Histoire de la Révolution française, Tome 08

Adolphe Thiers · Chapitre 4 sur 4 · partie 1/3

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Histoire de la Révolution française, Tome 08

Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la Molinella étaient rompus, excepté celui de Villimpenta, il descendit jusqu’à ce pont, y franchit la rivière, et marcha sur Mantoue. Le général Charton voulut lui résister avec trois cents hommes formés en carré; ces braves gens furent sabrés ou pris. Wurmser arriva ainsi à Mantoue le 27 (13). Ces légers avantages étaient un adoucissement aux malheurs du vieux et brave maréchal. Il se répandit dans les environs de Mantoue, et tint un moment la campagne, grâce à sa nombreuse et belle cavalerie.

 

Bonaparte arrivait à perte d’haleine, furieux contre les officiers négligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau était rentré dans Legnago, et avait fait prisonnière la garnison autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna à Augereau de se porter à Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits combats à Wurmser, pour l’attirer hors de la place; et, dans la nuit du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrière, pour engager Wurmser à se montrer en plaine. Le vieux général, alléché par ses petits succès, se déploya en effet hors de Mantoue, entre la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l’attaqua le troisième jour complémentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de Governolo, formait la gauche; Masséna, partant de Due-Castelli, formait le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite.

Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfoncé partout, et rejeté dans la place avec une perte de deux mille hommes.

Quelques jours après, il fut entièrement renfermé dans Mantoue. La nombreuse cavalerie qu’il avait ramenée ne lui servait à rien, et ne faisait qu’augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de garnison, dont plusieurs mille aux hôpitaux.

 

Ainsi, quoique Bonaparte eût perdu en partie le fruit de sa marche audacieuse sur la Brenta, et qu’il n’eût pas fait mettre bas les armes au maréchal, il avait entièrement ruiné et dispersé son armée. Quelques mille hommes étaient rejetés dans le Tyrol sous Davidovich; quelques mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou quatorze mille, s’était enfermé dans Mantoue. Treize ou quatorze mille étaient prisonniers, six ou sept mille tués ou blessés. Ainsi cette armée venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix jours, outre un matériel considérable. Bonaparte en avait perdu sept ou huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tué, blessé, ou malade. Ainsi, aux armées de Colli et de Beaulieu, détruites en entrant en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, détruite en deux fois, d’abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la Brenta. Aux trophées de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de Saint-George. A quelle époque de l’histoire avait-on vu de si grands résultats, tant d’ennemis tués, tant de prisonniers, de drapeaux, de canons enlevés! Ces nouvelles répandirent de nouveau la joie dans la Lombardie, et la terreur dans le fond de la péninsule. La France fut transportée d’admiration pour le général de l’armée d’Italie.

 

Nos armes étaient moins heureuses sur les autres théâtres de la guerre.

Moreau s’était avancé sur le Lech, comme on l’a vu, dans l’espoir que ses progrès en Bavière ramèneraient l’archiduc et dégageraient Jourdan. Cet espoir était peu fondé, et l’archiduc aurait mal jugé de l’importance de son mouvement, s’il se fût détourné de son exécution pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dépendait de ce qui allait se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramené sur le Rhin, les progrès de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l’exposer à perdre sa ligne de retraite. L’archiduc se contenta donc de renvoyer le général Nauendorff, avec deux régimens de cavalerie et quelques bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l’armée de Sambre-et-Meuse.

 

Cette brave armée se retirait avec le plus vif regret, et en conservant tout le sentiment de ses forces. C’est elle qui avait fait les plus grandes et les plus belles choses, pendant les premières années de la révolution; c’est elle qui avait vaincu à Watignies, à Fleurus, aux bords de l’Ourthe et de la Roër. Elle avait beaucoup d’estime pour son général, et une grande confiance en elle-même. Cette retraite ne l’avait point découragée, et elle était persuadée qu’elle ne cédait qu’à des combinaisons supérieures, et à la masse des forces ennemies. Elle désirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et de rétablir l’honneur de son drapeau. Jourdan le désirait aussi. Le directoire lui écrivait qu’il fallait à tout prix se maintenir en Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d’hiver en Allemagne, et surtout pour ne pas découvrir Moreau, qui s’était avancé jusqu’aux portes de Munich. Moreau, de son côté, venait d’apprendre à Jourdan, à la date du 8 fructidor (25 août), sa marche au-delà du Lech, les avantages qu’il y avait remportés, et le projet qu’il avait de s’avancer toujours davantage pour ramener l’archiduc. Toutes ces raisons décidèrent Jourdan à tenter le sort des armes, quoiqu’il eût devant lui des forces très supérieures. Il aurait cru manquer à l’honneur s’il eût quitté la Franconie sans combattre, et s’il eût laissé son collègue en Bavière. Trompé d’ailleurs par le mouvement du général Nauendorff, Jourdan croyait que l’archiduc venait de partir pour regagner les bords du Danube. Il s’arrêta donc à Wurtzbourg, place dont il jugeait la conservation importante, mais dont les Français n’avaient conservé que la citadelle. Il y donna quelque repos à ses troupes, fit quelques changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et annonça l’intention de combattre. L’armée montra la plus grande ardeur à enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d’occuper avant d’engager la bataille. Il avait sa droite appuyée à Wurtzbourg, et le reste de sa ligne sur une suite de positions qui s’étendent le long du Mein jusqu’à Schveinfurt. Le Mein le séparait de l’ennemi. Une partie seulement de l’armée autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le confirmait dans l’idée que l’archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa à l’extrémité de sa ligne la division Lefebvre, à Schveinfurt, pour assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas où la bataille lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d’une seconde ligne et d’un corps de réserve; mais il crut devoir ce sacrifice à la nécessité d’assurer sa retraite. Il se décida à attaquer, le 17

fructidor (3 septembre), au matin.

 

Dans la nuit du 16 au 17, l’archiduc, averti du projet de son adversaire, fit rapidement passer le reste de son armée au-delà du Mein, et déploya aux yeux de Jourdan des forces très supérieures. La bataille s’engagea d’abord avec succès pour nous; mais notre cavalerie, assaillie dans les plaines qui s’étendent le long du Mein par une cavalerie formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva d’abri que derrière les lignes et les feux bien nourris de notre infanterie. Jourdan, si sa réserve n’avait pas été si éloignée de lui, aurait pu remporter la victoire; il envoya à Lefebvre des officiers qui ne purent percer à travers les nombreux escadrons ennemis. Il espérait cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n’était pas menacé, marcherait au lieu du péril; mais il attendit vainement, et replia son armée pour la dérober à la redoutable cavalerie de l’ennemi. La retraite se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du directoire, et de son dévouement à son collègue, dut dès lors se replier sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relâche, donna ordre à Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrière la Lahn le 24 fructidor (10 septembre). Son armée, dans cette marche pénible jusqu’aux frontières de la Bohême, n’avait guère perdu que cinq à six mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau, qui fut frappé d’une balle par un chasseur tyrolien, et qu’on ne put emporter du champ de bataille. L’archiduc Charles le fit entourer de soins; mais il expira bientôt. Ce jeune héros, regretté des deux armées, fut enseveli au bruit de leur double artillerie.

 

Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours au-delà du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de Jourdan. Aucun des officiers détachés pour lui en donner n’était arrivé.

Il tâtonnait sans oser prendre un parti. Dans l’intervalle, sa gauche, sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes à soutenir contre la cavalerie de Latour, qui, réunie à celle de Nauendorff, déboucha à l’improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si justes et si promptes, qu’il repoussa les nombreux escadrons ennemis, et les dispersa dans la plaine après leur avoir fait subir une perte considérable. Moreau, toujours dans l’incertitude, se décida enfin, après une vingtaine de jours, à tenter un mouvement pour aller à la découverte. Il résolut de s’approcher du Danube, pour étendre son aile gauche jusqu’à Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le Danube à sa gauche et à son centre, et laissa sa droite seule au-delà de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s’avança jusqu’à Aichstett. Dans cette situation singulière, il étendait sa gauche vers Jourdan, qui dans le moment était à soixante lieues de lui; il avait son centre sur le Danube, et sa droite au-delà, exposant l’un des corps à être détruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous les militaires ont reproché à Moreau ce mouvement, comme un de ces demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir les avantages. Moreau n’ayant pas, en effet, saisi l’occasion de se rabattre vivement sur l’archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaçant ainsi à cheval sur le Danube.

 

Enfin, après quatre jours d’attente dans cette position singulière, il en sentit le danger, se reporta au-delà du Danube, et songea à le remonter pour se rapprocher de sa base d’opération. Il apprit alors la retraite forcée de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu’après avoir ramené l’armée de Sambre-et-Meuse, l’archiduc ne volât sur le Necker, pour fermer le retour à l’armée du Rhin. Il apprit aussi une tentative faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour détruire le pont par lequel l’armée française avait débouché en Allemagne. Dans cet état de choses, il n’hésita plus à se mettre en marche pour regagner la France.

Sa position était périlleuse. Engagé au milieu de la Bavière, obligé de repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tête Latour avec quarante mille hommes, et exposé à trouver l’archiduc Charles avec trente mille sur ses derrières, il pouvait prévoir des dangers extrêmes. Mais s’il était dépourvu du vaste et ardent génie que son émule déployait en Italie, il avait une âme ferme et inaccessible à ce trouble dont les âmes vives sont quelquefois saisies. Il commandait une superbe armée, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le moral n’avait été ébranlé par aucune défaite, et qui avait dans son chef une extrême confiance. Appréciant une pareille ressource, il ne s’effraya pas de sa position, et résolut de reprendre tranquillement sa route. Pensant que l’archiduc, après avoir replié Jourdan, reviendrait probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve déjà occupé; il remonta donc la vallée du Danube, pour aller joindre directement celle du Rhin, par la route des villes forestières. Ces passages étant les plus éloignés du point où se trouvait actuellement l’archiduc, lui parurent les plus sûrs.

 

Il resta au-delà du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant lui, sans confusion, et tous les jours ses arrière-gardes repoussaient bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le Danube, et de tâcher de prévenir Moreau à l’entrée des défilés, se contentait de le suivre pas à pas, sans oser l’entamer. Arrivé auprès du lac de Fédersée, Moreau crut devoir s’arrêter. Latour s’était partagé en trois corps: il en avait donné un à Nauendorff, et l’avait envoyé à Tubingen, sur le Haut-Necker, par où Moreau ne voulait pas passer; il était lui-même avec le second à Biberach; et le troisième se trouvait fort loin, à Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d’Enfer, par où il voulait se retirer, qui ne voulait pas être trop pressé au passage de ce défilé, qui voyait devant lui Latour isolé, et qui sentait ce qu’une victoire devait donner de fermeté à ses troupes pour le reste de la retraite, s’arrêta le 11 vendémiaire an V (2 octobre) aux environs du lac de Fédersée, non loin de Biberach. Le pays était montueux, boisé, et coupé de vallées. Latour était rangé sur différentes hauteurs, qu’on pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient à dos un ravin profond, celui de la Riss. Moreau l’attaqua sur tous les points, et, sachant pénétrer avec art à travers ses positions, abordant les unes de front, tournant les autres, l’accula sur la Riss, le jeta dedans, et lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulièrement le moral de l’armée française. Moreau reprit sa marche et s’approcha des défilés.

Il avait déjà dépassé les routes qui traversent la vallée du Necker pour déboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par Tuttlingen et Rottweil, vers les sources même du Necker, suit la vallée de la Kintzig, et vient aboutir à Kehl; mais Nauendorff l’avait déjà occupée. Les détachemens sortis de Manheim s’étaient joints à ce dernier, et l’archiduc s’en approchait. Moreau aima mieux remonter un peu plus haut, et passer par le Val-d’Enfer, qui, traversant la Forêt-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait à Brissach, beaucoup plus loin de l’archiduc. En conséquence, il plaça Desaix et Férino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se couvrir du côté des débouchés, où se trouvaient les principales forces autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le Val-d’Enfer. En même temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue, par la route des villes forestières. Les Autrichiens l’avaient entouré d’une nuée de petits corps, comme s’ils avaient espéré l’envelopper, et ne s’étaient mis nulle part en mesure de lui résister. Saint-Cyr trouva à peine un détachement au Val-d’Enfer, passa sans peine à Neustadt, et arriva à Fribourg. Les deux ailes le suivirent immédiatement, et débouchèrent à travers cet affreux défilé, dans la vallée du Rhin, plutôt avec l’attitude d’une armée victorieuse qu’avec celle d’une armée en retraite. Moreau était rendu dans la vallée du Rhin le 21 vendémiaire (12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de remonter, en suivant la rive française, jusqu’à Strasbourg, il voulut remonter la rive droite jusqu’à Kehl, en présence de toute l’armée ennemie. Soit qu’il voulût faire un retour plus imposant, soit qu’il espérât se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s’y portant directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin à Brissach, remonter librement à Strasbourg, et déboucher de nouveau par Kehl. Cette tête de pont pouvait résister assez longtemps pour lui donner le temps d’arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l’armée ennemie, qui venait de se réunir tout entière sous l’archiduc, et s’exposer ainsi à une bataille générale, avec le Rhin à dos, était une imprudence inexcusable, maintenant qu’on n’avait plus le motif, ni de l’offensive à prendre, ni d’une retraite à protéger. Le 28 vendémiaire (19 octobre), les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l’Elz, de Valdkirch à Emmendingen. Après un combat sanglant et varié, Moreau sentit l’impossibilité de percer jusqu’à Kehl, en suivant la rive droite, et résolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas néanmoins pouvoir faire passer toute son armée sur ce pont, de peur d’encombrement, et voulant envoyer au plus tôt des forces à Kehl, il fit repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue avec le centre et la droite. Cette détermination a été jugée non moins imprudente que celle de combattre à Emmendingen; car Moreau, affaibli d’un tiers de son armée, pouvait être très compromis. Il comptait, il est vrai, sur une très belle position, celle de Schliengen, qui couvre le débouché d’Huningue, et sur laquelle il pouvait s’arrêter et combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sûr. Il s’y replia en effet, s’y arrêta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un combat opiniâtre et balancé. Après avoir, par cette journée de combat, donné à ses bagages le temps de passer, il évacua la position pendant la nuit, repassa sur la rive gauche, et s’achemina vers Strasbourg.

 

Ainsi finit cette campagne célèbre, et cette retraite plus célèbre encore. Le résultat indique assez le vice du plan. Si, comme l’ont démontré Napoléon, l’archiduc Charles et le général Jomini, si au lieu de former deux armées, s’avançant en colonnes isolées, sous deux généraux différens, dans l’intention mesquine de déborder les flancs de l’ennemi, le directoire eût formé une seule armée de cent soixante mille hommes, dont un détachement de cinquante mille aurait assiégé Mayence, et dont cent dix mille, réunis en un seul corps, auraient envahi l’Allemagne par la vallée du Rhin, le Val-d’Enfer et la Haute-Bavière, les armées impériales auraient été réduites à se retirer toujours, sans pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop supérieure.

Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau républicain aurait été porté jusqu’à Vienne. Avec le plan donné, Jourdan était une victime forcée. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut toute de dévouement, soit lorsqu’il franchit le Rhin la première fois, pour attirer à lui les forces de l’archiduc, soit lorsqu’il s’avança jusqu’en Bohême et qu’il combattit à Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa belle armée, pouvait réparer en partie les vices du plan, soit en se hâtant d’écraser tout ce qui était devant lui, au moment où il déboucha par Kehl, soit en se rabattant sur l’archiduc Charles, lorsque celui-ci se porta sur Jourdan. Il n’osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais s’il ne montra pas une étincelle de génie, si à une manoeuvre décisive et victorieuse il préféra une retraite, du moins il déploya dans cette retraite un grand caractère et une rare fermeté. Sans doute elle n’était pas aussi difficile qu’on l’a dit, mais elle fut conduite néanmoins de la manière la plus imposante.

 

Le jeune archiduc dut au vice du plan français une belle pensée, qu’il exécuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur, de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement français mortelle pour ses armées. Conçoit-on ce qui serait arrivé, si d’un côté ou de l’autre s’était trouvé le génie impétueux qui venait de détruire trois armées au-delà des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de Moreau, à l’instant où ils débouchèrent de Kehl, si les Impériaux, à l’instant où ils quittèrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan, avaient été conduits avec l’impétuosité déployée en Italie, certainement la guerre eût été terminée sur-le-champ, d’une manière désastreuse pour l’une des deux puissances.

 

Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc.

En France, on sut un gré infini à Moreau d’avoir ramené saine et sauve l’armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s’étant replié, où le pont de Kehl ayant été menacé, où une nuée de petits corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce qu’elle était devenue et ce qu’elle allait devenir. Mais quand, après de vives inquiétudes, on la vit déboucher dans la vallée du Rhin, avec une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l’avait si heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d’oeuvre de l’art, et comparée sur-le-champ à celle des Dix mille. On n’osait rien mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l’armée d’Italie; mais comme il y a toujours une foule d’hommes que le génie supérieur, que la grande fortune offusquent, et que le mérite moins éclatant rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du jeune Bonaparte. Dès ce jour-là, Moreau eut pour lui tout ce qui préfère les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut l’avouer, dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on voit de quoi le génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l’a enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire.

 

CHAPITRE V.

 

SITUATION INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE DE LA FRANCE APRÈS LA RETRAITE DES

ARMÉES D’ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L’AN V.—COMBINAISONS DE PITT; OUVERTURE D’UNE NÉGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVÉE DE LORD

MALMESBURY A PARIS.—PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GÊNES; NÉGOCIATIONS

INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DÉCHÉANCE DU DUC DE MODÈNE; FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISPADANE.—MISSION DE CLARKE A VIENNE.—NOUVEAUX EFFORTS DE

L’AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVÉE D’ALVINZY; EXTRÊMES DANGERS DE L’ARMÉE

FRANÇAISE; BATAILLE D’ARCOLE.

 

L’issue que venait d’avoir la campagne d’Allemagne était fâcheuse pour la république. Ses ennemis, qui s’obstinaient à nier ses victoires, ou à lui prédire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics réalisés, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquêtes en Allemagne, disaient-ils, n’avaient donc aucune solidité. Le Danube et le génie d’un jeune prince y avaient bientôt mis un terme. Sans doute la téméraire armée d’Italie, qui semblait si fortement établie sur l’Adige, en serait arrachée à son tour, et rejetée sur les Alpes, comme les armées d’Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquêtes du général Bonaparte semblaient reposer sur une basé un peu plus solide. Il ne s’était pas borné à pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait détruits: il ne s’était pas borné à repousser la nouvelle armée de Wurmser; il l’avait d’abord désorganisée à Castiglione, et anéantie enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d’espoir de rester en Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait à répandre des bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armées impériales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux détachemens, et, avec tout son génie, le général Bonaparte, ayant toujours de nouveaux ennemis à combattre, trouverait enfin le terme de ses succès, ne fût-ce que dans l’épuisement de son armée. Il était naturel que, dans l’état des choses, on formât de pareilles conjectures, car les imaginations, après avoir exagéré les succès, devaient aussi exagérer les revers.

 

Les armées d’Allemagne s’étaient retirées sans de grandes pertes, et tenaient la ligne du Rhin. Il n’y avait en cela rien de trop malheureux; mais l’armée d’Italie se trouvait sans appui, et c’était un inconvénient grave. De plus, nos deux principales armées, rentrées sur le territoire français, allaient être à la charge de nos finances, qui étaient toujours dans un état déplorable: et c’était là le plus grand mal. Les mandats, ayant cessé d’avoir cours forcé de monnaie, étaient tombés entièrement; d’ailleurs ils étaient dépensés, et il n’en restait presque plus à la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient à Paris, dans les mains de quelques spéculateurs, qui les vendaient aux acquéreurs de biens nationaux. L’arriéré des créances de l’état était toujours considérable, mais ne rentrait pas; les impôts, l’emprunt forcé, se percevaient lentement; les biens nationaux soumissionnés n’étaient payés qu’en partie; les paiemens qui restaient à faire n’étaient pas encore exigibles d’après la loi; et les soumissions qui se faisaient encore n’étaient pas assez nombreuses pour alimenter le trésor. Du reste, on vivait de ces soumissions, ainsi que des denrées provenant de l’emprunt, et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de faire le budget pour l’an V, divisé en dépenses ordinaires et en dépenses extraordinaires. Les dépenses ordinaires montaient à 450

millions; les autres à 550. La contribution foncière, les douanes, le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la dépense ordinaire. Les 550 millions de l’extraordinaire étaient suffisamment couverts par l’arriéré des impôts de l’an IV et de l’emprunt forcé, et par les paiements qui restaient à faire sur les biens vendus. On avait en outre la ressource des biens que la république possédait encore; mais il fallait réaliser tout cela, et c’était toujours la même difficulté.

Les fournisseurs non payés refusaient de continuer leurs avances, et tous les services manquaient à la fois. Les fonctionnaires publics, les rentiers n’étaient pas payés, et mouraient de faim.

 

Ainsi l’isolement de l’armée d’Italie, et nos finances, pouvaient donner de grandes espérances à nos ennemis. Du projet de quadruple alliance, formé par le directoire, entre la France, l’Espagne, la Porte et Venise, il n’était résulté encore que l’alliance avec l’Espagne. Celle-ci, entraînée par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l’été, s’était décidée, comme on l’a vu, à renouveler avec la république le pacte de famille, et elle venait de faire sa déclaration de guerre à la Grande-Bretagne. Venise, malgré les instances de l’Espagne et les invitations de la Porte, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, avait refusé de s’unir à la république. On lui avait vainement représenté que la Russie en voulait à ses colonies de la Grèce, et l’Autriche à ses provinces d’Illyrie; que son union avec la France et la Porte, qui n’avaient rien à lui envier, la garantirait de ces deux ambitions ennemies; que les victoires réitérées des Français sur l’Adige devaient la rassurer contre un retour des armées autrichiennes et contre la vengeance de l’empereur; que le concours de ses forces et de sa marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralité au contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et l’exposerait peut-être à servir de moyens d’accommodement entre les puissances belligérantes. Venise, pleine de haine contre les Français, faisant des armemens évidemment destinés contre eux, puisqu’elle consultait le ministère autrichien sur le choix d’un général, refusa pour la seconde fois l’alliance qu’on lui proposait. Elle voyait bien le danger de l’ambition autrichienne; mais le danger des principes français était le plus pressant, le plus grand à ses yeux, et elle répondit qu’elle persistait dans la neutralité désarmée, ce qui était faux, car elle armait de tous côtés. La Porte, ébranlée par le refus de Venise, par les suggestions de Vienne et de l’Angleterre, n’avait point accédé au projet d’alliance. Il ne restait donc que la France et l’Espagne, dont l’union pouvait contribuer à faire perdre la Méditerranée aux Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt, en effet, songeait à les faire insurger contre la métropole, et il avait déjà noué des intrigues dans le Mexique. Les négociations avec Gênes n’étaient point terminées; car il s’agissait de convenir avec elle à la fois d’une somme d’argent, de l’expulsion de quelques familles, et du rappel de quelques autres. Elles ne l’étaient pas davantage avec Naples, parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine de Naples, qui traitait avec désespoir, refusait d’y consentir. La paix avec Rome n’était pas faite, à cause d’un article exigé par le directoire; il voulait que le Saint-Siége révoquât tous les brefs rendus contre la France depuis le commencement de la révolution, ce qui blessait cruellement l’orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile de cardinaux, qui décidèrent que la révocation ne pouvait pas avoir lieu. Les négociations furent rompues. Elles recommencèrent à Florence; un congrès s’ouvrit. Les envoyés du pape ayant répété que les brefs rendus ne pouvaient pas être révoqués, les commissaires français ayant répondu de leur côté que la révocation était la condition sine quâ non, on se sépara après quelques minutes. L’espoir d’un secours du roi de Naples et de l’Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il venait d’envoyer le cardinal Albani à Vienne, pour implorer le secours de l’Autriche, et se concerter avec elle dans sa résistance.

 

Tels étaient les rapports de la France avec l’Europe. Ses ennemis, de leur côté, étaient fort épuisés. L’Autriche se sentait rassurée, il est vrai, par la retraite de nos armées qui avaient passé jusqu’au Danube; mais elle était fort inquiète pour l’Italie, et faisait de nouveaux préparatifs pour la recouvrer. L’Angleterre était réduite à une situation fort triste: son établissement en Corse était précaire, et elle se voyait exposée à perdre bientôt cette île. On voulait lui fermer tous les ports d’Italie, et il suffisait d’une nouvelle victoire du général Bonaparte pour décider son entière expulsion de cette contrée.

La guerre avec l’Espagne allait lui interdire la Méditerranée, et menacer le Portugal. Tout le littoral de l’Océan lui était fermé jusqu’au Texel. L’expédition que Hoche préparait en Bretagne l’effrayait pour l’Irlande; ses finances étaient en péril, sa banque était ébranlée, et le peuple voulait la paix; l’opposition était devenue plus forte par les élections nouvelles. C’étaient là des raisons assez pressantes de songer à la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour la lui faire accepter. Mais la famille royale et l’aristocratie avaient une grande répugnance à traiter avec la France, parce que c’était à leurs yeux traiter avec la révolution. Pitt, beaucoup moins attaché aux principes aristocratiques, et uniquement préoccupé des intérêts de la puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais à une condition, indispensable pour lui et inadmissible pour la république, la restitution des Pays-Bas à l’Autriche. Pitt, comme nous l’avons déjà remarqué, était tout Anglais par l’orgueil, l’ambition et les préjugés. Le plus grand crime de la révolution était moins à ses yeux l’enfantement d’une république colossale, que la réunion des Pays-Bas à la France.

 

Les Pays-Bas étaient en effet une acquisition importante pour notre patrie. Cette acquisition lui procurait d’abord la possession des provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout des provinces manufacturières; elle lui donnait l’embouchure des fleuves les plus importans au commerce du Nord, l’Escaut, la Meuse et le Rhin; une augmentation considérable de côtes, et par conséquent de marine; des ports d’une haute importance, celui d’Anvers surtout; enfin un prolongement de notre frontière maritime, dans la partie la plus dangereuse pour la frontière anglaise, vis-à-vis les rivages sans défense d’Essex, de Suffolk, de Norfolk, d’Yorkshire. Outre cette acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage: la Hollande tombait sous l’influence immédiate de la France, dès qu’elle n’en était plus séparée par des provinces autrichiennes. Alors la ligne française s’étendait, non pas seulement jusqu’à Anvers, mais jusqu’au Texel, et les rivages de l’Angleterre étaient enveloppés par une ceinture de rivages ennemis. Si à cela on ajoute un pacte de famille avec l’Espagne, alors puissante et bien organisée, on comprendra que Pitt eût des inquiétudes pour la puissance maritime de l’Angleterre. Il est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses idées nationales, que l’Angleterre doit dominer à Naples, à Lisbonne, à Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue ligne des côtes qui lui pourraient être opposées. Ce principe était aussi enraciné en 1796, que celui qui faisait considérer tout dommage causé à la France comme un bien fait à l’Angleterre. En conséquence, Pitt, pour procurer un moment de répit à ses finances, aurait bien consenti à une paix passagère, mais à condition que les Pays-Bas seraient restitués à l’Autriche. Il songea donc à ouvrir une négociation sur cette base. Il ne pouvait guère espérer que la France admît une pareille condition, car les Pays-Bas étaient l’acquisition principale de la révolution, et la constitution ne permettait même pas au directoire de traiter de leur aliénation. Mais Pitt connaissait peu le continent; il croyait sincèrement la France ruinée, et il était de bonne foi quand il venait, tous les ans, annoncer l’épuisement et la chute de notre république. Il pensait que si jamais la France avait été disposée à la paix, c’était dans le moment actuel, soit à cause de la chute des mandats, soit à cause de la retraite des armées d’Allemagne. Du reste, soit qu’il crût la condition admissible ou non, il avait une raison majeure d’ouvrir une négociation; c’était la nécessité de satisfaire l’opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en effet la levée de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille marins, il lui fallait prouver, par une démarche éclatante, qu’il avait fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non moins important; en prenant l’initiative, et en ouvrant à Paris une négociation solennelle, il avait l’avantage d’y ramener la discussion de tous les intérêts européens, et d’empêcher l’ouverture d’une négociation particulière avec l’Autriche. Cette dernière puissance en effet tenait beaucoup moins à recouvrer les Pays-Bas, que l’Angleterre ne tenait à les lui rendre. Les Pays-Bas étaient pour elle une province lointaine, qui était détachée du centre de son empire, exposée à de continuelles invasions de la France, et profondément imbue des idées révolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait songé à échanger contre d’autres possessions en Allemagne ou en Italie, et qu’elle n’avait gardée que parce que la Prusse s’était toujours opposée à son agrandissement en Allemagne, et qu’il ne s’était pas présenté de combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait qu’une négociation solennelle, ouverte à Paris pour le compte de tous les alliés, empêcherait les combinaisons particulières, et préviendrait tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent en France, qui pût la juger de près, et avoir des renseignemens certains sur l’expédition qui se préparait à Brest. Telles étaient les raisons qui, même sans l’espoir d’obtenir la paix, décidaient Pitt à faire une démarche auprès du directoire. Il ne se borna pas, comme l’année précédente, à une communication insignifiante de Wickam à Barthélémy; il fit demander des passeports pour un envoyé revêtu des pouvoirs de la Grande-Bretagne. Cette éclatante démarche du plus implacable ennemi de notre république, avait quelque chose de glorieux pour elle.

L’aristocratie anglaise était ainsi réduite à demander la paix à la république régicide. Les passeports furent aussitôt accordés. Pitt fit choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l’auteur d’Hermès. Ce personnage n’était pas connu pour ami des républiques; il avait contribué à l’oppression de la Hollande en 1787. Il arriva à Paris avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796).

 

Le directoire se fit représenter par le ministre Delacroix. Les deux négociateurs se virent à l’hôtel des Affaires-Étrangères, le 3 brumaire an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs.

Lord Malmesbury s’annonça comme envoyé de la Grande-Bretagne et de ses allies, afin de traiter de la paix générale. Il exhiba ensuite ses pouvoirs, qui n’étaient signés que par l’Angleterre. Le ministre français lui demanda alors s’il avait mission des alliés de la Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury répondit qu’aussitôt la négociation ouverte, et le principe sur lequel elle pouvait être basée admis, le roi de la Grande-Bretagne était assuré d’obtenir le concours et les pouvoirs de ses alliés. Le lord remit ensuite à Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annonçait le principe sur lequel devait être basée la négociation. Ce principe était celui des compensations de conquêtes entre les puissances. L’Angleterre avait fait, disait cette note, des conquêtes dans les colonies: la France en avait fait sur le continent aux alliés de l’Angleterre; il y avait donc matière à restitutions de part et d’autre. Mais il fallait convenir d’abord du principe des compensations, avant de s’expliquer sur les objets qui seraient compensés. On voit que le cabinet anglais évitait de s’expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et énonçait un principe général pour ne pas faire rompre la négociation dès son ouverture. Le ministre Delacroix répondit qu’il allait en référer au directoire.

 

Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n’était pas dans ses pouvoirs, et l’aurait-il pu, il ne le devait pas. La France avait envers ces provinces des engagements d’honneur, et ne pouvait pas les exposer aux vengeances de l’Autriche en les lui restituant.

D’ailleurs, elle avait droit à des indemnités pour la guerre inique qu’on lui faisait depuis si longtemps; elle avait droit à des compensations pour les agrandissemens de l’Autriche, la Prusse et la Russie en Pologne, par les suites d’un attentat; elle devait enfin tendre toujours à se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces raisons, elle devait ne jamais se départir des Pays-Bas, et maintenir les dispositions de la constitution. Le directoire, bien résolu à remplir son devoir à cet égard, pouvait rompre sur-le-champ une négociation dont le but évident était de nous proposer l’abandon des Pays-Bas et de prévenir un arrangement avec l’Autriche; mais il aurait ainsi donné lieu de dire qu’il ne voulait pas la paix, il aurait rempli l’une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni d’excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux sacrifices. Il répondit le lendemain même. La France, dit-il, avait déjà traité isolément avec la plupart des puissances de la coalition, sans qu’elles invoquassent le concours de tous les alliés; rendre la négociation générale, c’était la rendre interminable, c’était donner lieu de croire que la négociation actuelle n’était pas plus sincère que l’ouverture faite l’année précédente par l’intermédiaire du ministre Wickam. Du reste, le ministre anglais n’avait pas de pouvoir des alliés, au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations était énoncé d’une manière trop générale et trop vague, pour qu’on pût l’admettre ou le rejeter. L’application de ce principe dépendait toujours de la nature des conquêtes, et de la force qui restait aux puissances belligérantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le directoire, le gouvernement français pourrait se dispenser de répondre; mais pour prouver son désir de la paix, il déclare qu’il sera prêt à écouter toutes les propositions, dès que le lord Malmesbury sera muni des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il prétend traiter.

 

Le directoire qui, dans cette négociation, n’avait rien à cacher, et qui pouvait agir avec la plus grande franchise, résolut de rendre la négociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes du ministre anglais et les réponses du ministre français. Il fit imprimer en effet sur-le-champ le mémoire de lord Malmesbury, et la réponse qu’il y avait faite. Cette manière d’agir était de nature à déconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle ne dérogeait nullement aux convenances, en dérogeant aux usages. Lord Malmesbury répondit qu’il allait en référer à son gouvernement. C’était un singulier plénipotentiaire que celui qui n’avait que des pouvoirs aussi insuffisans, et qui, à chaque difficulté, était obligé d’en référer à sa cour. Le directoire aurait pu voir là un leurre, et l’intention de traîner en longueur pour se donner l’air de négocier; il aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le séjour d’un étranger dont les intrigues pouvaient être dangereuses, et qui venait pour découvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta néanmoins aucun mécontentement; il permit à lord Malmesbury d’attendre les réponses de sa cour, et, en attendant, d’observer Paris, les partis, leur force et celle du gouvernement. Le directoire n’avait du reste qu’à y gagner.

 

Pendant ce temps notre situation devenait périlleuse en Italie, malgré les récens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George.

L’Autriche redoublait d’efforts pour recouvrer la Lombardie. Grâces aux garanties données par Catherine à l’empereur pour la conservation des Gallicies, les troupes qui étaient en Pologne avaient été transportées vers les Alpes. Grâces encore à l’espérance de conserver la paix avec la Porte, les frontières de la Turquie avaient été dégarnies, et toutes les réserves de la monarchie autrichienne dirigées vers l’Italie. Une population nombreuse et dévouée fournissait en outre de puissans moyens de recrutement. L’administration autrichienne déployait un zèle et une activité extraordinaires pour enrôler de nouveaux soldats, les encadrer dans les vieilles troupes, les armer et les équiper. Une belle armée se préparait ainsi dans le Frioul, avec les débris de Wurmser, avec les troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les détachemens du Rhin, et les recrues. Le maréchal Alvinzy était chargé d’en prendre le commandement. On espérait que cette troisième armée serait plus heureuse que les deux précédentes, et qu’elle finirait par arracher l’Italie à son jeune conquérant.

 

Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de conseiller des négociations avec les puissances italiennes qui étaient sur ses derrières. Il pressait le directoire de traiter avec Naples, de renouer les négociations avec Rome, de conclure avec Gênes, et de négocier une alliance offensive et défensive avec le roi de Piémont, pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui en envoyer de France. Il voulait qu’on lui permît de proclamer l’indépendance de la Lombardie, et celle des états du duc de Modène, pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attachés à sa cause. Ses vues étaient justes, et la détresse de son armée légitimait ses vives instances. La rupture des négociations avec le pape avait fait rétrograder une seconde fois la contribution imposée par l’armistice de Bologne. Il n’y avait eu qu’un paiement d’exécuté. Les contributions frappées sur Parme, Modène, Milan, étaient épuisées, soit par les dépenses de l’armée, soit par les envois faits au gouvernement. Venise fournissait bien des vivres; mais le prêt était arriéré. Les valeurs à prendre sur le commerce étranger à Livourne étaient encore en contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l’armée commençait à éprouver des privations. Mais son plus grand malheur était le vide de ses rangs, éclaircis par le canon autrichien. Ce n’était pas sans de grandes pertes qu’elle avait détruit tant d’ennemis. On l’avait renforcée de neuf à dix mille hommes depuis l’ouverture de la campagne, ce qui avait porté à cinquante mille à peu près le nombre des Français entrés en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques mille dans le moment; le feu et les maladies l’avaient réduite à ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vendée venaient d’arriver, mais singulièrement diminués par les désertions; les autres détachemens promis n’arrivaient pas. Le général Willot, qui commandait dans le Midi, et qui était chargé de diriger sur les Alpes plusieurs régimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement.

Kellermann ne pouvait guère dégarnir sa ligne, car il devait toujours être prêt à contenir Lyon et les environs, où les compagnies de Jésus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la quatre-vingt-troisième et la quarantième brigade, formant à peu près six mille hommes de bonnes troupes, et répondait de tout si elles arrivaient à temps.

 

Il se plaignait qu’on ne l’eût pas chargé de négocier avec Rome, parce qu’il aurait attendu, pour signifier l’ultimatum, le paiement de la contribution. «Tant que votre général, disait-il, ne sera pas le centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m’accuser d’ambition; mais je n’ai que trop d’honneur; je suis malade, je puis à peine me tenir à cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant pour le poste que j’occupe. On nous compte, ajoutait-il; le prestige de nos forces disparaît. Des troupes, ou l’Italie est perdue!»

 

Le directoire, sentant la nécessité de priver Rome de l’appui de Naples, et d’assurer les derrières de Bonaparte, conclut enfin son traité avec la cour des Deux-Siciles. Il se désista de toute demande particulière, et de son côté, cette cour, que nos dernières victoires sur la Brenta avaient intimidée, qui voyait l’Espagne faire cause commune avec la France, et qui craignait de voir les Anglais chassés de la Méditerranée, accéda au traité. La paix fut signée le 19 vendémiaire (10 octobre). Il fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espèce de secours aux ennemis de la France, et qu’il fermerait ses ports aux vaisseaux armés des puissances belligérantes. Le directoire conclut ensuite son traité avec Gênes. Une circonstance particulière en hâta la conclusion: Nelson enleva un vaisseau français à la vue des batteries génoises; cette violation de la neutralité compromit singulièrement la république de Gênes; le parti français qui était chez elle se montra plus hardi, le parti de la coalition plus timide; il fut arrêté qu’on s’allierait à la France. Les ports de Gênes furent fermés aux Anglais. Deux millions nous furent payés en indemnité pour la frégate la Modeste, et deux autres millions fournis en prêt. Les familles feudataires ne furent pas exilées, mais tous les partisans de la France expulsés du territoire et du sénat furent rappelés et réintégrés. Le Piémont fut de nouveau sollicité de conclure une alliance offensive et défensive. Le roi actuel venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d’assez bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des avantages qu’elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire lui offrait de garantir ses états, que rien ne lui garantissait dans cette conflagration générale, et au milieu de toutes les républiques qui se préparaient. Mais le nouveau roi, comme le précédent, voulait qu’on lui donnât la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre, ayant à se ménager des équivalens pour traiter avec l’Autriche. Le directoire permit ensuite à Bonaparte de renouer les négociations avec Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet égard.

 

Rome avait envoyé le cardinal Albani à Vienne; elle avait compté sur Naples, et dans son emportement elle avait offensé la légation espagnole. Naples lui manquant, l’Espagne lui manifestant son mécontentement, elle était dans l’alarme, et le moment était convenable pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d’abord son argent; ensuite, quoiqu’il ne craignît pas sa puissance temporelle, il redoutait son influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfantés par la révolution française, et développés par la présence de nos armées, s’exaspéraient chaque jour davantage. Si Milan, Modène, Reggio, Bologne, Ferrare, étaient le siége du parti patriote, Rome était celui du parti monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et nous nuire beaucoup, dans un moment surtout où la question n’était pas résolue avec les armées autrichiennes. Bonaparte pensa qu’il fallait temporiser encore. Esprit libre et indépendant, il méprisait tous les fanatismes qui restreignent l’intelligence humaine; mais, homme d’exécution, il redoutait les puissances qui échappent à la force, et il aimait mieux éluder que de lutter avec elles. D’ailleurs, quoique élevé en France, il était né au milieu de la superstition italienne; il ne partageait pas ce dégoût de la religion catholique, si profond et si commun chez nous à la suite du dix-huitième siècle; et il n’avait pas, pour traiter avec le Saint-Siége, la même répugnance qu’on avait à Paris. Il songea donc à gagner du temps, pour s’éviter une marche rétrograde sur la péninsule, pour s’épargner des prédications fanatiques, et, s’il était possible, pour regagner les 16 millions ramenés à Rome. Il chargea le ministre Cacault de désavouer les exigences du directoire en matière de foi, et de n’insister que sur les conditions purement matérielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu’il avait enfermé dans un couvent, pour l’envoyer à Rome; il le délivra, et le chargea d’aller parler au pape. «La cour de Rome, lui écrivit-il, veut la guerre, elle l’aura; mais avant, je dois à ma nation et à l’humanité de faire un dernier effort pour ramener le pape à la raison.

Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l’armée que je commande: pour détruire la puissance temporelle du pape, il ne me faudrait que le vouloir. Allez à Rome, voyez le Saint-Père, éclairez-le sur ses vrais intérêts; arrachez-le aux intrigans qui l’environnent, qui veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement français permet que j’écoute encore des paroles de paix. Tout peut s’arranger. La guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles pour les vaincus. Évitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je désire finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans gloire comme sans péril.»

 

Pendait qu’il employait ces moyens pour tromper, disait-il, le vieux renard, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait à exciter l’esprit de liberté dans la Haute-Italie, afin d’opposer le patriotisme à la superstition. Toute la Haute-Italie était fort exaltée: le Milanais, arraché à l’Autriche, les provinces de Modène et de Reggio, impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent, les légations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient à grands cris leur indépendance, et leur organisation en républiques.

Bonaparte ne pouvait pas déclarer l’indépendance de la Lombardie, car la victoire n’avait pas encore assez positivement décidé de son sort; mais il lui donnait toujours des espérances et des encouragemens. Quant aux provinces de Modène et de Reggio, elles touchaient immédiatement les derrières de son armée, et confinaient avec Mantoue. Il avait à se plaindre de la régence, qui avait fait passer des vivres à la garnison; il avait recommandé au directoire de ne pas donner la paix au duc de Modène, et de s’en tenir à l’armistice, afin de pouvoir le punir au besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se décida, sans en prévenir le directoire, à un coup de vigueur. Il était constant que la régence venait récemment encore de se mettre en faute, et de manquer à l’armistice en fournissant des vivres à Wurmser, et en donnant asile à un de ses détachemens: sur-le-champ il déclara l’armistice violé, et en vertu du droit de conquête, il chassa la régence, déclara le duc de Modène déchu, et les provinces de Reggio et de Modène libres. L’enthousiasme des Reggiens et des Modénois fut extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour administrer provisoirement le pays, en attendant qu’il fût constitué.

Bologne et Ferrare s’étaient déjà constituées en république, et commençaient à lever des troupes. Bonaparte voulait réunir ces deux légations aux états du duc de Modène, pour en faire une seule république, qui, située tout entière en-deçà du Pô, s’appellerait République cispadane. Il pensait que si, à la paix, on était obligé de rendre la Lombardie à l’Autriche, on pourrait éviter de rendre, au duc de Modène et au pape, le Modénois et les légations, qu’on pourrait ériger ainsi une république, fille et amie de la république française, qui serait au-delà des Alpes le foyer des principes français, l’asile des patriotes compromis, et d’où la liberté pourrait s’étendre un jour sur toute l’Italie. Il ne croyait pas que l’affranchissement de l’Italie pût se faire d’un seul coup; il croyait le gouvernement français trop épuisé pour l’opérer maintenant, et il pensait qu’il fallait au moins déposer les germes de la liberté dans cette première campagne. Pour cela il fallait réunir Bologne et Ferrare à Modène et Reggio. L’esprit de localité s’y opposait, mais il espérait vaincre cette opposition par son influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut reçu avec enthousiasme, et les décida à envoyer à Modène cent députés de toutes les parties de leur territoire, pour y former une assemblée nationale, qui serait chargée de constituer la république cispadane. Cette réunion eut lieu le 25 vendémiaire (16 octobre) à Modène. Elle se composait d’avocats, de propriétaires, de commerçans. Contenue par la présence de Bonaparte, dirigée par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse.

Elle vota la réunion en une seule république des deux légations et du duché de Modène; elle abolit la féodalité, et décréta l’égalité civile; elle nomma un commissaire chargé d’organiser une légion de quatre mille hommes, et arrêta la formation d’une seconde assemblée, qui devait se réunir le 5 nivôse (25 décembre), pour délibérer une constitution. Les Reggiens montrèrent le plus grand dévouement. Un détachement autrichien étant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l’entourèrent, le firent prisonnier, et l’amenèrent à Bonaparte. Deux Reggiens furent tués dans l’action, et furent les premiers martyrs de l’indépendance italienne.

 

La Lombardie était jalouse et alarmée des faveurs accordées à la Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre présage. Elle se dit que puisque les Français constituaient les légations et le duché sans la constituer elle-même, ils avaient le projet de la rendre à l’Autriche.

Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les difficultés de sa position, et leur répéta qu’il fallait gagner l’indépendance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils décidèrent de porter à douze mille hommes les deux légions italienne et polonaise, dont ils avaient déjà commencé l’organisation.

 

Bonaparte s’était ménagé ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui allaient faire tous leurs efforts pour l’appuyer. Leurs troupes sans doute ne pouvaient pas grand’chose; mais elles étaient capables de faire la police du pays conquis, et de cette manière elles rendaient disponibles les détachemens qu’il y employait. Elles pouvaient, appuyées de quelques centaines de Français, résister à une première tentative du pape, s’il avait la folie d’en faire une. Bonaparte s’efforça en même temps de rassurer le duc de Parme, dont les états confinaient à la nouvelle république; son amitié pouvait être utile, et sa parenté avec l’Espagne commandait des ménagemens. Il lui laissa entrevoir la possibilité de gagner quelques villes, au milieu de ces démembremens de territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique, pour suppléer aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et l’Italie, et le faisait avec toute l’habileté d’un vieux diplomate.

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