Histoire des légumes
Avant-Propos
HISTOIRE
DES
LÉGUMES
PAR
M. G GIBAULT
BIBLIOTHÉCAIRE
DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D’HORTICULTURE DE FRANCE
Ouvrage honoré d’une M ’ de la Société nationale
d’Horticulture de France.
PARIS
LIBRAIRIE HORTICOLE
84BIS, RUE DE GRENELLE
1912
AVANT-PROPOS
On connaît maintenant la patrie primitive de presque toutes les plantes cultivées. Les botanistes ont retrouvé, à l’état spontané, c’est-à-dire sauvage, le plus grand nombre des espèces végétales utiles à l’homme. Mais, depuis le point initial de leur mise en culture jusqu’au moment présent, combien d’étapes parcourues dont le souvenir est à jamais perdu ! On aurait désiré pouvoir les suivre dans leurs migrations chez les différents peuples, voir leurs transformations successives sous l’influence du changement de milieu, assister à la naissance des variétés de plus en plus améliorées par l’effet de la sélection naturelle ou par la main intelligente de l’homme. Une telle histoire complète des végétaux cultivés, si elle était possible, serait en même temps une véritable histoire de la civilisation.
Malheureusement, notre curiosité sur ce point ne sera jamais entièrement satisfaite. L’archéologie, qui permet à l’historien de reconstituer une époque avec les restes matériels échappés à la destruction, ne peut être, dans le cas présent, que d’un faible secours.
Ici, on le comprend, tout a disparu. Les documents archéologiques se bornent aux fruits, graines et fragments de plantes trouvés dans les tombeaux de l’Ancienne Egypte, débris végétaux des cités lacustres de la Suisse, de la Savoie et de la Lombardie, peintures et autres représentations figurées sur les monuments et certains manuscrits. Nous devons nous contenter surtout des précieuses mais trop rares indications éparses dans les œuvres littéraires des temps passés.
Nous nous sommes proposé de réunir et d’étudier ces renseignements en limitant nos recherches aux plantes potagères cultivées sous les climats tempérés européens. Des Essais que nous avons publiés jadis sur l’histoire de quelques légumes dans plusieurs publications horticoles comme le Moniteur d’Horticulture, la Revue horticole, le Petit Jardin, la Revue d’Horticulture pratique, ont été favorablement accueillis. Ce sont ces études, plus développées, et étendues à toutes les plantes potagères de nos jardins, que nous présentons aujourd’hui au public. Les plantes sont rangées par catégories et classées selon l’ordre alphabétique.
Le présent ouvrage a été honoré d’une médaille d’or par la Société nationale d’Horticulture de France sur le rapport de M. P L. V , qui nous a très aimablement autorisé à le reproduire ci-dessous :
Si la métaphore n’était pas si osée, je dirais qu’un rapport
sur le livre de M. Gibault peut s’écrire « les yeux fermés ». Pour
qui connaît l’auteur, son érudition profonde, sa documentation
précise et sa méthode consciencieuse de travail, aucun doute
ne peut exister sur la valeur intrinsèque de l’ouvrage. Pour qui a
lu les Monographies de divers légumes, publiées par le
bibliothécaire de la Société nationale d’Horticulture, dans les
journaux horticoles, et qui forment pour ainsi dire l’avant-garde
de l’œuvre complète où sont enrégimentées toutes les plantes
potagères usuelles, il est certain que M. Gibault sait donner à
une étude, en apparence aride et technique, une tournure
littéraire et un charme captivant. Puisque je vais conclure en
demandant que le manuscrit soit renvoyé à la commission des
récompenses, il m’est sans doute permis de dire le bien que j’en
pense, et d’estimer que l’ouvrage de M. Gibault peut sur bien
des points être comparé à celui d’Alphonse de Candolle, sur
l’« origine des plantes cultivées ».
Privilégié, puisque j’ai été chargé de ce rapport, j’ai pu avant
beaucoup d’autres lire cette suite de monographies qui sont
autant de « nouvelles » reliées entre elles par l’intérêt commun
du potager. L’auteur a trouvé le moyen d’éviter l’énumération
sèche, les citations fatigantes et le didactisme absolu, sans
tomber dans le développement littéraire et vague et la
phraséologie superflue. Chacun de ses chapitres est un petit
roman étudié, précis, par moment presque palpitant, comme si
celui qui les a écrits avait vécu dans l’intimité des plantes dont il
parle, et que celles-ci lui aient spontanément apporté leurs
impressions et indiqué les sources historiques à consulter. C’est
un tout, c’est une suite, et avec M. Gibault nous nous
intéressons à l’histoire des légumes comme à celle d’êtres
pensant et agissant. Il est donc certain qu’elle sera appréciée de
ceux — et de celles — mêmes qui ne sont pas
professionnellement ou théoriquement initiés à l’étude des
plantes et leur origine.
Et pour ceux qui observent journellement l’évolution des
êtres vivants, que ce soit au point de vue pratique ou au point
de vue purement scientifique, le livre de M. Gibault sera d’une
lecture non moins attrayante, et en même temps d’une utilité
immédiate. Il leur apportera des documents précis,
indiscutables, pris aux meilleures sources, sur les modifications
qu’ont subies un grand nombre de plantes au cours des temps
historiques.
Nous verrons, par exemple, comment l’Asperge et le Céleri
ont peu varié depuis l’état sauvage, leurs qualités potagères
provenant des conditions auxquelles ils sont soumis, tandis que
le Chou est d’un polymorphisme déconcertant et héréditaire.
Il est inutile d’insister sur l’importance de telles constatations,
ni surtout sur celle des conclusions qu’on en peut déduire. Si le
problème de l’influence de la culture sur la variation est de
nouveau posé, nous aurons des documents sérieux pour le
résoudre.
Au point de vue historique, M. Gibault, qui n’a négligé
aucune source de documentation, précise beaucoup de faits et
réduit nombre de légendes à leur juste valeur. Avec une grande
impartialité, parfois, comme pour la Pomme de terre, à
l’encontre des opinions généralement admises, il cherche à faire
la lumière, et il la fait. Dans le champ un peu épineux qu’il a
moissonné, il restera peu à glaner pour ceux qui, après lui,
s’occuperont de l’histoire des légumes. Tout ce qui peut
intéresser cette histoire est englobé dans son livre : fossiles,
végétaux des cités lacustres ou des tombes antiques ; preuves
ou probabilités tirées de l’étymologie sanscrite, grecque, arabe
ou gothique — herbiers anciens — allusions, citations,
descriptions des anciens auteurs, naturalistes, historiens,
géographes, littérateurs et même poètes — et des économistes
en ce qui concerne la valeur vénale ou le prix de revient des
denrées alimentaires — dans tous les temps et dans tous les
pays ; iconographie, renseignements tirés des journaux
horticoles, depuis qu’ils existent et des catalogues des
horticulteurs, depuis qu’il en paraît… tout est réuni, analysé,
classé, interprété et présenté au public sous une forme aussi
substantielle qu’agréable.