Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV

F.-X. (François-Xavier) Garneau · Chapitre 1 sur 6 · partie 4/4

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Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Le gouverneur qui s’était contenu à peine jusque là devant les actes de la chambre, ne fut plus maître de lui à cette dernière audace. Il se rend au conseil et la mande devant lui: «Je suis venu, dit-il, proroger le parlement. Après mure délibération sur les circonstances qui ont eu lieu, je dois vous informer que j’ai pris la résolution de dissoudre la chambre et d’en appeler au peuple. Elle a pris sur elle sans la participation des autres branches de la législature, de décider qu’un juge ne peut siéger ni voter dans son enceinte.

«Il m’est impossible de regarder ce que vous avez fait autrement que comme une violation directe d’un statut du parlement impérial, du parlement qui vous a donné la constitution à laquelle vous devez, suivant votre propre aveu, votre prospérité actuelle. Je ne puis regarder l’acte de la chambre que comme une violation inconstitutionnelle de la franchise élective d’une grande partie des citoyens et du droit d’éligibilité d’une autre classe assez considérable de la société.

«Je me sens obligé par tous les liens du devoir de m’opposer à une telle prétention… et je ne vois d’autre moyen pour sortir d’embarras que celui que je prends.»

Ses lui présentèrent aussitôt pour l’appuyer de Québec, de Montréal et de partout où il s’en trouvait quelques-uns, de nouvelles adresse de félicitations et d’assurance de confiance dans son gouvernement. Il répondit qu’il espérait toujours être soutenu par ceux qui savaient apprécier les bienfaits de la constitution lorsqu’il résisterait à des efforts qui tendraient à la troubler.

En même temps leurs émissaires commencèrent une grand agitation en se répandant dans toutes les campagnes et en y répandant à leur tour partout des adresses et des écrits pour prévenir le peuple contre les derniers actes du ses représentans. Mais le peuple qui ne voyait au plus qu’une colère de fonctionnaires ou qu’une joie d’antagonistes dans ces manifestations empressées, sortit à peine de son calme ordinaire devant tout ce bruit, et attendit tranquillement l’urne électorale pour se prononcer sur le débat du jour.

Mais l’exécutif était résolu d’employer tous les moyens pour désarmer ses adversaires, neutraliser leur influence et frapper les électeurs de terreur afin de s’assurer aux prochaines élections d’une chambre qu’il put mener à sa guise. Le premier coup qu’il fallait porter pour parvenir à ce but était contre le journal lui-même qui avait défendu la chambre et ensuite contre les principaux représentans.

Le conseil exécutif s’assembla et scruta le Canadien pour trouver matière ou prétexte à quelque démonstration propre à faire un grand effet. Le gouverneur lui-même demanda l’emprisonnement de l’imprimeur.

Deux aubergistes nommés Stilling et Stiles, après s’être procurés les numéros du 3, du 10 et du 14 mars du journal répudié, allèrent faire leur déposition le 17 devant le juge en chef Sewell, qui donna l’ordre d’en exécuter la saisie.

Une horde de soldats conduits par un magistrat s’empara des presses et emprisonna l’imprimeur après qu’on lui eut fait subir mystérieusement un examen devant le conseil exécutif. Les gardes de de ville furent en même temps augmentées et des patrouilles parcoururent les rues comme si l’on avait été menacé d’une insurrection. La malle fut détenue pour saisir, disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait d’avoir lieu fut répandue. On passa trois jours à examiner les papiers saisis à l’imprimerie du Canadien, au bout desquels le conseil s’assembla de nouveau. C’étaient le gouverneur, le juge Sewell, l’évêque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y lut les dépositions de M. Lefrançois, arrêté sous accusation de haute trahison, et de quatre autres personnes ayant des rapporta avec l’imprimerie. Le gouverneur communiqua un numéro de la feuille, tiré en présence du magistrat Mure, de la presse qu’on transporta au bureau des juges de paix.

Trois articles de cette feuille servaient de prétexte à ce petit coup d’état; mais celui surtout qui portait ce titre singulier: «Prenez-vous par le bout du nez.» C’était une récapitulation abrégée de quelques faits passés dans le pays depuis la conquête, et qui se terminait par des observations qui n’avaient que le défaut de respirer un amour exagéré de la constitution anglaise. Dans ces articles, comme dans tous les autres, il n’y avait rien qu’on pût traduire on trahison et qui fût de nature à troubler l’assiette d’un gouvernement tel que celui d’Angleterre. L’on s’étonne aujourd’hui en les lisant des frayeurs et de l’irritation qu’ils aient pu causer, ou plutôt l’on voit trop que ce n’était qu’un prétexte.

Après avoir ordonné l’entrée au long dans son procès-verbal de l’article dont nous venons de donner le titre, comme pour mieux montrer à l’histoire la passion ou la bassesse de ses membres, le conseil ordonna l’arrestation de MM. Bedard, Taschereau et Blanchot.[10]

[Note 10: Procès-verbal du conseil exécutif du 19 mars 1810.]

L’ordre fut en même temps transmis à Montréal d’arrêter MM. Laforce, Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l’Ile Jésus,) et des mandats furent décernés ou projetés contre MM. D. B. Viger, Joseph Blanchot et plusieurs autres citoyens notables de Montréal, sans être mis cependant à exécution.

On ne s’arrêta pas encore là. Pour frapper davantage l’imagination populaire et faire croire que la société dormait sur un abîme prêt à s’ouvrir sous ses pas, le gouverneur adressa une longue proclamation au peuple, écrite dans un style qui annonçait une intime conviction de la réalité du danger, ou une dissimulation non moins profonde. Mais le caractère de l’homme, la faiblesse croissante de son intelligence, due à l’état de sa santé qui dépérissait de jour en jour, portent à croire qu’il était de bonne foi, et que son imagination fiévreuse changeait en danger réel, un danger imaginaire, excité qu’il était par les gens qui l’entouraient, et qui profitaient de son état pour lui monter la tête et lui faire croire à l’organisation d’une vaste conspiration couvrant le pays et prête à prendre les armes.

Ce singulier document dressé avec une exagération de langage propre à effrayer les gens paisibles et crédules, portait que vu qu’il avait été imprimé et répandu des écrits séditieux et pleins de trahison; que ces écrits étaient destinés à séduire les bons sujets de sa Majesté, à leur remplir l’esprit de défiance et de jalousie, à aliéner leur affection, en avançant avec audace les faussetés les plus grossières, il avait été impossible au gouverneur de passer plus longtemps sous silence des pratiques qui tendaient si directement au renversement du gouvernement, et qu’en conséquence il avait, de l’avis de son conseil, pris les mesures nécessaires pour y mettre fin. Il exposait ensuite quelle avait été sa bienveillance envers les Canadiens, les mettait en garde contre les traîtres, leur rappelait les progrès qu’avait fait le pays, et la liberté sans bornes dont il jouissait. Avaient-ils vu, observait-il, depuis cinquante ans un seul acte d’oppression? un emprisonnement arbitraire? une violation du droit de propriété? ou du libre exercice de leur religion? Comment pouvait-on espérer d’aliéner les affections d’un peuple brave et loyal? Il démentait le bruit qu’il avait dissous la chambre parcequ’elle lui avait refusé la faculté de lever un corps de 12,000 hommes et d’imposer une taxe sur les terres, enfin qu’il voulait opprimer les habitans. Viles et téméraires fabricateurs de mensonges, continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie, fondez-vous une telle assertion? Que savez-vous de moi ou de mes intentions? Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect; demandez aux chefs de votre église qui ont occasion de me connaître. Voilà des hommes d’honneur et de lumières.

Voilà les hommes chez lesquels vous devriez aller chercher des avis; les chefs de faction, les démagogues ne me voient point et ne peuvent me connaître.

Pourquoi vous opprimerais-je? Serait-ce pour servir le roi?

Serait-ce par ambition? Que pouvez-vous me donner? Serait-ce pour acquérir de la puissance? Hélas mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers la tombe, accablé de maladies contractées au service de mon pays, je ne désire que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m’en laisser, dans les douceurs de la retraite avec mes amis. Je ne reste parmi vous qu’en obéissance à des ordres supérieurs.

Sir James Craig terminait sa proclamation par les exhorter à être en garde contre les artifices des traîtres qui cherchaient à aliéner leur fidélité et à les porter à des actes de trahison, par requérir les curés de se servir de leur influence pour prévenir leurs menées, et les magistrats et les officiers de milice d’user de toute la diligence nécessaire pour en découvrir les auteurs et les faire punir.

Le gouverneur en parlant, comme il faisait, d’oppression, d’emprisonnement arbitraire, de violation des droits de propriété, s’il ne le faisait pas par ironie, oubliait l’histoire et ce qu’il venait de commettre lui-même.

Cette longue proclamation, sur son désir, fut lue au prône de la cathédrale de Québec, et dans plusieurs autres églises du pays. L’évêque adressa en même temps de la chaire une allocution aux fidèles, dans laquelle tout en protestant de la loyauté des Canadiens, il rappelait l’obligation qui leur était imposée d’être soumis aux lois et à l’autorité constituée.

A l’ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell l’un des instigateurs de ce système d’intimidation, lut la proclamation et fit un discours politique sur l’agitation qui régnait et sur la tendance pernicieuse des principes mis au jour par ses auteurs. Le grand jury, choisi par le gouvernement et formé en majorité de ses partisans, blâma le journal abattu, qui avait mis la paix et la sûreté du pays en danger, disait-il, et déclara qu’il avait vu aussi avec regret certaines productions du Mercury, propres à faire naître de la jalousie et de la méfiance dans l’esprit des Canadiens, subterfuge adopté pour couvrir d’un semblant d’impartialité les affections de son coeur. Enfin toutes les mesures avaient été prises pour faire un grand effet. Des messagers avaient été envoyés partout pour répandre la proclamation parmi les habitans étonnés, qui apprirent pour la première fois qu’une conspiration profonde avait été ourdie pour renverser le gouvernement.

Maintenant qu’allait-il résulter d’un si grand bruit. Il fallait prouver devant l’opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout ce qu’il avait fait, et que les projets des rebelles et des conspirateurs allaient être dévoilés au grand jour pour appeler sur la tête des coupables le châtiment qu’ils méritaient. Mais le public attendit en vain. Le château n’avait rien contre les accusés. Si les lois avaient été violées, c’est l’exécutif lui-même qui s’était rendu coupable. Les prisonniers demandèrent leur procès, et l’on recula; ils demandèrent leur élargissement et les cours esclaves de la volonté de l’exécutif, refusèrent jusqu’à ce qu’il plut enfin à celui-ci de leur faire ouvrir les portes de leur prison. La maladie de quelques uns des accusés fournit un prétexte au bout de quelque temps pour les mettre dehors les uns après les autres, en leur faisant donner caution de comparution à première demande pour sauver les apparences. Corbeil ne fut élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d’une maladie qu’il avait contractée dans son cachot. Bédard, le chef du parti, ne voulut point profiter de la liberté donnée aux autres; il refusa de quitter sa prison avant d’avoir subi son procès et mis sa réputation hors de toute atteinte par le jugement d’un jury. Il resta inflexible dans sa résolution, protestant sans cesse de l’intégrité de sa conduite et de ses opinions politiques, et répudiant avec hauteur toute imputation de déloyauté ou de désaffection envers le gouvernement ou la personne du souverain. Cette persistance devint bientôt un embarras grave pour l’exécutif qu’elle compromettait. Sir James Craig lui-même fut obligé de reconnaître l’estime que méritaient la fermeté et l’indépendance de sa victime. Le pays n’avait pas été longtemps sans reconnaître dans ce qui venait de se passer un complot formé par les fonctionnaires et les intrigans pour perdre la représentation aux yeux du peuple lui-même et de la métropole. Partout les électeurs soutinrent leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent réélus à de vastes majorités ou sans opposition. M. de Bonne la cause première de ces difficultés ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On rapporte qu’on avait promis de le nommer au conseil législatif et qu’on ne le fit pas. Quelque temps après il se démit de sa charge de juge.

Les chambres furent convoquées pour le 10 décembre. On avait hâte de voir de quelle manière le gouverneur allait exposer la situation et parler des événemens qui venaient d’avoir lieu. Son discours détrompa tout le monde, et semblait venir d’un homme qui sortait d’un long rêve.

Il ne dit pas un mot de ce qui venait de se passer. Il déclara au contraire qu’il n’avait jamais douté de la loyauté et du zèle des différens parlemens qu’il avait convoqués; qu’il espérait trouver les mêmes principes dans celui-ci et les mêmes dispositions dans ses délibérations; qu’il le priait de croire qu’il verrait régner l’harmonie avec une grande satisfaction, parce qu’elle ferait le bonheur du pays et qu’il s’empresserait de concourir à toute mesure ayant cette fin pour objet; que la règle de sa conduite était de maintenir un juste équilibre entre les droits de chaque branche de la législature.

Ce discours parut étrange dans la bouche d’un homme qui prétendait réunir en lui et le sceptre et le ministère, et qui après les actes de violence qu’il venait de commettre, violences nécessaires, disait-on, pour la sûreté du gouvernement contre les attentats d’une rébellion, ne disait pas un mot des dangers que ce gouvernement avait courus ni des mesures qu’il avait été obligé de prendre pour les faire échouer.

Nous concourrons, répondit la chambre, avec le plus grand empressement dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, but d’autant plus difficile à atteindre en cette province que ceux qui l’habitent ont des idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Nous voyons avec peine les efforts qui se font pour représenter sous des couleurs fausses et très éloignées de la vérité, les opinions et les sentimens des habitans du pays.

Il est difficile de dire si sir J. Craig s’attendait à une allusion aussi légère aux événemens qui venaient de se passer; mais il devait croire qu’il en serait fait une si la chambre n’était pas infectée des doctrines révolutionnaires, dont on l’accusait, parce qu’elle était tenue par respect pour elle-même et pour se dégager de tous les soupçons que l’on voulait faire peser sur elle, de repousser les accusations sans cesse renouvelées par ses ennemis. Elle ne devait pas montrer la moindre crainte d’entrer en discussion avec l’exécutif sur ce point; elle devait rechercher au contraire cette discussion parcequ’elle devait savoir que son silence aurait été aussitôt représenté en Angleterre comme un aveu de sa culpabilité.

La situation du gouverneur était telle qu’il fallait même à cette lointaine allusion de la chambre, reconnaître sa faute ou maintenir la position qu’il avait prise. Il se crut obligé de justifier les violences commises pour ne pas passer pour s’être abandonné à une vengeance aveugle et sans but, et par conséquent indigne d’un homme d’état. Ainsi pressé par ses pensées, l’agent métropolitain ne trouva dans une intelligence qui d’un jour à l’autre ne pouvait voir la portée de ses paroles ni de ses actes, que des motifs offensans pour tout le monde.

Il observa que les craintes manifestées par la réponse de l’assemblée touchant l’exécution de l’acte pour la conservation du gouvernement, n’étaient pas justifiées par les renseignemens qu’il avait reçus; qu’il n’y avait que ceux qu’il pouvait affecter qui le redoutaient, et que leurs clameurs pouvaient avoir trompé la chambre sur leur nombre; mais que l’acte avait apaisé les craintes du peuple depuis qu’il était en force; que tout simple et tout dépourvu de lumières qu’était le peuple il s’en rapportait à son bon sens, qui voyait le gouvernement armé du pouvoir nécessaire et prêt à l’exercer s’il le fallait pour écraser les artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison; qu’il voyait par l’adresse de la chambre qu’il avait été mal compris, que l’harmonie dont il parlait était celle qui devait exister entre lui et les deux autres branches de la législature et non celle qui devait exister dans la masse de la société.

Cette réplique voulait dire qu’il persistait dans une ligne politique réprouvée par les faits et condamnée par le peuple à la dernière élection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait non seulement faire juger les chefs du peuple, il fallait encore faire juger les principaux membres de la chambre emprisonnés depuis la dernière session.

M. Bedard toujours en prison demandait qu’on lui fit son procès. Cette voix sortant des cachots était la condamnation la plus complète de la réplique du gouverneur. Lui-même reconnaissait qu’il ne pouvait punir le prisonnier. Il disait à son conseil que son incarcération était nécessaire pour arrêter le mal dont on était menacé, car le conseil ne devait pas oublier que la détention de M. Bedard était une mesure de précaution non de châtiment, et qu’il ne pouvait être puni que suivant les lois du pays; qu’il l’aurait fait mettre en liberté comme les autres s’il l’avait démandé. La chambre vota une adresse pour le faire élargir.

Une copie des résolutions fut transmise d’avance au gouverneur, qui s’attendait à voir arriver la députation d’un moment à l’autre, lorsque M. Papineau se présenta au château et eut une longue conférence avec lui. Le gouverneur qui croyait peut-être que le prisonnier commençait à chanceler dans sa résolution, lui fit part de sa décision finale. Aucune considération, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m’engager à consentir à la libération de M. Bedard, à la demande de la chambre, soit comme matière de droit soit comme matière de faveur; et je ne consentirai maintenant à aucune condition qu’il soit libéré pendant la session actuelle. Je n’ai aucune hésitation à vous faire connaître les motifs qui m’ont porté à cette résolution. Je sais que le langage général des membres a répandu l’idée qui existe partout que la chambre d’assemblée va ouvrir les portes de la prison de M. Bedard; et cette idée est si bien établie que l’on n’en a pas le moindre doute dans la province. Le temps est venu où je crois que la sécurité comme la dignité du gouvernement, commande impérieusement que le peuple apprenne quelles sont les vraies limites des droits des diverses parties du gouvernement; et que ce n’est pas celui de la chambre de gouverner le pays.

Cette réponse était flétrissante pour l’administration de la justice: ce n’était pas la loi qui régnait puis qu’elle se taisait devant la voix qui disait: «Je ne consentirai pas qu’il soit mis en liberté.»

Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître l’erreur dans laquelle il disait qu’il était tombé, et à justifier à la fois par là les autres arrestations qu’il avait fait faire, avait envoyé son secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de le sonder.

A la suite de ce tête à tête, le gouverneur apprenant que M. Bedard, curé de Charlesbourg et frère du prisonnier, était en ville, l’avait mandé au château pour le charger de faire part à son frère des motifs de son emprisonnement, et l’informer que le gouvernement n’avait en vue que sa sécurité et la tranquillité publique; que s’il voulait reconnaître sa faute, il prendrait sa parole comme une garantie suffisante, et qu’il proposerait aussitôt à son conseil de le faire mettre en liberté. Le représentant détenu répondit en termes respectueux mais positifs, qu’il ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole digne de toute la vie politique de ce noble citoyen.

M. Papineau cependant, malgré le langage décidé du gouverneur, avait pu découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté après la session, et qu’il ne résulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les démarches qu’elle avait commencées. L’ajournement de cette affaire fut en conséquence proposé et agréé après quelques discussions.

Le reste de la session se passa avec assez d’unanimité. La fameuse loi pour l’exclusion des juges de la chambre fut adoptée et reçut la sanction royale. L’Angleterre avait fait connaître ses intentions. Le conseil législatif avait aussitôt abandonné son opposition et s’était incliné devant ses ordres. En prorogeant les chambres le gouverneur leur dit: «Parmi les actes auxquels je viens de donner l’assentiment du roi, il y en a un que j’ai vu avec satisfaction, c’est l’acte pour disqualifier les juges de siéger à la chambre d’assemblée. Non seulement je crois la mesure bonne en elle-même, mais j’en considère la passation comme une renonciation complète d’un principe erroné, qui m’a mis pour le suivre dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement.

«Maintenant, messieurs, je n’ai plus qu’à vous recommander comme vous l’avez fait observer vous-mêmes au commencement de la session, d’employer tous vos efforts pour faire disparaître toute défiance et toute animosité parmi vous. Tant qu’il y en aura, elles paralyseront tout ce que l’on entreprendra pour le bien public. Il ne peut y avoir aucun obstacle à cette union. Il n’existe aucunes dissensions religieuses: l’intolérance n’est point la disposition des temps actuels; vivant sous un seul gouvernement, jouissant également de sa protection sous ses soins fructifians dans des rapports mutuels de bienveillance et de bonté, l’on trouverait tout le reste idéal. Je suis sérieux en vous donnant cet avis, messieurs. C’est probablement le dernier leg d’un homme qui vous veut du bien sincèrement, d’un homme qui, s’il vit assez pour atteindre la présence de son souverain, se présentera avec la certitude glorieuse d’obtenir son approbation…»

De la colère et de la violence sir James Craig était passé presque sans transition à un état de calme et de bienveillance qui annonçait un changement dans la politique de la métropole, que la loi des juges avait déjà fait prévoir; et on espéra un meilleur avenir.

Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. En informant son conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef du parti canadien, le gouverneur ajouta qu’il avait jugé nécessaire de s’abstenir de prendre des mesures pour son élargissement jusqu’à ce que tous les membres fussent rendus chez eux, afin qu’il fut impossible par aucune fausse interprétation de l’attribuer à l’intervention de la chambre; et maintenant qu’ils étaient de retour, il le priait de voir s’il ne serait pas temps de mettre fin à sa détention.

Cette prière était un ordre. Le motif qu’il donna de ne pas l’avoir fait plutôt renferme l’esprit de son administration et la condamnation la plus complète de sa politique. L’exécutif qui persiste dans un acte injuste de peur de paraître céder aux représentans du peuple dans un gouvernement constitutionnel, montre une ignorance complète des principes de ce gouvernement, et s’il se met dans le cas de ne pouvoir éviter une pareille alternative, une incapacité qui en est la plus grande condamnation. M. Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de Surrey: «Le passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvéniens et à de bien plus grands encore; ce que celle-ci a de particulier, c’est qu’elle fournit les moyens d’y remédier.

«Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées n’avaient servi qu’à nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce chef-d’oeuvre ne peut être connu que par l’expérience. Il faut sentir une bonne fois les inconvéniens qui peuvent résulter du défaut d’emploi de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d’en sentir l’utilité.

Il faut d’ailleurs acheter de si grands avantages par quelques sacrifices…»

Tel était le langage de ce patriote en sortant des cachots de l’agent de l’Angleterre.—Ce n’était ni un langage imposé ni un langage de vengeance, c’était un langage de conviction.

Craig qui avait une manière à lui de gouverner, n’avait pas seulement cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi mettre à ses pieds le clergé. Il s’était persuadé qu’il pourrait conduire tout à sa guise par la violence et l’intimidation, et comme il avait imposé sa volonté dans les choses politiques, il croyait pouvoir aussi corrompre et intimider l’évêque catholique, mettre son clergé dans la dépendance de gouvernement, en lui faisant abandonner pour se l’arroger ensuite la nomination des curés. La soumission de M. Plessis qui avait été jusqu’à lire ses proclamations et faire des allocutions politiques en chaire, lui avait fait croire qu’il ferait de ce prélat ce qu’il voudrait; mais il fut trompé. L’évêque n’avait cédé en politique que pour acquérir et non pour perdre en religion. Il y eut trois entrevues au château St.

Louis entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, dont l’une dura près de deux heures, dans lesquelles le gouverneur put se convaincre que le clergé serait aussi ferme pour défendre ses droits que la chambre d’assemblée.

Nous avons vu les efforts qui ont été faits en différens temps depuis la conquête pour abattre l’église catholique et implanter le protestantisme à sa place. Nous avons fait remarquer que la révolution américaine sauva le catholicisme en Canada, ou pour parler plus exactement, l’empêcha d’être persécuté, car on ne l’aurait pas plus éteint en Canada qu’en Irlande. On peut ajouter que la dispersion du clergé français par le régime de la terreur en 1793 contribua beaucoup à apaiser aussi à Londres les préjugés contre l’église romaine; et que le contrecoup fut assez sensible en Canada pour y laisser permettre, l’entrée des prêtres, sujets des Bourbons, qui en étaient spécialement exclus avant la révolution.[11]

[Note 11: La révolution française si déplorable en elle-même, écrivait l’évêque de Québec, M. Hubert, à l’évêque de Léon à Londres, assure en ce moment trois grands avantages au Canada, relui de donner retraite à d’illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui d’avoir des zélés ministres….

Les émigrés français ont éprouvé d’une manière bien consolante les effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent pas naturellement s’attendre à de puissants secours pécuniaires.

Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.

Par rapport aux ecclésiastiques dont il parait que le gouvernement veut bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr. ce que je puis avoir l’honneur de vous répondre pour le moment…. Il n’y a dans toute l’étendue du diocèse de Québec qu’environ 140 prêtres. Ce nombre est évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques que l’on y compte….

Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ee qui dépendra de lui et, du côté du gouvernement, j’aperçois les intentions les plus favorables….]

Mais au commencement de ce siècle, on chercha à revenir sur ses pas ou plutôt à soumettre l’église à la volonté du bureau colonial, pour en faire un instrument politique, en asservissant l’autel au trône. En 1803

le gouvernement fit connaître à l’évêque son intention de revendiquer auprès de la cour de Rome, le privilège accordé aux rois de France par les concordats de nommer aux cures et d’accorder à cette condition à l’évêque un établissement solide et une reconnaissance complète; mais M.

Denaut jugea cette transaction trop dangereuse pour être acceptée dans des circonstances ordinaires.

Il était même tellement opposé à cette mesure qui aurait asservi l’église du Canada à un gouvernement protestant, que dans l’événement où le roi aurait imposé ce régime, il était décidé à faire d’abord des représentations avec le clergé et le peuple, puis d’avoir recours au St.

siège, si le premier moyen ne réussissait pas.

En 1811, le gouvernement y revenait. «Vous êtes dans une situation désagréable dit le gouverneur à M. Plessis, je désirerais qu’elle put s’améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait à votre place, et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d’évêque; mais il ne dépend que de vous d’être reconnu et autorisé dans vos fonctions extérieures par une commission du roi.» Il avait déjà été question de cela en 1805. Le changement arrivé dans le ministère avait empêché la poursuite de cette affaire. M. Plessis avait alors discuté plusieurs points avec sir Robert S. Milnes, le procureur-général Sewell et M.

Grant, et s’était trouvé fort éloigné d’eux, entre autres sur la nomination aux cures qu’ils voulaient attribuer à la couronne. Sir James Craig voulait revenir sur cette affaire, et soutenir que cette nomination était une des prérogatives royales que le roi ne céderait jamais. M. Plessis maintint que la collation, la juridiction et l’institution canonique ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui administrer les sacremens, ne pouvaient venir que de l’église seule; que le roi pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel; que du reste l’introduction de l’ordre de chose qu’on proposait serait capable de mettra la province en feu.

«Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très bien et depuis longtemps le pays, m’assure que la religion s’y perd sensiblement.»

«Je ne crains pas d’affirmer, répondit aussitôt le prélat, que je connais encore mieux le peuple canadien. Or d’après mes connaissances, je crois ce peuple très attaché à sa religion et très peu disposé à souffrir que l’on y donne atteinte. Il n’y a point d’article dont il soit aussi jaloux. Ce qu’il y a de très certain, observa alors Craig, c’est que jusqu’à présent ce pays a été gouverné d’une manière bien opposée à l’esprit de la constitution d’Angleterre. Nous laissons faire ici quantité de choses que l’on ne souffrirait dans aucune autre partie des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procès sur plusieurs articles sur lesquels il est démontré que je ne remplis pas ses intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence, on a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l’importance, sa population, ses productions, son commerce lui donnent une considération qu’elle n’a jamais eue. Il est temps qu’elle soit mise sur le même pied que les autres parties de l’empire.. IL est de la gloire de l’empire que la prérogative royale soit exercée partout… Un curé mal choisi pourrait nuire beaucoup au gouvernement.» Le gouverneur voulut ensuite prendre l’évêque par l’intérêt et par l’ambition: Les curés n’ont pas droit de poursuivre pour leur dîme, et vous même quel maigre revenu avez-vous? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernière chose qu’un ecclésiastique doive rechercher; le clergé catholique a souvent prouvé qu’il savait faire des sacrifices en ce genre… Quelque pauvre et précaire que soit ma situation, j’aimerais mieux qu’elle le fut encore plus que de donner lieu à mes diocésains de dire que j’ai vendu mon épiscopat. Sir James Craig s’obstinait. La religion est l’oeuvre de Dieu, répliqua l’évêque. J’espère qu’il la soutiendra dans ce pays… Le gouvernement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête diriger leur église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de plus de se montrer zélés pour les intérêts de l’Angleterre. J’ai suivi en cela leurs traces. Pour m’être prononcé hautement de vive voix et par écrit dans le même sens, je me suis mis à dos une partie de mes compatriotes. Le gouvernement est juste; s’il veut maltraiter les évêques de ce pays, j’espère qu’il ne commencera pas par moi… Les préjugés de l’Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se dissipaient, elle s’était adoucie contre les siens et ceux d’Irlande; que de choses défendues par les statuts d’Edouard VI, d’Elizabeth et de quelques règnes suivans, et qui se font maintenant en toute liberté. Que n’a-t-on pas dit dans les deux chambres du parlement en 1805, en faveur des catholiques d’Irlande lorsqu’on y agita leur émancipation?…

aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a 100 ans?

Quant à la suprématie spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de l’église qu’il a plu au parlement d’Angleterre d’attribuer au roi, il est très certain qu’aucun membre de l’église catholique ne la peut admettre.

Nous ne reconnaissons point, l’église catholique, dit en terminant l’entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures était un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d’amener insensiblement son apostasie en choisissant ses pasteurs. Mais le siècle n’était pas propre au succès d’une pareille oeuvre. Loin de chercher à implanter une nouvelle foi, les gouvernemens ont assez à faire pour maintenir l’ancienne, outre qu’il y a plus qu’il ne faut d’autres germes de révolution pour les occuper.

C’est peu de jours après que sir James Craig déposa les rênes du pouvoir et partit pour l’Europe. Le peuple désigne le temps de son administration du règne de la terreur. Cette appellation contient plus d’ironie que de vérité. Il ne fit point répandre de sang, et dans ses emportemens il ne fut que l’instrument de son conseil, qui sut l’aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu’il croyait avoir dans les membres de ce corps des serviteurs obséquieux et obéissans. Dans le discours étrange qu’il prononça en prorogeant les chambres, après tout ce qui s’était passé, il approuva complètement l’assemblée sur la question des juges, et termina comme s’il avait laissé tous les partis dans i’union et la concorde, confondus dans un même sentiment d’estime et de bienveillance, illusion d’une imagination que ne réglait aucun jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec sincérité car il n’avait pas au fond un mauvais coeur: sa faiblesse était de vouloir imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en Angleterre. Malgré les adresses de ses partisans à l’occasion de son départ, et le spectacle de la population anglaise qui ôta les chevaux de son carrosse et le tira jusqu’au rivage lorsqu’il alla s’embarquer, il fit des observations amères sur la déception et l’ingratitude des hommes, qu’il avait éprouvées en Canada plus que partout ailleurs, observations peu flatteuses de quelque manière qu’on les envisage pour ceux qui s’attelaient dans le moment même à son char au pied de son château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans.

Pourtant jusqu’au dernier moment de son départ ils l’avaient poursuivi de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

«Nous conserverons, disaient ses partisans de Montréal, une reconnaissance éternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fermentation qu’avaient excité quelques esprits faux, vains et ambitieux.»

«L’expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre vénération et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et désintéressé dans un temps orageux et difficile, a sauvé cette province des maux qui la menaçaient, a fait connaître à la mère-patrie les ressources de cette colonie, a fait disparaître les jalousies et succéder aux inquiétudes une parfaite tranquillité.»

«Nous n’hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à exprimer le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens supérieurs, l’énergie, l’impartialité et l’intégrité de conduite qui distinguèrent d’une manière si éminente l’administration de votre excellence.»

LIVRE QUATORZIÈME.

CHAPITRE I.

GUERRE DE 1812.

Sir George Prévost; sa politique.—Situation des rapports entre l’Angleterre et les Etats-Unis.—Premières hostilités sur mer.—Le parti de la guerre l’emporte à Washington.—La guerre est déclarée.—L’Angleterre adopte un système défensif.—Forces des Etats-Unis.—Organisation de la défense du Canada.—Zèle du clergé catholique.—M. Plessis travaille à faire reconnaître officiellement le catholicisme par le gouvernement.—Mission secrète de John Henry aux Etats-Unis et son résultat.—Mouvement des forces américaines,—Le général Hull envahit le Canada et puis se retire.—Divers escarmouches et combats.—Le général Brock fait prisonnier le général Hull avec ses soldats.—Van Rensalaer envahit le Canada,—Combat de Queenston; mort du général Brock.—Défaite de l’ennemi.—Nouvelle et inutile invasion du Canada par le général Smith.—Le général Dearborn fait mine d’attaquer le Bas-Canada, puis se retire.—Evénemens sur mer.—Session du parlement.—Il élève les droits de douane pour faire face aux dépenses de la guerre.

Les querelles qui avaient troublé l’administration de Craig et les manifestations populaires qui s’étaient fait jour par la voie de l’assemblée, avaient fait une double impression au dehors. Aux Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augmenté ses espérances; en Angleterre elles avaient porté le gouvernement à regarder les Canadiens d’une manière plus favorable et à travailler, à adoucir l’âpreté qui régnait dans les relations entre le gouvernement et les représentans.

L’incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des troubles récens. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Sir George Prévost, ancien militaire d’origine Suisse, offrait toutes les conditions désirables dans la circonstance. C’était un homme sage, modéré, qui possédait ce bon sens et cette impartialité si rares chez les agens métropolitains depuis quelque temps.

Voyant d’un côté la puissance énorme de l’Angleterre, et de l’autre la faiblesse de la colonie, ces agens prenaient pour base de leur conduite la force relative des deux parties, et non l’esprit de la constitution.

Ils voyaient la métropole personnifiée en eux, et se persuadaient que toutes les oppositions qu’éprouvaient leur volonté, étaient des oppositions malveillantes et factieuses dirigées contre la suprématie anglaise. Ce moyen de réfuter les erreurs que leur partialité ou leur ignorance leur faisait commettre, avait bien l’avantage de mettre leur responsabilité, leur discrétion, leurs talens à l’abri, mais il transportait la querelle sur un terrain dangereux pour l’avenir; sur le terrain de l’alliance entre la colonie et la métropole, de la rébellion et de l’indépendance.

En prenant les rênes du pouvoir, sir George Prévost travailla à calmer les esprits et à faire oublier les animosités que les démêlés violens avec son prédécesseur avaient pu laisser dans les coeurs. Il montra la plus grande confiance dans la fidélité des Canadiens qu’on ne cessait point de traiter de rebelles; il s’étudia à prouver en toute occasion que ces accusations n’avaient laissé aucune impression dans l’esprit de l’Angleterre ni dans le sien. Il nomma le prisonnier de sir James Craig, M. Bedard, juge des Trois-Rivières; il fit M. Bourdages, adversaire non moins ardent de cette administration, colonel de milice, et l’expérience démontra deux choses; que cette conduite était prudente et sage, et que le mensonge, la calomnie, la persécution n’avaient point affaibli le sentiment de la fidélité dans l’âme de ces deux patriotes.

Bientôt la plus grande sympathie s’établit entre lui et le peuple. Le choix du roi avait été dicté sans doute par la situation dans laquelle se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis; car on doit remarquer que la guerre réelle ou imminente avec la république voisine a toujours assuré aux Canadiens des gouverneurs populaires, et qu’au contraire la paix au dehors a été généralement le temps des troubles au dedans. En temps de danger extérieur, toute agression contre les droits des Canadiens cessait; le danger passé, la voix de l’Angleterre se taisait et aussitôt la consanguinité de race assurait sa sympathie à ceux qui voulaient leur anéantissement national, et en attendant leur asservissement politique. Mais un grand peuple, dit Thierry,[12] ne se subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La résurrection de la nation grecque prouve que l’on s’abuse étrangement en prenant l’histoire des rois ou même des peuples conquérans pour celle de tout le pays sur lequel ils dominent.» Un peuple plus petit survit encore longtemps à sa chute.

[Note 12: Histoire de la conquête d’Angleterre.]

En effet pour certains peuples il y a des jours où la providence semble venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les Etats-Unis ont déjà plus d’une fois arrêté, par leur attitude, l’oppression des Canadiens. Le drapeau de cette république possède cet avantage qu’en se déployant dans le ciel, il en impose à la violence et paralyse le bras qui cherche à effacer un peuple du livre des nations.