérard et Thierri de Sotteghem, Engelhard d’Athies, André de Sanzelle, Jean de Cysoing, Baudouin d’Haveskerke, Baudouin de Commines, Raoul de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander Haeghe, Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de Peteghem.

La terreur que répandait devant elle l’armée flamande conduite par Robert de Béthune doublait sa force, et il n’était point de succès qui ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester, Tunbridge, Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent tour à tour au pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant allusion aux cheveux roux d’Alexandre II, roi d’Ecosse, qui avait pénétré jusqu’à New-Castle, put se vanter d’avoir fait rentrer le renard dans sa tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et Dumbar ouvrirent leurs portes, et l’armée flamande, arrivée près d’Edimbourg, ne se retira qu’après avoir laissé comme chef supérieur, dans tout le pays voisin des frontières d’Ecosse, un chevalier nommé Hugues de Bailleul.

A leur retour, les Flamands s’emparèrent de Framlingham, de Glocester, d’Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que rien n’arrêtait plus, ils s’avancèrent jusqu’à l’abbaye de Waltham, où Harold avait reçu la sépulture après la bataille d’Hastings.

«Malheureuse Angleterre, s’écriaient les barons assemblés à Londres, tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es devenue tributaire. Ce n’est pas assez que tu sois abandonnée au fer, à la flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques vils étrangers…

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