Histoire de Flandre (T. 1/4)
Les fils de Bouchard d’Avesnes avaient adressé…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que Gui n’a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre ouverte contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource. Pendant deux années, tant qu’il espérait que sa fille lui serait rendue, il a souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n’encourage plus ces illusions de la douleur paternelle, et c’est au roi d’Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de Flandre, que Gui confie le soin de la venger.
Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard Ier avait cherché à séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le comte Florent V avait repoussé toutes ces ouvertures et s’était rendu lui-même près du roi de France, à Paris, d’où il revint de plus en plus zélé pour l’alliance française. Les derniers liens qui l’attachaient à la Flandre s’étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par la mort de sa femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont il n’avait point imité les vertus, et bientôt un complot se forma contre lui. Wulfart de Borssele et Jean de Renesse en étaient les chefs: quelques nobles moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert d’Amstel, Herman de Woerden, en furent les instruments. Le 23 juin 1296, Florent V est arrêté dans une partie de chasse, près d’Utrecht, et enfermé au château de Muiden, aux bords du Zuiderzee. On veut l’envoyer en Angleterre, mais les barques frisonnes qui observent le rivage ne permettent point d’exécuter ce projet. Les conjurés, qui se voient réduits à conduire leur illustre captif dans quelque château de Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés de Muiden quand les bourgeois de Naerden s’opposent à leur fuite; Herman de Woerden et Gérard de Velzen n’hésitent plus, et craignant le ressentiment du comte s’il recouvre la liberté, ils l’immolent sous leurs coups. Le comte de Hainaut profita de l’indignation générale qu’avait excité ce crime pour se faire reconnaître régent de Hollande, et réussit presque aussitôt à repousser une tentative de Gui de Dampierre, dirigée contre Middelbourg. Il se trouvait à Harlem lorsqu’on apprit qu’une flotte anglaise avait porté le jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au port de Ter Vere, qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette nouvelle, Jean d’Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le sire de Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean Ier.
Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient d’Edouard Ier la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues Spencer, soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, pressait en Flandre la conclusion d’une alliance offensive. Vers le milieu du mois de novembre, le roi d’Angleterre aborda lui-même en Flandre, et se dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous ses alliés. Là arrivèrent successivement l’empereur Adolphe de Nassau, le duc de Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, le comte de Juliers. On y résolut de porter la guerre dans les Etats du roi de France. «Or, dit la chronique de Flandre, quand le roy Philippe de France entendit que le comte Guy de Flandres estoit alié avec le roy d’Angleterre son ennemy, si assembla ses pers et leur monstra l’injure que le comte de Flandres avoit faite à la couronne de France, et ils jugèrent qu’ils fust adjourné en propre personne, par main mise, pour amender l’outrage qu’il avoit fait. Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil (qui estoit appelé Simon le Moine) et un lieutenant du roy à Beauquesne (qui fut nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les commissions; et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils trouvèrent le comte Guy et ses enfants et tout plein d’autres hauts hommes. Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy messe, les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent qu’il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, à Paris, sur tant qu’il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils du comte, et son frère veirent qu’ils avoient mis la main au comte, si dirent qu’autre gage ne laisseroient que le poing et qu’ils leur apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent leur seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n’appartient pas que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand vous viendrez aux champs et que vous verrez ceux qui ceste chose conseillèrent au roy, si vous vengerez sur eux.»
Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec Edouard Ier. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se rendirent les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard Ier donna sa fille Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus jeune sœur de l’infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous voulons que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard, qu’il est des personnes de haut état et de grande puissance, qui ne se conduisent point comme elles le devraient, selon la raison, mais selon leur volonté, en ne s’appuyant que sur leur pouvoir. Cependant la raison doit être souveraine pour tous. Il n’est aucun homme, quelque grand qu’il soit, qui puisse empêcher de conclure des alliances, soit pour obtenir une postérité, selon la loi de la nature, soit pour s’attacher des amis avec l’aide desquels on puisse maintenir ses droits et repousser les outrages et les violences… Chacun sait, ajoute-t-il, de combien de manières le roi de France a méfait vis-à-vis de Dieu et de la justice; tel est son orgueil qu’il ne reconnaît rien au-dessus de lui, et il nous a réduit à la nécessité de chercher des alliés qui puissent nous défendre et nous protéger.» Par ce traité, Edouard Ier promettait d’envoyer une armée en Flandre, et de payer au comte, tant que durerait la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres tournois noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux marchands flamands sur toutes les mers qui séparent l’Adour de la Tamise, et ce fut à cette époque que s’établit à Bruges cette célèbre étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de l’industrie flamande.
Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, au nom de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l’observation de ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n’avait pas voulu s’engager lui-même par serment, chargeait l’évêque de Coventry et le comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de Flandre.
Le comte n’avait plus qu’un dernier devoir à remplir. C’était le défi pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements de Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier 1296 (v. st.), c’est-à-dire deux jours après le traité d’Ipswich, le comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, comte de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, et spécialement à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe de France, que nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbés de Gemblours et de Floreffe, afin qu’ils déclarent pour nous et de par nous, au roi dessus nommé, qu’à cause de ces méfaits et défauts de droit nous nous tenons pour délié de toutes alliances, obligations, conventions, sujétions, services et redevances auxquels nous avons pu être obligé envers lui.» A cette lettre était joint un long mémoire, dans lequel le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont résultait le défaut de droit.
Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une assemblée solennelle, l’appel du comte de Flandre, et sept jours après, les évêques d’Amiens et de Puy reçurent l’ordre de se rendre près de lui. Les lettres qu’ils devaient lui présenter ne portaient que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait remis de nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le roi désirait s’attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique lui prête ces paroles: «Dites au roi qu’il recevra ma réponse aux frontières de Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, dressé par un notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, dans toute son exactitude, le récit de cette conférence. Les deux évêques demandèrent d’abord au comte s’il était vrai que les lettres portées à Paris par les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent été écrites par ses ordres, et s’il avait eu l’intention de défier le roi; puis ils lui offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l’engagement qu’ils avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais ceux-ci prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché que par violence; le comte de Flandre déclarait également qu’il maintenait tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe et de Gemblours, et il ajouta qu’après avoir si longtemps réclamé en vain le redressement de ses plaintes, il croyait devoir d’autant moins écouter les nouvelles propositions du roi, qu’on ne lui donnait déjà plus, dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre de comte de Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l’évêque d’Amiens, vous ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France.» Cette dernière démarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n’avait servi qu’à marquer plus vivement combien étaient profondes les haines qui le séparaient du comte de Flandre.
Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l’église de Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d’interdit dont la Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que l’archevêque de Reims et l’évêque de Senlis s’étaient rendus à Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui restait plus qu’à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de Tronchiennes; ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une requête signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du roi de France.
Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d’armes.
Quelques chevaliers des marches d’Allemagne ou des bords de la Meuse, séduits par une vague prophétie qui promettait aux Flamands la conquête de la France, étaient venus se ranger sous les bannières de Gui; mais on ne voyait arriver ni l’armée du roi d’Angleterre, ni celle de l’empereur d’Allemagne.
Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du mois de janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et Edouard Ier avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu’on percevait sur la vente de chaque sac de laine d’un demi-marc à quarante sous, et ordonna à tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement leurs laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du roi furent portées sur des navires pour être envoyées en Flandre: Edouard Ier espérait pouvoir ainsi se concilier l’affection des communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit un historien anglais, semblait presque privée de vie depuis que ses bourgeois ne recevaient plus les laines et les cuirs de l’Angleterre qui occupaient autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant l’opposition des barons devenait de plus en plus vive. Ils s’étaient réunis dans la forêt de Wyre et avaient déclaré qu’ils ne quitteraient point l’Angleterre.
«Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard Ier, car jamais nos ancêtres n’y ont servi les vôtres.» Le roi s’approchait déjà du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles ralentirent sa marche. Des députés de tous les ordres de l’Etat étaient venus le conjurer à Winchelsea de renoncer à son expédition, lui représentant combien il était imprudent d’aller, déjà menacé au nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions étaient inconnues. Edouard Ier se contenta de répondre qu’il prendrait l’avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l’avaient déjà précédé en Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il pourrait aller les y rejoindre.
Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d’autres obstacles non moins graves s’élevaient en Allemagne; l’empereur rassemblait ses hommes d’armes pour les réunir en Flandre à ceux d’Edouard Ier, quand un complot éclata parmi les princes allemands gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui avaient conduit Othon IV à Bouvines.
Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de l’armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense.
Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de Cuyk et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s’avançait jusqu’à Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clèves, et Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s’était arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que d’anciens démêlés avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. Le jeune comte de Hollande vint aussi l’y rejoindre; mais on raconte qu’y ayant rencontré les sires d’Amstel et de Woerden, il tint les yeux baissés tant qu’il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu’il le put en Hollande.
Ce fut le 23 juin 1297 que l’armée française, commandée par le roi lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert d’Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, se relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent aux assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si vaillamment que leur défense coûta aux Français la mort de plus de quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme.
Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers le roi de Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer que leur résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les secourir.
Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à la dévastation; elle s’étendit bientôt jusqu’à la Lys. Les Français, conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury tomba en leur pouvoir, ils s’avancèrent vers Courtray, qui ouvrit ses portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les moulins d’Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville de Warneton.
Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d’Artois, s’avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune, Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l’élite des chevaliers français.
Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il avait fait préparer un somptueux banquet dans le château de Bulscamp qui lui appartenait, et le comte d’Artois se trouvait encore à table lorsqu’on vint lui annoncer que l’armée flamande, commandée par le comte de Juliers et le sire de Gavre, profitant du désordre qu’avait causé le passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Français. Le sire de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d’Artois accourut le premier; mais à peine s’était-il élancé dans la mêlée, qu’il fut renversé et emmené prisonnier. A cette nouvelle, le comte d’Artois, s’élançant à cheval, se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharné, lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la bannière du comte de Juliers qui lui avait été confiée, et alla se ranger, avec d’autres chevaliers, dans les rangs français, près du châtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donné l’exemple et peut-être le conseil de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d’une bataille, la défection d’une partie de la noblesse flamande qu’avait corrompue l’or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence l’histoire de la faction des Leliaerts (20 août 1297).
Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent plus.
Le jeune comte d’Artois est délivré, couvert de blessures qui ne tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent leur épée. Le comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont péri à leurs côtés.
Rien ne s’opposait plus à ce que les vainqueurs poursuivissent leurs succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui sépare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d’Artois ne s’arrêta qu’un instant dans cette ville pour ordonner qu’elle fût livrée aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait fait charger de chaînes le jeune comte de Juliers, dont la mère était fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son courage, il voulut qu’il fût enfermé dans un chariot sur lequel flottait une bannière fleurdelisée. On le promena ainsi dans toute la France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu’à ce que la mort vînt mettre un terme à cet ignominieux supplice.
La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu’à Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de Béthune, privé de tout espoir d’être secouru, obtint que tous les habitants eussent la vie sauve, et qu’il lui fût permis de se retirer à Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d’armes; lorsqu’il traversa le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s’était placé sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. Robert de Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l’avenir le soin d’instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré l’épée, ce n’était point pour défendre les droits de la maison d’Avesnes.
La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours après, le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville que, pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte d’Artois, il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de siéger parmi les pairs du royaume.
C’était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes d’armes, pour s’opposer aux Anglais qui venaient d’arriver en Flandre.
Edouard Ier s’était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et avait abordé, le 27, près de l’Ecluse. Les historiens anglais ont tracé un brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses hommes d’armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. Guillaume de Nangis assure qu’il n’avait sous ses ordres que fort peu de monde, et cela paraît d’autant plus probable que, privé de l’appui de ses barons et de ses communes, il s’était vu contraint à n’amener avec lui que des mercenaires gallois et quelques prisonniers écossais. Une semblable armée présentait peu d’espérances de succès, encore moins de garanties de discipline. Les Anglais étaient encore dans le port de l’Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots dans laquelle furent brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à Bruges le comte de Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les bourgeois, qui s’opposaient à ce que l’on fortifiât leur ville; Edouard Ier, qui écrivait peu de jours auparavant à Gui qu’il voulait «en ceste commune besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra envoier,» demandait instamment qu’au lieu de s’enfermer à Bruges l’on marchât de suite vers l’ennemi. Une éclatante victoire pouvait, en effaçant le souvenir récent de la bataille de Bulscamp et de la reddition de Lille, arrêter à la fois l’invasion étrangère et les discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d’Angleterre qu’un si petit nombre d’hommes d’armes que, loin de pouvoir repousser les grandes armées du roi de France et du comte d’Artois, ils ne lui paraissaient pas même assez redoutables pour le défendre contre les bourgeois de Bruges, qu’il avait vainement cherché à apaiser en leur restituant leurs anciens priviléges. «Sire, dit-il à Edouard Ier, vos troupes sont trop fatiguées pour combattre immédiatement. Il vaux mieux attendre le moment où toutes nos forces seront prêtes et une occasion favorable. Jusque-là, nous pourrons nous tenir à Gand. Cette ville est entourée de murailles épaisses, et sa situation est des plus sûres.» Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les remparts de Gand et qui la rendaient, selon l’expression de Villani, «l’un des endroits les plus forts qu’il y ait au monde.»
Edouard Ier approuva ce conseil, et partit précipitamment pour Gand avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les hommes d’armes qui étaient restés à bord des navires anglais jusqu’au port de Damme reçurent également l’ordre de l’y suivre; mais avant leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, en massacrèrent deux cents, et pillèrent les marchandises déposées dans leurs entrepôts, comme si l’expédition d’Edouard Ier devait être marquée, à chaque pas, par des désordres d’autant plus odieux que c’étaient ses amis et ses alliés qui en étaient les victimes.
La retraite des Anglais hâta le triomphe des Leliaerts. Dans les premiers jours du mois d’octobre, le roi de France s’avança jusqu’à Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent possession, et peu s’en fallut qu’ils ne s’emparassent au port de Damme de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s’éloigner.
Edouard Ier n’avait point quitté Gand: il ne cessait d’apprendre les progrès de l’agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin de la calmer qu’il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère aux communes anglaises.
Si Edouard Ier rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à s’embarquer pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de Savoie, pour l’engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le Bel, et avait conclu en même temps de nouveaux traités d’alliance avec le comte d’Auxerre, le comte de Montbéliard et d’autres seigneurs de Bourgogne. Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l’exemple de l’agression en envahissant la Champagne; mais il avait été repoussé par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le zèle de tous ses confédérés.
Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon pour y négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve qui devait durer jusqu’à l’octave de la Saint-André. En vain le comte de Flandre essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France allait être contraint par les pluies de l’hiver à se retirer, et qu’on touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques hommes d’armes flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu’il surprit: quatre cents Français y périrent, un plus grand nombre y furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, encouragé par ce succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, rentrer à Bruges, lorsqu’une querelle éclata entre les Flamands et les Anglais au sujet du butin de Damme, et le força à renoncer à son projet.
Quinze jours avant l’expiration de cette trêve, les ambassadeurs des deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent le 23
novembre près de Courtray, à l’abbaye de Groeninghe, fondée par Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles se tenaient alors les conférences pour la paix, devaient bientôt résonner du bruit des chants de guerre et des gémissements des mourants.
La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu’au mois de février. Edouard Ier avait juré de ne point traiter de la paix tant que le roi n’aurait point restitué toutes ses conquêtes à Gui de Dampierre. Il paraît qu’à cette époque ce serment était sincère, car, dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit à Hugues de Mortimer, à Jean de Latymer et à d’autres nobles anglais, pour qu’ils s’embarquassent à Sandwich le jour de l’octave de la Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres en Angleterre pour que d’autres seigneurs, dont il espérait l’appui, se rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision.
Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L’un de ses plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui avait autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable que ce fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses Etats pour s’opposer aux invasions des Ecossais; et l’on apprit avec étonnement qu’une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux rois, et qu’ils avaient remis tous leurs différends à l’arbitrage du pape Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette longue suspension d’armes qui devait commencer le jour de l’Epiphanie 1297
(v. st.).
Les archers gallois, dont l’avidité n’avait pas été satisfaite par le pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes les espérances qu’ils avaient fondées sur la guerre contre les Français. A défaut d’ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants de la Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la ville de Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les Gantois remarquèrent l’incendie qui s’allumait, ils soupçonnèrent les projets qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre la flamme pour frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de l’hospitalité. Six cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même fut en péril. Il fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût aux plus humbles prières pour que l’on permît aux Anglais de sortir de Gand: ce ne fut toutefois qu’après avoir défilé à pas lents devant les portes de la ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur enlevaient tout ce qui semblait ne point leur appartenir légitimement. Le 3 février 1297 (v.
st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg, puis continuèrent leur marche vers l’Ecluse, où Edouard Ier, désormais hostile aux Flamands, attendit plus d’un mois les vaisseaux qui le portèrent au port de Sandwich.
Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c’est au delà des Alpes qu’il faudra suivre la marche des négociations auxquelles sont attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre. Dès que les trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes avait quitté la Flandre pour rejoindre Jacques Beck à Rome. Voici en quels termes il rendait compte de la première audience que lui accorda Boniface VIII: «Dès le jour de mon arrivée, j’ai été admis en la présence du pape; je lui présentai vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que Dieu plaça dans ma bouche, l’état de vos affaires, ce qu’il écouta avec bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en rappelant la grande affection et l’amour qu’il portait depuis longtemps à la maison de Flandre; et il ajoutait qu’avec l’aide de Dieu il chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation, puisque les démêlés des rois de France et d’Angleterre allaient être soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu’il n’en résulte une bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous leur présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; et chacun d’eux, nous répondant séparément, nous a assuré qu’ils conserveraient votre Etat et votre honneur, et l’honneur de la maison de Flandre.
Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement à bonne fin, comme nous en avons grand espoir!» Les illusions des ambassadeurs flamands furent courtes. Jean de Menin, qui suivit de près Michel Asclokettes à Rome, put leur apprendre que le roi de France semblait déjà si assuré de l’amitié du roi d’Angleterre, qu’il ne respectait plus la trêve à l’égard des Flamands. Non-seulement il refusait de rendre la liberté au sire de Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de Bulscamp, mais les actes d’hostilité étaient nombreux. Les campagnes n’avaient pas cessé d’être livrées à la dévastation, et Philippe avait même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient adhéré à l’acte d’appel du comte de Flandre.
Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous le nom de Jean de Namur, n’avaient pas tardé à se rendre en Italie pour soutenir l’appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé le mémoire qu’ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et Jean, fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement Votre Sainteté, autant que le leur permet le soin de l’honneur et de la dignité de leur père qu’ils remettent avec confiance entre vos mains, de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation avec le roi de France, afin qu’ils puissent vivre en paix; et si cette affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous supplient d’ordonner que le roi rende du moins immédiatement la liberté à la fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et aux autres prisonniers… Ils vous supplient aussi de veiller à ce que les trêves soient exactement observées…» Le passage le plus important de ce mémoire est celui où ils s’occupent des engagements antérieurs qui ne permettaient point au fils du roi d’Angleterre de conclure un second projet de mariage. «Saint père, votre fils très-dévoué le comte de Flandre s’afflige, et il aura de plus en plus sujet de s’en attrister, de ce que l’union de sa fille avec le fils du roi d’Angleterre, qui était garantie par des serments solennels, ne s’accomplit point. Car c’était une grande chose que d’avoir pour gendre le fils du roi d’Angleterre, et de pouvoir espérer que, lorsque sa fille serait reine, des liens étroits de parenté et d’amitié l’attacheraient à un monarque puissant… C’était aussi une grande chose pour ses sujets que d’être assurés de la paix et de la concorde entre la terre d’Angleterre et celle de Flandre, dont les relations ont été si souvent interrompues, au grand dommage des personnes et de la prospérité générale; car ces terres sont voisines, elles sont accoutumées à avoir fréquemment des rapports commerciaux pour le transport des laines d’Angleterre et des draps de Flandre, et des objets innombrables que l’on trouve dans l’un ou l’autre pays.»
Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie de salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne en main;» et il avait ajouté qu’on ne devait pas craindre qu’il réunît la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret et en quelque sorte par nécessité, de peur d’indisposer le pape en restant l’unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre fût comprise dans le traité entre la France et l’Angleterre, puisque le roi d’Angleterre s’était engagé à ne pas traiter sans Gui de Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations entre Edouard Ier et Philippe le Bel. La déclaration pontificale, dont le sens n’était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre et leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de Galles avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons point, y disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre le roi Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le mariage conclu entre les rois de France et d’Angleterre, et par suite le rétablissement de la paix; c’est pourquoi, en vertu de notre autorité apostolique, nous les cassons et annulons complètement.»
Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée, et il rentra tristement en Flandre, après s’être arrêté d’abord à Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les usuriers de la maison des Bardi, puis à Lausanne pour s’y reposer de ses fatigues et de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui l’avait saisi dans les gorges du mont Saint-Bernard.
Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi d’Edouard Ier. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d’août 1298, je suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause le roi de France, et c’est ce qui me porte à recourir si souvent à vous, en qui, après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon espoir; car si quelque salut peut exister pour moi, c’est de vous qu’il me doit venir.» Edouard Ier se contentait de répondre qu’il ferait ce qu’il devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre l’écrivait à Jean de Menin, s’accordait mal avec ses paroles.
Un instant le comte de Flandre avait pu espérer qu’à défaut de l’appui de l’Angleterre, celui de l’Allemagne, que lui avait enlevé la mort d’Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le Bel avait voulu profiter de la victoire de Gœlheim pour élever son frère, le comte de Valois, à l’empire. Albert d’Autriche, fils de Rodolphe de Hapsbourg, n’avait combattu que pour reconquérir l’héritage paternel et il refusait de l’abandonner: il se sépara immédiatement du roi de France, et Gui de Dampierre se rendit près de lui à Aix pour assister à son couronnement et recevoir l’investiture de tous les fiefs de Flandre qui relevaient de l’empire. Mais ces espérances furent courtes: Albert d’Autriche ne prit point les armes, et l’évêque de Vicence, qui avait été chargé par le pape de présider à la conclusion du traité de paix entre Edouard Ier et Philippe le Bel, ne tarda pas à se rendre en Flandre. Ce fut probablement l’évêque de Vicence qui remit à Robert de Béthune et à sa fille, la dame de Coucy, une bulle où Boniface VIII reprochait à Gui de ne point écouter ses conseils. «Qu’il considère que ses années, penchant de plus en plus vers leur déclin, le rapprochent chaque jour du terme de la vie; et s’il ne doit désirer que plus vivement de pouvoir faire passer son héritage à ses fils et de laisser ses sujets en paix, qu’il cherche donc, avant d’être arrivé à la fin des trêves, à éloigner tout sujet de dissentiment. Et vous, mon fils, continuait Boniface VIII en s’adressant à Robert de Béthune, considérez en vous-même quels seront tous les biens qui résulteront de la paix, recherchez-la, et sachez que si vous écoutez nos exhortations salutaires, nous vous accorderons notre généreuse faveur; s’il en était autrement, la désobéissance du comte ne paraîtrait à tous que le résultat de son orgueil, et comme nous ne voulons point que notre appui manque au roi dans le cours de sa justice, nous n’hésiterons pas à employer notre autorité apostolique comme nous le croirons le plus utile à sa cause.»
La position de Gui devenait de plus en plus précaire; chaque jour, les chevaliers français trouvaient quelque prétexte pour violer les trêves. Ils avaient d’abord prétendu que la possession des villes de Bruges et de Courtray leur donnait le droit d’occuper tout le territoire des châtellenies qui y étaient attachées, mais ils n’y bornaient plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu’aux portes d’Ypres et de Cassel. Charles de Valois n’avait pas quitté Bruges. Il employa la plus grande partie de l’année 1298 et l’année suivante à y faire construire des fortifications importantes. On approfondit les anciens fossés, près des portes de la Madeleine et de Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu’au Sablon, et de là vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui craignait d’autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce était à demi ruiné, venait de confirmer leurs priviléges. Dans les premiers jours de juillet 1299, le connétable, Raoul de Nesle, leur remit solennellement les lettres revêtues du sceau du roi. Guillaume de Leye, qui les avait cherchées à Montreuil, ne reçut que quarante sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze livres aux serviteurs du connétable; de plus, lorsque le chancelier, Pierre Flotte, vint à Bruges, ils lui firent don d’un beau cheval qu’ils avaient acheté à Pierre Heldebolle.
Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les liens qui l’unissaient à la Hollande et au Brabant; mais il voyait se rompre tous ceux qu’il avait essayé de former en Allemagne. Dans les derniers jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert d’Autriche eurent une entrevue à Vaucouleurs; il fut convenu que les frontières françaises seraient portées de la Meuse jusqu’au Rhin, et ce fut au prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia toutes les prétentions de son frère.
Cependant le pape Boniface VIII n’avait point approuvé l’élection du duc d’Autriche, et s’indignait d’apprendre que Philippe avait traité avec lui à Vaucouleurs. On l’entendit s’écrier: «C’est à moi qu’il appartient de défendre les droits de l’empire.» Les ambassadeurs du comte de Flandre à Rome comprirent admirablement la mission qu’ils avaient à remplir. Prenant l’initiative de la grande lutte qui se préparait, ils invoquèrent les droits de la Flandre opprimée comme le champ le plus noble et le plus légitime où la souveraineté pontificale, réunissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pût combattre les injustices et les usurpations du roi de France.
Après avoir rappelé la triste captivité de Philippe de Flandre, les nombreuses violations de la trêve, la dévastation de plusieurs monastères, ils continuaient en ces termes: «Que le pape soit le seul juge compétent et celui que le comte doit nécessairement invoquer, c’est ce que nous chercherons à établir. D’abord le pape est le juge suprême, non-seulement pour les choses spirituelles, mais aussi pour les choses temporelles, car il est le vicaire de Jésus-Christ tout-puissant et le successeur de Pierre, à qui ont été remis tous les droits de la puissance céleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les saintes Ecritures: Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel? Et ailleurs: Je vous ai établi au-dessus des nations?
Les disciples de Jésus-Christ ne trouvèrent-ils pas deux glaives avant qu’il se rendît sur la montagne des Oliviers? Quoique d’autres exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir pour les chrétiens d’être soumis au roi comme à celui qui possède la puissance supérieure, et à ses chefs comme envoyés de lui, le pape se trouve dans une situation différente de celle des autres hommes, puisqu’il occupe sur la terre la place de Jésus-Christ. Lorsqu’on considère que toute puissance vient de Dieu, il ne paraît plus douteux que la juridiction de toutes les choses spirituelles et temporelles n’appartienne pleinement à son vicaire… Le pape ne peut-il point déposer l’empereur qui est le premier de tous les princes séculiers?
N’a-t-il pas aussi le droit de déposer le roi de France qui ne reconnaît aucun prince au-dessus de lui?… Le pouvoir pontifical n’a-t-il point été, à toutes les époques, le refuge des opprimés.»
La réponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre. Le 6
janvier, jour de la fête de l’Epiphanie, le cardinal Matthieu d’Aquasparta, qui prêchait publiquement en présence du pape et des cardinaux dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, déclara, du haut de la chaire, que le pape était seigneur souverain, temporel et spirituel, de tous les hommes quels qu’ils fussent, étant le vicaire de Dieu, par le don fait à saint Pierre et à ses successeurs, et il ajouta que quiconque voudrait s’y opposer méritait que la sainte Eglise, en vertu de sa divine autorité, le frappât, comme hérétique, par l’épée spirituelle et par l’épée temporelle. Le 15 janvier le pape dit lui-même aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait de mauvais conseils. «On raconte, et nous le tenons pour certain, écrivaient-ils le même jour au comte de Flandre, que l’alliance qui a été faite entre le roi de France et le roi d’Allemagne déplaît fort au pape, et que c’est par haine contre le roi d’Allemagne qu’il vient de créer archevêque de Trèves Thierri de Nassau, frère de l’ancien empereur Adolphe; on assure que le pape ne cherche qu’à le renverser, car il lui semble que le roi d’Allemagne et le roi de France veulent tout ébranler. Nous avons aussi entendu dire que les siéges de Cologne et de Mayence seront vacants plus tôt qu’on ne le pense, et le pape y placera des personnes dont il pourra s’aider contre le roi d’Allemagne; il pourrait même arriver que votre neveu, le prévôt de Maestricht, Guillaume de Juliers, obtînt l’une de ces dignités, grâce à votre appui et à celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que votre neveu, Gui de Hainaut, eût eu l’archevêché de Trèves, si l’on n’eût connu l’alliance de son frère avec le roi de France.»
La protestation du pape contre les rois ligués contre lui fut le grand jubilé de l’an 1300. Il appela toute l’Europe à Rome, et l’Europe y accourut. L’Angleterre, l’Allemagne et la France, malgré les princes qui les gouvernaient, la Flandre, malgré ses divisions et ses guerres, envoyèrent au delà des Alpes un si grand nombre de pèlerins que la multitude qui se pressait aux bords du Tibre pour visiter les reliques des martyrs effaça les plus pompeux souvenirs du peuple roi; ce fut à la fois la révélation d’un immense enthousiasme religieux et la manifestation de la puissance dont l’autorité pontificale restait armée aux yeux des peuples.
Le pape avait prolongé la trêve; mais le roi de France, loin de la respecter, annonçait hautement l’intention de recommencer la guerre.
Déjà Charles de Valois avait assemblé une armée dans laquelle on comptait quinze cents chevaliers. Le jour même où expirait la trêve de deux ans, concilie autrefois par les députés du roi d’Angleterre (6
janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit Douay. Poursuivant sa marche et ses succès, il traversa Bruges, défit les hommes d’armes qu’avait réunis le sire de Maldeghem, et vint mettre le siége devant Damme. Les habitants, sachant qu’ils n’avaient point de merci à espérer, avaient fui, et lorsque les Français y pénétrèrent, ils n’y trouvèrent qu’une vieille femme assise à son foyer. Enfin, le 8 mai 1300, les magistrats de Gand, qui avaient vu de leurs remparts l’incendie de Nevele et des villages environnants, vinrent offrir les clefs de leur ville. «Les bourgeois des villes de Flandre, dit un historien allemand, étaient tous corrompus par les dons ou par les promesses du roi de France, qui n’eût jamais osé envahir leurs frontières s’ils avaient été fidèles à leur comte.»
Gui de Dampierre avait appris qu’une insurrection, dans laquelle avait péri Wulfart de Borssele, avait rétabli en Hollande la tutelle de Jean d’Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l’avait abandonné.
Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il remit, dans une assemblée des députés du pays tenue à Audenarde, toute l’autorité à Robert de Béthune, et se retira à Rupelmonde; cependant, lorsqu’il vit la Flandre menacée d’une destruction complète, il céda aux instances de son fils Guillaume, qui avait épousé une fille de Raoul de Nesle, et alla trouver à Ardenbourg Charles de Valois, pour le supplier de mettre un terme aux ravages de la guerre. Gui n’avait pu oublier ni sa captivité en 1294, ni le long supplice de sa fille; mais la générosité du roi de France était devenue la dernière ressource de la Flandre: il se dévoua et écouta les conseils de Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre à Paris, lui avait promis qu’il pourrait librement quitter la France, s’il ne parvenait point à conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et Guillaume, l’accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles bourgeois qu’il avait jadis associés à sa puissance, il y en eut plusieurs qui voulurent partager, à l’heure des revers, sa destinée quelle qu’elle dût être. L’histoire doit enregistrer les noms de ces héros de la fidélité, qui en étaient en même temps les martyrs. C’étaient les sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d’Haveskerke, de Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand, Sohier de Courtray, Arnould d’Audenarde, Antoine de Bailleul, Jean de Menin, Gérard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de Valenciennes, Alard de Roubaix, Gui de Thourout, Gérard de Verbois, Michel et Jean de Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin de Nieperkerke, Jean de Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume d’Huysse, Gauthier et Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles, Philippe d’Axpoele, Jean de Wevelghem, Jacques d’Uutkerke, Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de Passchendaele, Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransières, Gauthier de Maldeghem, Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de Steenhuyse, Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck, Jean de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert, Jean Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean Van de Poele.
Lorsque le comte de Flandre entra à Paris, il aperçut, à l’une des fenêtres du palais, la reine dont l’orgueil insultait à son humiliation: il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit l’exemple de son père; mais Guillaume se découvrit. Arrivés près de l’escalier du palais, ils descendirent de cheval, et s’approchant du roi ils se placèrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter quelques mots, mais Philippe le Bel l’interrompit: «Je ne veux point avoir de paix avec vous, dit-il à Gui; si mon frère a pris quelques engagements vis-à-vis de vous, il n’en avait pas le droit.» Et il ordonna au comte d’Artois de conduire au Châtelet Gui de Dampierre, ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restèrent dix jours, pendant qu’on célébrait les noces du duc d’Autriche avec Blanche de France; mais bientôt Philippe le Bel jugea à propos de les éloigner. Le comte de Flandre fut enfermé dans la tour de Compiègne; Robert de Béthune à Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frère Guillaume, à Issoudun.
Les autres chevaliers reçurent pour prison Montlhéry, Janville, Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette.
Dans quelques châteaux, les captifs parvinrent à adoucir la sévérité de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des hanaps dorés; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins de Cambray, des draps rayés de Gand, voire même de belles vaches de Flandre; on vit aussi l’un des geôliers recevoir une pension de vingt livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et hommage; mais il y eut d’autres prisons où ils furent traités avec une extrême rigueur. A Chinon, l’un des mestres de la garde, Perceval du Pont, insulta Guillaume de Steenhuyse en présence de Robert de Béthune. A Falaise, on contraignit les prisonniers à se nourrir à leurs dépens, puis on arrêta leurs viandes et on fit répandre leur vin. A la Nonnette, pauvre château d’Auvergne, les plaintes furent encore plus vives contre la cruauté de Guillaume de Rosières. Là, ils furent enfermés dans une tour et chargés de chaînes. Guillaume de Rosières ne cessait de leur répéter: «Je voudrais que le roi m’ordonnât de vous trancher la tête à tous; je le ferais moi-même volontiers.» Le vendredi, il prétendait qu’ils ne devaient pas avoir de vivres, attendu que c’était un jour de jeûne. Quelles que fussent leurs représentations, il se contentait de leur répondre que s’ils osaient faire connaître leurs murmures, on ajouterait plutôt foi à ses déclarations qu’à celles de tous les chevaliers captifs; et du reste que s’ils périssaient dans leur prison, «il plairoit bien au roi.»
La captivité de Gui de Dampierre avait hâté la chute de son autorité dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment défendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug étranger, et l’un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques jours avait prolongé la résistance au sein des héroïques populations du pays de Furnes, s’était retiré aux bords de la Meuse avec ses frères Jean et Henri. Le connétable Raoul de Nesle, tenant le lieu du roi de France dans sa terre de Flandre nouvellement acquise, exerçait en son nom l’autorité souveraine dans cette ville de Bruges, dont ses ancêtres avaient autrefois reçu la châtellenie des princes de la maison de Flandre, aujourd’hui dépouillée de son héritage et profondément humiliée; mais son gouvernement fut du moins doux et pacifique; il se souvenait qu’il n’était point étranger au sang de Thierri d’Alsace, et que sa fille avait épousé l’un des fils de Gui de Dampierre.
Au mois de mai 1301, Philippe le Bel résolut de visiter ses conquêtes.
La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies de l’orgueil et de la vengeance. Issue par son père de la maison des comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre, elle appartenait par sa mère à celle des comtes d’Artois; une haine de plus en plus vive l’animait contre la Flandre depuis le jour où le fils de Robert d’Artois avait été mortellement blessé près de Furnes, et c’était un frère du vainqueur de Bulscamp, Jacques de Châtillon, comte de Saint-Pol, qu’elle amenait avec elle, afin qu’une sévère oppression succédât désormais à l’administration paternelle du connétable.
Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d’une cour nombreuse, arrivèrent à Tournay. De là ils se rendirent, par Courtray, Peteghem et Audenarde, à Gand, où ils se trouvèrent le second jour de la Pentecôte. Toute la population de cette puissante cité s’était portée au devant du roi, quoique la variété des costumes revêtus par les bourgeois indiquât la diversité de leurs opinions. Malgré l’opposition des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impôts prélevés sur la bière et l’hydromel, Philippe le Bel n’hésita pas à les supprimer, afin de se concilier la faveur des Gantois. Après un séjour d’une semaine à Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges, où il fit son entrée solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y étaient couvertes d’ornements précieux; sur des estrades, auxquelles étaient suspendues les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames de Bruges dont la beauté et les joyaux éveillèrent dans le cœur de la reine une ardente jalousie; mais le peuple, auquel les échevins avaient défendu, sous peine de mort, de faire entendre aucune réclamation semblable à celle des Gantois, restait muet. Son silence effraya Philippe le Bel; ce fut en vain qu’il appela près de lui les bourgeois et fit proclamer les joutes les plus brillantes: il y avait déjà du sang sur les pavés de Bruges. «Ces fêtes, dit Villani, furent les dernières que les Français connurent de notre temps, car la fortune, qui s’était jusqu’alors montrée si favorable au roi de France, tourna tout à coup sa roue, et il faut en trouver la cause dans l’injuste captivité de l’innocente damoiselle de Flandre et dans la trahison dont le comte de Flandre et ses fils avaient été les victimes.»
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE.