Histoire de la Révolution française, Tome 08
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M.A. THIERS DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
NEUVIÈME EDITION
TOME HUITIÈME
MDCCCXXXIX
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
DIRECTOIRE.
CHAPITRE PREMIER.
NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.—INSTALLATION DU COUPS LÉGISLATIF ET DU
DIRECTOIRE.—POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.—DÉTRESSE
DES FINANCES; DISCRÉDIT DU PAPIER-MONNAIE.—PREMIERS TRAVAUX DU
DIRECTOIRE.—PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.—REPRISE DES HOSTILITÉS EN
BRETAGNE ET EN VENDÉE.—APPROCHE D’UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES
CÔTES DE L’OUEST.—PLAN DE FINANCES PROPOSÉ PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL
EMPRUNT FORCÉ,—CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.—LA FILLE DE
LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN ÉCHANGE DES REPRÉSENTANS LIVRÉS
PAR DUMOURIEZ.—SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.—ARMISTICE
CONCLU SUR LE RHIN,—OPÉRATIONS DE L’ARMÉE D’ITALIE.—BATAILLE
DE LOANO.—EXPÉDITION DE L’ÎLE-DIEU.—DÉPART DE L’ESCADRE
ANGLAISE.—DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GÉNÉRAL HOCHE POUR
OPÉRER LA PACIFICATION DE LA VENDÉE.—RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795.
Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) était le jour fixé pour la mise en vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-là, les deux tiers de la convention, conservés au corps législatif, devaient se réunir au tiers nouvellement élu par les assemblées électorales, se diviser en deux conseils, se constituer, et procéder ensuite à la nomination des cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Pendant ces premiers instans consacrés à organiser le corps législatif et le directoire, les anciens comités de gouvernement devaient demeurer en activité, et conserver le dépôt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention, envoyés soit aux armées, soit dans les départemens, devaient continuer leur mission jusqu’à ce que l’installation du directoire leur fût notifiée.
Une grande agitation régnait dans les esprits. Les patriotes modérés et les patriotes exaltés montraient une même irritation contre le parti qui avait attaqué la convention au 13 vendémiaire; ils étaient remplis de craintes; ils s’encourageaient à s’unir, à se serrer pour résister au royalisme; ils disaient hautement qu’il ne fallait appeler au directoire et à toutes les places que des hommes engagés irrévocablement à la cause de la révolution; ils se défiaient beaucoup des députés du nouveau tiers, et recherchaient avec inquiétude leurs noms, leur vie passée, et leurs opinions connues ou présumées.
Les sectionnaires, mitraillés le 13 vendémiaire, mais traités avec la plus grande clémence après la victoire, étaient redevenus insolens.
Fiers d’avoir un instant supporté le feu, ils semblaient croire que la convention, en les épargnant, avait ménagé leurs forces et reconnu tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout, vantaient leurs hauts faits, débitaient dans les salons les mêmes impertinences contre la grande assemblée qui venait d’abandonner le pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les députés du nouveau tiers.
Ces députés, qui devaient venir s’asseoir au milieu des vétérans de la révolution, et y représenter la nouvelle opinion qui s’était formée en France à la suite de longs orages, étaient loin de justifier toutes les défiances des républicains et toutes les espérances des contre-révolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des anciennes assemblées, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de Nemours), et l’honnête et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands services à notre législation. On y voyait ensuite beaucoup d’hommes nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au début des révolutions, mais quelques-uns de ces mérites solides qui, dans la carrière de la politique, comme dans celle des arts, succèdent au génie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray. En général, ces nouveaux élus, à part quelques contre-révolutionnaires signalés, appartenaient à cette classe d’hommes modérés qui, n’ayant pris aucune part aux événemens, et n’ayant pu par conséquent ni mal faire ni se tromper, prétendaient aimer la révolution, mais en la séparant de ce qu’ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient être assez disposés à censurer le passé; mais ils étaient déjà un peu réconciliés avec la convention et la république par leur élection; car on pardonne volontiers à un ordre de choses dans lequel on a trouvé place. Du reste, étrangers à Paris et à la politique, timides encore sur ce théâtre nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus considérés de la convention nationale.
Telle était la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres de la convention réélus se rapprochaient, et cherchaient à concerter les nominations qui restaient à faire, afin de rester maîtres du gouvernement. En vertu des célèbres décrets des 5 et 13 fructidor, le nombre des députés dans le nouveau corps législatif devait être de cinq cents. Si ce nombre n’était pas complété par les réélections, les membres présens le 5 brumaire devaient se former en corps électoral pour le compléter. On arrêta un projet de liste au comité de salut public, dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcés. La liste ne fut pas approuvée en entier. Cependant on n’y plaça que des patriotes connus. Le 5, tous les députés présens, réunis en une seule assemblée, se constituèrent en corps électoral. D’abord ils complétèrent les deux tiers de conventionnels qui devaient siéger dans le corps législatif; ensuite ils formèrent une liste de tous les députés mariés et âgés de plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour composer le conseil des anciens.
Le lendemain, le conseil des cinq-cents réuni au Manège, dans l’ancienne salle de l’assemblée constituante, choisit Daunou pour président, et Rewbell, Chénier, Cambacérès et Thibaudeau, pour secrétaires. Le conseil des anciens se réunit dans l’ancienne salle de la convention, appela Larévellière-Lépaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Bréard, Charles Lacroix au bureau. Ces choix étaient convenables et prouvaient que, dans les deux conseils, la majorité était acquise à la cause républicaine.
Les conseils déclarèrent qu’ils étaient constitués, s’en donnèrent avis réciproquement par des messages, confirmèrent provisoirement les pouvoirs des députés, et en renvoyèrent la vérification après l’organisation du gouvernement.
La plus importante de toutes les élections restait à faire, c’était celle des cinq magistrats chargés du pouvoir exécutif. De ce choix dépendaient à la fois le sort de la république et la fortune des individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armées, pouvaient composer le gouvernement à leur gré, et le remplir d’hommes attachés ou contraires à la république. Ils étaient maîtres en outre de la destinée des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrière des emplois publics, récompenser ou décourager les talens fidèles à la cause de la révolution. L’influence qu’ils devaient exercer était donc immense. Aussi les esprits étaient-ils singulièrement préoccupés du choix qu’on allait faire.
Les conventionnels se réunirent pour se concerter sur ce choix. Leur avis à tous fut de choisir des régicides, afin de se donner plus de garanties. Les opinions, après avoir flotté quelque temps, se réunirent en faveur de Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur.
Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et vendémiaire; il avait été en quelque sorte le législateur général opposé à toutes les factions; la dernière bataille du 13 vendémiaire lui avait surtout donné une grande importance, quoique le mérite des dispositions militaires de cette journée appartînt au jeune Bonaparte. Rewbell, enfermé à Mayence pendant le siége, et souvent appelé dans les comités depuis le 9 thermidor, avait adopté l’opinion des thermidoriens, montré de l’aptitude et de l’application aux affaires, et une certaine vigueur de caractère. Sieyès était regardé comme le premier génie spéculatif de l’époque. Larévellière-Lépaux s’était volontairement associé aux girondins le jour de leur proscription, était revenu le 9 thermidor au milieu de ses collègues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux factions qui avaient alternativement attaqué la convention. Patriote doux et humain, il était le seul girondin que la Montagne ne suspectât pas, et le seul patriote dont les contre-révolutionnaires n’osassent pas nier les vertus. Il n’avait qu’un inconvénient au dire de certaines gens: c’était la difformité de son corps; on prétendait qu’il porterait mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote, estimé pour son caractère, était un ancien officier du génie qui avait, dans les derniers temps, remplacé Carnot au comité de salut public, mais qui était loin d’en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient voulu qu’on plaçât parmi les cinq directeurs l’un des généraux qui s’étaient le plus distingués à la tête des armées, comme Kléber, Moreau, Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d’influence aux militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprême. Pour rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux d’employer un moyen qui, sans être illégal, ressemblait fort à une supercherie. D’après la constitution, le conseil des cinq-cents devait, pour tous les choix, présenter une liste décuple de candidats au conseil des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les cinq directeurs, il fallait donc présenter cinquante candidats. Les conventionnels, qui avaient la majorité dans les cinq-cents, convinrent de placer Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur en tête de la liste, et d’y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus, sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette manière, la préférence était forcée pour les cinq candidats que les conventionnels voulaient appeler au directoire.
Ce plan fut fidèlement suivi; seulement un nom venant à manquer sur les quarante-cinq, on ajouta Cambacérès, qui plaisait fort au nouveau tiers et à tous les modérés. Quand la liste fut présentée aux anciens, ils parurent assez mécontens de cette manière de forcer leur choix. Dupont (de Nemours), qui avait déjà figuré dans les précédentes assemblées, et qui était un adversaire déclaré, sinon de la république, au moins de la convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. «Sans doute, dit-il, les quarante-cinq individus qui complètent cette liste, ne sont pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait qu’on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans doute ces noms, qui arrivent pour la première fois jusqu’à vous, appartiennent à des hommes d’une vertu modeste, et qui sont dignes aussi de représenter une grande république; mais il faut du temps pour parvenir à les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés, nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite, et nous autorise à demander un ajournement.» Les anciens, quoique mécontens de ce procédé, partageaient les sentimens de la majorité des cinq-cents, et confirmèrent les cinq choix qu’on avait voulu leur imposer.
Larévellière-Lépaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent seize voix, tant il y avait unanimité d’estime pour cet homme de bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent soixante-seize, Sieyès cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce dernier, qui était plus homme de parti que les autres, devait exciter plus de dissentimens, et réunir moins de voix.
Ces cinq nominations causèrent une grande satisfaction aux révolutionnaires, qui se voyaient assurés du gouvernement. Il s’agissait de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n’y avait pas de doute pour trois d’entre eux, mais il y en avait deux auxquels on connaissait peu de goût pour la puissance. Larévellière-Lépaux, homme simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne trouvait et ne cherchait de plaisir qu’au Jardin des Plantes, avec les frères Thouin; il était douteux qu’on le décidât à accepter les fonctions de directeur. Sieyès, avec un esprit puissant qui pouvait tout concevoir, une affaire comme un principe, était cependant incapable par caractère des soins du gouvernement. Peut-être aussi, plein d’humeur contre une république qui n’était pas constituée à son gré, il paraissait peu disposé à en accepter la direction. Quant à Larévellière-Lépaux, on fit valoir une considération toute-puissante sur son coeur honnête: on lui dit que son association aux magistrats qui allaient gouverner la république, était utile et nécessaire. Il céda.
En effet, parmi ces cinq individus, hommes d’affaires ou d’action, il fallait une vertu pure et renommée; elle s’y trouva par l’acceptation de Larévellière-Lépaux. Quant à Sieyès, on ne put vaincre sa répugnance; il refusa, en assurant qu’il se croyait impropre au gouvernement.
Il fallut pourvoir à son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait en Europe d’une considération immense, c’était Carnot. On exagérait ses services militaires, qui cependant étaient réels; on lui attribuait toutes nos victoires; et bien qu’il eût été membre du grand comité de salut public, collègue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on savait qu’il les avait combattus avec une grande énergie. On voyait en lui l’union d’un grand génie militaire à un caractère stoïque.
La renommée de Sieyès et la sienne étaient les deux plus grandes de l’époque. On ne pouvait mieux faire, pour la considération du directoire, que de remplacer l’une de ces deux réputations par l’autre.
Carnot fut en effet porté sur la nouvelle liste, à côté d’hommes qui rendaient sa nomination forcée. Cambacérès fut encore ajouté à la liste, qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n’hésitèrent pas à préférer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent treize, et devint l’un des cinq directeurs.
Ainsi Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur et Carnot, furent les cinq magistrats chargés du gouvernement de la république. Parmi ces cinq individus, il ne se trouva aucun homme de génie, ni même aucun homme d’une renommée imposante, excepté Carnot. Mais comment faire à la fin d’une révolution sanglante, qui, en quelques années, avait dévoré plusieurs générations d’hommes de génie en tout genre? Il n’y avait plus dans les assemblées aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie, il n’y avait encore aucun négociateur célèbre. Barthélemy seul, par les traités avec la Prusse et l’Espagne, s’était attiré une espèce de considération, mais il n’inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans les armées, il se formait déjà de grands généraux, et il s’en préparait de plus grands encore; mais il n’y avait maintenant aucune supériorité décidée, et on se défiait d’ailleurs des militaires. Il n’existait donc, comme nous venons de le dire, que deux grandes renommées, Sieyès et Carnot. Dans l’impossibilité d’avoir l’une, on avait acquis l’autre.
Barras avait de l’action; Rewbell, Letourneur, étaient des travailleurs; Larévellière-Lépaux était un homme sage et probe. Il eût été difficile, dans le moment, de composer autrement la magistrature suprême.
La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir était déplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu, aux autres beaucoup d’ambition, pour accepter une semblable tâche. On était au lendemain d’un combat dans lequel il avait fallu appeler une faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n’avaient point cessé d’être hardis. La journée du 13 vendémiaire, en un mot, n’avait pas été une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le délivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s’étaient relevés, les sectionnaires ne s’étaient pas soumis. Paris était rempli des intrigans de tous les partis, agité par toutes les ambitions, et livré à une affreuse misère.
Aujourd’hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes les grandes communes; le papier-monnaie apportait le désordre dans les transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention n’ayant pas voulu céder les biens nationaux pour trois fois leur valeur de 1790, en papier, les ventes avaient été suspendues; le papier, qui ne pouvait rentrer que par les ventes, était resté en circulation, et sa dépréciation avait fait d’effrayans progrès. Vainement avait-on imaginé l’échelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient les assignats: cette échelle ne les réduisait qu’au cinquième, tandis qu’ils ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur primitive. L’état, ne percevant que du papier par l’impôt, était ruiné comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la contribution foncière en nature, ce qui lui procurait quelques denrées pour nourrir les armées; mais souvent les moyens de transport lui manquaient, et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour surcroît de dépenses, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris.
Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait à peine le centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible, pour fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics payés en assignats; mais cette nécessité avait porté les dépenses à un taux énorme. N’ayant que du papier pour y suffire, l’état avait émis des assignats sans mesure, et avait porté en quelques mois l’émission de 12
milliards à 29. Par les anciennes rentrées et les encaisses, la somme en circulation réelle s’élevait à 19 milliards, ce qui dépassait tous les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les émissions, la commission des cinq, instituée dans les derniers jours de la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et de finances, avait fait décréter en principe une contribution extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncière et dix fois l’impôt des patentes, ce qui pouvait produire de 6 à 7 milliards en papier. Mais cette contribution n’était décrétée qu’en principe; en attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu’ils recevaient à un taux ruineux. Cinq francs de rente étaient reçus pour dix francs de capital. On essayait en outre d’un emprunt volontaire à trois pour cent, qui était ruineux aussi et mal rempli.
Dans cette détresse épouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur démission; les soldats quittaient les armées, qui avaient perdu un tiers de leur effectif, et revenaient dans les villes, où la faiblesse du gouvernement leur permettait de rester impunément. Ainsi, cinq armées et une capitale immense à nourrir, avec la simple faculté d’émettre des assignats sans valeur; ces armées à recruter, le gouvernement entier à reconstituer au milieu de deux factions ennemies, telle était la tâche des cinq magistrats qui venaient d’être appelés à l’administration suprême de la république.
Le besoin d’ordre est si grand dans les sociétés humaines, qu’elles se prêtent elles-mêmes à son rétablissement, et secondent merveilleusement ceux qui se chargent du soin de les réorganiser; il serait impossible de les réorganiser si elles ne s’y prêtaient pas, mais il n’en faut pas moins reconnaître le courage et les efforts de ceux qui osent se charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au Luxembourg, n’y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire, pour écrire le premier message, qui annonçait aux deux conseils que le directoire était constitué. Il n’y avait pas un sou en numéraire à la trésorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats nécessaires au service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de la république. La plus grande incertitude régnait sur les approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n’avait pu distribuer que quelques onces de pain ou de riz au peuple.
La première demande fut une demande de fonds. D’après la constitution nouvelle, il fallait que toute dépense fût précédée d’une demande de fonds, avec allocation à chaque ministère. Les deux conseils accordaient la demande, et alors la trésorerie, qui avait été rendue indépendante du directoire, comptait les fonds accordés par le décret des deux conseils.
Le directoire demanda d’abord trois milliards en assignats, qu’on lui accorda, et qu’il fallut échanger sur-le-champ contre du numéraire.
Était-ce la trésorerie ou le directoire qui devait faire la négociation en numéraire? c’était là une première difficulté. La trésorerie, en faisant elle-même des marchés, sortait de ses attributions de simple surveillance. On résolut cependant la difficulté en lui attribuant la négociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus vingt ou vingt-cinq millions écus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit à travailler à un plan de finances, et le directoire annonça aux deux conseils qu’il le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire vivre Paris, qui manquait de tout. Il n’y avait plus de système organisé de réquisition; le directoire demanda la faculté d’exiger, par voie de sommation, dans les départemens voisins de celui de la Seine, la quantité de deux cent cinquante mille quintaux de blé, à compte sur l’impôt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite à demander une foule de lois pour la répression des désordres de toute espèce, et particulièrement de la désertion, qui diminuait chaque jour la force des armées. En même temps il se mit à choisir les individus qui devaient composer l’administration. Merlin (de Douai) fut appelé au ministère de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l’armée des côtes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles Lacroix fut placé aux affaires étrangères; Faypoult aux finances; Benezech, administrateur éclairé, à l’intérieur. Le directoire s’étudia ensuite à trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l’assiégeaient, les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il n’était pas possible que dans cette précipitation il ne fît de très mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signalés pour être impartiaux et sages. Le 13 vendémiaire les avait rendus nécessaires, et avait fait oublier la crainte qu’ils inspiraient. Le gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espèce, fut donc formé en haine du 13 vendémiaire, et du parti qui avait provoqué cette journée. Les députés conventionnels eux-mêmes ne furent pas encore rappelés de leurs missions; et pour cela le directoire n’eut qu’à ne pas leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps d’achever leur ouvrage. Fréron, envoyé dans le Midi pour y réprimer les fureurs contre-révolutionnaires, put continuer sa tournée dans ces contrées malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relâche, et déployaient dans ces premiers momens le même zèle qu’on avait vu déployer aux membres du grand comité de salut public, dans les jours à jamais mémorables de septembre et octobre 1793.
Malheureusement, les difficultés de cette tâche étaient aggravées par des défaites. La retraite à laquelle l’armée de Sambre-et-Meuse avait été obligée donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l’invasion projetée en Allemagne n’avait pas du tout réussi, comme on l’a vu. On avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite par deux armées. Jourdan, parti de Dusseldorf, après avoir passé le fleuve avec beaucoup de bonheur, s’était trouvé sur la Lahn, serré entre la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre, où il ne pouvait pas vivre à discrétion. Cependant cette détresse n’aurait duré que quelques jours s’il avait pu s’avancer dans le pays ennemi, et se joindre à Pichegru, qui avait trouvé, par l’occupation de Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan aurait réparé, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui était imposé; mais Pichegru, qui débattait encore les conditions de sa défection avec les agens du prince de Condé, n’avait jeté au-delà du Rhin qu’un corps insuffisant. Il s’obstinait à ne pas passer le fleuve avec le gros de son armée, et laissait Jourdan seul en flèche au milieu de l’Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche, qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d’intérêt sur les opérations des autres armées, en écrivait à tout le monde. Jourdan fut donc obligé de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela avec une grande sagesse, et mérita l’estime par la manière dont il conduisit sa retraite.
Les ennemis de la république triomphaient de ce mouvement rétrograde, et répandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes prédictions se réalisèrent au moment même de l’installation du directoire. Le vice du plan adopté par le comité de salut public consistait à diviser nos forces, à laisser ainsi à l’ennemi, qui occupait Mayence, l’avantage d’une position centrale, et à lui inspirer par là l’idée de réunir ses troupes, et d’en porter la masse entière sur l’une ou l’autre de nos deux armées. Le général Clerfayt dut à cette situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de génie qu’il n’en avait montré jusqu’ici, et qu’il n’en montra aussi dans l’exécution. Un corps d’environ trente mille Français bloquait Mayence.
Maître de cette place, Clerfayt pouvait en déboucher, et accabler ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps d’accourir. Il saisit, en effet, l’instant convenable avec beaucoup d’à-propos. A peine Jourdan s’était-il retiré sur le Bas-Rhin, par Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un détachement pour l’observer, se rendit à Mayence, et y concentra ses forces, pour déboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres du général Schaal, s’étendait en demi-cercle autour de Mayence, et formait une ligne de près de quatre lieues. Quoiqu’on eût mis beaucoup de soin à la fortifier, son étendue ne permettait pas de la fermer exactement. Clerfayt, qui l’avait bien observée, avait découvert plus d’un point facilement accessible. L’extrémité de cette ligne demi-circulaire, qui devait s’appuyer sur le cours supérieur du Rhin, laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste prairie. C’est sur ce point que Clerfayt résolut de porter son principal effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il déboucha par Mayence avec des forces imposantes, mais point assez considérables cependant pour rendre l’opération décisive. Les militaires lui ont reproché, en effet, d’avoir laissé sur la rive droite un corps qui, employé à agir sur la rive gauche, aurait inévitablement amené la ruine d’une partie de l’armée française. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait l’intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui s’avança l’arme au bras. En même temps, une flottille de chaloupes canonnières remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette colonne. Il fit marcher le reste de son armée sur le front des lignes, et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division française placée à l’extrémité du demi-cercle, se voyant à la fois attaquée de front, tournée par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnée par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrières, prit l’épouvante et s’enfuit en désordre. La division de Saint-Cyr, qui était placée immédiatement après celle-ci, se trouva découverte alors, et menacée d’être débordée. Heureusement l’aplomb et le coup d’oeil de son général la tirèrent de péril. Il fit un changement de front en arrière, et exécuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions d’en faire autant. Dès cet instant, tout le demi-cercle fut abandonné; la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l’armée du Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l’autre partie de la ligne, se trouvant séparées, se replièrent sur l’armée de Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandée par Marceau, s’avançait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernières divisions fut extrêmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si Clerfayt, comprenant bien toute l’importance de sa belle manoeuvre, eût agi avec des masses plus fortes et avec une rapidité suffisante. Il pouvait, de l’avis des militaires, après avoir rompu la ligne française, tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence à Bingen.
La manoeuvre de Clerfayt n’en fut pas moins très-belle, et regardée comme la première de ce genre exécutée par les coalisés. Tandis qu’il enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque simultanée sur Pichegru, lui avait enlevé le pont du Necker, et l’avait ensuite repoussé dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armées françaises ramenées au-delà du Rhin, conservant à la vérité Manheim, Neuwied et Dusseldorf, mais séparées l’une de l’autre par Clerfayt, qui avait chassé tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands dangers devant un général entreprenant et audacieux. Le dernier événement les avait fort ébranlées; des fuyards avaient couru jusque dans l’intérieur, et un dénûment absolu ajoutait au découragement de la défaite. Clerfayt, heureusement, se hâtait peu d’agir, et employait beaucoup plus de temps qu’il n’en aurait fallu pour concentrer toutes ses forces.
Ces tristes nouvelles, arrivées du 11 au 12 brumaire à Paris, au moment même de l’installation du directoire, contribuèrent beaucoup à augmenter les difficultés de la nouvelle organisation républicaine. D’autres événemens moins dangereux en réalité, mais tout aussi graves en apparence, se passaient dans l’Ouest. Un nouveau débarquement d’émigrés menaçait la république. Après la funeste descente de Quiberon, qui ne fut tentée, comme on l’a vu, qu’avec une partie des forces préparées par le gouvernement anglais, les débris de l’expédition avaient été transportés sur la flotte anglaise, et déposés ensuite dans la petite île d’Ouat. On avait débarqué là les malheureuses familles du Morbihan qui étaient accourues au-devant de l’expédition, et le reste des régimens émigrés. Une épidémie et d’affreuses discordes régnaient sur ce petit écueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappelé par tous les chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n’attribuaient qu’aux Anglais, et non à leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye était retourné en Bretagne, où il avait tout préparé pour un redoublement d’hostilités. Pendant l’expédition de Quiberon, les chefs de la Vendée étaient demeurés immobiles, parce que l’expédition ne se dirigeait pas chez eux, parce qu’ils avaient défense des agens de Paris de seconder Puisaye, et enfin parce qu’ils attendaient un succès avant d’oser encore se compromettre. Charette seul était entré en contestation avec les autorités républicaines, au sujet de différens désordres commis dans son arrondissement, et de quelques préparatifs militaires qu’on lui reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de recevoir, par l’intermédiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vérone, et d’obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui était le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignité, en refroidissant le zèle de ses rivaux, avait singulièrement excité le sien. Il espérait une nouvelle expédition dirigée sur ses côtes; et le commodore Waren lui ayant offert les munitions restant de l’expédition de Quiberon, il n’avait plus hésité; il avait fait sur le rivage une attaque générale, replié les postes républicains, et recueilli quelques poudres et quelques fusils. Les Anglais débarquèrent en même temps sur la côte du Morbihan les malheureuses familles qu’ils avaient traînées à leur suite, et qui mouraient de faim et de misère dans l’île d’Ouat. Ainsi, la pacification était rompue et la guerre recommencée.
Depuis longtemps les trois généraux républicains, Aubert-Dubayet, Hoche et Canclaux, qui commandaient les trois armées dites de Cherbourg, de Brest et de l’Ouest, regardaient la pacification comme rompue, non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendée. Ils s’étaient réunis tous trois à Nantes, et n’avaient rien su résoudre.
Ils se mettaient néanmoins en mesure d’accourir individuellement sur le premier point menacé. On parlait d’un nouveau débarquement; on disait, ce qui était vrai, que la division de Quiberon n’était que la première, et qu’il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers qui menaçaient les côtes, le gouvernement français nomma Hoche au commandement de l’armée de l’Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de Quiberon était l’homme en effet auquel, dans ce danger pressant, était due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitôt à Nantes pour remplacer Canclaux. Les trois armées destinées à contenir les provinces insurgées avaient été successivement renforcées par quelques détachemens venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l’Espagne rendait disponibles. Hoche se fit autoriser à tirer de nouveaux détachemens des deux armées de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter celle de la Vendée, qu’il porta ainsi à quarante-quatre mille hommes. Il établit des postes fortement retranchés sur la Sèvre Nantaise qui coule entre les deux Vendées, et qui séparait le pays de Stofflet de celui de Charette. Il avait pour but d’isoler ainsi ces deux chefs, et de les empêcher d’agir de concert. Charette avait entièrement levé le masque, et proclamé de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scépeaux, jaloux de voir Charette nommé généralissime, intimidés aussi par les préparatifs de Hoche, et incertains de l’arrivée des Anglais, ne bougeaient point encore. L’escadre anglaise parut enfin, d’abord dans la baie de Quiberon, et puis dans celle de l’Ile-Dieu, en face de la Basse-Vendée. Elle portait deux mille hommes d’infanterie anglaise, cinq cents cavaliers tout équipés, des cadres de régimens émigrés, grand nombre d’officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vêtemens pour une armée considérable, des fonds en espèces métalliques, et enfin le prince tant attendu. Des forces plus considérables devaient suivre si l’expédition avait un commencement de succès, et si le prince prouvait son désir sincère de se mettre à la tête du parti royaliste. A peine l’expédition fut signalée sur les côtes, que tous les chefs royalistes avaient envoyé des émissaires auprès du prince, pour l’assurer de leur dévouement, pour réclamer l’honneur de le posséder, et concerter leurs efforts. Charette, maître du littoral, était le mieux placé pour concourir au débarquement, et sa réputation, ainsi que le voeu de toute l’émigration, attirait l’expédition vers lui. Il envoya aussi des agens pour arrêter un plan d’opérations.
Hoche, pendant ce temps, faisait ses préparatifs avec son activité et sa résolution accoutumées. Il forma le projet de diriger trois colonnes, de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placés à la circonférence du pays, et de les porter sur Belleville, qui était le quartier-général de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt à vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer à la contrée, ruiner le principal établissement de Charette, et le jeter, par une attaque brusque et vigoureuse, dans un désordre tel qu’il ne pût protéger le débarquement du prince émigré. Hoche, en effet, fit partir ces trois colonnes, et les réunit à Belleville sans y trouver d’obstacles. Charette, dont il espérait rencontrer et battre le principal rassemblement, n’était point à Belleville; il avait réuni neuf à dix mille hommes, et s’était dirigé du côté de Luçon pour porter le théâtre de la guerre vers le midi du pays, et éloigner des côtes l’attention des républicains. Son plan était bien conçu, mais il manqua par l’énergie qui lui fut opposée. Tandis que Hoche entrait à Belleville avec ses trois colonnes, Charette était devant le poste de Saint-Cyr, qui couvre la route de Luçon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes ses forces; deux cents républicains retranchés dans une église y firent une résistance héroïque, et donnèrent à la division de Luçon, qui entendait la canonnade, le temps d’accourir à leur secours. Charette, pris en flanc, fut entièrement battu, et obligé de se disperser avec son rassemblement pour rentrer dans l’intérieur du Marais.
Hoche, ne trouvant pas l’ennemi devant lui, et découvrant la véritable intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d’où elles étaient parties, et s’occupa d’établir un camp retranché à Soullans, vers la côte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de débarquer. Dans cet intervalle, le prince émigré, entouré d’un nombreux conseil et des envoyés de tous les chefs bretons et vendéens, continuait de délibérer sur les plans de débarquement, et laissait à Hoche le temps de préparer ses moyens de résistance. Les voiles anglaises, demeurant en vue des côtes, ne cessaient de provoquer les craintes des républicains et les espérances des royalistes.
Ainsi, dès les premiers jours de l’installation du directoire, une défaite devant Mayence, et un débarquement imminent dans la Vendée, étaient des sujets d’alarme dont les ennemis du gouvernement se servaient avec une grande perfidie pour rendre son établissement plus difficile. Il fit expliquer ou démentir une partie des bruits qu’on répandait sur la situation des deux frontières, et donna des éclaircissemens sur les événemens qui venaient de se passer. On ne pouvait guère dissimuler la défaite essuyée devant les lignes de Mayence; mais le gouvernement fit répondre aux discours des alarmistes que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim était toujours en notre pouvoir; que par conséquent l’armée de Sambre-et-Meuse avait deux têtes de pont, et l’armée du Rhin une, pour déboucher quand il leur conviendrait au-delà du Rhin; que notre situation était donc la même que celle des Autrichiens, puisque, s’ils étaient maîtres par Mayence d’agir sur les deux rives, nous l’étions nous aussi par Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement était juste; mais il s’agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succès, ne nous enlèveraient pas bientôt Neuwied et Manheim, et ne s’établiraient pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant à la Vendée, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de Hoche, qui étaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui n’empêchaient pas les patriotes exaltés de concevoir des craintes, et les contre-révolutionnaires d’en répandre.
Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d’efforts pour réorganiser le gouvernement, l’administration, et surtout les finances.
Trois milliards d’assignats lui avaient été accordés, comme on a vu, et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en écus.
L’emprunt volontaire ouvert à trois pour cent, dans les derniers jours de la convention, venait d’être suspendu; car pour un capital en papier, l’état promettait une rente réelle, et faisait un marché ruineux. La taxe extraordinaire de guerre proposée par la commission des cinq n’avait pas encore été mise à exécution, et excitait des plaintes comme un dernier acte révolutionnaire de la convention à l’égard des contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers, remboursés d’après l’échelle de proportion, élevaient des réclamations si amères, qu’on avait été obligé de suspendre les remboursemens. Les maîtres de poste, payés en assignats, annonçaient qu’ils allaient se retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu, c’est-à-dire que toutes les communications, même écrites, allaient cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances annoncé sous quelques jours devait donc être donné sur-le-champ. C’était là le premier besoin de l’état et le premier devoir du directoire. Il fut enfin communiqué à la commission des finances.
La masse des assignats circulans pouvait être évaluée à environ 20
milliards. Même en supposant les assignats encore au centième de leur valeur, et non pas au cent cinquantième, ils ne formaient pas une valeur réelle de plus de 200 millions: il est certain qu’ils ne figuraient pas pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possédaient ne pouvaient les faire accepter pour une valeur supérieure. On aurait pu tout à coup revenir à la réalité, ne prendre les assignats que pour ce qu’ils valaient véritablement, ne les admettre qu’au cours, soit dans les transactions entre particuliers, soit dans l’acquittement des impôts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors, cette grande et effrayante masse de papier, cette dette énorme aurait disparu. Il restait à peu près sept milliards écus de biens nationaux, en y comprenant ceux de la Belgique et les forêts nationales; on avait donc d’immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, réduits à 200
millions, et pour faire face à de nouvelles dépenses. Mais cette grande et hardie détermination était difficile à prendre; elle était repoussée à la fois par les esprits scrupuleux, qui la considéraient comme une banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu’on voulait ruiner les assignats.
Les uns et les autres se montraient peu éclairés. Cette banqueroute, si c’en était une, était inévitable, et s’accomplit plus tard. Il s’agissait seulement d’abréger le mal, c’est-à-dire la confusion, et de rétablir l’ordre dans les valeurs, seule justice que doive l’état à tout le monde. Sans doute, au premier aspect, c’était une banqueroute que de prendre aujourd’hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait été émis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs en terre. D’après ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20
milliards de papier pour 20 milliards écus, et les payer intégralement; mais les biens nationaux auraient à peine payé le tiers de cette somme.
Dans le cas même où l’on aurait pu payer la somme intégralement, il faut se demander combien l’état avait reçu en émettant ces 20 milliards? 4 ou 5 milliards peut-être. On ne les avait pas pris pour davantage en les recevant de ses mains, et il avait déjà remboursé par les ventes une valeur égale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle injustice à l’égard de l’état, c’est-à-dire de tous les contribuables, à considérer les assignats d’après leur valeur primitive. Il fallait donc consentir à ne les prendre que pour une valeur réduite: on avait même commencé à le faire, en adoptant l’échelle de proportion.
Sans doute, s’il y avait encore des individus portant les premiers assignats émis, et les ayant gardés sans les échanger une seule fois, ceux-là étaient exposés à une perte énorme; car les ayant reçus presque au pair, ils allaient essuyer aujourd’hui toute la réduction. Mais c’était là une fiction tout à fait fausse. Personne n’avait gardé les assignats en dépôt, car on ne thésaurise pas le papier: tout le monde s’était hâté de les transmettre, et chacun avait essuyé une portion de la perte. Tout le monde avait souffert déjà sa part de cette prétendue banqueroute, et dès lors ce n’en était plus une. La banqueroute d’un état consiste à faire supporter à quelques individus, c’est-à-dire aux créanciers, la dette qu’on ne veut pas faire supporter à tous les contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa part de la dépréciation des assignats, il n’y avait banqueroute pour personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les autres. L’assignat n’eût-il baissé que dans quelques mains, et perdu de son prix que pour quelques individus, il avait passé maintenant dans les mains des spéculateurs sur le papier, et c’eût été cette classe beaucoup plus que celle des véritables lésés, qui aurait recueilli l’avantage d’une restauration insensée de valeur. Aussi Calonne avait-il écrit à Londres une brochure, où il disait avec beaucoup de sens, qu’on se trompait en croyant la France accablée par le fardeau des assignats, que ce papier-monnaie était un moyen de faire la banqueroute sans la déclarer. Il aurait dû dire, pour s’exprimer avec plus de justice, que c’était un moyen de la faire porter sur tout le monde, c’est-à-dire de la rendre nulle.
Il était donc raisonnable et juste de revenir à la réalité, et de ne prendre l’assignat que pour ce qu’il valait. Les patriotes disaient que c’était ruiner l’assignat, qui avait sauvé la révolution, et regardaient cette idée comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux qui prétendaient raisonner avec plus de lumières et de connaissance de la question, soutenaient qu’on allait faire tomber tout à coup le papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier qui aurait péri, et faute des métaux qui étaient enfouis, ou qui avaient passé à l’étranger. L’avenir démentit ceux qui faisaient ce raisonnement; mais un simple calcul aurait dû tout de suite les mettre sur la voie d’une opinion plus juste. En réalité, les 20 milliards d’assignats représentaient moins de 200 millions; or, d’après tous les calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de 2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd’hui les assignats n’entraient que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste des transactions? Il est bien évident que les métaux devaient circuler en très-grande quantité, et ils circulaient en effet, mais dans les provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D’ailleurs les métaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours là où le besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus, comme ils revinrent en effet quand le papier périt de lui-même.
C’était donc une double erreur, et très-enracinée dans les esprits, que de regarder la réduction de l’assignat à sa valeur réelle, comme une banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation.
Elle n’avait qu’un inconvénient, mais ce n’était pas celui qu’on lui reprochait, comme on va le voir bientôt. La commission des finances, gênée par les idées qui régnaient, ne put adopter qu’en partie les vrais principes de la matière. Après s’être concertée avec le directoire, elle arrêta le projet suivant.
En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la perception des impôts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais réelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter l’émission à 30 milliards, mais en s’obligeant à ne pas la porter au-delà. Au 30 nivôse, la planche devait être solennellement brisée.