Histoire de Flandre (T. 1/4)

Joseph Marie Bruno Constantin, Baron Kervyn de Lettenhove · Chapitre 3 sur 7 · partie 2/3

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Histoire de Flandre (T. 1/4)

Qui la terre en douse partoient.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

C’est surtout en opposant ses passions à l’influence civilisatrice du christianisme que Robert rappelle les mœurs de ses premiers aïeux, pirates et conquérants comme lui. L’évêque de Térouane avait lancé une sentence d’excommunication contre le comte de Flandre; mais Robert envoya à Térouane des hommes d’armes qui blessèrent l’évêque, et l’eussent mis à mort s’il n’eût réussi à trouver un asile dans le monastère de Saint-Bertin. Robert se montrait implacable dans ses vengeances, et de la même main qui semait la terreur par les supplices et les tortures, il installa sur le siége épiscopal de Térouane un de ses amis, nommé Lambert de Bailleul. Robert le protégeait de toute son autorité, et sa colère fut extrême quand il apprit que le concile de Meaux avait prononcé l’excommunication solennelle du prélat simoniaque, et que déjà tous les prêtres du diocèse des Morins, abandonnant Lambert, avaient fermé l’église épiscopale: sans hésiter plus longtemps, il accourut lui-même à Térouane et fit briser les portes de l’église, après avoir mutilé et jeté à terre l’image du Sauveur à laquelle était suspendue la sentence d’anathème.

Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui n’avait jamais manqué à la défense de la cause de l’Eglise, ne pouvait rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa au comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes, mais personna n’osa se charger de les remettre à Robert le Frison.

Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l’Aisne vivait un prêtre intrépide dont le zèle et le courage n’avaient jamais fléchi.

C’était l’évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de Mainsende, né à Tydeghem, près d’Audenarde, dans le domaine du comte de Flandre.

Arnould, obéissant aux ordres qu’il avait reçus, se rendit à Lille auprès de Robert, et l’inspiration divine qui rayonnait sur le front du saint missionnaire confondit si manifestement l’orgueil du prince, qu’il s’humilia pour la première fois en déclarant qu’il cédait aux volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf abbé de Saint-Riquier, la source du salut de tout un peuple.»

«A cette époque, continue l’abbé de Saint-Riquier, les homicides et l’effusion continuelle du sang humain troublaient le repos public dans la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs du Fleanderland; les nobles engagèrent donc Arnould à parcourir les contrées où dominaient le plus ces mœurs barbares, et à faire connaître les bienfaits de la paix et de la concorde à l’esprit indocile et cruel des Flamings.»

Arnould visita tour à tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes.

Partout sa pieuse éloquence accomplit les mêmes miracles, et on le vit enfin s’arrêter à Aldenbourg où une abbaye s’éleva pour retracer son apostolat et perpétuer ses efforts.

Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais il y crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des races barbares du Fleanderland. «C’est moins votre prière que la volonté de Dieu, disait-il aux moines d’Aldenbourg, qui me ramène près de vous.»

Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier soupir dans l’abbaye qu’il avait fondée.

La mission de saint Arnould est l’un des événements les plus importants de l’histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de l’évêque de Soissons furent la base d’une réconciliation profonde et sincère. Adoucissant tour à tour l’esprit orgueilleux du comte de Flandre, les passions des nobles et les mœurs cruelles des Flamings, ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était arrivé où la lumière qu’ils y avaient répandue ne devait plus s’éteindre. Il fallait qu’une grande consécration des idées religieuses agît puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui porta Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, devait les conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à Jérusalem, au pied d’une tombe creusée dans le rocher, terribles encore par le fer qu’elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles sous la croix qui est marquée sur leurs épaules. Si la croisade est l’œuvre commune des races frankes, la Flandre les y précédera toutes, parce que les Flamings, plus complètement séparés des Gallo-Romains, ont le plus énergiquement conservé les héroïques traditions de leur origine. Tel est le caractère de la position que la Flandre occupe au onzième siècle; telle sera la source de ses triomphes et de sa gloire.

Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette grande révolution. Ce n’est plus le cruel vainqueur de Bavichove, l’auteur perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de l’impiété de Lambert de Bailleul: c’est l’ami de saint Arnould, le prince chrétien protecteur des lettres. La hache qui naguère frappa, à Térouane, l’effigie du Christ, est devenue dans ses mains le glaive du défenseur de la justice et de la foi.

Ce fut l’an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié le gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la Syrie avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de Commines, Gratien d’Eecloo, Heremar de Somerghem et d’autres chefs intrépides.

Robert le Frison pria à l’église du Saint-Sépulcre; mais il vit d’abord, disent quelques historiens, les portes se fermer devant lui, et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu’il eut juré de restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote douteuse, qui ne révèle que les sympathies de l’annaliste pour Baudouin de Hainaut: Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre, allait par son pèlerinage lui avoir toute l’Asie.

A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s’était arrêté à Constantinople: l’empereur grec, Alexis Comnène, après l’avoir comblé d’honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États, menacés par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre lui promit un secours de cinq cents chevaliers.

Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie, et firent échouer les efforts du sultan de Nicée.

Le voyage du comte de Flandre avait duré quatre années. Lorsqu’en 1090

il traversa la France, avec sa sœur Adèle qui allait épouser le comte Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs transports d’enthousiasme par tous les hommes de race franke. Les abbés le recevaient bannières déployées; des tapis précieux ornaient les salles des monastères où il se reposait: toutes les routes où il devait passer étaient jonchées de fleurs.

Des ambassadeurs grecs ne tardèrent point à apporter d’Orient des lettres où Alexis Comnène s’adressait au comte de Flandre comme au véritable chef des races frankes, pour le supplier de lui envoyer de nouveaux secours. Dans ces lettres, où l’empereur prodiguait à Robert le Frison les titres de comte très-illustre et très-glorieux et de puissant défenseur de la foi, il racontait longuement les affreuses dévastations des Sarrasins et leurs rapides succès. Déjà maîtres de la Cappadoce, de la Phrygie où fut Troie, du Pont, de la Lycie, ils menaçaient Constantinople. «Ecoutez notre prière au nom de Dieu, ajoutait Alexis Comnène, réunissez dans votre terre le nombre le plus considérable de vos fidèles que vous le pourrez, et conduisez-les au secours des chrétiens grecs; et de même que, l’année précédente, ils ont réussi à affranchir du joug des païens une partie de la Galatie et des régions voisines, qu’ils cherchent à délivrer tout notre empire…

Il vaut mieux que nous soyons soumis à vos Latins, que livrés aux persécutions des païens: il vaut mieux que ce soit vous plutôt qu’eux qui possédiez Constantinople… Accourez donc avec votre peuple.»

Robert le Frison mourut au château de Winendale, le 12 octobre 1092.

Il laissait à son fils Robert II le soin de poursuivre la tâche qu’il avait commencée.

Cette même année 1092, un homme de race franke, né à Achères près d’Amiens, et nommé Pierre l’Ermite, visita la terre sainte. Le déchirant tableau qu’il traça, à son retour, des persécutions des chrétiens à Jérusalem, engagea le pape Urbain II à convoquer un concile à Clermont, illustre cité de l’Auvergne, située à la limite méridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile, Urbain II excommunia solennellement le roi Philippe Ier, qui, se dérobant à l’influence de la Flandre, avait répudié Berthe de Frise pour épouser une comtesse d’Anjou; puis, en présence de la honteuse faiblesse des Capétiens, il prêcha la croisade en invoquant les nobles souvenirs des empereurs franks de la dynastie karlingienne. Ceux qui accoururent pour l’entendre étaient en nombre immense et l’enthousiasme de la croisade se propagea rapidement jusque dans les pays les plus éloignés. Vers la fin de l’hiver qui suivit l’assemblée de Clermont, une multitude d’hommes de tout âge et de tout rang se mit en marche.

Les uns, barbares des contrées du Nord, montraient qu’ils étaient chrétiens en plaçant un de leurs doigts sur l’autre, en forme de croix; les autres, dépourvus d’armes et de vivres, connaissaient à peine la route qui s’ouvrait devant eux; tous étaient pleins de confiance dans le succès de leurs efforts. Beaucoup de Flamands faisaient partie de cette milice indisciplinée, qui traversa l’Allemagne, guidée par Pierre l’Ermite.

Les princes les plus illustres s’étaient hâtés de prendre la croix.

Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse, les comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier rang, Robert, qui gouvernait la Flandre, «cette contrée riche en coursiers, fertile par ses moissons, célèbre par la beauté de ses jeunes filles et l’aventureuse intrépidité de ses chevaliers.»

Tandis que l’héritier de Hugues Capet cherchait un honteux repos près de Bertrade d’Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte Eustache de Boulogne, s’armait pour la guerre sainte. Sa mère avait rêvé, avant sa naissance, qu’elle portait dans son sein un astre lumineux; on racontait aussi qu’un de ses serviteurs l’avait vu, également dans un songe, s’élever sur une échelle d’or qui reposait sur la terre et s’arrêtait dans les cieux: mystérieux symbole de la voie du Seigneur.

Godefroi de Bouillon était arrière-petit-fils de Gerberge de Hainaut, fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de la dynastie karlingienne.

Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram de Saint-Pol, Henri et Godefroi d’Assche, et Werner de Grez, suivirent, au mois d’août 1096, la route que Pierre l’Ermite leur avait tracée depuis le Rhin jusqu’aux rives du Bosphore; mais déjà on accusait la perfidie d’Alexis Comnène, et les croisés se virent réduits à recourir à la force des armes pour obliger les Grecs à les accueillir comme des alliés et des libérateurs. Dans une pompeuse mais confuse cérémonie, Godefroi rendit hommage à l’empereur, et Alexis plaça l’empire sous la protection du duc de Bouillon.

Bohémond, fils de Robert Wiscard, suivit de près Godefroi de Bouillon à Constantinople.

Robert, comte de Flandre, y arriva le troisième. Une innombrable armée obéissait à sa voix. Les hommes les plus puissants s’étaient empressés de se ranger sous ses bannières. Là brillaient Philippe, vicomte d’Ypres, frère de Robert; Charles de Danemark, son neveu; les sires de Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem, d’Haveskerke, de Knesselaere, de Gavre, d’Herzeele, d’Eyne, de Boulers, de Crombeke, de Maldeghem. Les chefs féodaux des bords de la Lys et de l’Escaut étaient accourus, avides de conquêtes et de guerres: tels étaient Jean, avoué d’Arras; Robert, avoué de Béthune; Gérard de Lille, Guillaume de Saint-Omer, Gauthier de Douay, Gérard d’Avesnes, qui, depuis, captif chez les Sarrasins et exposé par les infidèles sur les remparts d’Arsur aux traits de ses compagnons, émut si vivement l’esprit de ses bourreaux par son courage qu’ils brisèrent ses chaînes. Les Flamings eux-mêmes s’étaient montrés pleins de zèle pour prendre la croix. Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles, Walner d’Aldenbourg, Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme châtelain de Bruges, étendait son autorité sur les populations libres du Fleanderland.

Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs armées à celles du comte de Flandre et se dirigèrent avec lui vers l’Italie.

Ils rencontrèrent à Lucques le pape Urbain II, que l’anti-pape Guibert s’était efforcé de renverser de son siége au moment où toute l’Europe s’agitait à sa voix. De Lucques, ils marchèrent vers Rome, et le spectacle de cette célèbre cité, ornée d’un si grand nombre de monuments magnifiques et dépositaire des vénérables reliques des martyrs, remplit les croisés d’admiration. Ils saluèrent avec respect les quatorze portes de l’enceinte de la ville éternelle, et visitèrent tour à tour le tombeau de Festus à la voie Flaminienne, l’église de Saint-Laurent sur la route de Tibur, les autels de Saint-Boniface et de Saint-Etienne sur l’Aventin et le mont Cœlius, ainsi que les nombreuses chapelles qui s’élevaient sur la voie Appienne.

Bientôt ils s’éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les tristes dissensions qui l’agitaient, et traversèrent la Campanie et la Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut et épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son frère le comte de Flandre à passer l’hiver; mais il était impatient d’arriver en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie en Calabre, il s’embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et poursuivit sa marche vers Constantinople. Les ambassadeurs d’Alexis obtinrent que les guerriers de Flandre s’arrêteraient aux portes de la cité impériale, et en même temps ils s’adressèrent au comte Robert, comme au plus puissant des chefs croisés, pour qu’il cherchât à calmer les fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond, qui accusait hautement la perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa point sa médiation; mais lorsque Alexis voulut lui persuader de lui rendre hommage, il se contenta de répondre qu’il était né et avait toujours vécu libre.

Au mois de mai 1097, l’armée des croisés descendit dans les plaines de la Bithynie et s’empara de Nicée. Là périrent Baudouin de Gand et Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu’ils montaient à l’assaut, et, devenus l’objet de la vénération publique, ils reçurent une sépulture digne de leur courage et de leurs vertus.

Lorsque l’armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent mille hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable obéissait à Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent à la bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise par trois cent mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de Bouillon et le comte de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles. «Robert de Flandre, également redoutable par sa hache et son épée, dit Raoul de Caen dans son poëme, se précipite avec ardeur au milieu des combats. Le premier entre tous, il veut que le sang arrose la plaine. Il vole partout où il voit les bataillons épais des infidèles lancer leurs flèches et résister. Les Turcs se pressent autour du comte, et l’intrépide Robert s’élance dans leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en nombre et enflammés d’un courage égal à celui de Robert, le suivent rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. Les infidèles fuient devant eux… O ciel! quelle terreur répandait la vaillance des guerriers de Flandre!»

Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie.

Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse, ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues de la mer. A peine les compagnons de Baudouin s’y étaient-ils établis qu’ils aperçurent une flotte nombreuse qui s’avançait à pleines voiles dans le port; ils sommaient les hommes d’armes qu’elle portait de s’expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent en langue flamande qu’ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem. Leur chef était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar; pendant huit années il avait vécu en pirate, jusqu’à ce que, renonçant à sa vie aventureuse et agitée, il se fût dirigé vers l’Orient avec ses riches navires équipés dans les ports de la Flandre et de la Frise. Baudouin de Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les engagea à l’accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de l’armée des croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui se maintint pendant plusieurs siècles.

Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la Syrie.

Le comte de Flandre avait planté le premier l’étendard de la croix sur les remparts d’Artésie. Bientôt ils campèrent sous les murs d’Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d’affreux désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient les uns les autres; leurs hommes d’armes, témoins de leurs discordes, ne les respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper les approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance pendant tout l’hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités, appela ses chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le Christ nous aidera; mais c’est avec le fer que nous devons nous ouvrir un chemin, c’est à notre bras qu’il faut demander ce dont nous avons besoin, c’est notre courage qui doit nous délivrer de la famine. Nous avons résolu, au mépris de tout danger et comme dernière espérance, d’aller chercher des vivres dans les contrées occupées par nos ennemis, ou de mourir noblement dans cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef et votre prince; nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous m’avez obéi jusqu’à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls pour vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes parmi eux: Bohémond l’accompagna avec un nombre égal de combattants.

Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond d’Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les hommes de guerre qu’il envoya de ce côté aperçurent de près l’armée des Turcs et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître les causes de ce désordre se trouvait le comte de Flandre. Jugeant honteux de se retirer pour annoncer l’approche des ennemis lorsqu’il pouvait les repousser, il s’élança impétueusement dans les rangs des Turcs, qui, peu habitués à combattre avec le glaive, se dispersaient devant lui, et il ne remit point l’épée dans le fourreau avant d’avoir frappé cent de ses ennemis… Le comte de Flandre revenait vainqueur vers le champ de Bohémond, lorsqu’il se vit suivi par douze mille Turcs, tandis qu’une innombrable armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les collines. Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les guerriers qui l’environnaient, Robert attaqua intrépidement les ennemis. Plus loin, Bohémond s’avançait avec le reste de l’armée et arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est de toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu’ils virent qu’au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils devaient lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de Flandre les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes de blé touchées par la faux du moissonneur s’amoncelaient dans ces plaines les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître trop téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre cents guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.»

Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de Chartres y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les Franks les suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut! Dieu le veut!»

Cependant la conquête d’Antioche ne devait point mettre un terme aux épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha parut sur les bords de l’Oronte avec une formidable armée. Les croisés, enfermés dans la stérile enceinte de ces murailles qu’ils avaient naguère remplies de carnage et d’incendies, ne recevaient plus de vivres.

Bientôt la famine exerça d’affreux ravages. De longs gémissements retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers mangèrent leurs chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les croisés les plus pauvres dévoraient le cuir de leurs chaussures, et faisaient bouillir les herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes souffraient les mêmes privations. Godefroi de Bouillon avait payé quinze marcs d’argent la chair d’un chameau: il rencontra Henri d’Assche expirant de faim, et partagea tout ce qu’il avait avec lui. On vit le comte de Flandre, «ce prince si puissant et si riche d’une des contrées les plus fertiles de l’univers,» implorer la générosité de ses compagnons.

En vain Godefroi et Robert essayaient-ils de ranimer le zèle des croisés en invoquant le nom du Seigneur: leur désespoir égalait leur misère. Au milieu de cette désolation universelle, le bruit se répand tout à coup parmi les croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un signe certain de délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre Barthélemy, leur raconte que pendant la nuit l’apôtre saint André lui est apparu, et lui a révélé que la lance du centurion Longin est cachée à Antioche, dans l’église de Saint-Pierre, et qu’elle sera pour les croisés le gage de la protection céleste. On se hâte d’aller creuser la terre à l’endroit indiqué, et, après plusieurs heures d’un travail assidu, on y découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, qui avait eu la même vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt qu’à son retour en Flandre il fonderait un monastère en l’honneur de saint André. Un inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts.

Pierre l’Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés quittèrent Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à pied, quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta dans tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l’or nécessaire pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de bataille pour remplacer celui qu’il avait perdu dans la famine. Malgré leur dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie autour de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur Raymond d’Agiles: elle les conduisit à la victoire.

Plusieurs mois s’écoulèrent avant que les croisés se fussent éloignés d’Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar, retenu prisonnier par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de suivre le rivage avec sa flotte. Dans une autre expédition, les comtes de Flandre, de Normandie et de Toulouse s’emparèrent de la ville de Marra, située près d’Alep.

Là mourut, à la fleur de l’âge, l’intrépide Engelram de Saint-Pol.

Quelques jours après, au siége du château d’Archas, Ansel de Ribemont crut, pendant la nuit, le voir entrer dans sa tente: «Qu’est ceci?

s’écria-t-il, vous étiez mort et voici que maintenant vous vivez!»

Engelram de Saint-Pol lui répondit: «Ceux qui finissent leur vie au service du Seigneur ne meurent point.» Comme Ansel de Ribemont admirait la beauté éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne t’étonne point si les splendeurs du séjour que j’habite se reproduisent sur mes traits.» En achevant ces mots, il lui montrait dans le ciel un palais d’ivoire et de diamant. «Une autre demeure plus belle t’est préparée, continua Engelram. Je t’y attends demain.» Et il disparut. Le lendemain, Ansel de Ribemont mérita dans un combat la palme du martyre.

Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les cimes du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les ruines de Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière dans la ville de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin, du haut des collines d’Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte. «Jérusalem!

Jérusalem!» répéta toute l’armée agenouillée. Là était le but de ses efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les croisés allaient désormais fouler était la terre des mystères et des miracles de la foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque vallée rappelait de divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre établirent leurs tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa dans le vallon de Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne de Sion.

Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs extrêmes de l’été les accablèrent dans une contrée dépouillée de forêts et ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des déserts avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de Cédron s’étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les citernes; la poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer la soif qui tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes leurs souffrances, ils étaient pleins d’espérance et de zèle. Le comte de Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et dans les premiers jours de juillet tout fut prêt pour l’assaut.

Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix, s’avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de Josaphat. Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion sous les ordres de Robert de Normandie s’écrièrent d’une voix retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance de ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.» Et du haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi et brise les chaînes qui te retiennent.»

Tandis qu’on combattait sur les murailles, une procession pieuse fit le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La voix du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de la religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour implorer son secours, lorsqu’ils croient apercevoir, au sommet de la montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d’armes resplendissantes qui agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les tours de Jérusalem, une main invisible semble arborer l’étendard de la croix. A ce signe d’heureux présage, ils saisissent leurs armes avec une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les premiers les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon, Robert de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient précipitamment vers la mosquée d’Omar, où leur sang rougit le portique de Salomon; puis, tout à coup, le carnage s’arrête: Godefroi de Bouillon et Pierre l’Ermite se rendent, désarmés et pieds nus, dans l’église du Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce divin tombeau qu’avait ouvert, onze siècles auparavant, la croix du Calvaire.

Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet 1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure, le Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de la fête de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait, précédé de l’armée triomphante des princes de l’Occident, dans ces lieux que les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté, pauvres et un bâton à la main, pour aller convertir les barbares et les païens.

Il ne s’agissait plus que d’assurer la conservation de cette conquête, qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment fut arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d’entre eux qui serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de Flandre les réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours plein de sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être les vertus du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient d’autant plus généreux qu’il avait déclaré que le gouvernement de ses Etats le rappelait en Europe, et qu’il n’accepterait point un trône qu’il avait mérité par sa valeur.

Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi de Bouillon lui fut préféré; on admirait également en lui les talents belliqueux du guerrier et la sévérité des mœurs d’un cénobite, et, dans son élévation même, il donna à tous les princes croisés l’exemple de la modération, en refusant de revêtir les insignes de la royauté dans ces lieux où le Christ n’avait porté qu’une couronne d’épines. Un siècle s’était écoulé depuis que la dynastie karlingienne était descendue du trône de l’empire d’Occident lorsqu’elle monta sur celui de Jérusalem.

Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches du Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé Guillaume de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer reçut la seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée; Hugues de Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines, sire de Beyruth.

Hugues de Rebecq prit possession du château d’Abraham.

La célèbre bataille d’Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon. Le comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la bannière des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et l’histoire a enregistré ce témoignage d’un historien anglais, Henri de Huntingdon: «De tous les princes qui prirent part à l’expédition de Jérusalem, il fut le plus intrépide, et le souvenir de ses exploits ne s’éteindra jamais.»

Ce fut l’an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y fut reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration le récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans leur prince celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à l’apogée sa grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d’Angleterre, Guillaume le Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d’argent qui étaient le prix de la coopération de Baudouin le Pieux dans la victoire d’Hastings, il les réclama avec autant de fierté que s’il se fût adressé à l’un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres en 1103, Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de payer annuellement quatre cents marcs d’argent au comte de Flandre, et celui-ci s’engagea à envoyer mille chevaliers aider le roi d’Angleterre dans ses guerres contre la France, tandis qu’il n’en amènerait que dix au camp de Philippe Ier, s’il y était appelé à raison de son fief du comté de Flandre.

Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l’empereur d’Allemagne que le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, il avait été excommunié par les pontifes romains; comme Philippe, il était resté étranger aux pèlerinages de la terre sainte. Henri IV, repoussé par les hommes d’armes flamands dans une expédition qu’il avait conduite jusqu’à Cambray, se vit réduit à conclure, à Liége, un traité par lequel il assurait à Robert la possession de Douay, et ce traité fut confirmé, après une autre guerre non moins glorieuse pour la Flandre, par son successeur, l’empereur Henri V.

La Flandre était en paix avec l’Allemagne, mais le roi d’Angleterre lui devenait hostile; d’autres événements la rapprochèrent du roi de France.

Tandis que Henri Ier reléguait les Flamings, que des inondations avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d’Ecosse sur les rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays de Galles, Philippe Ier disparaissait, faible et méprisé, dans le silence de la tombe, où l’oubli de ses contemporains le précédait; mais son successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise dont le comte de Flandre Robert Ier avait épousé la mère. Son premier soin avait été de conclure un traité avec le comte Robert II. Tout révélait chez lui l’influence du sang maternel; tout rappelait les traditions d’une alliance que la Flandre avait formée. «Il fut, dit Suger, ce que les rois de France n’étaient plus depuis longtemps, l’illustre et courageux défenseur du royaume, le protecteur de l’Eglise, l’ami des pauvres et des malheureux.» Déjà Louis VI luttait contre les barons féodaux: il avait porté contre Bouchard de Montmorency l’étendard de l’abbaye de Saint-Denis, la célèbre oriflamme qui resta la bannière des rois ses successeurs, et qui, alors protégée par les peuples de la Flandre, devait un jour présider à leur extermination. C’est ainsi que le jeune monarque combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du Puiset, de Rochefort, de Clermont. Les milices des bourgeoisies l’accompagnent au siége des châteaux, qui ne menacent pas moins l’industrie et le repos des hommes faibles que la puissance du roi de France.

Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les Anglais, et il l’aida avec le même zèle à étouffer les complots des barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre devint plus sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s’insurgea.

Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri Ier. Les barons, vaincus par Louis VI, l’avaient élu leur chef et se rangeaient sous ses bannières. Robert se hâta d’accourir pour anéantir cette ligue formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait la ville de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait les combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un étroit sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt cet illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également, et qui, jusqu’aux frontières de l’Arabie, fut pleuré par les chrétiens et les païens.

Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l’exemple du comte Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour garantir la paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et successeur de Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une assemblée solennelle tenue à Arras:

«Que personne n’aille pendant la nuit assaillir les demeures. Que personne n’y porte l’incendie: sinon, le coupable sera puni de mort.

Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation par la peine du talion, à moins que l’accusé n’établisse, soit par le duel judiciaire, soit par l’épreuve de l’eau et du fer ardent, la nécessité d’une juste défense.

«Que chacun s’abstienne de porter des armes, s’il n’est bailli, châtelain ou officier du prince.»

En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une keure qui n’existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite en 1240

par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est expressément défendu de s’armer de leurs redoutables massues.

A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait amené la bataille de Bavichove s’accomplissait silencieusement dans le comté de Guines, où les Flamings n’étaient pas moins nombreux que sur nos rivages. Le récit de Lambert d’Ardres est l’un des documents les plus importants de l’histoire des races saxonnes du Fleanderland.

«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps du comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque année ils devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de plus quatre deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en cas de décès.»

Or, un d’eux, nommé Guillaume de Bocherdes, épousa une femme libre de Fiennes, nommée Hawide. Hawide s’était rendue à Bocherdes, et elle avait à peine touché le seuil du toit conjugal, lorsque les seigneurs de Hamme vinrent réclamer le tribut connu sous le nom de kolve-kerlie. Hawide soutenait en vain que, née libre et issue de parents libres, elle ignorait ce qu’était la kolve-kerlie. Tout ce qu’elle obtint fut un délai de quinze jours: au jour fixé, elle se présenta avec ses parents et ses amis devant les seigneurs de Hamme, et protesta de nouveau qu’elle était libre. Tous ses efforts furent inutiles; on refusa de l’écouter, et Hawide fut réduite à se retirer, chargée d’opprobre. Enfin elle s’adressa à la comtesse de Guines, Emma, qui fut touchée de ses plaintes. Grâce aux larmes et aux prières d’Emma de Tancarville, le comte Robert de Guines supprima la kolve-kerlie: Hawide reparut triomphante à Bocherdes, et tous les kolve-kerli furent affranchis et déclarés libres à jamais.

Le comte de Flandre semble avoir été moins favorable aux Flamings.

Tant que la croisade s’était prolongée, Robert II avait pu protéger les compagnons intrépides de ses guerres d’Orient: Baudouin VII, régnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs de la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant leurs colères, il ne songeait point que si sa vie devait être trop courte pour qu’il eût à les craindre, elles ne tarderaient point à frapper son successeur.

«Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appelé Hapkin ou Hapieule, à raison de sa grande justice; car en son temps, et plusieurs ans après, les exécutions de justice qui de présent se font de l’espée, se faisoyent de douloires ou hapkins.» «Le comte Baudouin, ajoute une chronique flamande, portait toujours une petite hache à la main, et quand il voyait un beau chêne, il le marquait de sa hache en disant: Voilà un bel arbre pour construire une forte potence.» On raconte qu’il parcourait ainsi ses États, punissant le coupable et écoutant les plaintes de l’opprimé.

Le comte de Flandre ne montra pas moins d’énergie vis-à-vis des barons féodaux. Gauthier d’Hesdin et Hugues de Saint-Pol perdirent leurs châteaux et se virent réduits à fléchir sous sa puissance.

Suger a vanté le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits de son père et cherchait à les égaler. Comme Robert II, il soutint Louis VI qui fit un voyage en Flandre pour réclamer ses conseils. Ses hommes d’armes envahirent la Normandie, et comme Henri Ier le menaçait d’aller se venger dans les remparts mêmes de Bruges, il se contenta de répondre qu’il irait au devant de lui jusqu’aux bords de la Seine.

Fidèle à sa promesse, il s’avance bientôt, suivi de cinq cents hommes d’armes, devant la cité de Rouen, enfonce sa hache dans ses portes et défie en vain le monarque anglais qui ne paraît point.

Baudouin assiégeait le château d’Eu, lorsqu’un chevalier breton, nommé Hugues Boterel, le blessa légèrement au front d’un coup de lance. La fatigue et l’ardeur d’un soleil brûlant aggravèrent la plaie: Henri Ier, affectant une noble générosité, s’empressa d’envoyer ses médecins près du comte de Flandre; mais, selon l’opinion commune, loin de chercher à guérir sa blessure, ils y répandirent un poison dont l’action, quoique lente, était terrible. Dès ce moment, Baudouin VII comprit que la tombe qu’il avait choisie à l’abbaye de Saint-Bertin ne tarderait pas à s’ouvrir pour lui; ses forces s’épuisaient de jour en jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier soupir à Roulers.

LIVRE CINQUIÈME.

1119-1128.

Charles le Bon.

Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127.

Guillaume de Normandie.

Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin VII qui l’avait désigné pour son successeur, était fils du roi Knuut ou Canut, selon la prononciation romane. Saint Canut avait péri martyr dans une église où des conspirateurs l’avaient frappé. Charles de Danemark était encore enfant lorsque sa mère, fille de Robert le Frison, le conduisit en Flandre, et la triste image de la fin de son père l’y suivit comme un souvenir prophétique. Le comte Charles possédait les mêmes vertus: si sa mort fut également pieuse, sa vie ne fut pas moins héroïque.

Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre les Sarrasins, mais il n’avait quitté la Palestine qu’après avoir reçu le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l’accueillit avec honneur à son retour, et son influence s’accrut de jour en jour sous le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser Marguerite de Clermont et lui donna le comté d’Amiens et le domaine d’Ancre, qu’il avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que, peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats.

Quoi qu’il en soit, la transmission de l’autorité souveraine ne s’exécuta point sans opposition, et le règne du comte Charles, qu’un complot devait achever, s’ouvrit au milieu des complots excités à la fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui venait d’épouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de Loo, fils de Philippe, vicomte d’Ypres, que soutenaient les comtes de Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d’Hesdin.

Clémence s’était emparée d’Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son armée. Dès ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit réduite à demander la paix en cédant quatre des principales cités qui formaient son douaire, Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d’Hesdin fut chassé de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son château.

Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la comtesse Clémence, l’autorité et l’influence de Robert II et de Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre l’honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu’en 1124, lors de l’invasion de l’empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers intrépides dans le camp du roi de France. N’oublions point que ces expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent les premières où les bourgeoisies marchèrent contre les ennemis sous les bannières de leurs paroisses. La défense du territoire n’était plus exclusivement confiée aux hommes de fief: elle devenait la tâche et le devoir de toute la nation.

Henri V s’était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de ses sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du comte de Namur et de l’archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre impériale au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l’accepter. Les devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque, après la captivité de Baudouin du Bourg, les chrétiens d’Asie lui proposèrent le trône de Jérusalem, il persista dans les mêmes sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la couronne de Karl le Grand.

Charles ne songea plus qu’à consolider la paix intérieure, en s’efforçant de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque jour on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler leurs gildes aux combats. «Afin d’assurer le repos public, le comte de Flandre décida, dit Galbert, qu’à l’avenir il serait défendu de marcher armé, et que quiconque ne se confierait point dans la sécurité générale serait puni par ses propres armes.» Gualter ajoute, ce qui paraît peu probable, que les Flamings respectèrent ces défenses dont Robert II et Baudouin VII avaient donné l’exemple.

Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement pendant la désastreuse famine de 1126, l’affection des clercs et la reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses réformes n’aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes sages, dit Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les hommes pervers le supportaient impatiemment, parce qu’ils voyaient que sa justice protégeait la vie de ceux qu’ils haïssaient et s’opposait à toutes leurs tentatives: il leur semblait qu’aussi longtemps qu’on ne leur permettrait point d’exercer librement leurs fureurs, le salut du comte et leur propre salut ne pouvaient point s’accorder.»

Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il n’en était point dont l’élévation eût été plus rapide que celle d’Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d’armes sous les ordres de Baudrand, châtelain de Bruges, lorsque, dans une guerre contre les Allemands, il profita d’une nuit obscure pour le précipiter dans les eaux de l’Escaut. La femme de Baudrand, Dedda, surnommée Duva, était la complice de ce crime. Elle se hâta de donner sa main et ses trésors au meurtrier, qui acquit la châtellenie de Bruges et la laissa à son fils Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait eu également recours à la simonie pour s’emparer de la dignité de prévôt de Saint-Donat, dont il avait dépossédé le vertueux Liedbert.

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